‹ La Grèce ancienneChapitre 77 sur 144 · VIII. — La me INTÉRIEIHE DH I.A CITl · texte numérisé non relu

VIII. — La me INTÉRIEIHE DH I.A CITl

Pour les petits garçons, le père choisit, parmi ses esclaves, un homme de confiance, ordinairemonf d'un certain Age, et lui conlie la surveillance de son fils. C'est le pédagogue, lequel n'est nullement un précepteur, mais un accompagnateur, ou, tout au plus, un professeur de politesse et de maintien. Comme on le voit, le père se décharge d'une besogne qui lui incomberait assez naturellement. Mais, d'une part, il est trop occupé par ses devoirs de citoyen; de l'autre, la facilité d'avoir des esclaves — les plus pauvres citoyens en ont — donne naturellement la tentation de se décharger sur eux d'une surveillance gênante. Ainsi la condition de la classe inférieure — représentée principalement ici par les esclaves — réagit sur l'organisation des éléments supérieurs.

La vie privée hors du foyer : l'école libre, le gymnase. — L'enseignement était libre à Athènes, et il était libre partout, La Cité antique, à la difierence de certains États modernes, n'avait pas l'idée d'un enseignement officiel et monopolisé. En effet, la famille restait puissante dans la cité puissante , et celle-ci n'embrassait dans son domaine que ce qui concernait ou paraissait concerner la sécurité ou la prospérité matérielle des citoyens. Instruire les enfants était donc un acte de la famille, absolument privé. Le père de famille, quoique investi de moins de pouvoirs que le patriarche de la prairie — d'où les ancêtres des Pélasges tiraient leur origine — était bien réellement maître à son foyer : maître de sa femme, maître de ses enfants, maître de ses esclaves ; ou du moins l'intervention de la loi ne se faisait sentir au sein d^ ce sanctuaire familial que dans une mesure vraiment justifiée par l'intérêt supérieur de la Cité. Maître de ses enfants, le père pouvait les instruire lui-même, ou choisir ses fournisseurs d'éducation, comme ses autres fournisseurs, à sa guise absolue. De là, dans une cité riche comme Athènes, la floraison d'écoles privées, concurrentes entre elles, où les pédagogues conduisaient les jeunes gens, et aussi une grande multiplicité de palestres et de gymnases. Le nom de gymnase était toutefois réservé à des établissements de plus grande impor-

180 LA GHKCE ANCIENNE.

tance, et, comme la vigueur physique importait au salut de la Cité, celle-ci en avait fondé quelques-uns. Il y avait donc des gymnases publics et des g-ymnases privés, iMais la Cité ne faisait que fournir l'immeuble, comme on fournit un jardin public ou une promenade, et les citoyens en usaient ensuite librement.

Il y avait deux choses dans Téducation : la musique, c'est-àdire tout ce qui concerne le développement de l'esprit, et la gymnastique, c'est-à-dire tout ce qui concerne le développement du corps. Une heureuse convergence de causes sociales faisait qu'on sentait à un égal degré l'importance de ces deux choses. Tout ce que nous avons dit des grands bandits, de la vie aventureuse de la montagne, des expéditions héroïques, des luttes de clans, de la rivalité des cités entre elles, de la nécessité de se défendre contre des voisins qui étaient toujours à vos portes, explique l'importance traditionnelle accordée à la gymnastique. C'est en grande partie à la merveilleuse supériorité de leurs muscles que les Grecs avaient dû leur récent triomphe aux guerres médiques. D'autre part, les observations que nous avons faites sur le caractère civilisé de ces bandits, sur les loisirs de la race, sur la vie facile, sur la façon dont s'était perpétuée et dont avait été encouragée la passion du chant, inséparable lui-même de la poésie, sur la curiosité éveillée qui tient aux relations maritimes avec les peuples lointains, enfin sur ce besoin constant de persuader, qui caractérise la société grecque, rendent parfaitement compte du soin que les pères mettaient à aiguiserai à oimer l'esprit de leurs enfants. Il on résultait une éducation pondérée, équilibrée, qui ne tombait ni dans le surmenage intellectuel, ni dans la recherche exclusive de la force brutale, éducation éminemment favorable à la santé et à la beauté, éducation qui non seulement ne déformait pas les corps et ne perdait pas les yeux, mais rendait les membres souples, gracieux sans rien enlever au rayonnement de rintelligence, et dont la merveille est d'avoir pu produire à la fois les combattants de Marathon et les auditeurs de Socrate.

