‹ La Grèce ancienneChapitre 120 sur 144 · XI. — LE TYPE MACÉDONIEN · texte numérisé non relu

XI. — LE TYPE MACÉDONIEN

une foule de cité, 1' <^ amitié » d'illustres Grecs. C'est le procédé de la conquête des amitiés, tel (jue nous l'avons décrit à l'Age héroïque, le procédé par lequel un chef célèbre, plein de prestige et de gloire, attire autour de lui d' « illustres compagnons » ou étend au loin, par une sorte de fascination magnétique, le rayonnement de son intluence personnelle. Cette influence, il l'acquiert souvent en traitant les gens à table, en charmant ses visiteurs, eu déployant à leur égard des grùces courtoises et un faste tentateur. Il ne séduit pas seulement par ses cadeaux, mais par la façon dont il les offre. Un des griefs de Démosthcnes contre Phili[)pe, c'est qu'il fait des <( traîtres » par la voie " des festins et des plaisirs ». Les Âgamemnon et les Achille, grands mangeurs de bœufs en société nombreuse et « choisie » — choisie avec une habileté ambitieuse — n'agissaient pas différemment.

Les politiciens à gages dans les cités : le type d'Eschine. — Rien d'étonnant donc si ces « traîtres », comme les appelle Démosthènes, pullulent dans les cités grecques. L'orateur en cite des listes entières qui, selon lui, ont plus ou moins contribué à livrer leurs patries respectives au conquérant macédonien. « Le jour, s'écrie-t-il tragiquement dans son Discours sur la Couronne, ne me suffirait pas pour nommer tous les traîtres. » Et il déclare que, si l'on recherchait les auteurs responsables du malheur de la Grèce, on verrait que ce sont « les pareils d'Eschine dans chaque cité ».

Cet Eschine est le plus célèbre de ces amis de Philippe que « le jour ne suffirait pas » à énumérer. Il représente donc un type. C'est lui qui, avec Démade et quelques autres politiciens moins en vue, dirige à Athènes le parti favorable aux Macédoniens. Bien entendu, il est grassement payé, et ne s'en cache presque pas. C'est un orateur puissant et sonore, fils d'un maître d'école, et formé lui-même tout d'abord au métier d'acteur, qui développe à un haut degré l'art de la diction et des « jeux » oratoires. Démade, son second, est un homme du peuple, fds d'un batelier, mais gratifié dun de ces organes admirables et

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d'un de ces talents d'improvisation qui enlèvent les masses. Les improvisations de Dcmade, dit Plutarque, emportaient comme un torrent les laborieuses constructions de Démosthènes. Ces hommes agissent sur les Athéniens à l'athénienne, c'est-à-dire par des discours, des chicanes, des décrets, des contre-décrets, des accusations et des contre-accusations sans nombre. Leur rôle consiste à organiser l'obstruction légale, à paralyser la défense, à saisir chez les adversaires de Philippe le défaut de la cuirasse pour leur intenter des procès qui les discréditent. Eschine cite un certain Aristophon qui se vantait d'avoir été soixante et quinze fois en justice comme infracteur des lois. Mais pour qu'Eschine et son groupe puissent faire ainsi la petite guerre, il faut qu'ils sentent derrière eux un élément social assez fort pour les soutenir. Cet élément existe, et se décompose même en plusieurs. Il y a les sybarites (ceux précisément qui ont recommencé l'évolution accomplie jadis par les habitants de Sybaris) et qui, enlisés dans leur bien-être, redoutent la guerre qui les y arracherait. Il y a les insouciants qui ne peuvent croire aux progrès rapides de la Macédoine, et en sont toujours aux vieux Macédoniens, montagnards mal dégrossis, toujours considérés comme une quantité négligeable. Il y a les esprits très lucides et très pénétrants, qui comprennent qu' « il n'y a rien à faire », et qu'en présence de l'anarchie des cités grecques, la prépondérance macédonienne s'affirmera fatalement. Phocion, général pacifique et orateur bref, que Démosthènes appelle « la hache de ses discours », parait représenter assez bien cette nuance pensive et résignée. Il y a enfin ceux qui, à l'instar du vieil Isocrate, sentent clairement ou confusément le besoin d'une sécurité venant d'une source très haute, d'une vaste gendarmerie planant au-dessus de toutes les cités pour les empêcher de s'eiitre-déchirer mutuellement. On conçoit donc que les amis de Philippe ne manquent pas d'arguments, bien qu'ils préfèrent en général tirer parti des arguments négatifs que leur offrent les fautes de leurs adversaires. En fait, c'est l'amour de la paix qu'ils mettent volontiers en avant, et Démosthènes résume avec ironie leurs raisonnements : <* Que la paix est agréable I Qu'il est

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