IX. — LES GUERRES ENTRE CITÉS
(le cette ville, et c'est le lendemain seulement que, sur un discours plus modéré de Diodote, un coutro-décret est expédié, par une galère plus rapide, pour commuer le massacre i^énéral en un massacre de mille M y liléniens .
Sparte ég-alement a ses amis; ce sont surtout les cités de race dorienne, ou dominées par les Doriens. Elle les tient, et depuis assez long-temps, par son prestige militaire. N'oublions pas ce phénomène constaté pendant les guerres médiques : toutes les fois que des contingents de diverses cités grecques se réunissent en une troupe, c'est le roi de Sparte qui, par acclamation, comme de droit, est choisi pour chef, mrme si son contingent est numériquement très faible. Il faut se représenter cette admiration intense et unanime pour la bravoure des Spartiates si l'on veut se rendre compte des groupements survenus durant la guerre du Péloponèse, et même de l'attitude des Athéniens, qui n'oseront pour ainsi dire jamais afï'ronter les troupes lacédémoniennes en rase campagne.
Ce sont là de grandes lignes; il y a des exceptions, des cités flottantes qui changent d'amitiés. Dans les cités ioniennes se trouve un parti qui s'agite en faveur de Sparte et qui, lorsqu'il triomphe, jette la cité dans l'amitié de celle-ci. De même, certaines cités doriennes recèlent des politiciens qui travaillent pour Athènes. C'est le parti démocrate qui incline vers celle-ci, parce que la démocratie, nous l'avons vue, est née du commerce et du bouleversement des fortunes. C'est le parti aristocrate qui marche avec Sparte, parce que la domination d'un petit nombre de citoyens, formant une caste fermée, gouvernant avec des principes traditionnels et de l'esprit de suite, convient mieux aux cités demeurées plus guerrières que commerçantes, plus montagnardes que maritimes. A Athènes même, nous le verrons, existe un parti favorable à Sparte, et, si l'on ne voit pas de Spartiates proprement dits embrasser la cause d'Athènes, l'expérience démontre que les ilotes, lorsqu'ils le peuvent, sont enchantés de fuir leurs dominateurs pour se réfugier auprès des Athéniens.
Cause qui a immortalisé un de ces chocs : Thucydide. — La guerre du Péloponèse (i31-40i) est une « tranche » de l'histoire
interminable de ces guerres entre cités, corsées d'agitations intérieures dans chacune. Elle est célèbre à cause d'un historien de génie, l'Athénien Thucydide, qui l'a racontée en détail dans un ouvrage reconnu comme un chef-d'œuvre. Thucydide a pris part lui-même à cette guerre. Commandant d'une flotte athénienne, il fut banni pour n'avoir pu secourir à temps la ville d'Amphipolis, en Thrace. Thucydide, qui possédait en ce pays de riches mines d'or, avait une situation indépendante qui lui permit de s'isoler. Chassé d'Athènes, il ne passa pas du côté de Sparte, et se mit à recueillir des documents sur les événements qui se passaient autour de lui. De cette situation dérivait une impartialité exceptionnelle. En artiste consommé, Thucydide enchâsse dans son récit deux sortes d'accessoires : 1° des parenthèses sur telle ou telle cité à mesure que son nom se présente ; 2" des discours faits de chic, qui, tout en reproduisant fidèlement la pensée des orateurs mis en scène, y ajoutent des réflexions plus ou moins profondes sur la situation, ce qui les rend plus intéressants en somme que ne le seraient des discours véritablement textuels. Comme les poètes tragiques, comme Pindare, comme tout le monde, l'historien a le goût des aphorismes, des maximes générales, des « vérités de la Palisse » placées artistement sur les lèvres à qui elles conviennent. Toujours est-il que les passions du temps et les remous des partis s'y reflètent admirablement.
Les partisans de la guerre à Athènes. — L'initiative de la guerre vint d'Athènes dans les conditions suivantes qui sont à noter, car elles mettent bien en jeu deux éléments sociaux importants : le rôle des bannis et celui des amis.
Des citoyens d'Épidamme, colonie de Gorcyre Corfou) sur la côte d'Épire, ont été bannis et veulent rentrer dans leur cité. Les Corcyréens les appuient. Les Épidammiens résistent, et. contre Corcyre leur métropole, font appel à Corinthe, métropole de Gorcyre. Menacés par les Corinthiens, les gens de Corcyre cherchent l'amitié des Athéniens. Sur quoi les Corinthiens invo<|uent le secours de Sparte, et toute la Grèce est en feu.
