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Hélène. » Mais il est assailli par un tel concert de récriminations qu'il doit s'abandonner au destin. Les Grecs du moins paieront cher la victoire finale. Leurs rois seront blessés, Patrocle périra, Hector portera la flamme jusque dans la flotte. La compensation est une sorte de justice. Sarpédon pour Patrocle, et plus tard Achille pour Hector.
« Dès que le soleil parvient au milieu du ciel, le père des dieux et des hommes déploie les balances d'or, y pose deux sorts mortels : celui des Troyens, habiles écuyers, celui des Grecs cuirassés d'airain, et les soulève en tenant le milieu. Aussitôt, le jour fatal des Argiens l'emporte ; leur sort descend jusqu'à la terre féconde; celui des ïroyens s'élève jusqu'au vaste ciel. Zeus, alors, du haut de l'Ida, tonne avec fureur ; des éclairs flamboyants tombent dans les rangs argiens, la pâle terreur saisit les héros ! » Dès lors, et de revanche en revanche, tout suit la pente fatale, et Zeus n'est plus que l'exécuteur des arrêts du destin.
Cette loi amère, inexorable, les hommes ne l'ont que trop connue. « Quelles que soient nos afflictions, dit Achille, renfermons-les en notre âme. Que servent les pleurs y Tel est le sort que les dieux ont fait aux misérables mortels ; eux seuls sont exempts de soucis. Deux tonneaux sont placés sur le seuil de Zeus et contiennent les dons qu'il répand : l'un le mal, l'autre le bien. Celui pour lequel le dieu les mélange rencontre tantôt le bien, tantôt le mal. Celui pour lequel il puise seulement à la source des douleurs est abreuvé d'outrages. La faim dévorante le chasse par toute la terre ; il erre en tous lieux et n'est honoré ni des dieux ni des mortels ! »
En somme, dès qu'il y a des dieux, les dieux sont responsables. Le destin ne les innocente pas, puisque
l'homme ne les a conçus que pour se soustraire au destin. Vous avez vu que Zeus a vaguement conscience de cette responsabilité, et qu'Acliille est trop dur pour lui. Ag^amemnon aussi va trop loin quand il lui donne pour fille la terrible Atè, autre figure de la fatalité ; il avoue d'ailleurs que Zeus lui-même en a senti les atteintes. Cette déité destructive s'était liguée avec Hèra contre Héraklès. Zeus indigné la saisit par sa brillante chevelure ; il s'eogage, par un irrévocable serment, à ne jamais permettre le retour dans l'Olympe, ni dans le ciel étoile, de cette furie qui n'épargne personne ; et de toute la force de son bras, il la précipite du ciel. Mais, tombée sur la terre, elle le fit longtemps gémir encore, lorsqu'il vit son fils chéri accablé par Eurysthée de travaux « outrageants ». Zeus, autant que les hommes, déteste donc le destin qui le domine. Mais une réflexion devrait le consoler : c'est que, fût-il le maître absolu des choses, la justice serait hors de sa portée. Un dieu ne saurait être juste. On ne lui demande, on n'attend de lui que des faveurs; et la grâce est le contraire de la justice. Ses aspirations vers la justice honorent le chantre qui les lui prête, mais elles sont incompatibles avec la nature divine.
Il faut que Zeus se contente d'écouter, d'exaucer quand il le peut, les vœux des suppliants, d'être par excellence le dieu de la pitié, ikétésios. C'est là son véritable rôle, et l'exemple qu'il donne aux mortels ; utile en tous les temps, et surtout dans ces âges de fer où régnent la force et la cruauté. Zeus a pitié d'Hector, il a pitié dePriam, et le couronnement de V Iliade est le triomphe tardif et momentané de la pitié. Dans cette scène immortelle où le vieux roi, le père inconsolable, vient baiser la main qui a tué son fils, c'est l'ordre de Zeus qui attendrit le meurtrier farouche et lui arrache le
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cadavre d'Hector. Déjà le vieillard Phœnix avait tenté vainement d'incliner cette âme violente à la miséricorde, et peut-être ces enseignements y avaient-ils pénétré plus avant qu'Achille ne s'en doutait alors.
« O mon enfant, disait Phœnix, dompte ta grande âme. Il ne te sied pas de montrer un cœur sans miséricorde. Les dieux eux-mêmes, qui prévalent par la vertu, rhonneui' et la force, ne sont pas inflexibles. Les Prières aussi sont filles du grand Zeus ; boiteuses, ridées, l'œil incertain, elles ont à cœur de marcher derrière Atè. Mais celle-ci est robuste et a le pied ferme; aussi elle les dépasse en courant ; elle les prévient sur toute la terre et afflige les humains. Les Prières la suivent et guérissent les maux qu'elle a faits. Malheur à qui les repousse et les chasse avec dureté ; elles remontent vers le fils de Kronos ; elles le conjurent de livrer à Atè cet homme superbe, afin qu'elle le frappe et le punisse. »
Je ne sais trop si j'ai réussi à faire goûter ce personnage complexe qui réunit en lui l'impassible nature et l'humanité pensante. La mythologie homérique n'est pas un système lié, sauf en un point, qui est l'obéissance forcée des dieux à un maître suprême. C'est une broderie flottante qui mêle aux aventures des hommes les légendes antiques et les inventions des rhapsodes. Elle ne se laisse pas embrasser d'un coup d'œil ; elle entraîne le chercheur à de perpétuels retours vers les origines, vers les révolutions politiques, sociales, intellectuelles que l'histoire n'a pas notées. Qui peut se flatter d'avoir résolu les problèmes qu'elle soulève, les énigmes qu'elle pose et dont les termes changent à tous moments? Elle résulte du travail de dix siècles, mais ce travail elle ne le résume pas. Nous avons tenté d'en ordonner les éléments épars, et souvent contradictoires.
Condensons ici, une dernière fois, les Iraits successifs du Zeus sellique, achéen et homérique.
Il est d'abord le vague génie de l'atmosphère qui parle aux hommes par le souffle du vent dans le feuillage, par le bruit et l'éclat de la foudre, par la chute des pluies. Assembleur des nuages et des éclairs, assis sur les montagnes qui avoisinent ou qui portent la voûte céleste, il établit l'ordre dans le monde ; il discipline les forces dispersées dans l'abîme, dans les eaux, sur la terre et dans l'étendue. 11 est le jour, le ciel même ; son œil est le soleil.
Mais, en même temps, il est homme, il est l'époux de toutes les déités à qui le langage a attribué le sexe féminin ; il devient le père de toutes choses, et des dieux comme des mortels. Père et roi universel, il grandit à mesure que se développe l'esprit humain. En lui s'agitent toutes les pensées, toutes les inquiétudes de l'homme, sur la destinée, sur l'inévitable mélange des biens et des maux, sur la justice qu'il ne peut réaliser parce qu'il est dieu et condamné à favoriser les uns aux dépens des autres. Et, pour expédient suprême, il adopte la miséricorde, la pitié. Homère, du premier coup, atteint le fond de toute philosophie religieuse. La science, seule, ira plus loin.
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Liberté des dieux sous la suzeraineté de Zeus. — Hèra, ses ruses, son humeur hautaine; l'anthropomorphisme efface tous les traits archaïques de cette déesse qui fut d'abord la Terre, la vache, toujours mère et toujours vierge, et que son union avec le Ciel, avec Zeus, a transformée en puissance aérienne au voile blanc comme le soleil. — Bien plus complète encore est la métamorphose de la Face de Chouette {Glait/copis) en Vierge vaillante et sage, fille et conseillère de Zeus. — Origines très complexes de Pallas-Athénè; fulgurante, marine ou du moins humide [Tritorjénéia), terrestre aussi et régionale {Attique), elle est devenue et reste l'incarnation de la Grèce artiste et guerrière ; c'e^t à ce titre qu'elle est associée au très brave et très artificieux Odusseus, image parfaite de la race hellénique. — Episodes de l'Odyssée. — Identité originelle de Zeus et de Poséidon {Zènoposeidôn), dieu fulgurant de l'atmosphère, préposé — sans nécessité aucune — à l'empire des mers. Apporté sans doute par les cavaliers thraces sur les rivages de l'Egée, il a été bon gré malgré annexé, en qualité de frère, à la famille du Zeus achéen. — Les véritables dieux de la mer : Okéanos et Tèlhus, Phorkus et Kétô, Néreus et Amphitritè, Triton, Proteus, etc. — Origine antique de Thétis.
