VI. — Li:s ItEFOlLÉS ET LEIRS MICHATIONS
plus illiish'o do ces rois lydiens, celui ([ui a incarné véritable- UH'ut un tyj)o, et dont le nom ost devenu proverbial, c'est Crésus.
Crésus ('tait fameux })ai' ses richesses, mais aussi par ses goûts de <( Mécène », par l'intelligence artistique de son faste et par le souci constant qu'il prenait de se rattacher au monde grec, (l'était une façon de l^olycrate, mais vraiment roi d'un royaume, au lieu d'être simple « tyran » d'une cité. Crésus se piquait d'hellénisme. 11 envoyait de somptueux présents au temple de Delphes et se comportait à peu près en tout comme un Ionien. Comme Polycrate, il était penseur et subtil. Il avait quelque chose du « sage », tels que les cités ioniennes le voyaient fleurir. X l'instar de Thaïes de iMilet et de Bias de Priène, il avait des sentences, des (( mots profonds », et ce bon sens raffiné d'un homme « comme il faut » qui a étudié à la fois les livres et les hommes. Aussi Hérodote, le premier historien de la Grèce, donne-t-il, aux faits et gestes de Crésus, une spéciale et sympathique attention.
La Lydie a dû servir de véhicule à plusieurs inventions orientales, et, notamment, à celle de la monnaie régulière, frappée ofticiellement à une certaine effigie. Cette invention, inutile de le faire remarquer, servait admirablement les progrès du commerce, et les Ioniens, naturellement, étaient les premiers des Grecs à en bénéficier. En fait, la Lydie avait été en partie hellénisée, et elle payait ce service à llonie en lui faisant passer des éléments de civilisation orientale susceptibles de s'harmoniser avec les institutions du monde grec.
L'époque de Crésus marque peut-être l'apogée de l'Ionie, bien que celle-ci, officiellement, eût déjà perdu son indépendance- La royauté de Crésus n'était en efl'et qu'un « protectorat » très intelligent, à l'ombre duquel les cités ioniennes continuaient leur vie propre et leur développement. Mais la face des choses allait changer par l'entrée en scène d'un conquérant nouveau. Les Mèdes et les Perses arrivaient.
L'invasion perse et la ruine de l'Ionie. — Les « sages » de l'Ionie prévoyaient une catastrophe et conseillaient l'union. Bias de Priène, notamment, se distinguait par ses prédications
liO LA GRKCE ANCIENNE.
dans ce sens. iMais l'anarchie persistante de la race, dont nous avons noté les effets à différentes périodes, s'opposait à l'organisation d'un grand effort collectif. Chaque cité faisait bande à part, Milet surtout, qui, plus puissante, et fiére do sa marine, se croyait mieux à l'abri. L'Ionie ne secourut donc pas la Lydie quand l'orage tomba sur ce royaume, et, quand la Lydie eut été vaincue, les Ioniens ne surent pas se coaliser entre eux pour résister aux lieutenants de Cyrus. Les Perses purent donc attaquer les cités en détail et les soumettre l'une après l'autre. Selon leur tempérament, les bourgeois des villes se soumettaient ou s'embarquaient pour aller fonder quelque colonie. Une partie des Phocéens prit ainsi la mer, et alla chercher un refuge à Alalia, en Corse, où ils retrouvaient des concitoyens. Des émigrés de Téos s'établirent à Abdère. Des fugitifs de Milet gagnèrent Athènes, d'où leurs ancêtres étaient partis. Cette fois, les vainqueurs étaient durs, et peu ouverts aux choses de l'esprit. Cyrus, nous dit Hérodote, méprisait les Ioniens « qui passaient la moitié de leur temps à bavarder sur la place publique ». Pourtant ces bavards se défendaient avec bravoure quand l'ennemi arrivait sous les remparts de leur cité. Mais il était trop tard pour résister à ces masses d'hommes. La conquête eut pour effet, non point un vasselage comme avec les Lydiens, mais une véritable sujétion. En même temps, l'extension de cette conquête brutale vers le nord, et sur les rives de l'Hellespont, avait pour résultat d'arrêter un trafic séculaire et de tarir les sources du commerce milésien. Le plateau avait vaincu le rivage. Les hordes de nomades venues de l'Iran, absolument étrangères aux mœurs des vaincus, mettaient brusquement en péril, de ce côté de l'Archipel, toute la civilisation hellénique, en attendant d'aller rin(|uiéter encore de l'autre côté.
UN COIN DIONIE EN ATTIQUE. — LA BOURRASQUE PERSE EN GRÈCE. — LE TYPE ATHÉNIEN.
Le paradis des bannis. — Nous avons donné de l'Ionie une vue d'ensemble, .sans montrer par le détail l'évolution intime des cités. C'est que cette évolution est peu connue, et que d'ailleurs nous pouvons contempler une évolution analogue dans la cité de la Grèce que les historiens nous font connaître le mieux.
Cette cité, c'est Athènes, la métropole de l'Ionie, d'où nous avons vu, après le retour des Héraclides, de nombreux émigrants s'élancer à travers l'Archipel pour coloniser la cote d'Asie.
