L OLYMPE HOMÉRIQUE, ZEUS
d'un maître ; chacun deux a sa demeure, son domaine et son peuple. Hèra rèprne à Argos ; Poséidon et Athènè sont les patrons de FAttique et de certaines îles ; la Pallas d'Ilios — le Palladium — n'est pas la même divinité que la Pallas achéenne ; Ares et la famille d'Apollon sont tliraces et plus tard doriens; Aphrodite regarde toujours du côté de l'Asie et de l'Orient où elle est née. Comment les uns et les autres ne réserveraient-ils pas leurs faveurs à leurs concitoyens, à leurs adorateurs préférés, leur malveillance et leur courroux aux ennemis de leurs clients ? Ils ne peuvent protéger ceux-ci sans persécuter ceux-là.
Ils fraternisent à la table de Zeus ; ils reçoivent des parts égales d'ambroisie et de nectar ; il leur arrive de se rendre quelques services, et l'on pourra voir Aphrodite prêter à Hèra sa ceinture; mais leur intimité apparente n'exclut pas les aigres réparties, les injures et les rencontres violentes. Athènè déteste Ares et méprise Aphrodite ; Hèra en veut aux épouses de Zeus. La guerre de Troie a peut-être amorti leurs rivalités personnelles, mais elle les a divisés en deux camps. Apollon, Artémis, Lètô, Ares, Aphrodite, sont troyens; Hèra, Héphaïstos, Dèmètèr, Athènè, Poséidon ont pris parti pour les Grecs. Leurs dissensions, leurs querelles, remplissent l'Olympe, troublent le ciel et la terre. Au-dessus du tumulte, il est vrai, plane non pas l'impassibilité, mais le caprice souverain de Zeus, D'un froncement de ses noirs sourcils, l'assembleur des nuées réduit les dieux au silence. Tout frémissants, ils plient sous lui, mais « parce qu'il est de beaucoup le plus fort ». Quelquefois ils se sont révoltés, mais toujours ils ont été vaincus : Héphaïstos, précipité du ciel, est venu s'abattre, boiteux pour l'éternité, sur les rochers de Lemnos ; Hèra, suspendue à une chaîne, une enclume au pied, a dû
demander grâce ; Ares a langui dix mois dans un cachot souterrain ; tous se rappellent leurs aînés foudroyés, confinés dans TErèbe. Zeus lui-même ne cesse de raviver ces cuisants souvenirs de sa toute-puissance et de leur faiblesse : « Quand vous vous attacheriez, leur ditil, tous ensemble à un câble, avec la terre, la mer et les montagnes, vous ne m'entraîneriez pas, c'est moi qui enlèverais le monde ! Vous savez que je suis de beaucoup le plus fort! » ils le savent et ils obéissent. Mais ils récriminent, ils tempêtent contre l'arbitre souverain ; ils l'accablent de sanglantes railleries. Il n'y a pas de réunion publique plus orageuse que les Conseils de l'Olympe. Ruses, cajoleries, tout est mis en œuvre pour endormir la vigilance et traverser les desseins du maître. Aussitôt qu'il a le dos tourné, dès qu'il s'est rendu, aux extrémités de la terre, à quelque banquet chez les Ethiopiens irréprochables, c'est une débandade d'écoliers ; Aphrodite attelle ses colombes, court tancer Hélène, consoler Paris, défendre Enée ; Apollon prend son arc et vole au secours d'Hector. Là, c'est Ares qui tombe sur les Achéens avec des cris effroyables ; là, c'est Athènè qui excite et réconforte Diomède et Ulysse ; là, Poséidon, Hèra s'empressent autour d'Agamemnon et d'Achille. Un avertissement de Zeus les arrête ; ils rentrent penauds dans l'Olympe, puis ils s'échappent encore ; et toujours ainsi, jusqu'à l'heure fatale marquée pour le trépas d'Hector. Zeus a lâché la bride à leurs fureurs, et luimême, assis à l'écart sur les sommets de l'Ida, se délecte à leurs batailles d'enfants et jouit de sa grandeur.