Ce serait commettre un singulier anachronisme que d'attribuer aux rhapsodes des x* et ix® siècles des tendances monothéistes. Autant vaudrait les taxer d'athéisme, parce que leur conception du destin supprime logiquement tous les dieux. Ils ne s'en doutaient pas. Ils ne se demandaient pas davantage si le pouvoir souverain de Zeus se conciliait avec l'indépendance des
autres Olympiens. Modelant la société divine sur la société hellénique de leur temps, où non seulement la suzeraineté d'un Agamemnon devait compter avec des royautés presque rivales, mais où les plus minces nations reconnaissaient autant de rois décorés du sceptre que de riches propriétaires, ils ne songeaient pas plus à sacrifier au roi suprême Hèra, Poséidon ou Athcnè, que Nestor, Ulysse ou Achille au généralissime des Achéens. Pour eux, chaque divinité comme chaque héros gardait son caractère particulier, sa physionomie personnelle. Tous étaient rois et dieux au mémetilre que Zeus, ayant tous, respectivement, leurs fonctions, leurs honneurs et leurs domaines. La volonté de Zeus pouvait bien contrecarrer leurs caprices, arrêter ou suspendre leurs entreprises, mais non leur enlever l'immortalité, les bannir de leurs temples, encore moins des cités qui les avaient choisis pour patrons. Kien de plus factice que les conseils tenus dans le palais de l'Olympe sous la présidence de ^Zeus, rien de plus réel que le culte rendu dans l'Argolide à Hèra, dans l'Attique et la INlessénie à Poséidon, dans la Phocide et la Laconie à Apollon. Et il est à croire que les Grecs auraient peu goûté des poèmes où la dignité de leurs dieux locaux eût été par trop rabaissée ; l'autorité que Zeus réclame se fait accepter parce qu'elle est celle d'un époux, d'un père, d'un frère aîné ; elle i^t d'ailleurs intermittente et laisse une marge fort étendue à l'activité de ses compagnons. Le plus souvent, Zeus ignore ou approuve expressément les amours et les haines, les fantaisies, les cruelles i'iîiquités de ces ombrageux feudataires. Il évite le plus possible de leur faire sentir la bride et le fouet. Lorsqu'il envoie Iris à Poséidon, il ne se dissimule pas le danger d'un conflit avec le puissant dieu des ondes : « Qu'il considère, dit-
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il, que, malgré sa force, il ne saurait me tenir tête.» Et quand Poséidon conçoit le projet odieux et ridicule de jeter une montagne devant le port des Phéacieus, il lui réponfl : « Frère chéri, je crois comme toi que c'est ce qu'il y a de mieux à faire. Mais ne dis pas que les dieux te méprisent! Il serait périlleux d'outrager le premierné (après moi) des immortels. Il ne tient qu'à toi de te venger. Agis selon tes désirs et satifais ton âme. » En somme, tant que Zeus se tait, et même après qu'il a parlé, les dieux grands et petits. Olympiens ou simples comparses de la terre et des eaux, font ce qu'il leur plaît, tourmentent, frappent ou protègent à leur gré les faibles mortels.
Les dieux de V Iliade sont divisés en deux camps, ceux-ci luttant pour les Grecs, ceux-là pour les Troyens ; mais ils n'en rentrent pas moins chaque soir au banquet de l'Olympe. Celte hostilité, qui s'exprime non seulement par des paroles, mais aussi par des actes, et que cependant efface une coupe de nectar, n'aura plus de raison d'être après la chute d'Uion, ou du moins elle ne se manifestera plus qu'en des querelles privées où l'on devine encore les sourds grondements de vieilles antipathies, l^' Odyssée, bien qu'elle ait recueilli nombre de traits archaïques, ne distingue plus entre les divinités de TF'urope et celles de l'Asie, entre le groupe qu'on peut appeler achéen (déjà constitué d'éléments divers, éoliens, achéens, ioniens), et les dieux spécialement doriens ou adoptés par les Doriens, tels qu'Apollon et Artémis. Les nuances ont disparu. Poséidon, qui dans le principe n'était pas plus achéen que troyen (il avait construit les murs, et il protège Enée), devient le persécuteur d'Ulysse. Il est donc difficile de répartir les dieux d'Homère en des classes nettement définies, selon les sexes, les fonctions,
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les domaines célestes, atmosphériques, terrestres, marins ou infernaux. Ce serait risquer d'introduire en ce panthéon un ordre, une hiérarchie qu'il ne comporte pas. Mieux vaut encore appeler tour à tour les persdîinages les plus en vue, les protagonistes, en complétant leur portrait d'après quelques hymnes détachés ; chemin faisant, à côté d'eux ou a leur suite, nous rencontrerons les dieux d'une période antérieure, dieux honoraires, dieux sacrifiés, que l'anthropomorphisme a tantôt négligés, tantôt diminu(''s jusqu'à la condition de simples mortels, tantôt relégués au Tartare ou dans le fond des mers, tantôt retraités sur l'Olympe et dans le ciel.
Tout d'abord se présente Hèra, qui ne permettrait à qui que ce soit de lui disputer le premier rang après Zeus. Elle est la sœur et l'épouse du maître des dieux ; elle siège près de lui sur un trône d'or; elle repose à ses côtés dans la chambre nuptiale construite par Héphaïstos et close de verrous ou de courroies inextricables. Elle est chaste et hautaine ; sans cesse outragée par les infidélités de son volage époux, humiliée par la présence de ses rivales, Dionè, Thémis, Dèmètèr, Latone, elle poursuit Zeus de ses paroles acerbes, de ses sarcasmes insolents; et de sa haine, de ses vengeances, les filles et les fils de l'adultère, Aphrodite, Artémis, Héraklès. Elle fait atteler et dételer son char par l'innocente et douce Thémis. Jamais elle n'est plus heureuse que lorsqu'elle a fait tomber son illustre époux en quelque piège cruel.
« Alkmènè allait enfanter le vaillant Héraklès ; Zeus alors, se glorifiant, tint à l'assemblée des dieux ce discours : Ecoutez, dieux et déesses ! aujourd'hui même Ilithye [Eileilhuia)^ arbitre des douleurs, va mettre à la lumière, parmi les hommes issus de mon sang, un
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enfant qui dominera sur tous ses voisins. — Tu nous trompes, s'écrie l'auguste Hèra, le cœur plein d'artifices;,., mais allons, jure-moi, affirme par un irrévocable serment qu'il dominera, en effet, sur ses voisins, l'enfant issu de ta race qui, aujourd'hui, sortira des entrailles d'une femme ! » Elle dit. Zeus, sans soupçonner la fraude, prononce le formidable serment. Hèra, aussitôt, se précipite des sommets de l'Olympe et descend dans Argos, en Achaïe ; elle n'ignorait pas que la noble épouse de Sthénélos, fils de Persée, portait dans son sein, depuis sept mois, un fils chéri ; et, prématurément, elle le mit au jour. Cependant elle suspend les douleurs d'Alkmènè et retarde ses couches, puis remontant vers Zeus, elle lui dit : 0 toi qui lances la foudre, j'ai à déposer dans ton âme une grave parole : cet homme illustre qui régnera sur les Grecs vient de naître ; c'est Eurysthée, fils de Sthénélos ; il sort de ton sang, et n'est point indigne de la souveraine puissance. Elle dit, et frappe d'une douleur aiguë le cœur profond de son époux. »
Lié par son serment, le maître du tonnerre subit le joug de sa redoutable compagne. Mais celle-ci, pour maintenir son empire, a parfois recours à des moyens plus doux. Elle est belle, et elle le sait; d'une beauté sévère et souveraine, mais à laquelle ne messied pas le sourire, d'autant plus puissant qu'il est plus rare. Un jour, elle aperçoit Zeus assis en paix sur la plus haute cime du mont Ida, laissant quelque répit aux Grecs accablés par Hector; elle conçoit le dessein d'endormir sa vigilance. « Soudain, elle entre dans la chambre secrète et en ferme les portes brillantes. L'ambroisie a bientôt purifié de toute souillure son corps plein d'attraits ; une huile divine, qui lui a été offerte en sacrifice, répand son arôme dans le palais céleste et jusque
sur la terre. La déesse au sein blanc forme les belles tresses qui retombent de sa tête immortelle ; elle revêt la tunique aux agrafes d'or où Pallas a brodé de merveilleux dessins, elle n'oublie ni la ceinture aux cent franges, ni les pendants d'oreilles ornés de trois gemmes resplendissantes, ni les belles sandales, ni le voile superbe, éclatant de fraîcheur, blanc comme le soleil. » Elle a caché dans son sein la ceinture prêtée par Aphrodite. Elle a gagné Hupnos, le dieu du sommeil, en lui promettant pour épouse Pasilhéa, la plus jeune des Cliarites. << D'un rapide essor, quittant les cimes de rOlympe, elle descend dans la Piérie et la riante Emathie, traverse les monts neigeux de la Thrace, l'Athos, les flofs écumcux, pose à Lemnos ses pieds qui effleurent à peine la terre et les ondes, puis, enveloppée d'un brouillard, franchit l'Hellespont, gagne Lektos, au pied de l'Ida fécond en sources, asile des bêtes fauves, vole au-dessus des forêts jusqu'au Gargare. Zeus l'aperçoit et le désir voile son âme prudente. » On sait le reste. Le Sommeil fait son œuvre, et les Troyens sont repoussés, Pallas et Poséidon ont rendu la victoire aux Argiens. Quand Zeus se réveille, Hector gît privé de sentiment sur les bords du Scamandre, abattu par le rocher qu'Ajax a lancé.
