XI. — LK TYPE MACÉDONIEN
connaissances intéressantes parviennent en Macédoine. Descendants de ])annis civilisés, les rois et chefs de ce pays n'ont pas de peine à se retremper dans cet état d'Ame fin, délié, artistique, d'où l'exil avait arraché momentanément leurs ancêtres. Comme le montagnard héraclide, le chef macédonien aime à protéger les arts. Archélaiis, un des prédécesseurs de Philippe, attire à sa « cour » le peintre Zeuxis, le poète Euripide, le musicien Timothée. 11 essaye d'attirer Sophocle. Visiblement, la civilisation méridionale gagne d'abord une élite, puis, de cette élite, descend peu à peu dans la masse. C'est surtout le rayonnement intellectuel d'Athènes qui opère ici. Aristote sera précepteur d'Alexandre parce qu'il est de Stagyre, mais on le choisira entre tous les Stagyrites parce qu'il aura écouté, à Athènes, les leçons de Platon.
Influence des Lacédémoniens : les passages de troupes. — De ces cités grecques, observées par les Macédoniens du voisinage, arrivaient aussi dans l'intérieur, par la force des choses, des leçons de tactique et de stratégie. Elles avaient en effet leurs petites guerres, soit entre elles, soit contre les Athéniens dont elles essayaient parfois de rejeter l'impérieuse « alliance ». Mais une autre cause dut agir plus profondément à ce point de vue. Nous voulons parler des allées et venues des troupes lacédémoniennes sur la route terrestre qui prenait les cités grecques à rex'ers. Pendant la guerre du Péloponèse, le roi de Sparte Brasidas avait même fait campagne contre les Macédoniens, alors alliés d'Athènes, et exécuté au milieu de leur pays une de ces brillantes retraites comme savaient en opérer au besoin des Grecs savamment disciplinés. Plus tard, Agésilas avait passé et repassé dans le pays, avec grand éclat. Or, les Lacédémoniens étaient des maîtres en matière d'art militaire. C'étaient de plus, observons-le, ceux des Grecs du Sud, qui, par leurs traditions et leurs origines, se rapprochaient le plus des montagnards du Nord. Curieux et avisés comme ils l'étaient, les rois de Macédoine avaient dû mettre à profit le spectacle dornié par ces troupes d'élite, et l'idée qu'il faut de la méthode pour
donner toute sa valeur an courage avait dû plus que jamais, en ces circonstances, s'incruster dans leur esprit.
Influence des Thébains : l'école du voisinage. — Enfin, dans les derniers temps, avait eu lieu la courte épopée tliébaioe. Les Thébains, pour les causes que nous avons vues, s'étaient révélés supérieurs aux Spartiates. Or, le rayonnement militaire de Tlièbes n'avait pas eu lieu seulement vers le sud. Il avait également eu lieu vers le nord. Épaminondas et Pélopidas avaient bataillé en Thessalie, où se propageait précisément, comme nous l'avons dit, ce goût des perfectionnements militaires dont nous avons retracé le tableau. Par la Thessalie, les Thébains exerçaient sur les Macédoniens une influence directe. Plusieurs fois, des Macédoniens d'élite vinrent à Thèbes, et Philippe, dans son jeune âge, y passa plusieurs années. La tactique d'Epaminondas, vainqueur des Spartiates, put donc être connue et appréciée par l'homme qui était le mieux placé pour en tirer avantage. Peu à peu, en un mot, la Macédoine réparait le temps perdu et « se mettait au courant » des progrès de la Grèce, comme le Japon, dans l'espace d'une génération d'hommes, a su de nos jours se mettre au courant de l'outillage européen.
Philippe, comme chef militaire, bénéficie des progrès de la tactique. — Tout d'abord, comme chef militaire, Philippe était particulièrement qualifié pour bénéficier des progrès de la tactique. Sa position de roi, et de roi hcn'ditaire, lui permettait d'en bénéficier avec un certain esprit de suite. Les éléments qu'il avait eu mains étaient bons. Le type albanais, dès qu'on a réussi à le discipliner, donne des soldats merveilleux. C'est à cette élaboration d'une discipline que Philippe se voue, continuant du reste sous ce rapport l'œuvre de ses prédécesseurs. Il s'agit de faire comprendre aux montagnards l'utilité et la nécessité d'une savante ordonnance, et, graduellement, cette idée, bien comprise par les Macédoniens les plus cultivés, s'infiltre dans tout le pays.
