VI. — LES Ri:roiLi';s et lkirs mi<;ratio.ns
les commérages de Yagora, régnait aussi dans l'intéricui' de chaque cité, ot se traduisait par des auimosités véhémentes, héritage dos antiques « querelles » entre chefs de clans rivaux. In autre poète ionien, Archiloque de Paros, est demeuré célèbre j)()nr a\ (»ir servi d'énergique interprète à ces animosités. Amoureux d'une jeune tille, Néol)ule, que son père Lycambès lui avait promise, puis refusée, Archiloque dittama dans ses vers le père et la fille, et cette diflamation poétique eut un effet social .si puissant, que tous deux se crurent obligés de se pendre. Quelle satire en vers produirait aujourd'hui les mémos effets? La vogue d'Archiloque fut immense. On fit des bustes géminés où sa tête était unie à celle d'IIomèro. Le mérite d'avoir inventé le rythme iambique lui a étéattrihué, avec une sorte de reconnaissance, par les écrivains postérieurs.
La môme verve satirique anime Simonide d'Amorgos. Dans un autre genre, Anacréon do Téos, hôte et protégé du fameux Polycrate, tyran de Sanios, et Mimnerve de Colophon, qui vivait à Smyrne, traduisaient harmonieusement ce qu'il pouvait y avoir de mou. de voluptueux, de doucement mélancolique, dans les mœurs auxquelles le climat et les loisirs de l'ionie prédisposaient peu à peu. Anacréon, qu'imita plus tard la nombreuse tribu des poètes dits « anacréontiques », a vu son nom servir à la désignation de tout un genre, Mimnerve, lui aussi, chante le plaisir et l'amour. Eux seuls rendent la vie digne d'être vécue. Le poète souhaite donc de ne pas vieillir : « Quand la douloureuse vieillesse est survenue, dit-il. la vieillesse qui réduit au même point l'homme laid ou beau, l'âme est sans cesse harcelée, accablée de fâcheux soucis ; on n'a plus de joie à contempler la lumière du soleil. On vit haï des jeunes gens, méprisé des femmes. » Remarquons le ton sentencieux et raisonneur de cet élégiaque. Depuis des siècles, la race grecque raisonne et ergote ; nous avons vu pourquoi. Les poètes ne peuvent donc versifier sans être plus ou moins philosophes. Nous allons voir que les philosophes, de leur coté, ne peuvent concevoir leurs systèmes sans rêveries poétiques, ni les exposer sans les mettre en vers.
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Les philosophes ioniens et leurs préoccupations artistiques devant la nature. — L'influence combinée des loisirs, de l'ouverture d'esprit, des longues conversations sur la place publique, tendait à élaborer l'état d'ùmo de ceux qu'on a appelés les « sages », mot qui exprime à la fois l'abondance des connaissances variées et la possession du bon sens pratique à un degré supérieur. Thaïes de iMilet prévoyait le temps, prédisait les éclipses, distribuait de bons conseils, et raisonnait en dilettante sur n'importe quoi. Puis, le nom de « sage » paraissant prétentieux, on jugea élégant de s'intituler « amis de la sagesse ». Le terme de philosophe était créé.
Une préoccupation fondamentale absorbe les philosophes d'Ionie : comment naissent, comment poussent les choses? Et leurs traités, lorsqu'ils en écrivent, prennent le titre de Periphyséos, De la façon dont les choses poussent. Tout vient de l'eau, dit Thaïes de Milet; l'air n'est que l'eau raréfiée, la terre de l'eau condensée. Tous les jours nous voyons l'eau se changer en air, puisque le soleil en pompe les vapeurs. Tous les jours nous voyons l'eau se changer en terre, puisque des flots du Méandre sort sans cesse un abondant limon. Tout vient de l'air, réplique un autre Milésien, Anaximène : l'eau n'est que de l'air condensé; la terre, de l'air plus condensé encore. Qu'est-ce, en eÛet, que la pluie, sinon un air qui se change en eau? L'air, d'ailleurs, est infini; l'air pénètre tout, enveloppe tout, vivifie tout. C'est par l'air qu'on respire et la respiration est source de vie. Tout vient du feu, riposte Heraclite, le sage mélancolique d'Éphèse. C'est le feu, autrement dit la chaleur, qui anime tout. N'est-ce pas le feu (]ui transforme le solide en liquide, le liquide en gazeux, c'est-à-dire, suivant le langage de l'époque, la terre en eau et l'eau en air? N'est-ce pas la chaleur qui, de la vase des marais, fait éclore des êtres vivants? Auaximandre, de Milet, invente un élément, Yinfini, intermédiaire entre lair et l'eau. Kn un mot, la question des éléments est à l'ordre du jour, et compose alors tout<' la science. Ceux même (ju'on appelle - idéalistes » sont fascinés pai- ce problème. Xéiiophane de Colophon parle d'un limon primitif qui engendre la terre et les hommes. Pour lui, les