Le charme de ces inventions poétiques a fait illusion aux Grecs eux-mêmes sur les origines et les objets de leurs croyances. Que reste-t-il, après Homère, de cette vache adorée à Mycènes, de cette Hèra à la figure, puis aux yeux de bœuf, divinité péla?gique de la terre féconde, puis de cette Hèra céleste, assimilée par confusion de noms à l'étendue aérienne et lumineuse? Hèra n'est plus qu'une femme, le type de l'épouse antique; et c'est ainsi que la considèrent tous les mythologues classiques ; peut-être n'y a-t-il pas une déesse qui ait
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éU^ plus complètement transformée par l'anthropomorpliisme. Pourtant quelques traits archaïques rappellent encore la puissante patronne du Péloponnèse à qui trois villes surtout sont chères : « Sparte, Argos et Mycènes aux larges rues », qui « haït dans son àme » le Zeus de l'Hellade, et qui, lasse de vaines révoltes, résignée, mais aigrie par de nombreuses défaites, oblige du moins son fulgurant maître à compter avec elle, à la respecter, parfois même à Faimer. Hèra, nous le savons, n'était pas plus la sœur que Tépouse de Zeus ; c'était la Terre toujours jeune et toujours mère; à ce titre, elle continue de présider aux mariages ; elle envoie ses filles, les Ilithyes, autres elle-même, au chevet des accouchées ; même dans le ciel, elle garde certains attributs maternels ; son lait a formé la voie lactée, dans les temps immémoriaux où elle allaitait Héraklès, son fils ou son parèdre masculin, c'est le nom qui le dit, et qui l'affirme, à l'encontre de toutes les fables postérieures. Les rapports de Hèra avec Argos, fils de la Terre, avec la vache lo dont elle confie la garde à ce personnage étoile, pasteur des astres, font évidemment allusion à des mythes que les Védas nous ont rendus familiers, à l'union de la terre et du ciel nocturne, et à ce caractère bovin, attribué jadis aux forces fécondantes et aux forces fécondées (comme si les siècles qui suivirent la domestication du bœuf et de la vache avaient été pour la pensée humaine une période bovine, un régime bovin). Quel sens, maintenant, se cache dans l'aventure bien connue de Hèra suspendue par une chaîne d'or entre le ciel et terre avec une enclume à chaque pied? M. Victor Henry le devinerait sans doute, lui qui a très ingénieusement découvert dans les mythes une série d'énigmes, de devinettes, comme les anciens aimaient à en proposer par la bouche du Sphinx ou
des Pythies. La chaîne d'or serait la traînée de la foudre ; liera, l'atmosphère; les deux enclumes, le soleil et la lune ou bien le jour et la nuit. De toute façon, en vertu de son union avec Zeus, Hèra est devenue aérienne, céleste, et quelque peu lumineuse ; son voile est éblouissant, « blanc comme le soleil. » Sa messagère est l'arcen-ciel, Iris, qui descend des cieux au fond des mers; enfin elle-même glisse d'un vol insensible et rapide sur les vagues de l'étendue.
Une autre déesse également humanisée par Homère, c'est Pallas-Athènè, la Jeune fille d'Alhènes, Glaukôpis Athènè, la ligure de chouette, promue au rang de fille favorite, ou plutôt d'émanation du dieu suprême; elle n'est pas moins étroitement unie à Hèra, qui pourtant n'est pas sa mère, et, comme nous le verrons, à Poséidon. Le naturalisme n'a plus rien à réclamer dans cette création magnifique du génie grec ; sauf le nom antique de Tritoyénéia, Tritonis, que nous avons expliqué, sauf la fable, omise par Homère ou inconnue de lui, la fable du coup de hache ou de foudre) fendant le crâne de Zeus, la voûte céleste, d'où la déesse jaillit tout armée; sauf encore ïégide, qui appartient à Zeus, nuée d'où sort la face du soleil coillé de rayons onduleux, ou d'éclairs serpentins. Fille de Zeus ou de Trita, ou de Triton, c'est tout un ; mais Trila, Trallana (dieu védique) s'est confondu avec les eaux célestes qu'il fait couler sur la terre ; il est Trita Aptya, le Trita des eaux ou fils des eaux. Ces eaux, il les a suivies jusqu'à la mer où elles se rassemblent, et il y reste sous les noms féminins ou masculins (ÏAmphitrilè, de Trita, de Triton,' tandis qu'il demeure au ciel dans la personne de sa fille Tritogénéia. Celle-ci est d'ailleurs liée à l'élément humide : on la dit née sur les bords d'un lac Triton ; elle conduit le vaisseau de Télémaque ; elle règne sur les rivages de l'At-
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tique. C'est elle sans doute qui humecte le sol aride de ce pays et, à côté de l'orge semée par la déesse d'Eleusis, fait sortir de terre l'onctueux olivier. Elle est encore une divinité terrestre, mais surtout régionale, quand elle reçoit, dans son temple de l'Acropole, Erechtée fils de la terre, ou Erichthonios.' Le dragon qu'elle enferme dans une corbeille pour le malheur de Pandrose et de ses sœurs, le serpent nourri dans son sanctuaire, et les coules incohérents recueillis par certains mythographes se rattachent aussi aux origines chthoniennes ou peut-être fulgurantes d'Athènè. Mais ces traits épars s'effacent comme noyés dans l'éclat radieux de la belle déesse où s'incarna la Grèce artiste et guerrière. Adroite et forte, agile et redoutable, elle réunit tous les dons de la race, l'éloquence et la bravoure, la ruse et la patience, l'avidité et la générosité. Elle est vindicative, cruelle à ses ennemis, lidèle et partiale envers ceux qu'elle aiuie ; mais elle hait, avant tout, elle méprise la fureur brutale et le mol abandon sensuel. Elle est femme pourtant et préside aux travaux délicats des jeunes filles et des épouses chastes. Brodeuse émérite, elle orne de brillants dessins les voiles et les tuniques des Olympiens ; son aiguille est aussi légère que sa lance est pesante. Telles Bradamante et Marphise, triomphant dans les L«lailles et charmant par leur sagesse et leur modestie les hôtes réunis dans le château de leurs pères. Une seule grâce lui manque, la séductiuu. Elle n'aime pas d'amour, et elle n'est pas aimée. Toute faiblesse est étrangère à la suprême intelligence. Ces impressions que je viens de traduire, et qui se dégagent des textes homériques, ne sont exprimées nulle part dans les chants de Y Iliade et dans VOdyasée. Homère ne raisonne pas, il peint ; il anime ses personnages et les laisse agir et parler selon leur caractère propre — que nous dt'vons deviner. —
mais conformément aussi au milieu social et moral où ils se meuvent, sur les confins de la barbarie et de la civilisation.
Le monde homérique est violent et rusé, magnanime et fanfaron, surtout infiniment mobile, passant de la terreur panique à la folle audace, des pleurs à la joie bruyante, il s'enivre tour à tour de paroles, de vin et de sang. C'est beaucoup pour Athènè d"y introduire la sagesse, la patience, — à petites doses, — et surtout l'imperturbable énergie. Pille participe de la haute prudence attribuée à '/eus, mais elle n'a point ses aspirations vers l'impartialité. Elle est grecque et hait tout ce qui ji'est pas grec ou avec les Grecs ; elle a fait serment de ne faire grâce à aucun Dardanien. Aussi est-elle inséparable du type complet de l'héroïsme grec, du subtil et vaillant Odusseus.
Nous la voyons lancer Diomède contre Aphrodite et piquer cetle colombe blessée de ses railleries dédaigneuses. Ares, le brutal soudard, est l'objet de son mépris. Non contente de lui enfoncer dans le fianc la javeline de Diomède, elle l'attaque et labat à ses pieds. L'épisode est curieux {Iliade, XXI).
« Zeus, assis sur l'Olympe, rit en son cœur et se réjouit de voir les dieux livrés à Eris, à la Discorde. Déjà ils s'abordent. Ares le premier, destructeur des armures, s'élance sur Pallas et, le javelot à la main, lui adresse ces paroles outrageantes : Pourquoi, chienne impudente, appeler parmi les dieux la Discorde? Insatiable est ton audace, et ton cœur est gonfié d'orgueil. C'est toi qui dirigeais lebras de Diomède et qui asdéchiré mon corps divin. Tu vas tout à l'heure expier le mal que tu m'as fait. Il dit et frappe l'égide, arme horrible et qui résisterait même à la foudre de Zeus. La déesse recule et, de sa forte main, saisit dans la plaine une
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pierre énorme que jadis les premiers hommes ont posée en ce lieu pour marquer la limite d'un champ. Elle la lance et atteint à la gorge le dieu de la guerre dont les genoux fléchissent. 11 tombe et couvre sept plèthres. Sa chevelure est souillée de poussière. Autour de lui, ses armes retentissent. Athènè rit, et, se glorifiant : Insensé, pour comparer ta force à la mienne, n'avais-tu pas considéré encore à quel point je l'emporte sur toi ? Tu ressens l'effet des malédictions de ta mère irritée quand tu abandonnas les Grecs pour les perfides Troyens! Elle dit et détourne ses regards étincelants. Cependant, Aphrodite, fille de Zeus, prend par la main le dieu blessé qui pousse de profonds soupirs. Hèra les aperçoit et, s'adressant à Pallas : Hélas! infatigable fille du dieu qui secoue l'égido, vois encore cette chienne impudente, qui conduit hors de la mêlée Ares, fléau des humains. Que tardes-tu ? Athènè se réjouit en son âme, s'élance et laisse tomber sa forte main sur le sein de la déesse qui sent son cœur faillir et ses genoux plier. Les deux divinités vaincues gisent renversées sur les sillons fertiles, et Athènè, se glorifiant, s'écrie : Puissent tomber ainsi tous ceux qui secondent les Troyens ! »
Ares est un déserteur, en effet. En le rangeant parmi les défenseurs d'Ilion, le poète obéit à des sentiments complexes ; observateur satirique et naïf, il lui plaît d'associer le dieu de la guerre à la déesse des amours faciles; son trait, lancé sur les siècles, n'est pas émoussé encore. Il se souvient aussi qu'Ares est un dieu des Thraces et peut sans invraisemblance favoriser les Phrygiens et les Dardaniens. Mais pour nous, qui savons l'intime parenté des Thraces et des Hellènes, confondus, aux premiers temps de l'histoire, dans l'Emathie et la Piérie, aux pieds même de l'Olympe, Ares est un dieu indo-européen, et son nom témoigne de son origine.
