VIII. — LA VIE INTÉitlEI HF, I»E LA CITl
nous parlerons plus loin. Dès qu'on le croit coupable dun crime contre les lois ou contre les dieuv de la Cité, une colère formidable éclate, et ce peuple intelligent, de gaieté de cœur, tue ou proscrit ceux qui se mettent ou semblent se mettre en travers de la passion ardente, fanatique, professée par le citoyen pour la Cité.
La Cité contre les idées nouvelles : Socrate. — Or, à l'époque où nous en sommes, commence à surgir un conflit : celui de la Cité et des idées nouvelles. Ce conflit prend corps dans un événement retentissant : le procès de Socrate (899).
Socrate a été considéré tour à tour comme un sophiste et comme l'adversaire déclaré des sophistes. Les deux points de vue ont quelque chose d'exact. Socrate était sophiste par ses procédés et son langage. Vivant dans une atmosphère imprégnée de sophistique, il en subissait la contagion. Mais, au fond, renseignement de Socrate ne répond pas au même besoin social que celui des sophistes. En effet, trois particularités le distinguent : 1" la gratuité et le désintéressement absolu; 2.° le compagnonnage intellectuel, sur pied d'égalité, établi entre le maître et les disciples; 3" la campagne vigoureuse, sorte d'apostolat convaincu, entreprise en faveur d'une restauration morale de la Cité.
Socrate est essentiellement un aiJiateur. Il recherche les jeunes gens distingués pour causer avec eux, et il les garde parce qu'il les aime. Comment peut-il en trouver? Parce que le goût de la spéculation intellectuelle, nous le savons, est merveilleusement répandu. Il rencontre un jour le jeune Xénophon dans une rue étroite, et lui barre le passage avec son bâton : « Où vend-on les aliments du corps? — Au marché. — Et les aliments de l'àme? — Je l'ignore. — Suis-moi, je te l'apprendrai. )) Et ce même Xénophon décrit les habitudes de son maître : « Il allait le matin aux promenades, aux gymnases, se montrait sur la place à l'heure où la multitude la remplit, et se tenait le reste du temps dans les lieux où se réunissait le plus de monde. Il y parlait la plupart du temps, et chacun
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pouvait l'écouter. » La philosophie n'est pas pour Socrate un moyen d'existence^ comme pour le sophiste. Elle fait partie du mode d'existence. Ça l'amuse, et ses auditeurs no sont pas seulement ses élèves; ce sont ses amis. C'est lui qui les a recrutés parce qu'ils étaient « beaux et bons », parce que leur physionomie lui plaisait, La plupart de ces amis sont des jeunes gens riches, comme chez les sophistes, car les riches ont plus de loisir; mais il y a pourtant quelques pauvres, natures d'élite éprises de ce savoir qui flotte autour d'elles. Ces jeunes gens sont ceux qui veulent s'instruire pour le plaisir et n'envisagent pas les succès politiques. Deux cas font exception : ceux d'Alcibiade et de Critias, qui veulent utiliser Socrate pour parvenir. Mais l'ensemble du groupe représente un élément social assez nettement déterminé : à savoir, les jeunes gens de « bonne famille » que la démocratie écœure, et qui se tiennent ou sont tenus à l'écart du mouvement politique. Ce qu'il y a de curieux, c'est que Socrate lui-même est un homme du peuple, un « gamin de génie » qui s'est dégrossi et affiné en écoutant parler les autres. Mais il apparaît comme dévoué au parti aristocratique et honoré par les aristocrates. C'est le cas inverse, de celui des Pisistrate, des Périclès, des Alcibiade, et de tant d'autres qui, fils de famille, se font les courtisans de la foule.
Réactionnaire, Socrate médite avec ses amis la restauration de la vertu, c'est-à-dire celle de la Cité, car on ne conçoit pas la justice sans politique, ni la politique sans justice. Il dit volontiers : « Connais-toi toi-même », mais il veut que la réforme morale passe de la vie privée à la vie publique. Un « démon » familier le pousse au rôle de prédicateur et de réformateur. Il insiste sur cette idée que, pour commander dans la Cité, il faut avoir appris, avant cela, à commander les hommes de ([uelcjue manière. Caustique et malin, il a des railleries amères contre les politiciens d'occasion qui mènent .Vthènes et les compare à des gens qui voudraient jouer de la tlùto sans avoir étudié cet instrument, ou conduire un navire sans avoir jamais appris à tenir un gouvernail.