De cette élaboration sort la fameuse phalange, formation
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de combat solide et compacte, calculée de manière que les cinq promici's rangs do soldats puissent faire avancer au delà du premier rang la pointe de leurs lonL;ues lances, devenues une sorte de rempart à la lois nuissif et mouvant. Comme Iphicrate, mais sur une plus large éclfelle, Philippe utilise aussi les trou[)es léi^èrcs ot auxiliaires, les « armes s[)ériales », qui combinent ingénieusement leur action avec celle de la phalange. Le spectacle des sièges poursuivis par les Athéniens documente le roi et ses conseillers sur l'emploi rationnel des machines. GrAce aux plaines relativement étendues qu'enserrent ses montagnes, il recrute aussi une cavalerie plus nombreuse, et fonde à cet effet des haras. Nous avons déjà observé que les troupes à cheval jouaient un rôle presque insignifiant dans les armées grecques à cause de la difficulté où l'on était, dans les cités de la péninsule, de se procurer des chevaux. La Thessalie, pourvue de larges plaines, faisait exception, et Jason de Phères avait formé d'excellents corps de cavaliers ; mais, précisément, Philippe, voisin et bientôt dominateur de la Thessalie, va hériter de cette organisation des tyrans de Phères. Les « nobles », ou petits chefs macédoniens, fournissent un état-major précieux. Leurs fils, élevés autour du roi, constituent à la fois une troupe de gardes du corps dévoués et une pépinière d'officiers instruits dans les méthodes nouvelles. Bref, depuis une ou deux générations, la cohue belliqueuse des montagnards de Macédoine tend à devenir une armée, et cette armée se met au courant de tous les progrès réalisés par les spécialistes des cités grecques.
Par sa richesse, Philippe bénéficie du système des mercenaires. — Philippe, en tant que chef riche, bénéficie encore des faits sociaux qui ont amené l'avènement des condottieri. Cette richesse des rois de Macédoine provient très vraisemblablement des droits de péage qu'ils imposent, sous une forme ou sous une autre, aux marchandises du nord transportées par terre vers les cités grecques du littoral. Elle provient aussi de diverses expéditions accompagnées de pillages et dirigées en sens divers autour du massif macédonien. Démosthènes, l'ora-
teur athénien ennemi de Philippe, constatera bientôt que celui-ci fait la guerre à la façon d'un bandit et d'un pillard, ce qui est d'ailleurs très conforme aux traditions helléniques. Il fait, s'exclamera douloureusement l'orateur, « un butin immense ». Ce butin immense, il y a longtemps que les rois de Macédoine ont commencé à le faire de divers côtés. En outre, ils ont tout près d'eux les mines d'or du mont Pangée, qu'ils exploitent intelligemment. La monnaie d'or devient assez considérable en Macédoine pour donner lieu à l'établissement d'un double étalon, alors que les Grecs en sont encore au monométallisme de l'argent. Pour ces diverses causes, Philippe est en état d'attirer autour de lui nombre d'aventuriers disponibles, qui ne songent qu'à se vendre au plus offrant. Il intrigue notamment en Arcadie, pays des bons mercenaires. i\ous avons vu que l'exemple de ces racolages sélectionnés lui avait été donné par les tyrans de Phères en Thessalie. Mais ces « tyrans », chefs d'occasion, étaient moins bien assis dans leur pouvoir que les chefs héréditaires des clans macédoniens. Ceux-ci, maîtres d'un pays plus vaste et mieux soutenus par leurs « fidèles » montagnards, devaient hériter et des procédés des chefs thessaliens, et de leurs mercenaires. Enfin, l'argent permettait encore à Philippe de soudoyer, à l'instar du roi de Perse, des hommes à lui dans les diverses cités grecques et d'enrôler, en d'invisibles bataillons, les condottieri de la parole.
Comme Grec, Philippe bénéficie du système des amitiés. — Mais Philippe a dans son jeu un atout que n"a pas le roi de Perse. Il est « Grec », et peut se dire le frère des autres Grecs, conquérir par là des sympathies précieuses et se mêler, comme étant de la famille, de bien des choses qui ne regarderaient pas un barbare. Sans doute ses ennemis, et notamment Démosthènes, le traitent hautement de « barbare ». Mais c'est là une hyperbole d'orateur. Personne n'y croit, pas même ceuxquis'en servent. Philippe, descendant de bannis grecs, parlant grec, adorant les dieux grecs, admis à concourir dans les jeux grecs, peut se poser j)artout dans rattitud(> d'un Grec, et gagner, en