Comparez d'une part Arya et Ares, de l'autre Ares, Aréiùn, Arislos, Aristeus, AréLè, Aréopage, probablement Artémis ; ne sont-ce pas les nuances diverses ajoutées par des sul'lixes bien connus à la racine Ar? C'est pourquoi Alliènè déteste en cet Ares le transfuge qui s'est laissé prendre au sourire de l'intruse Phénicienne, de la lubrique Aphrodite, si aisément adoptée par le luxurieux liis de Kronos.
Cependant, llion succombe ; le cheval de bois, construit par Epéos à l'instigation d'Athènè, a introduit dans la cité condamnée les plus vaillants des Achéens ; c'est Ulysse qui les commande, ou qui, du moins, les empêche de parler haut ou de sortir avant le temps. 11 semble que la déesse qui Tinspire devrait le reconduire en paix, chargé de butin et de gloire, en ses domaines insulaires, auprès d'une femme et d'un fils qui l'attendent depuis neuf ans. Mais le destin sans doute ne le veut pas, et bientôt la colère de Poséidon vient prolonger l'épreuve où doit grandir encore la renommée du héros. Et puis qu est-ce que dix ans pour les immortels !*
Enfin, un jour que le dieu des mers sest rendu à quelque festin, aux extrémités du monde, Zeus philosophe assez platement sur le meurtre tout récent du bel Egisthe, immolé par Oreste. « Nous n'y sommes pour rien », dil-ii ou à peu près. « N'ai-je pas envoyé Hermès avertir Egisthe de ne pas tuer Agamemnon, que mal lui en adviendrait? Mais quoi ! ce héros a passé outre. Tant pis pour lui. » Alhèue alors intercède pour l'infortuné Ulysse, retenu dans une île lointaine par Calypso, liile du farouche Atias. — Zeus proteste de ses bons sentiments : « Comment ! un héros qui a oll'ert les plus beaux sacrifices aux divinités qui habitent le vaste ciel ! Mais je ne l'ai jamais oublié, certes ! Seulement, que veux-tu ! Poséidon était fort irrité. Eh bien I arrangeons
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tout avant qu'il revienne ici ; il faudra bien qu'il se rende au désir de tous les immortels. » Là-dessus Hermès, le messager au magique rameau d'or, s'élance au-dessus des flots et porte à la Nymphe des ordres péremploires. Athènè s'envole vers Ithaque et, prenant la figure du Taphien Mentes, hôte d'Ulysse, elle se présente au jeune Télémaque, l'encourage, et lui conseille d'aller chercher près de Nestor et de Ménélas des nouvelles d'Ulysse ; c'est elle encore qui, sous les traits de Mentor (Mentes n'est qu'une variante), lui procure une barque, un équipage, et le conduit sans encombre à Pylos; bientôt, elle lui révèle en songe le retour de son père, l'arrache à l'amicale hospitalité du blond Ménélas et de la blonde Hélène, et le ramène sain et sauf chez le pasteur Eumée, malgré l'embuscade des prétendants. Entre temps, avec la vitesse de la pensée, elle descend au-dessus de la couche d'une jeune princesse, Nausikaa, fille du roi des Phéaciens, et, lui parlant en songe avec la voix d'une amie d'enfance : « Pourquoi, dit-elle, la mère t'a-t-elle enfantée si négligente V Tes riches vêtements sont étendus sans ordre;... crois-moi, allons au lavoir dès l'aurore. Aux premières lueurs du matin, demande à ton illustre père un char et des mules pour transporter les ceintures, les voiles et les couvertures brillantes. Car le chemin est long de la ville au lavoir. » C'est là, sur les bords d'un fleuve tranquille, que vient d'échouer le vaillant Ulysse, après vingt jours d'une terrible traversée ; Poséidon, revenant à l'improviste de son excursion, lui a infligé un nouveau et dernier naufrage. Mais la déesse le fait paraître aux yeux de la jeune vierge si beau, si rajeuni, si frotté d'ambroisie, que celle-ci, en son âme, le désire pour époux. Baigné, réconforté, habillé par les ordr-'s de Nausikaa, il la suit à quelque distance pour ne point la compromettre, et,
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recouvert par Athènè d'un brouillard, il pénètre jusqu'aux loyers d'Alkinoos, et soudain se montre aux genoux de la reine, demandant l'hospitalité et l'aide des Phéaciens.
Dès lors, on peut dire que la déesse aux yeux pcrs ne quitte plus Ulysse et les siens, courant du père au fils et calmant par des songes heureux les angoisses de Pénélope. Tantôtvicillard, tantôt voix, tantôt souffle embaumé ou oiseau de bon augure, elle préside aux reconnaissances, indique les artifices, dirige la bataille contre les prétendants, anime dune force meurtrière la javeline du vieux Laërte et reconcilie Ulysse avec ses concitoyens. De tous les passages où .elle est en scène, je n'en citerai plus qu'un, parce qu'il peint à la fois le caractère du héros et de la déesse, c'est-à-dire l'idéal de la sagesse et delà vertu telles que les concevait l'Hellène antique.
Les Phéaciens ont déposé Ulysse endormi sur le rivage de sa patrie, il s'éveille et ne reconnaît pas le site jadis familier à ses yeux. Athènè avait changé les formes des objets qui l'environnaient. « Il se lève, il contemple la terre paternelle et se prend à pleurer. De sa forte main il se frappe les cuisses en gémissant.
« Hélas ! où suis-je ? quels mortels habitent cette terre ? Sont-ils superbes, sauvages, injustes ? Sont-ils hospitaliers et, en leur âme, craignent-ils les dieux ? Où porterai-je ces nombreux trésors (les dons d'Alkinoos qtie les matelots ont placés auprès de lui)? Où vais-je moimême errer? Pourquoi les Phéaciens, qui avaient promis d'assurer mon retour, m'ont-ils abandonné sur une terre inconnue ? Grands dieux ! Ils sont donc trompeurs et iniques ? Où m'arrêter maintenant? Et puis-je laisser là mes richesses pour qu'elles deviennent la proie des étrangers? Venge-moi, Zeus, dieu des suppliants, dieu qui punis l'injustice. Mais comptons ces trésors, sachons
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s'ils n'en ont rien emporté surleurnavire. » Il compte ses riches trépieds, ses bassins, Foret les tissus merveilleux. Rien ne manque, mais il pleure sa patrie. Il se roule en gémissant sur le rivage des mers au bruit tumultueux. Atliènè cependant l'aborde, sous la figure d'un jeune homme qui paît les brebis. De formes délicates comme les fils, des rois, elle a sur les épaules un riche manteau, sous ses pieds blancs de brillantes sandales, dans la main un javelot. Ravi à sa vue, le héros lui adresse ces paroles rapides : « Ami, puisque, le premier, je te trouve sur cette rive, je te salue. Sauve mes trésors et rnoimème. Je t'implore comme une divinité et j'embrasse tes genoux. Dis-moi sans détour, ne me laisse pas ignorer quelle est cette contrée ? Quels mortels l'habitent ? Est-ce une île riante ? Est-ce un promontoire que projette un continent fertile ?
« Etranger, répond la déesse, tu es hors du sens, ou tu viens de bien loin, toi qui m'interroges sur cette terre. Elle n'est pas à ce point incoimue. Des peuples nombreux ont appris sa gloire. Si elle est âpre, si elle ne nourrit pas de coursiers, dans sa médiocre étendue, elle n'est pas infertile ; on y recueille en abondance le froment, le vin, fécondés par des pluies fréquentes et de fraîches rosées. Nuls pâturages ne sont plus aimés des chèvres et des génisses. Ses forêts produisent une grande variété d'arbres ; et des fontaines intarissables arrosent ses vallons. Son nom, ô étranger, est parvenu jusqu'aux champs d'Ilion ; et même sur ces rives qu'on dit si loin de l'Achaïe, on connaît le nom d'Ithaque.
« Ces mots pénètrent de joie le divin et patient Ulysse. Il entend avec transport le nom de sa chère patrie. Il adresse au jeune homme ces paroles rapides en déguisant la vérité, car il roule toujours en son sein nombre d'artifices.