Socrate, qui concjuiert des amis, se fait donc des ennemis.
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Ces ennemis sont : 1" les |)oliticiens; 2° les petits ouvriers libres, citoyens de « nouvelles couches », nombreux à Athènes depuis les révolutions démocratiques; 3° les « intellectuels » mercenaires qui courtisent la foule. Des trois accusateurs de Socrate, Lycus est « orateur », Mélitus corroyeur et Anytus poète. Cette hostilité contre Socrate s'alimente des rancunes de ceux auxquels ont déplu les procédés de celui-ci : la maïeiitique, ou art d'(( éprouver » les gens en leur tirant les vers du nez et Yironie, désagréable aux mauvais raisonneurs qu'on met au pied du mur par l'absurde. Tout un parti de gens blâmés, bafoués, méprisés par Socrate et son petit groupe, se forme donc et veut le perdre. Pour cela, il faut mettre en avant de graves raisons, intéressant le bon ordre de la Cité. Ces raisons, on les trouve et on les formule : 1° Socrate corrompt les jeunes gens ; S"" Socrate ne reconnaît pas les dieux de la Cité.
Les griefs étaient vraisemblables. Socrate, allant chercher lui-même les jeunes gens pour les endoctriner — au lieu de les attendre à son cours comme les sophistes — mécontentait des pères de famille que déconcertait cette indépendance. En outre, le mépris des magistrats démocrates, inculqué par Socrate aux jeunes citoyens qui ont sans cesse affaire à eux dans les mille incidents de la vie publique, fournit à ces magistrats des prétextes plausibles pour s'alarmer. Ils craignent pour r« unité morale », si utile en temps de guerre à la défense de la Cité. Enfin la Cité, traditionnellement, a une « religion d'État ». Or les croyances religieuses sont fortement battues en brèche par tout le travail intellectuel des philosophes et par les doutes systématiques des sophistes. Anaxagore et Prodicus, déjà, ont été exilés. La méfiance des esprits conservateurs est donc en éveil contre la sophistique. Mais la plupart des sophistes avaient dans leurs disciples, devenus politiciens influents, un puissant rempart. Socrate n'a pas ces auxiliaires, et pourtant sa philosophie, comme celle des sophistes, tond à détruire la croyance aux dieux de la mythologie. C'est désormais chose entendue entre gens intelligents. Il devient impossible à ceux-ci d'accepter argent comptant toutes les lé-
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gendes auxquelles croyaient pieusement les héros d'Homère. La « raison pure » travaille là-dessus, et, tandis que les uns s'arrêtent dans le scepticisme, d'autres, comme Socrate, travaillent à se créer, par la force du raisonnement, une « religion naturelle », nouvelle en ce sens qu'elle tend à révolutionner les esprits, mais ancienne en ce qu'elle se rattache obscurément à des traditions primitives. Une fois de plus, le conservateur Socrate se donne des airs de révolutionnaire. Il dit bien : « les dieux )), mais il est clair ([ue, dans son esprit, les dieux font bloc, et qu il pense à une seule divinité, placée beaucoup plus haut, par sa science, sa puissance, ses attributs, que la bande héroïque des dieux de l'Olympe. « Le vulgaire, dit Xénophon, pense que les dieux savent certaines choses et en ignorent d'autres. Socrate croyait que les dieux connaissent tout. » Socrate, en un mot, fait un effort de génie pour remonter au vieux monothéisme oublié depuis des siècles. Bien plus, il admet que .-( les dieux » puissent être en désaccord avec la Cité : « J'aime mieux, dit-il, obéir à la divinité qu'aux Athéniens ». Les martyrs chrétiens auront plus tard des réponses analogues. Mais l'on comprend que tout ce qui tient, par croyance ou par intérêt, à l'intégrité du culte traditionnel, se tourne contre Socrate. Celui-ci est donc condamné à boire la ciguë; mais sa mort, idéalisée par ses disciples, ne fait que rehausser son prestige, et les « idées nouvelles », avec Platon, triompheront d'autant mieux, qu'il pourra les mettre sous ce vénéré patronage. La vraie philosophie, avec ses divisions principales, logique, psychologie, théodicée, morale, est dès lors définitivement créée.