Nous en avons dit assez pour montrer derrière l'unité de l'Olympe homérique de longues périodes de dispersion; tous ces groupes jadis indépendants, tous ces dieux rangés bon gré mal gré sous le sceptre de Zeus, sentent vivement l'humiliation de leur vassalité. Parents,
l'olympe homérique, ZEDS 151
de race ou d'adoption, mais respectivement adaptés au goût de la famille, de la bande, de la peuplade qui les avait choisis comme patrons, ils ont acquis ces caractères particuliers, dont l'amusante diversité, dont les piquants contrastes vivifient le tableau présenté par le poète, autant qu'ils accentuent l'individualité des acteurs. On ne s'ennuie pas dans le riche palais construit par Héphaïstos, et dérobé aux yeux mortels par un vaste nuage qu'Iris (l'arc-en-ciel) écarte ou rapproche.
« Dans la cour pavée d'or, les dieux tiennent conseil, tandis que la noble Hébé leur verse le nectar, que tour à tour ils reçoivent dans leur coupe d'or » ; ou bien, c'est Héphaïstos, le double boiteux, qui circule en claudicant, pour égayer ses collègues et couper un dialogue trop vif entre Zeus et Hèra. La scène est fameuse et vaut bien d'être citée. Zeus, d'un signe de tête, vient de promettre à Thétis la défaite des Achéens ; l'entretien avait lieu sur une des cimes de la montagne, à l'écart, mais non à l'abri des yeux de Hèra : « Zeus rentre dans le palais. Tous les dieux se lèvent, et il s'assied sur son trône. Cependant Hèra l'interpelle, le harcelle de ses paroles mordantes : qui donc encore parmi les immortels, ô dieu trompeur, a tenu conseil avec toi ? Tu te plais sans cesse à former, loin de ma présence, de secrets desseins. Je crains fort aujourd'hui que Thétis aux pieds d'argent, la fille du vieillard de la mer, ne t'ait séduit. A travers les airs, elle est venue s'asseoir près de toi, je l'ai vue embrasser tes genoux, toucher ton menton. Et toi, d'un signe... — Malheureuse, s'écrie Zeus, toujours tu me soupçonnes, et je ne puis échapper à tes regards. Si tout s'est passé comme tu dis, c'est sans doute que je l'ai pour agréable. Reprends ta place... Vainement tous les Olympiens s'avanceraient à ton secours; ils ne te sauveraient pas, si j'appesantissais
lo2 LA GRECE ANTIQt'E
sur loi mon bras invincible ! » — Elle s'assied, muette, son cœur fléchit ; les dieux gémissent. L'illustre artisan, Iléphaïstos, rompt le premier le silence : <* Allez-vous ainsi tous les deux vous quereller pour de simples mortels? Que deviendra la paix de nos bons repas, la joie de nos festins ? 0 ma mère, quelle que soit ta douleur, supporte-la. Je crains, moi qui te chéris, de te voir frappée sous mes yeux sans pouvoir te défendre. Il est dangereux, hélas ! je m'en souviens, de s'opposer au roi de rOlympe. Apaise-le par de douces paroles. » Il se lève et présente à sa mère au sein blanc une coupe profonde ; puis commençant par la droite, il verse aux dieux le nectar à la ronde. Un rire inextinguible s'élève parmi les bienheureux immortels. Ainsi durant tout le jour, jusqu'au coucher du soleil, ils festincnt, et nul en son âme ne peut se plaindre de n'avoir point une juste part des mets. Ils ne manquent pas non plus des sons de la lyre gracieuse que tient Apollon, ni des chants des Muses qui tour à tour font entendre leur belle voix. Mais lorsque la brillante lumière du soleil a disparu, tous les dieux, songeant au repos, retournent aux palais qu'avec un art merveilleux leur a construits l'illustre Héphaïstos. Zeus gagne sa couche accoutumée, où il s'étend lorsque le doux sommeil vient à lui; il y monte pour dormir ayant à ses côtés Hèra au trône d'or. »
Il est visible que le palais de Zeus est construit sur le modèle des palais d'Ulysse et d'Alkinoos. C'est, avec plus de magnificence, une très vaste salle de conseil et de banquet ; sur les côtés ou en arrière sont situés la crfiambre conjugale, les bâtiments moindres pour les
! chars et les chevaux. Les autres palais environnent la grande cour pavée d'or, Y agora de cette Myçènes d'en
\|haut, qui n'exclut pas les demeures particulières, les séjours favoris des dieux, chez leurs fidèles, ou dans la
L OLYMPE HOMERIQUE, ZEUS 153
province qui leur est attribuée ; mais il faut faire acte de présence à l'assemblée ; même pour les moins habitués à cette vie de cour, il faut s'y rendre au premier appel.