« Moi aussi, dans la vaste et lointaine Oèle, j'ai entendu parler d'Ithaque. C'est de cette contrée que j'arrive avec mes trésors. J'en ai laissé autant à mes enfants. Car je fuis ma patrie, où j'ai fait périr le fds chéri d'idoménée, Orsiloque aux pieds légers, le plus agile de tous les Cretois, parce qu'il me contestait ma part du butin de Troie, pour lequel j'avais cependant bien peiné dans les combats ou sur les Ilots tumultueux. » Et il raconte en détail l'endjuscade nocturne où il a tué son ennemi, sa fuite sur un vaisseau phénicien qui devait le mener à Pylos, le prix dont il a payé son passage, le sommeil qui l'a surpris sur cette terre, le départ furtif des Phéniciens, « Ils tirent du vaisseau mestrésors etles déposent près de moi sur le sable. Aussitôt ils se rembarquent et voguent vers la superbe Sidon ; et moi, je demeure ici, le cœur contristé. »
Il dit, et Pallas sourit. De sa main elle le caresse, se montre sous la ligure d'une belle femme à la taille majestueuse, habile aux travaux de son sexe, et prononce ces paroles ailées : « Qu'il faudrait d'adresse, môme à un dieu, pour te vaincre en stratagèmes ! Méchant, plein d'artifices, insatiable de ruses, tu ne devais donc pas, même en ta patrie, renoncer aux paroles trompeuses qui au fond de l'âme te sont chères. Avec moi n'use pas do ces détours, ils nous sont également connus. Si tu l'emportes sur tous les humains en sagesse et en élo- <jiience, je suis célèbre parmi les dieux par la prudence cL l'habileté. Mais comment as-tu méconnu celle qui, dans tes épreuves, t'assiste et veille sur toi, qui t'a fait aimer de tous les Phéaciens? Je viens ici pour concerter avec toi quelque plan et cacher les trésors que, par mon inspiration, t'a donnés ce peuple illustre. Je te dirai que le destin veut que tu souffres encore dans ton superbe palais. Soumets-toi à la nécessité. Ne parle de tes courses
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ni de ton arrivée à personne, ni parmi les hommes, ni parmi les femmes, maisendurc en silence tesnombreuses douleurs, et les injures des hommes violents. »
Le sage héros remercie la déesse de ses bontés passées. II reconnaît qu'elle l'a puissamment assisté chez les Phéaciens. Mais depuis la chute d'Ilion, il a erré, il a souffert bien longtemps, et il ne l'avait point revue. Enfin, ajoute-t-il, « suis-je bien dans Ithaque, ne m'abuses-tu pas? J'embrasse tes genoux. Au nom de ton père, je t'en conjure, dis-moi s'il est bien vrai que j'ai atteint ma patrie.
« Ali! s'écrie Athènè, tu as encore dans le cœur une telle pensée? Puis-je donc t'abandonner dans ton infortune, toi si éloquent, si pénétrant, si sage? Quel autre mortel, après tant de courses errantes, ne brûlerait de voir, dans son palais, sa femme et ses enfants? Mais toi, avant d'apprendre et de raconter, tu veux éprouver Pénélope, qui se tient avec constance enfermée en ta demeure, consumant dans les larmes, dans les soupirs, ses nuits et ses journées. Pour moi, je n'ai jamais perdu confiance. Je savais en mon âme que tu reviendrais après avoir perdu tous tes compagnons. Mais je ne voulais pas combattre le frère de mon père, Poséidon, qui te hait de tout son cœur parce que tu as privé de la vue son fils chéri. Maintenant, je vais te montrer les sites d'Itha(|ue et tes doutes s'évanouiront. Voici le port de Phorkus, vieillard de la mer; voici, à l'extrémité du port, lolivier touffu, et, sous son ombrage, une grotte délicieuse, séjour sombre et sacré des Nymphes, que tu honorais d'entières hécatombes. Voici le mont Nérite, ombragé de forêts. » Klle dit, le brouillard se dissipe et la terre apparaît. Ulysse est pénétré de joie. Ils cachent avec soin le trésor dans la grotte et préparent le plan qui doit perdre les prétendants affamés des biens et des trou-
peaux d'Ulysse et les captives débauchées qui ont traiii leur maître.
De toutes les divinités grecques, Athènè est celle qui a gardé le moins de traits primitifs. Ses pouvoirs sont aussi peu déliiùs, que sa personne, son individualité, sont fortement accentuées. Ce n'est pas une force de la nature, se mouvant dans l'aire qui lui est dévolue : c'est l'intelligence humaine, le génie grec, échappant aux fatalités qui dominent la vie et les choses. Et le merveilleux, c'est qu'une conception si abstraite ait pu revêtir une forme si pleine, si vivante. On la voit, on l'entend. Elle va vous toucher. Longtemps après l'éclipsé totale des apparitions niaises ou hystériques, le lecteur d'Homère verra la belle déesse, de sa main divine, caresser en souriant l'épaule du héros.
Avec Zeus et Hèra, Athènè forme le groupe culminant du panthéon grec, celui qui doit le plus à la réflexion et à la poésie : le ciel, l'air, la lumière, embellis, ennoblis, vivifiés par des contours et des sentiments humains. Sans doute l'anthropomorphisme a libéralement pourvu à l'incarnation de tous les autres dieux et déesses ; mais, heureusement pour la mythologie comparée, il s'est un peu moins acharné à gratter, à polir, à effacer les traces de leur naturalisme originel.
Ainsi Poséidon, qui nous est donné comme le second en puissance après Zeus, que ni Zeus, ni Hèra, ni Athènè ne se soucient de contrarier, en face de qui l'archer Apollon décline courtoisement le combat, apparaît nettement, malgré ses contours humains, ses palais et ses chars étincelants, comme l'aspect changeant de l'atmosphère et des eaux ; dieu très ancien des rivages de la Méditerranée, patron de la race ionienne, connu en Attique dès l'arrivée des cavaliers thraces, avant l'établissement des Hellènes, adoré sur la côte d'Asie dans le Panio-
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nium de Mycale, honoré de fréquents sacrifices sur tout le pourtour du Péloponnèse, à Corinthe où il préside aux jeux Islhmiques, à Argos où il fut longtemps le parèdre de liera, à Pylos chez le cavalier Nestor son petit-fils, à Ithaque même chez le héros qu'il persécute, chez les Piiéaciens, Poséidon est, par bien des côtés, un autre Zeus. Fécondateur de la nature entière, il compte par centaines ses épouses, ses maîtresses mortelles et immortelles, par milliers ses enfants, brigands, héros et demi-dieux : aussi est-il dit à Athènes patrogénios, patroos^ palet' à Kleusis, phutahnios, génethlios à Sparte, et aussi domalitès, dieu de la maison, de la famille. Dieu du ciel, il partageait avec Gaîa^ avant la venue d'Apollon, le sanctuaire de Delphes ; il est en Thessalie pétraios, c'est-à-dire fulgurant, les carreaux de foudre étant des pierres tombées du ciel ; au reste, le trident est un diminutif du faisceau tonnant de Zeus; il est, àMégalopolis, époptès^ voyant, c'est-à-dire solaire, car le soleil est l'œil, le voyant suprême; un fait bien connu témoigne de ces affinités de Poséidon avec le soleil : l'amour excessif qu'il porte à son fils Polyphème, qui lui fait pourtant peu d'honneur. (]'est pour venger ce monstre qu'il chavire obstinément Ulysse, son ancien ami devant Troie, Ulysse, le roi d'une île toute dévouée à Poséidon. Pourquoi ? Parce que les Hellènes, jouant sur le noms d'anciens habitants sauvages des grottes et des îles, les Cyklopes ou Kerkopes, leur attribuaient une face circulaire, ou un œil rond ; il se fit une confusion entre les Cyklopes (êtres réels ou fabuleux) et le Kuklops du ciel, le visage ou l'œil solaire, entre les Cyclopes donnés pour aides à Héphaïstos, et tout les météores ignés, rayons ou éclairs. Si bien quePoluphèmos — le très renommé — doit être, malgré sa sottise et son ineptie, considéré comme la l'orme monstrueuse d'un Poséidon solaire et fuljjrurant.
Celui-ci, pour le veng-er, ne lance-t-il pas sur le vaisseau d'Ulysse des pierres énormes? Ces pierres sont des traits de foudre, comme l'énorme rocher dont il abattit un Titan, et qui devint l'île de Cos. Au reste, le surnom (YAigaios, de Aigeus (père de Thésée), son palais Aigas, font aussi bien allusion à l'Egide de Zeus (nuage tonnant) qu'à la petite mer Egée. Un attribut, très notable, de Poséidon, convient particulièrement aux divinités solaires, c'est l'usage, le goût, la passion des chevaux.
Sous la forme d'un coursier, Kaballès, il s'unit à Dèmètèr ou à Gaîa, à la Terre, quia pris aussi la robe chevaline ; il fait sortir de terre le cheval athénien ; il protège les Centaures, hommes-chevaux vaincus par Héraklès ; il invente l'atlelage et la course des chars ; il est hippios, hippéios, hippokourios, Mpparkhoa, hippègélès ; et très probablement, il était le dieu suprême des peuples qui introduisirent le cheval en Occident.