Athènes, après des luttes de clans rattachés à la légende de Thésée, avait, en des temps très anciens, soumis à sa domination les diverses bourgades de l'Attique, jadis indépendantes au nombre de douze. L'importance relative de la vallée du Céphise, la plus large des petites vallées de cette presqu'île, explique la prédominance dn clan qui occupait cet emplacement privilégié.
Nous avons montré comment l'Attique, par sa situation et sa configuration, était prédestinée à être un excellent refuge de « bannis ». Les Pélasges s'y étaient cantonnés et retranchés lors de la première expansion héraclide. De nouveau, les gens de type achéen, éolien et ionien — surtout ionien — s'y étaient barricadés pour ainsi dire, lors du « retour » des Héraclides, autrement dit devant l'expansion des Doriens.
142 LA GRKCE ANCIE.NXK.
L'Attiquo est en effet une presqu'île rejetée à l'est d'une route importante, celle qui conduit de l'IIellade (ou Grèce centrale) dans le Péloponèse. Cette presqu'île est pauvre, rocailleuse, à demi défend ue au nord, c'ost-à-dire du côté où elle tient au continent, par de hautes collines qui, sans former une l)arrière de premier ordre, constituent néanmoins un obstacle gênant.
Cette [)articularité d'avoir été une terre de refuge caractérisait bien lAttique aux yeux des historiens, et les Athéniens, fiers de leurs traditions, s'enorgueillissaient d'être les citoyens d'une terre « hospitalière ». C'est vers Athènes que la légende fait s'enfuir le vieil ÔEdipe, après ses tragiques malheurs. Voici les paroles que lui prête, au début de la tragédie à'OEdipe à Colone, le poète Sophocle :
(( Fille du vieillard aveugle, Anligone, en quels lieux ou dans quelle cité sommes-nous arrivés? Qui accueillera aujourd'hui avec la plus chétive offrande l'errant OEdipe, qui demande si peu, et qui olîtient moins encore, satisfait pourtant de ce qu'il reçoit? »
Cet OEdipe chassé de partout, c'est Thésée, roi d'Athènes, qui le reçoit, l'honore, le défend, et toute la pièce est écrite pour glorifier ces traditions d'hospitalité (|ui sont le propre d'Athènes.
Cette glorification est la traduction poétique d'une loi constante dérivant de la nature des lieux. LAttique était « hospitalière » par la force des choses. On s'y jetait comme on se jette dans le maquis, et la plus grande partie du sol était effectivement en collines. Toutefois le pays n'était pas dénué de produits intéressants. Peu de céréales, mais beaucoup de fruits, et très savoureux : la figue et l'olive, surtout. Sur les collines, beaucoup de plantes aromati({ues, propres à encourager l'élevage des abeilles. De là le fameux miel de l'IIymette. La vigne s'étageait sur les coteaux. Le rivage rocheux baignait dans une mer poissonneuse. Enfin trois produits minéraux doivent être mentionnés à part : une argile excellente pour la poterie, le marbre du Pejitélique, et l'argent du mont Lauriuni. La présence de l'argile et du marbi'C devait intluer sur les destinées artistiijucs de la race, et celle de l'argent sur sa prospérité matérielle.
\ii. — IN COIN d'iome en attioue. l '(3
L'Attique était bien située pour recevoii- dos bannis venant par terre. F!llc l'était aussi pour recevoir des aventuriers venant par nier, soit Égyptiens ou Phéniciens, soit Grecs voyageurs qui s'étaient plus ou moins frottés aux civilisations égyptienne ou phénicienne, et qui apportaient des inventions, des perfectionnements, des connaissances diverses. L'Attique est en effet un point de débarquement tout indiqué pour les navigateurs qui arrivent de l'Ouest en suivant les Cyclades. En sautant d'Ile en île et do proche en proche, c'est à celte péninsule avancée qu'ils arrivaient tout d'abord. Pour la même raison, l'Attique était lo point do départ le plus naturel d'une chaîne de communications entre les rivages de la Grèce et la côte ionienne d'Asie.
Une concurrence parait avoir existé en Attique entre le culte de Poséidon (Neptune) et celui à'Athéné (Minerve). Le dieu, frappant le sol de son trident, en fit sortir le cheval. La déesse, d'un coup de lance, en fit jaillir l'olivier. Il est permis d'entrevoir, à travers cette légende, une antique fusion d'hommes de la colline avec d'autres hommes arrivés par mer et ayant amené avec eux des chevaux, animaux alors inconnus dans le pays.
L'aristocratie des émigrés. — Les bannis étaient généralement des hommes de la classe supérieure, des aristocrates. En tout temps, dans les luttes politiques, ce sont les chefs qui se trouvent contraints à'émigrer. Le menu peuple s'accommode plus facilement de la conquête, mais ceux qui vivent sur les populations sont forcés de se retirer quand des vainqueurs viennent prendre leur place.
Les fugitifs qui cherchèrent un asile en Attique, lors de l'invasion des Dorions, étaient donc, nous l'avons dit, des hommes « illustres », des « meneurs d'hommes », des gens à intelligence cultivée. « De tout le reste de la Grèce, dit Thucydide, accouraient à Athènes, comme dans un asile sur, les plus puissants de ceux que la guerre ou les séditions forçaient à l'exil ^ » Sans