Après la mort de Patrokle, tandis qu'Achille revêt son armure enchantée, Zeus ordonne à Thémis de descendre des sommets de TOlympe, et de convoquer l'assemblée des immortels. « Elle vole çà et là, et par- « tout elle invite les dieux. Nul, hormis Okêanos, ne « s'abstient parmi les Fleuves ni parmi les Nymphes « qui habitent les belles forêts, les fontaines, les rivières « et les verdoyantes prairies. Tous arrivent au palais de « l'assembleur de nuages et prennent place devant « l'éclatant portique. Bientôt ils sont réunis autour du « fils de Kronos. Poséidon lui-môme, malgré de justes « rancunes, n'a pas été insensible à la voix de la déesse ; « il a quitté son palais d'Aïgas, il est sorti des flots. « Assis au premier rang, c'est lui qui s'informe des « desseins de Zeus. « Pourquoi, dieu que charme la « foudre, convoques-tu de nouveau l'assemblée? Mé- « dites-tu sur le sort des Grecs et des Troyens? — Tu « pénètres, ô frère, les volontés que renferme ma poi- « trine. Oui c'est à cause d'Ilios que je vous ai rassem- « blés... Je vais rester assis sur l'une des cimes de « l'Olympe, d'où je charmerai mes regards à contempler M le combat. Vous, immortels, partez, répandez-vous, « portez secours à ceux pour qui penche votre esprit!... » « Et du haut de son trône, il lance la foudre. Poséidon « fait trembler la terre immense ; les montagnes sont « ébranlées; l'Ida frémit jusqu'en ses racines... Le roi « des morts, Aïdès, dans ses demeures souterraines, «' est frappé d'épouvante, il saute de son trône en jetant « un cri d'effroi. II craint que les coups formidables de « Poséidon, enlr' ouvrant la tei-re, ne montrent aux yeux « des liumains et des immortels les demeures téné-
« breuses, retoutables, dont les dieux même ont hor- « reur. »
Ainsi, à chaque résolution prise par le souverain des dieux, il dérange tous les fonctionnaires surnaturels, non pour les consulter, mais pour leur donner ses ordres. C'est dans l'Olympe que Thétis est appelée, lorsqu'il a décidé qu'Achille doit rendre à Priam le cadavre d'Hector. Iris est la messagère choisie, et bien choisie, puis- ' qu'il sied à l'arc-en-ciel d'avoir le pied dans l'eau. « Kntre Samos et l'âpre Imbros, elle saute dans la haute mer » ; elle glisse jusqu'au fond de l'abîme où la déesse entourée des nymphes marines pleure la destinée fatale et prochaine de son irréprochable fils. « Debout Tiiétis! Viens trouver Zeus qui se connaît en résolutions immuables. » — L'auguste déesse, enveloppée d'un voile noir, suit la rapide Iris et s'assied auprès de Zeus. Athènè lui a cédé son trône, Hèra pose entre ses mains une coupe d'or et lui adresse des paroles consolantes. Thétis boit le nectar, et le père des dieux et des hommes lui adresse ce discours : « Malgré tes soucis, que je connais, ô Thétis, malgré le deuil de ton âme, tu es venue sur l'Olympe ; apprends pourquoi je t'ai appelée. Depuis neuf jours la discorde s'est glissée / parmi les immortels au sujet d'Hector et d'Achille destructeur des cités. On exhorte souvent le subtil meurtrier d'Argos à dérober le cadavre. Mais, pour conserver à l'avenir ton amitié et ton respect, je réserve à ton fils la gloire de le rendre. Donne-lui tes ordres. Dislui que les dieux, que Zeus surtout, s'irritent contre lui, parce que, dans sa fureur, il retient Hector près des navires, et'n'a pas accepté de rançon. Je vais envoyer Iris au magnanime Priam, afin qu'il rachète son fils chéri et qu'il porte à Achille des présents tels que son cœur s'en réjouisse. » Il dit. La déesse aux pieds d'argent.