Son nom, bien que diversement interprété, paraît no renfermer (pie l'idée de puissance, de royauté. La forme la plus ancienne est Potidas, Potidôn (sanscr. pati^ ^l'.potès, posis, prince, maître): Poséidon, semblable à un roi, et, sur une inscription, Zenoposeidôn, égal en puissance à Zeus. Cette association de noms semble montrer comment s'établit la fraternité de ces deux rivaux. Le Zeus aehéen rencontrant partout ce sosie, en Thessalie, en Altique, à Egine, à Argos, dut l'admettre dans sa famille et le dédommager du ciel par le don de l'empire des mers. Aussi est-il très rare que Zeus s'occupe des choses de la mer ; son impétueux frère y exerce en apparence une domination absolue, soit qu'il berce avec lui quelque nymphe sous la volute d'un flot, soit qu'il se repose à Aigas au fond de Tabîme en de superbes demeures, resplendissantes d'or. Parfois, attelant ses coursiers aux pieds d'airain, au vol rapide, à la crinière
d'or, il revêt une armure d'or, saisit un fouet merveilleux, monte sur son char et le lance sur les flots ; les monstres marins, reconnaissant leur maître, sortent de leurs retraites et bondissent de joie; la mer s'entr'ouvre avec amour ; les chevaux rasent les vagues et, sous le char, l'essieu d'airain n"est pas même humecté. Où vat-il ainsi? Visiter quelqu'un de ses sanctuaires, ou, comme un autre Zens, s'asseoir aux ban(|uets des Ethiopiens irréprochables. Mais il n'est jamais plus heureux que quand il déploie sa force immense, irrésistible, ébranlant la terre, fendant les eaux jusqu'au Tartare, les éparpillant jusqu'au ciel en tourbillons d'écume, pour le plaisir de déchirer quelque faible navire et de jeter aux anguilles voraces une douzaine d'insectes humains. Il déchaîne tous les vents, il soidève toutes les tempêtes, et ne peut triomplier du patient Ulysse qui s'accroche à une poutre de son radeau désemparé. C'est dans de pareilles batailles que le dieu Kic'anochaïlès (aux cheveux azurés) a gagné ses plus fameux surnoms : Gaiéochos, Amphigaios, Ennosic/aios, Ennosichthôn, Seisichlhôn, celui qui étreint, enveloppe, ébranle et secoue la terre.
Le dieu dont le char d'or fendait jadis les nuées humides, les ondes célestes, n'est pas d'ailleurs exilé de son premier séjour. Bien cpi'il y rencontre un maître, bien que le regret jaloux aigrisse parfois son langage, il habile volontiers le palais de l'Olympe, il siège assidûment au conseil et à la table des dieux supérieurs. La mer n'a pas besoin de lui. Longtemps avant qu'il régnât sur les eaux salées et douces, le vieux couple ancestral, Okéanos et Téthus, avait peuplé les abîmes d'innombrables Océanides. ïrita, Triton, se dressait au-dessus des vagues. Frotée, le premier des êtres — ce nom est aussi celui d'une nymphe, Prôtô — comptait chaque
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soir, avant de s'endormir, les phoques et les baleines do son vaste troupeau, Protée aux formes sans nombre, tjui révélait l'avenir aux mortels assez hardis pour braver ses métamorphoses. Phorkus, autre vieillard de la mer, se cachait dans les anses des rivag'es. L'antique Nérée engendrait trois mille Néréides, dont la plus célèbre, Thétis, aux pieds d'argent, à la fois pélasgique et achéenne, faillit épouser Zcus et Poséidon, et fut réduite à l'amour d'un mortel. Thétis, comme mère du héros akhéen, du dieu éponyme Akhilleus, joue dans V Iliade un rôle considérable. Zeus se rend aisément à ses prières, même les plus injustes; Hèra lui cède son trône et lui présente le nectar. Iléphaïstos l'accueille en sœur et forge pour elle les armes divines et le fameux bouclier qui doivent rendre invincible le meurtrier d'Hector. Le poète ne lui eût pas prodigué tant d'honneurs s'il ne l'eût pas connue pour une antique et puissante divinité de l'Akhaïe primitive, une Thémis des eaux. Notez que Thétis est à Tliéniis i'.oïïiïWQ phatis^ fhasis est hphèmè; le suffixe seul diffère. Enfin, les déités des sources, les divins Fleuves à tête de taureau se soucient peu de Poséidon. Les Vents, Argestès, Boréas, Notos, Euros, Zéphuros, ont leur palais où ils festoient avec Iris, à moins qu'ils ne visitent leur père Aïolos, vieille divinité des Eoliens, dans son île lointaine. Les tourbillons aériens, Okupétè, Aellô, les Harpuies, emportent librement leurs victimes; et les monstres hurlants, Skulla, Kharubde, happent au passage les matelots échappés aux Sirènes enchaneresses.
Tout ce monde des eaux et de l'air inférieur se suffit là lui-même et vit fort bien sans maître. Cependant, torsque Poséidon commande, quelques-uns obéissent ; les Vents, tout au moins, qui se font un jouet d'Ulysse naufrafifé. Mais d'autres s'abstiennent ; rien n-e trouble
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rindifférence des vieillards de la mer, Okéanos, Proteus, Phorkus et Nérée. On voit même Ino, la mère de Mélicerte (Melkarth). la blanche déesse Leukothéa, secourir le héros et lui donner une bandelette qui le préservera de la mort.
Trois divinités, sinon plus, confondues dans le personnage d'Apollon : un Apiu, Aplùu, pélasgique, surtout pélopouuesien ; un Apollon Lukios, ttjrace, phrygien, lycien : l'Apollon dorien. que les envahisseur» Doriens yxa" siècle) établissent à Delphes, dans le sanctuaire jadis consacré à la Terre et à Poséidon, puis à Aniyklée eu Laconie, où régnait liera. — Les louiens d'Acha'ie et d'.Vttique, forcés d'émigrer sur les côtes d'Asie Mineure, y trouvent et s'y approprient l'Apollon phrygo-lycien, et placent à Délos le lieu tle sa naissance ; légende bientôt répandue (va" siècle; par les Hymnes dits hviacriques. — Bieu que très révéré dés le x" siècle, il garde dans ïlliade son caractère de dieu thrace et asiatique; ennemi des Grecs, auxquels il envoie la peste, délenseur d'Hector, qu'il abandonne assez platement, il décline le combat que lui ollre Poséidon. — Apollon. Phoibos, est avant tout un dieu sol&ire : c'est comme tel qu'il perce de ses dards (ou rayons; les Titans Aloades, et le serpent Pythô, l'orme femelle de Tupkoeus (Typhéey. — Apollon pasteur, gardien de chevaux chez Laomédon, de troupeaux chez Admète. Hermès lui vole cinquante génisses et est dénoncé par liélios, le soleil ; dans ['Odyssée, les bœufs divins appartiennent à Hélios. Explication de ces fables. — Apollon est l'incarnation anthropomorphique du soleil : tour à tour funeste et salutaire (médecin; ; clairvoyant, mais voilé parfois (d où l'obscurité des oracles; ; intelligent, parce qu il est la lumière même ; éloquent, artiste, donnant la forme à toute chose ; enUn dieu de la poésie et de la musique. — Iléphaïstos, forgeron et ciseleur, tient de près au groupe solaire. — Scènes du Bouclier d'Achille.
Kien de plus certain et de plus connu que le caractère solaire du dieu Plioibos-Apoliùn. Mais aussi rien de plus obscur, de plus complexe que la iormation de sa légende
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et de sa personnalité anthropomorphique. La forme la plus antique de son nom, Aplu, semble Tapparenler à une divinité éponyme du Péloponnèse, Apis, médecin que la Fable lui a donné pour fils et qui rappelle un temps où cette presqu'île se nommait Apia. Une autre forme, Abellion, semble le rapprocher d'un dieu gaulois ou hyperboréen, Belen. D'autre part, il se présente, par son surnom de lukios, à la fois comme originaire du Lycée, mont d'Arcadie, et de la Lycie, sur la côte méridionale de l'Asie Mineure. Son culte était donc, en divers lieux du monde grec, antérieur à l'immigration hellénique. Mais si ce culte n'avait pas cessé de prospérer et de s'étendre sur la côte d'Asie et même dans l'intérieur des terres, témoin la triste aventure du Phrygien Midas qui, bien que dieu solaire aussi et habile à tout changer en or, cachait sous sa couronne des oreilles d'âne ; ce culte d'Aplu, de l'Apollon des Pélasges avait dû subir, dans la Grèce proprement dite, même dans le Péloponnèse, une longue éclipse. Apollon n'était pas un des dieux nationaux des Achéens. Ce sont les Doriens. les derniers venus de la race, qui l'amenèrent, le long du Pinde, en Thessalie, en Doride, puis sur le Parnasse, à Delphes (Pythô), dont le sanctuaire, d'abord voué à la Terre et au Ciel, puis à la Terre et à Poséidon, lui fut disputé par Héraklès (divinité solaire de la Trachinie et de la Béotie). Ce sont les Doriens, devenus par compromis les Héraclides ou descendants d'Héraclès, qui établirent enfin Apollon dans la Laconie, à Amyklée, antique sanctuaire de Héra, et l'imposèrent à l'Argolide. L'invasion dorienne, ce fait capital du xii'' siècle, eut les conséquences les plus graves pour l'avenir de la Grèce et du monde, et nullement étrangères, comme on va le voir, aux questions homériques et à la diffusion du culte d'Apollon,
Ces effets de l'intrusion dorienne peuvent être rangés sous deux chefs, étroitement connexes : perturbation intérieure, expansion coloniale ; d'où arrêt de la civilisation, retour à la barbarie dans le Péloponnèse et l'Hellade ; brillant développement de la Grèce extérieure ; et, dans le lointain, rivalité de Sparte, qui représente la barbarie, et d'Athènes, centre de la civilisation expansive; épuisement de la Grèce, hégémonie de la Macédoine, corruption du génie grec et conquête romaine. Mais ces résultats derniers dépassent notre cadre; restons entre le xii" et le vii^ siècle, dans l'âge où se sont formés les épopées et les hymnes liomériques.
