VI. — LES Hi:i-(»lLl':s ET LELR.S MIGRATIONS
En Grande Grèce, c'est Crotone, la cité des médecins et dos athlètes, (|ui conduisit le mouvement, représenté dans son sein par le parti aristocratique, plus « conservateur» des traditions. Ootone était l'ennemie de Sybaris, qu'elle finit par vaincre, ([uoique moins peuplée et moins riche, et l'homme qui attacha son nom à ce mouvement de résistance aux mœurs dissolues, fut le philosophe Pytiiagore, un Ionien de Samos.
Mais Pythagore n'était pas seulement l'apùtre de la sobriété traditionnelle, soutenu par les conservateurs de Crotone et des cités voisines; c'était de plus un mathématicien. Or, ce caractère encore convenait parfaitement au milieu.
Dans la Méditerranée orientale — la grande mer — les lies et les caps se font rares. Les navigateurs ont plus souvent occasion de perdre la terre de vue. Par suite, des connaissances nautiques plus complètes s'imposent. Il y a une place à prendre pour les calculateurs, pour les astronomes, pour les ingénieurs maritimes. Or, c'est précisément en cette région que le môme Pythagore s'illustre par ses théories mathématiques. C'est là que son disciple Archytas invente, dit-on, la poulie. C'est là qu'Archimède illustrera Syracuse par ses découvertes variées : principe d'hydrostatique . vis, miroirs ardents, etc. Les deux grands hommes de Marseille, la plus occidentale des colonies grecques, sont deux mathématiciens-navigateurs, Pythéas et Euthyniènes. Telle est, en quelques mots, la forme particulière que prend l'esprit grec dans ce coin reculé du monde hellénique en raison des conditions spéciales que lui font le milieu. Revenons maintenant aux autres effets de rinvasion dorienne, c'est-à-dire aux autres migrations.
Les Eoliens à Lesbos : la poésie à épanchements des joueurs de lyre. — Mais, tout d'abord, rappelons-nous que l'invasion dorienne dans le Péloponèse avait été précédé d'un phénomène analogue, celle des Thessahens dans l'ibemonie, qui allait dès lors prendre le nom de Thessalie. La plupart des chefs de ce pays étaient des Éoliens, proches parents de ceux qui avaient fait l'expédition des Areronautes. Les vaincus — ou tout au
moins ceux (|ui avaient été le plus compromis dans la lutte — s'embarquèrent, dit la tradition, à Aulis, comme les aventuriers qui étaient allés faire la conquête de Troie, et cinglèrent précisément dans la direction de Troie, cest-à-dire vers la portion de l'Asie .Mineure qui se trouvait, de l'autre côté de l'Archipel, en face de la Thessalie. Les émigrants éoliens se superposèrent, en cet endroit, aux populations dont nous avons parlé à propos du type troyen, et qui se rapprochaient plus ou moins du type primitif pélasgique. Comme ils constituaient, malgré leur défaite, une élite guerrière et directrice, ils devinrent les maîtres de cette région, qui prit le nom d'Éolide. L'éclat des cités qu'ils fondèrent fut éclipsé, nous allons le voir, par le voisinage des cités ioniennes, d'un type plus intense et plus net. Il faut faire une exception pour un point spécial de leur domaine, l'ile de Lesbos.
L'île de Lesbos parait avoir eu le privilège de partager les heureuses conditions de l'Ionie au point de vue de l'essor intellectuel et poétique, et, en même temps, grAce à la fondamentale simplicité de sa population pélasgique ainsi qu'à sa situation légèrement en dehors du tourbillon commercial intense, cet autre privilège de voir régner chez ses habitants une certaine naïveté de cœur, une certaine fraîcheur d'impression éminemment favorable au développement du lyrisme. Une légende disait que la tête d'Orphée, après que celui-ci avait été misa mort par les Ménades, avait été roulée par les flots jusqu'au rivage de Lesbos. Poétique tradition, qui doit être interprétée dans le sens d'un refuge particulièrement ouvert, dans cette ile pélasgique, aux vieilles traditions poétiques des Pélasges. Plus qu'ailleurs, les efl'usions et récréations poétiques étaient goûtées à Lesbos ; plus qu'ailleurs elles se produisaient spontanément et traduisaient les sentiments d'àmes épanouies ; plus qu'ailleurs on se plaisait à imaginer des combinaisons de rythme et de mesure pour s'adapter aux vers; plus qu'ailleurs on s'ingéniait — car la poésie, ne l'oublions pas, restait étroitement unie à la musique — à [)errcctioDner les instrunienis (jui accompagnaient la voix.