L OLYMPE HOMERIQUE, ZEUS lo5
docile à ses ordres, prend son essor des cimes de l'Olympe. — Les volontés de Zeus ne se discutent pas. Mais d'où vient ce souverain empire? Pourquoi Zeus a-t-il retenu ce rang suprême que son homonyme védique, Dyaus, a dû céder aux Adityas, à Varouna, à Indra puis à Agni, principe igné du sacrifice et de la vie universelle ?
Deux hypothèses se présentent. Ou bien le Zeus hellénique est le plus ancien des dieux indo-européens qui se sont établis dans THellade. Ou bien, c'est un dieu nouveau, comme le dira le Prométhée d'Eschyle, un usurpateur triomphant, qui doit être à son tour détrôné. Cette donnée que développe la théogonie attribuée à Hésiode est le fondement de la mythologie classique. Les rhapsodes homériques la connaissent et l'adoptent. Lorsque Hèra emprunte à Aphrodite sa ceinture merveilleuse où sont tracés tous les attraits, les tendres caresses, les désirs, les secrets entretiens et ces mots qui captivent l'àme même du sage, elle lui dit : « Je vais visiter, aux confins de la terre féconde, Okéanos, père des dieux, et la vénérable Tèthus, qui m'ont élevée et nourrie dans leurs demeures. Rhéa m'avait confiée à leurs soins lorsque Zeus au vaste regard exila Kronos sous la terre et la mer inépuisable. Je vais les visiter, et mettre fin à leurs querelles. » Quand la légère Iris vient de la part de Zeus défendre à Poséidon de secourir les Argiens, l'illustre maître des ondes pousse un profond soupir et s'écrie: « Hélas ! s'il est tout-puissant, que son langage respire d'orgueil! Quoi! me contraindre par la force, moi son égal en honneurs ! Kronos donna le jour à trois frères, que Rhéa porta dans son sein : Zeus et moi, le troisième est Aïdès qui règne sur les morts, (^'héritage paternel fut divisé en trois lots, et chacun eut sa part d'honneurs: lorsque l'on eut agité
Ia6 LA (iRKCE ANTIQUK
les sorls, il m'échut d'habiter la mer éeumeuse; à Pluton échurent les immenses ténèbres. Zeus obtint le vaste ciel au sein de l'air et des nuées. La terre et le vaste Olympe restèrent en commun. Je ne suis point soumis à la volonté de Zeus! » Ces fières paroles, vaines fanfaronnades, établissent la fdiation de Zeus, qui, partout, est le Kronide, le Kroniôn par excellence. Enfin [Ilia(le^W\\ 27 i), liera prend à témoins d'un serment qu'elle fait au Sommeil « les dieux rangés autour de Kronos, les dieux de l'abîme Uvipolarlaréoi), que l'on nomme Titans. » On peut, en somme, tenir pour iixées et admises aux x* et ix* siècles la généalogie de Zeus et sa victoire sur des dieux plus anciens.