Laissons même la petite et terrible oligarchie Spartiate réduire en esclavage, sous le nom de hélotes, les Achéens de Laconie, dévaster et dépeupler la Messénie achéenne, désorganiser l'Argolide et la Corinthie ; suivons seulement la retraite des Achéens qui se refusent à subir le joug dorien; ils refluent vers le nord du Péloponnèse, où leur arrière-garde occupe l'étroite bande qui a gardé le nom d'Achaïe ; les anciens habitants de cette côte, les Ioniens, entraînés des premiers dans la retraite, se réfugient en Attique avec toutes les familles riches ou royales qui se prétendaient issues des héros d'Homère. Athènes, — et l'on comprendra pourquoi elle attache désormais kY Iliade un intérêt national, — Athènes devient le centre achéen par excellence (les Ioniens n'étant qu'une des tribus achéennes). En effet l'Étolie, l'Épire végètent désormais livrées à ellesmêmes; la Thessalie, sous l'influence macédonienne ou thrace, se sépare de l'Hellade ; les Eolo-Achéens l'ont d'ailleurs abandonnée pour la côte d'Asie Mineure, hellénisée après la prise d'Ilion : — il est manifeste que la guerre de Troie et la formation de TÉolide asialic|ue
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sont dans une relation de cause à effet. Athènes donc, centre iono-achéen, devient nécessairement le point de départ de Témigration ionienne, et la métropole — indirecte — de Tlonie asiatique, dont les villes, au XI® siècle, vont s'échelonnant, au sud de FÉolide, de Smyrne à Milet, et bientôt, concurremment avec les cités éoliennes, Elée, Cumè, Phocée, lancent des colons vers la Grande-Grèce et la Sicile. En débarquant sur le sol ionien avec leur dieu national Poséidon, les lones y trouvèrent établis, de la Troade à la Lycie, Apollon, et, autour d'Eplièse, une grande déesse de la génération, déesse phrygo-sémite, qui fut, sans aucune raison appréciable aujourd'hui, assimilée à la froide, chaste et stérile sœur d'Apollon, Arlémis. Apollon fut dès lors un dieu national des Ioniens. Ceux-ci se hâtèrent de lui assigner pour berceau soit le bois Ortygien, près d'Ephèse, soit Tile ilottante de Délos, terre ionienne dont la gloire contrebalança la renommée de Delphes. Et comme la civilisation et la littérature orale sont nées en lonie, la tradition ionienne, généralement acceptée, subordonna en quelque sorte Delphes à Délos, fit passer de Délos à Delphes Lètô fugitive avec ses deux enfants. Les Doriens se bornèrent à placer en Crète, terre en partie dorienne, le premier séjour de Latone. Mais il n'importe. Les deux Apollons, le dorien, l'ionien, n'étant au fond qu'un seul et même personnage solaire, avec des attributs variés sans doute, mais qu'on rattache sans peine à cette origine, furent aisément confondus en un seul et même dieu hellénique, de fréquentation périlleuse, il est vrai, mais très beau, très jeune, bon joueur de cithare, médecin passable et surtout archer excellent. Cette fusion de deux ou trois types apolliniens était certainement accomplie au vu* siècle, époque probable de l'hymne à Apollon, elle l'était peut-être au x® siècle
lorsqu'on se mit à rassembler les futurs chants de l'Iliade, mais non dans l'âge où furent composées les primitives rhapsodies. Il ne pouvait être question pour le chantre des Atrides argiens de porter au tout premier rang le dieu dorien qui avait présidé pour ainsi dire à la ruine de leur famille ; et il n'était guère possible non plus de négliger une divinité désormais revendiquée par les deux plus puissants rameaux de la nation hellénique, les Doriens et les Ioniens. Apollon est donc présenté comme un dieu reconnu et honoré de tous, mais redoutable aux Grecs et protecteur des Troyens, très fort contrôles hommes, mais évitant d'entrer en lutte directe contre les grands dieux achéens, Héra, Athènè, Poséidon. 11 est d'ailleurs presque toujours en scène dans V Iliade; et c'est lui dont la vengeance a précipité les Grecs dans un abîme de maux. L'armée achéenne avait pillé son sanctuaire de Chrysa ; et la fille de son prêtre avait été adjugée à Agamemnon, qui refusait de la rendre contre une riche rançon. Les remarques précédentes expliquent et la mauvaise volonté du roi et la fureur du dieu. Celui-ci n'a pas plus tôt entendu la voix suppliante de l'infortuné Chrysès (Dieu dont l'arc est d'argent, dieu de Claros, écoute ! Fais expier mes pleurs aux iîls de Danaos !) qu'il s'élance des cimes de l'Olympe. « Courroucé en son cœur, ayant aux épaules son arc et son carquois fermé, à chaque pas sur lui ses traits retentissent; il avance, redoutable comme la nuit. Bientôt il s'arrête, à quelque distance des navires, et lance une première ilèche. L'arc d'argent vibre sinistrement. Les mulets, d'abord, et les chiens agiles sont frappés. Mais le dieu dirige ensuite contre les guerriers un trait funeste, et de nombreux bûchers ne cessent pins do consumer les morts. Pendant neuf jours, les traits d'Apollon volent sur le camp. )> La Fontaine est
plus expéditif : <* Apollon irrité contre le fier Atride, joncha son camp de morts ; on vit presque détruit Tost des Grecs, et ce fut l'ouvrage d'une nuit. » Mais, du temps d'Homère, les dieux prenaient leur temps.
Pour cette fois, le dieu qui lance au loin ses traits ne se montra pas inexorable. Malmené par le devin Calchas, et de fort mauvaise humeur, — Achille l'a appelé ivrogne, œil de chien, cœur de cerf, — Agamemnon a rendu Chryséis. Ulysse la ramène à son père qui retire aussitôt la malédiction qu'il avait lancée, et l'épidémie s'arrête. Apollon daigne agréer le sacrifice offert par les envoyés aehéens. Comme cette cérémonie est partout et toujours la même, dans les deux épopées, chez les Grecs et chez les Troyens, sous la tente du guerrier, sous le chaume du pâtre et dans le palais des rois, je la décris, une ft>is pour toutes.
« Lorsqu'ils ont prié, lorsqu'ils ont répandu l'orge sacrée, ils élèvent les tètes des victimes, les égorgent, les dépouillent, séparent les cuisses, les enveloppent de graisse des deux côtés, et posent sur elle les entrailles saignantes. Un vieillard les brûle sur des rameaux secs, tandis qu'au-dessus de la llamme il répand des libations d'un vin pleiu de feu. Auprès de lui les jeunes Grecs tiennent des broches à cinq dards. Lorsque les cuisses sont consumées, lorsqu'ils ont goûté les entrailles, ils divisent les chairs des victimes, les traversent de broches, les rôtissent avec soin et les retirent de l'ardent foyer. Ces apprêts terminés, ils disposent le festin, ils mangent, et nul en son àme ne peut se plaindre de n'avoir point une juste part des mets. Dès qu'ils ont chassé la faim, les jeunes Grecs couronnent de vin les urnes et le versent à la ronde, à pleines coupes. Durant tout le jour, ils se rendent le dieu propice par leurs
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chants; ils font entendre son hymne; ils le célèbrent; et, en les écoutant, le dieu charme ses esprits. »
La part que prend l'archer divin au combat des Grecs et des Troyens n'a rien de mythif[ue : le poète lui prête simplement les actes conformes au rôle qu'il lui assigne. Il excite les défenseurs d'ilion, se tient auprès d'Hector pour détourner de lui les javelines, l'envelopper d'un brouillard aux moments critiques et le tirer de la mêlée pour lui rendre le souffle et la force. Il désarme lâchement Patrocle et le livre sans défense au meurtrier. Sa conduite est piteuse dans la lutte finale où Hector doit succomber. Tantôt il berce le héros d'un vain espoir, lui ramasse son javelot, souffle sur l'arme qui va le percer, tantôt il l'abandonne et ne sait même pas préserver son cadavre des outrages d'Achille. « Le père des dieux et des hommes a déployé les balances d'or ; le jour fatal d'Hector l'emporte et descend vers Aïdès, alors Apollon l'abandonne »; il se réserve de guider traîtreusement, quand l'heure sera venue, vers le talon d'Achille la flèche de Paris. Volontiers il s'attaque aux faibles et aux innocents; il tue à loisir les fils de Niobè, tandis que la sèche et haineuse Artémis perce les filles qui réjouissaient cette mère féconde; il écorche INIarsyas qui, non sans gloire, avait opposé à la lyre du dieu sa flûte pastorale ; il fait périr, dit-on, Linos, son rival en poésie: et, plus tard, son jeune ami, le pauvre Hyacinthe. C'est un dieu qui a la main malheureuse. C'est pourquoi sans doute les morts douces ou plutôt subites lui sont attribuées ainsi qu'à sa sœur. Plusieurs fois les mortels invoquent « leurs traits les plus doux ». Lorsque Ulysse interroge le fantôme de sa mère Anticlée : « Ce n'est pas, lui dit-elle, Artémis qui, dans mon palais, m'a frappée de ses traits les plus doux ; mais c'est le regret de toi, ô mon fils, c'est le souvenir de ta sagesse, de ta
bonté, qui m'a ôté la vie. » « Puisse, dit Pénélope, la chaste Artémis m'envoycr maintenant une aussi douce mort 1 » « Lorsque, dit Eiimée, les habitants de Syra ont assez vieilli, Apollon accourt avec Artémis et les frappe de ses traits les plus doux. » Cette croyance singulière — les dévots n'ont-ils pas aussi une Notre-Dame de la Bonne-Mort? — doit se rapporter aux effets foudroyants de l'insolation, et à la puissance médicale qui sera bientôt un des attributs d'Apollon.