I\. — LES Gl ERRES ENTRE CITÉS. liOT
Pour ([110 la guerre fût possible, il fallait donc (|u'il y eût à Athôiies imparti de la (jucrrr. Quel était ce parti?
Ile parti, c'est tout ce qui vit de la mer : du blé qui arrive par mer, de l'argent des tributs qui arrive par mer, du commerce qui se fait par mer, de l'industrie dont les produits s'écoulent par mer, des travaux exécutés pour la confection et l'équipement des navires qui tiennent la nier, des procès des alliés évoqués à Athènes grâce à cette intimidation qu'Athènes exerce par mer.
Il est facile de saisir, au premier coup d'oeil, la composition de ce parti : il comprend la populace maritime duPirée, les ouvriers à qui la guerre navale donne du travail, les commerçants qui espèrent étendre leurs débouchés, les petits politiciens oisifs qui vivent, comme les juges du tribunal des héliastes, de salaires payés par la cité, la masse des pauvres à qui l'on distribue de l'argent et du blé sous divers prétextes. Il comprend, par raccroc, les « démagogues » qui, voulant mener le peuple, sont bien obligés de le suivre, les tripoteurs qui manipulent l'argent des tributs, les sophistes qui forment les politiciens, quelques enfants perdus de grandes familles qui cherchent à se faire de la popularité en désertant leur caste pour flatter la multitude. En un mot, c'est Y Athènes nouvelle, telle que Fa faite son merveilleux développement commercial et maritime. C'est contre cette Athènes que s'emportent Socrate, Platon, Xénophon, Aristophane, interprètes du parti opposé. C'est cette Athènes qui, après la mort de Périclès, va s'incarner dans Cléon, le fameux « démagogue », remueur de foules, à qui Aristophane fera dire par le chœur de ses Chevaliers : « 0 coquin impudent, braillard, tout est rempli de ton audace, l'Attiquc entière, l'assemblée, les finances, les décrets, les tribunaux. Tu as bouleversé notre ville, comme un torrent furieux: tes vociférations ont assourdi Athènes, et, posté sur une roche élevée, tu guettes l'arrivée des tributs, comme un pécheur guette les thons. »
Ce parti a intérêt à étendre le plus possible ce système de piraterie civilisée qui réussit avec Chio, Samos, Lesbos, les Cyclades, l'Hellespont, Byzance, etc. Plus on imposera Y amitié
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d'Athènes à un grand nombre de cités, plus le lîénéfice commercial et pécuniaire en sera considérable. Puisqu'on a l'empire de la mer, il faut en profiter. 11 y a d'autres îles qui ne sont pas soumises (c'est-à-dire réduites à ralliance obligatoire). Vaccaparcment des îles : voilà, depuis Salamine, la grande tentation d'Athènes. Mais Athènes n'est qu'une cité, et ne peut pas « conquérir » dans le sens propre du mot. Il faut qu'elle persuade. De là des ambassades très nombreuses, qui font vivre toute une collection d'ambassadeurs. Ce sont des jeunes gens à la langue bien pendue, /rtrom des gouvernants, qui briguent cette occupation lucrative et vont proposer partout F <( amitié » intéressée d'Athènes.
« En tous lieux, dit l'ambassadeur Euphémos aux gens de Camarina en Sicile, même là où nous ne sommes pas présents, soit qu'on se croie victime d'une violence, soit qu'on la médite, chacun se tient assuré d'avance... que nous viendrons en aide à l'opprimé'. » Cette « amitié » importune, qui vient s'offrir à qui ne la demande pas, a d'ailleurs pour aiguillon une crainte. Athènes cherche sans cesse à renforcer son empire de la mer, parce qu'elle a peur de voir quelque autre cité s'en emparer à sa place. Et le même ambassadeur dit dans le même discours : « Nous le répétons : c'est la crainte qui nous a fait prendre l'empire en Grèce; c'est la même crainte qui nous amène ici (en Sicile), pour y établir avec nos amis l'ordre qui convient à notre sûreté. »
Nous verrons plus loin quel irrésistible attrait la Sicile, île productrice de blé, exeri^^ait sur Athènes, attrait qui deviut fatal à celle-ci. Quoiqu'il en soit, le peuple d'Athènes s'enflammait, de temps à autre, au récit qu'on lui faisait de terres lointaines à exploiter par mer, et de là cet « emballement » que raille Aristophane :
« Quel tumulte par toute la ville ! Là, c'est une troupe de soldats tapageurs; ici on se dispute pour l'élection des triérarques ; ailleurs on distribue la solde, on redore les statues de