D'autre part, Dodone, le plus ancien établissement des Selles ou Helloi, et des Grecs ou Grarhoi, ne connaît que Zeus et Dionè. Mille ans peut-être avant Hésiode et les Hymnes homériques, Zeus prend possession des montagnes d'Arcadie et partage avec Hèra la royauté dans l'Argos péloponnésien, colonie de l'Argos pélasgique. Il est fortement établi sur les Olympes et les Idas de la Thessalie, de la Troade et de la Crète. S'il rencontre en Crète Kronos, dont il devient le fils, en x\sie Tantale dont il sera le père, en Attique Poséidon qu'il accepte pour frère et, autour des gouffres dispersés dans toute la Grèce, une divinité des morts, le riche et l'invisible — Aïdès, Ploutôn, — qu'il s'assimile [Zeus Chthonios), il apparaît en tous lieux comme le dieu suprême de la première invasion achéenne. Partout sa suprématie est antérieure aux légendes qui le relient aux divinités, soit locales et pélasgiques, soit particulières aux diverses tribus, thraces, ioniennes et doriennes. Cette universalité, si incontestée, nous ramène à la première hypothèse. Zèus-'&yâus était le dieu masculinsuprèmé dés Indônhluropéeu^, dans le
L OLYMPK IIOMERIQUK. ZEUS lijT
temps où les premières Jjandes selles et graïques se sont séparées des Aryas orientaux. Reste à expliquer la fable d'Ouranos mutilé et vaincu par Kronos, de même que Kronos a été vaincu et relégué dans l'Erèbe par Zeus. Nousj y viendrons en traitant d'Hésiode. Disons cependant que la première légende est une forme ou une copie de la seconde. Ouranos, le ciel étoile, le ciel nocturne, séparé de la Terre par la faux du matin (de même qu'Argos aux yeux sans nombre a été tué par Hermès, un dieu de Taurore), Ouranos n'a jamais été véritablement dieu. Soit que des Hellènes retardataires aient eu connaissance du Varouna védique, et n'aient pu le substituer à Zeus, déjà personnifié, soit que la langue grecque ait elle-même formé le mot ouranos à l'aide d'une racine var, ce terme a toujours signifié, dans le langage commun et sans aucune équivoque, le ciel, surtout la voûte d'airain du ciel nocturne. Mais lorsque la cosmogonie phénicienne se fut insinuée dans la mythologie grecque, l'auteur de la Théogonie s'empara du mot et fit ingénieusement d'Ouranos, du ciel ténébreux, le père des Titans et des dieux; il put ainsi enrichir d'un magnifique frontispice ce grand mythe central de toutes les religions indo-européennes, le combat de la lumière contre les ténèbres.
Quoi qu'il en soit, pour Homère, la lutte est terminée, la victoire est définitive, et la force de Zeus plane audessus de loutesles mauvaises volontés. C'est urie grande figurQ. gueJe^Zeus homérique, idéal d'un peuple v|olent encore, mais passionnément anibureux de la vie et de la beauté, et, par~cbntrâstè71feja giattdjaux^&^eréîne, impartiale ; d'un peuple qui s'éveille aux idées de pitié, même de justice. Ou^ Zeusest grand,~parcê qu'iPest pleinement homme, et que rien d'humain ne lui est étranger.
Ses faiHësses'^^crônt nous connaissons le sens pure-
ment métaphorique, — mais dont nul — au temps d'tîomère — ne songeait à contester la réalité, ses amours innombrables qui ont ^hoç^ué des métaphysiciens quelque peu niais, des mystiques saugrenus, et amusé de spirituels épilogueurs. n'étaient pas pour déplaire à des Achéensaux yeux vifs, à des habitants de riielladê~ai4^x Jjelles femmes. Il retient près de lui, épouses honoraires et honorées, Dionè, la blonde Dèmètèr, Thémis, Lètô, celle-ci encore suspecte à la jalouse Hèra. Mais il donne à sa compagne officielle d'autres sujets de plainte: il ne cesse d'élever jusqu'à lui des nymphes, une Thétis, qu'il eût épousée si un oracle ne l'eût averti de craindre le fils qui naîtrait de leur union; bien plus, il distingue des mortelles : Théia, Danaè, Europe, Lèda, Alkmènè, mères de Pirithoûs, de Persée, de Minos, d'Hélène et d'Héraklès. Je ne ferai pas remarquer ici que Zeus n'est pas le seul, ni le dernier dieu, qui ait eu avec une simple femme des relations fécondes. L'excuse serait complètement superflue: car ces héroïnes n'étaient pas des femmes. L'une, Théia, est l'épouse d'Ixion, un nom du soleil; l'autre le nom d'une race : celle-ci une mer ou une île ; celle-là est un doublet de Lètô : c'est la nuit, mère de Hélène, la lune, autre Sélènè, autre Phoibè ou Artémis; Alkmènè, déesse sous l'antique nom de ^./«^Aowzénè, n'est qu'une personnification de la force secourable, A/^è. Mais, redisons-le, ces multiples amours charmaient Homère et ses conte mporamsTLê^oète les regarde comme le complément naturel de la richesse et de "taToyauteT Conïme tous les Indo-Européens, anciens et modernes, les Grecs sont monogames, mais avec des exceptions nombreuses qui, à ce qu'on dit, confirment la règle. Hèra est si fatigante, / si hargneuse, si hautaine ! Et quand elle se donne lai peine de s'attifer pour son époux, c'estpourle jouer, pour l
L OJ.YMPE HOMERIQUE, ZETJS 159
contrarier ses projets les plus chers. II faut lire la scène charmante où Zeus, qui musait sur l'Ida sans songer 'à mal, arrête au passage rartificieuse Hèra et l'enveloppe d'un nuage d'or (chant XIV) ; on sent que le poète est ravi de son invention, qu'il se réjouit de montrer un mari, le roi des dieux, séduit par sa propre femme; mais il est heureux aussi de l'aire éclater l'humeur facile et l'amoureux tempérament de ce père éternel, au noir sourcil, à la barbe florissante.