L'incarnation de la politique athénienne : le siècle dePériclès. — Cette épo(|UC est, par excellence, lépoque brillante d'Athènes. On l'a appelée siècle de Périclès, du nom du politicien supérieur ([ui. pendant un temps assez long, sut imposer sa supériorité à la foule et dirigea les destinées d'.Vthènes. Périclès est un second Pisistrate, né en «les temps plus raffinés. Même au physique, il rcsseml>lail au célèbre u tyran ». 11 descendait
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par sa mèie des Vlcméonidos, la famille rivale des Pisistratidcs. Son j)ère, Xantippc, était un des généraux qui avaient vaincu les Perses à Mycale. Au prestige de la gloire, Périclès unissait les avantages d'une forte éducation. Il avait eu pour maîtres le philosophe Anaxagore, qui avait été une première ébauche de Socrate, et Zenon d'IOlée, un « idéaliste » qui avait tous les traits du sophiste. Orateur merveilleux', il jouait supérieurement d'un double clavier : celui de la rhétorique et celui du cœur humain. Thucydide, un de ses adversaires politiques, disait de lui : « Quand je l'ai terrassé et que je le tiens sous moi, il soutient qu'il n'est pas vaincu et le persuade au peuple. » De ce peuple, il savait par cœur les goûts, les préjugés, les manies. Il était de ces aristocrates qui comprennent l'avantage qu il y a pour eux à se donner un rôle populaire, car les prolétaires, dans l'embarras où. ils sont d'élever sur le pavois tel des leurs plutôt que tel autre, vont d'instinct aux transfuges de l'aristocratie qui leur tendent les bras. Périclès était frugal, et veillait avec soin à ce que sa frugalité fût connue. Il n'accepta jamais d'autre titre que celui de stratège, qui était assez banal. Comme Pisistrate, il régnait par l'ascendant personnel, par la persuasion, par les « amitiés ». Il se donnait d'ailleurs du lustre par la façon dont il représentait Athènes au dehors. Périclès parait, en effet, avoir été un « ministre des affaires étrangères » absolument remarquable.
La richesse d'Athènes, l'essor des arts, la construction des monuments, les superbes représentations dramatiques, la noble oisiveté des raisonneurs et des dilettantes, tout cela devait forcément avoir un support 7natérieL Ce support matériel, c'était d'abord l'épanouissement commercial, appuyé .sur la suprématie maritime d'Athènes. C'étaient ensuite les tributs payés à cette cité suzeraine par ses alliés. Or, la politique extérieure de Périclès, après celle de Thémistocle, consista précisément à augmenter ces tributs, à rendre plus forte l'emprise d'Athènes sur les cités soi-disant protégées, mais en réalité dominées par elle, à élargir le cercle de ces cités, à châtier celles qui essayaient de s'émanciper, à fonder des colonies
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athéniennes qui, par un coup double, lui fournissaient loccasion de « bannir », sans en avoir l'air, les citoyens turbulents. Faire de rArchipel un lac athénien, mettre définitivement la main sur les Dardanelles et le Bosphore, assurer l'exploitation de la mer Noire, et tout cela par le moyen d'utie flotte maîtresse, de la mer : telle fut la tâche de Périclès au dehors. C'était en définitive, comme au temps jadis, l'exploitation des côtes et des îles par la piraterie, mais par une piraterie voilée, savante et civilisée. Gorgés de blé, encombrés de marchandises, héritiers des avantages de l'Ionie défunte, enrichis indirectement par la distribution des tributs employés en travaux publics, exemptés généralement d'impôts, tiers de leur prééminence et de leur g-loire toutes fraîches, mais heureux surtout de ce que « les affaires marchent bien », les Athéniens se départissent envers Périclès de cette instabilité d'affections dont ils faisaient preuve envers leurs grands hommes. Le grand bonheur de Périclès, c'est d'être resté populaire, malgré les attaques de l'aristocratie dirigée par Cimon, fils de Miltiade, et les périls que lui firent courir parfois des accusations sur l'emploi des fonds publics. Périclès sut faire « bannir » Cimon, « bannir » Thucydide, béau-frère de celui-ci, et se tira des procès en s'ap- ])uyant sur le fameux tribunal des héliastes, vaste cohue de citoyens érigés en juges. Tout conspirait donc à rendre exceptionnellement stable son élévation. Également servi par la prospérité générale, par ses mérites réels et par sa virtuosité de manieur d'hommes, il eut la chance assez rare, à la différence d'autres « grands chefs », de tenir son clan jusqu'au bout.