Les ♦< programmes » de l'école étaient peu chargés. L'enfant apprenait d'abord ses lettres. Des tablettes enduites de cire lui

Mil. — LA VII-: i\ti';rif:ure dk l.\ citi':. !S1

aidaient à lire, à écrire et à compter, (^c l)esoiii de lecture, décritiirc et de calcul tient au milieu commercial. Les vers des poètes célèbres venaient ensuite se graver dans sa mémoire, escortés du chant et de la « musique », prise ici dans le sens moderne du mot. Cet amour traditionnel pour ce qui se chante tient à la vie facile, à la cueillette, à ces loisirs que nous avons notés. Dans l'ensemble, l'éducation était très littéraire et très artistique, bien que très sommaire. La science d'ailleurs naissait à peine et, trop peu avancée pour former des branches distinctes, se confondait encore avec la philosophie.

Nous avons dit plus haut quels étaient les exercices de gymnastique les plus pratiqués des Grecs. L'essentiel à retenir ici, c'est que les palestres étaient très nombreuses à Athènes, bien que h' droit d'apprendre la gymnastique fût réservé aux citoyens. On conçoit parfaitement la raison d'être de ce privilège. La multitude des esclaves, des affranchis et des métèques mettaient les citoyens en minorité, et pourtant ceux-ci tenaient à rester les plus forts. Seuls les participants à la Cité pouvaient fortifier leurs muscles, comme plus tard, au temps de la chevalerie, les nobles seuls auront le droit de porter l'épée.

Le triomphe des sports : Pindare. — L'importance de la gymnastique explique l'admiration que ces hommes pourtant si « intellectuels » avaient pour les exploits physiques. Cette admiration, dans les concours entre cités ou « grands jeux ;>, devenait de l'enthousiasme, et de cet enthousiasme est né tout un genre de poésie, à peu près incompréhensible pour nous, mais qui ravissait les Grecs : celui qui a immortalisé les noms de Simonide et de Pindare.

Les odes de Simonide sont perdues. Ce poète était de Céos, mais était venu vivre à Athènes. Pindare était de Thèbes, pays dorien. Nous savons que les Doriens, de tous les Grecs, étaient ceux qui développaient avec le plus de ferveur les exercices physiques. Nous savons, d'autre part, que Sparte, où ce type était poussé à outrance, constituait un milieu social peu favorable à l'éclosion de la poésie. Il n'est donc pas étonnant que

Pindare soit né en Béotic, i)ays dorien moins militariste que Sparte, et d'ailleurs ce poète, étant donné les sujets qu'il chante, présente nettement les caractères d'un poète international {nous prenons cet adjectif pour ne pas créer un barbarisme qui serait utile, celui iVintercivital).

L'existence de Pindare et des poètes analogues répond au besoin qu'éprouvaient les grandes familles de faire louer solennellement, en des fêtes traditionnelles, ceux de leurs membres qui avaient été vainqueurs à de grands jeux. Nous avons dit que ces solennités très courues, placées sous l'égide de la divinité, étaient un des liens qui unissaient les cités grecques et, même en cas de guerre, occasionnaient d'office une trêve religieusement respectée. Les acclamations spontanées qui, à l'origine, accueillaient les vainqueurs, s'étaient régularisées peu à peu en louanges qui, grâce aux habitudes de la race, avaient pris la forme de la poésie. Les familles s'adressaient donc à un chantre renommé, et le payaient pour qu'il fit l'éloge du héros. Ce dernier était généralement de famille noble — la descendance des rois des montagnes — et d'ailleurs les concurrents de condition supérieure étaient seuls en état de s'offrir des déplacements coûteux. C'étaient de plus des athlètes éprouvés, produits d'une sélection, comme nos rocordmen actuels.

Les odes de Pindare, divisées en Olympiques, Pythiques, Isthmiques et Néméennes, selon l'endroit où avait triomphé le héros, ne ressemblent à aucune espèce de poésie moderne : mais elles ont, en revanche, une curieuse analogie avec un genre d'éloquence bien connu : à savoir, les discours prononcés, à l'occasion des mariages, j)ar les prêtres qui les bénissent. Trois choses sont de rigueur dans un discours nu[)tial : rél<^ge des fiancés, celui de leurs familles, et enfin des considérations élevées sur le mariage et son caractère religieux Le cadre est immuable, seuls les détails varient selon les circonstances. De même l'ode pindarique renferme presque toujours (juatre parties : l'éloge de l'athlète, celui de sa famille, celui de sa cité — et c'est ici une dillérence — enfin des réflexions morales et religieuses toujours empreintes d'une solennelle gravité, comme

Page 1