C'est que, en dépit de ses menaces au fracas retentissant, Zeus est bon compagnon. T.omme les héros, même les plus farouches, comme Achille, comme Agamemnon, comme Nestor et Ulysse, il est hôte libéral et père indulgent. Il a beau traiter de « chienne impudente » la superbe Alhènè, il ne peut en vouloir longtemps à celle qu'il sut tirer de son cerveau, nous dit La Fontaine, par un secret d'accouchement nouveau : « Rassure-toi, fille chérie, répond en souriant l'assembleur de nuages; si je tiens maintenant un langage sévère, je veux toujours être doux pour toi. » Il ne goûte pas beaucoup le caractère d'Ares; cependant, lorsque ce fou furieux, blessé par Diomède, rentre larmoyant dans la demeure des dieux, la semonce de Zeus est paternelle encore : « Divinité inconstante, ne viens pas auprès de moi pour te plaindre ; tu es le plus haïssable des habitants de l'Olympe; sans cesse tu te plais aux discordes, aux combats, aux querelles; tu as l'esprit intraitable de ta mère que je puis à peine dompter par mes réprimandes ; je soupçonne que maintenant tu souffres pour avoir suivi ses leçons. Mais je ne veux pas te laisser plus longtemps en proie à la douleur, car tu es mon fils, et c'est mon épouse qui l'a donné le jour. Cruel comme tu te montres, si tu étais issu d'une autre divinité, déjà depuis longtemps tu serais tombé au dernier rang des habitants du
ciel. i> Il dit, et commande à Paéôn de le guérir. Des baumes salutaires calment sa souffrance (car la mort n'a point de prise sur un dieu). Hébè le conduit au bain ; puis, paré de riches vêtements, il vient s'asseoir auprès du fils de Kronos.
A la blonde Aphrodite, qu'Homère fait fille de Zeus et Dionè, le père des dieux ne parle qu'en souriant. Cette délicate personne, atteinte à la main par le même Diomède, est venue tout en larmes tomber dans les bras de sa mère, et Pallas dit en raillant : « 0 mon père ! ce que je vais dire va-t-il te déplaire? Celle-ci, en poussant quelque Arfçienne à suivre les Troycns qu'elle chérit, en caressant quelque Grecque au long voile, aura déchiré sa main délicate avec une agrafe d'or ! — Le dieu se prend à sourire, et, appelant la blessée déjà guérie, il lui dit : « Chère enfant, les travaux de la guerre ne te sont pas confiés ; laisse-les au fougueux Ares, à Pallas; occupe-toi seulement des désirs et des œuvres de l'hyménée. »
Une autre fois, c'est Artémis qui a fait une mauvaise rencontre. Hèra lui a pris ses flèches et lui en a caressé les joues en riant. Alors, humiliée et pleurante, la jeune vierge rentre dans le palais d'airain et vient s'asseoir sur les genoux du dieu tout-puissant. Son voile divin frémit. Le fils de Kronos la presse sur son sein et l'interroge avec un doux sourire : « Quel dieu téméraire, ô chère enfant, a osé te maltraiter, comme si tu avais fait ouvertement une mauvaise action? — La déesse des bois répond : O mon père ! c'est Hèra, c'est ton épouse; c'est elle qui amène parmi les dieux la discorde. » Tels étaient leurs entretiens.
La Discorde (Eris, sœur d'Ares, déesse demi-antique, demi-allégorique), est une visiteuse que Zeus n'aime pas : il l'emploie cependant, lorsqu'il veut renverser
l'olympe homérique, ZEUS 161
les projets des mortels. Car il a ses moments de colère — plus apparente que réelle. — Si puissant qu'il se dise et qu'on l'appelle, il est soumis à un pouvoir, à une loi dont il connaît les arrêts. Il peut en retarder, mais non en supprimer l'accomplissement : Moira, la Parque, Aïsa, le Sort; c'est déjà la Fatalité d'Eschyle, la Fortuna^ le Fatum, et la Providence des Latins, des chrétiens ou des musulmans, toutes ces variantes de l'inéluctable destin, avec lequel ont dû compter toutes les religions, tantôt le résorbant en leur dieu, au risque d'ifhputer au dieu bon l'existence du mal, tantôt lui laissant cette libre action qui limite la puissance de Zeus. TIèra le lui rappelle amèrement lorsqu'il veut sauver Sarpédon : « O le plus redoutable des dieux, lui dit-elle, quelles paroles as-tu dites ? Un mortel voué dès longtemps au destin, tu veux l'arracher à la triste mort! Accomplis tes désirs, mais nul ici ne t'approuvera. Fais attention à mes paroles : si tu renvoies Sarpédon vivant dans ses demeures, prends garde que d'autres dieux ne veuillent ensuite faire échapper leurs enfants aux désastreuses batailles. »
Hèra, cependant, suppose que Zeus, comme le Pyrrhus de Racine, pourrait, s'il le voulait bien, « forcer la destinée ». J^ui-même, plus d'une fois, craint' que les Grecs n'emportent Ilion avant l'heure, en dépit du destin. Cotte force aveugle est donc moins fixe qu'elle ne semblerait. Le destin est parfois conditionnel, laissant à Achille, par exemple, le choix entre une obscure longévité et le rapide éclat d'une jeunesse héroïque. On dirait qu'une certaine latitude est laissée à l'intervention des dieux (à quoi bon, sans cela, les prières et les offrandes ?), mais qu'il est un point sur la pente oîi rien ne peut enrayer la chute, où rien n'arrêtera ce qu'attire l'haleine du gouffre; un moment où nulle main, nul souffle des
dieux n'amortira le coup, ne détournera la javeline. Voilà la part de l'inévitable. Et c'en est assez pour assombrir la pensée du suprême pasteur des peuples. Car il a besoin des hommes ; il aime la grasse fumée des hécatombes succulentes. Qui le conviera désormais aux banquets du sacrifice, s'il ne peut sauver ceux qui ont le plus fidèlement honoré ses autels ? Ne commet-il pas un abus de confiance en agréant des services qu'd ne récompensera pas? Ne dira-t-on pas qu'un dieu, le plus grand de tous, a été vaincu en générosité par les hommes ?
11 a honte d'abandonner les Troyens, Hector, le magnanime Hector qui Ta toujours comblé de victimes et de riches présents 1 u Parmi les villes que sous le soleil et sous le ciel étoile habitent les humains, il n'en est pas une, dit-il, qu'au fond de mon âme j'honore autant que la sainte Ilios, et Priam et le peuple du belliqueux Priam. Jamais chez eux mon autel n'a manqué de mets équitablement partagés, de libations, du fumet des sacrifices. Car telle est la récompense qui nous échoit. » Mais quoi! N'a-t-il pas les mêmes obligations aux Achéens ? Est-ce que Agamemuon, est-ce qu'Idoménée ou le divin Nestor l'ont jamais négligé ? Est-ce que ceux-là ne l'ont pas également invoqué, nourri, abreuvé, enfumé? C'est ce que, à bon droit, rétorquent les déesses altérées de sang dardanien. Que répondre?
Il essaye d'abord de couper court aux calamités qu'il prévoit, par une trêve, par une paix définitive. Au chant IV, il ouvre ainsi le conseil : « C'est à nous de décider si nous exciterons de nouveau la guerre terrible et le carnage; ou si, entre les peuples ennemis, nous rétablirons la paix. Si ce dernier parti est agréable à tous les dieux, les peuples du roi Priam continueront d'habiter sa ville, )^\ Ménélas emmènera l'Argienuii