Les deux grands exploits mythiques d'Apollon sont la défaite des Aloades en Thessalie, et le meurtre du serpent Python. Le premier épisode est mentionné brièvement dans V Odyssée : <( Aloè, qui se glorifiait de l'amour de Poséidon, eut de ce dieu, qui ébranle la terre, deux fils dont les jours étaient comptés : le divin Otos et l'illustre Ephialte, après Orion les plus grands et les plus beaux héros qu'ait nourris la terre féconde". A neuf ans, leur ceinture mesurait neuf coudées et leur stature neuf brasses. Alors ils menacèrent de porter aux immortels la guerre tumultueuse et les alarmes. Ils s'efforcèrent, pour escalader le ciel, d'entasser sur l'Olympe rOssa, et sur l'Ossa le Pélion ombragé de forêts; et ils eussent réussi, s'ils avaient atteint Fâge de la puberté. Mais le fils de Zeus et de la blonde Lètô les perça l'un et l'autre avant qu'un léger duvet fleurît sur leur visage et que leur menton fût caché par une barbe naissante. » C'est un épisode de la guerre des Titans; le dieu lumineux y avait sa place marquée dans l'armée céleste.
La victoire sur Pythô — c'était un dragon femelle — n'est qu'une autre forme du combat de la lumière contre les ténèbres, de l'ordre contre les derniers nés du Chaos et de la Terre. Elle est racontée, fort confusément, dans le grand hymne à Apollon, qui renferme des passages tout à fait homériques et qui, — fait carac-
térislique, — tout en accordant au dieu des Cretois pour prêtres, le tire tout entier du côté des Ioniens, et ne fait pas même allusion à l'Apollon de Sparte. Le début de ce poème semble un fragment qu'on n'aura pu faire entrer dans V Iliade : "~ J'aurai toujours présent à la mémoire Apollon aux longs traits, que les dieux euxmêmes redoutent, dans le palais de Zeus, quand il a tendu l'arc étincelant. Ils se lèvent tous de leurs sièges. Lètô seule reste alors auprès du dieu tonnant; elle ferme le carquois, désarme les fortes épaules, suspend Tare détendu à un clou d'or, et, conduisant le jeune dieu, elle le fait asseoir sur un trône, tandis que le père, saluant son fils chéri, lui présente le nectar dans sa coupe d'or. Et Lètô vénérable se réjouit d'avoir donné le jour au puissant sagittaire. Salut, heureuse déesse, tu as enfanté deux beaux enfants : le roi Apollon, Artémis fière de ses flèches; celle-ci en Ortygie; celui-là dans l'âpre Délos... »
« Aussi est-ce à Délos, ô Phoibos, que ton cœur est délecté!... 0 roi, tu possèdes et la Lycie, et l'aimable Méonie, et Milet (oracle des Branchides), riante ville que baigne la mer; mais ton grand empire a pour siège Délos entourée des flots. Là, pour toi, se rassemblent les Ioniens aux longues tuniqiies avec leurs enfants et leurs pudiques épouses; et, dans leur reconnaissance, ils te charment par des jeux, par le pugilat, la danse et le chont. Lors de ces grandes réunions des Ioniens, celui qui surviendrait pourrait les prendre pour des immortels ; il se réjouirait dans l'âme, à voir leur grâce, à voir les hommes et les femmes à la belle ceinture, et les vaisseaux rapides et leurs richesses infinies, et, par-dessus tout, merveille dont la gloire ne périra jamais, les jeunes filles de Délos, servantes du dieu qui atteint au loin ! »
La mauvaise volonté de Héra prolonge les douleurs de I.èlô; mais Iris, envoyée par les autres déesses, finit par ramener de TOlympe Flilithuia, l'arbitre des douleurs. Le jeune enfant n'est pas allaité par sa mère ; c'est Thémis, qui, de ses mains immortelles, lui fit goûter le nectar et l'aimable ambroisie. Aussitôt, rejetant ceinture d'or et langes fins : « Donnez-moi, dit Phoibos-Apollôn, une douce lyre et un arc recourbé ; par mon oracle, je ferai connaître aux humains les véritables desseins de Zeus. » Toutes les déesses étaient frappées de surprise. Or, Délos tout entière se sentit couverte d'or à la vue du rejeton de Zeus et de Lèlô, pleine de joie que ce dieu l'eût choisie pour sa demeure, parmi les autres îles et le continent. Elle fleurit comme la cime d'un mont, couverte des fleurs de la forêt. »
On entrevoit partout dans cette légende le vieux mythe naturaliste : Lèlô, la Nuit (qui recèle la lumière), Dèlos, le point du jour (montrer) ; Phoibos, l'astre qui grandit soudain, brise la ceinture de l'aurore, et couvre d'or radieux la terre fertilisée. Ce dieu, qui voit tout, saura tout, et ses oracles véridiques éclaireront les humains.
Faisant résonner sa cithare creuse, vêtu d'étoffes immortelles et parfumées, le glorieux fils de Lètô ne fait que toucher terre à Delphes, et, d'un élan pareil au vol de la pensée, arrive sur l'Olympe, parmi l'assemblée des dieux. Soudain, les immortels ne songent plus qu'à la lyre et aux chants. Toutes les Muses ensemble (neuf déjà), répondant à ses accords par leurs belles voix, célèbrent les biens immortels dont jouissent les dieux, et les misères infligées aux mortels insensés, aux esprits inquiets, qui ne peuvent se défendre ni de la mort, ni de la douleur, ni de la vieillesse. Les Kharites
aux belles tresses, les joyeuses Saisons, Ilannonia, Hébé, /Vphroditè, filles de Zeus, forment un chœur, se tenant par la main. Avec elles danse Artémis, fière de ses flèches, grande et imposante. D'un pas majestueux, Apollon marche, frappant sa lyre. Un vit' éclat l'environne. Ses pieds, sa fine tunique, luisent de reflets prestigieux. Quand il a pris rang parmi les dieux, il cherche en Piérie, en Emathie, chez les Perrhèbes, à lolchos, en Eubée, les endroits oii il établira ses sanctuaires et ses oracles. Il visite Mycalèse et Teumesse — qui repose sur un lit de verdure, — puis la forêt qui recouvre la plaine oîi sera Thèbes ; puis le bois sacré de Poséidon, à Oncheste, sorte de lieu enchanté qui attire et garde les chars ; il traverse le limpide Céphise, hésite entre Oichalée fertile, Haliarte verdoyante et la paisible fontaine de Telphuse. Il pousse enfin jusqu'à Crissa, au pied du Parnasse aux neiges éternelles, sur un mamelon tourné vers le Zéphyre. Au-dessus sont suspendus des rochers, et au-dessous court une vallée profonde et raboteuse. — « Voici, dit-il enfin, où je rendrai des oracles aux hommes qui amèneront toujours ici de complètes hécatombes, soit du gras Péloponnèse, soit de l'Europe, ou des îles entourées d'eau... Et moi, je prononcerai pour eux des conseils sûrs, en un temple où abonderont les chairs. »
" Or, auprès, était une fontaine aux belles ondes, où, de son arc puissant, le roi fils de Zeus tua un dragon femelle, monstre farouche, iléau sanguinaire. Malheur à qui rencontrait ce serpent ! Homme ou brebis, il dévorait tout; jusqu'à l'heure où le dieu qui atteint de • loin lui eut lancé un trait irrésistible. Palpitant, il se tord, poussant d'horribles cris, il expire en exhalant des flots de sang. « Pourris où tu es, dit le vainqueur, tu ne seras plus la perdition des mortels. Ni Typhon,
ni la sinistre Chimère n'ont détourné de toi la rigide mort; mais ici la sombre Terre et le brillant Hypérion te consumeront. » Cependant les ténèbres couvrirent les yeux du monstre, et la force sacrée du Soleil le dévora au lieu même que, depuis, on appela Pythô. Et les hommes ont donné au roi le surnom de Pythien parce que là les rayons de Tardent soleil ont pourri le serpent. »
Kien de plus ordinaire que ces explications saugrenues <le circonstances insignifiantes. Le nom de Pythô {Puthô) fait-il allusion aux émanations sulfureuses du petit gouffre delphique, ou des marécages voisins? C'est très possible, mais totalement étranger à la déconfiture du serpent Python, fable véritablement indestructible et dont les innond)rables variantes sont éparses dans toutes les littératures, écrites ou orales : le héros et le monstre, le dieu et le Titan, le rayon ou l'éclair contre la nue. C'est le combat mené dans le ciel védique par les Yritras, les Ahis, les Azidahakas, continué chez les Grecs par Orthros, par Echidna, par l'Orque de Persée, la Chimère de Bellérophon, l'Hydre de Lerne, le Serpent des Hespéridos, les Hécatonchires et le redoutable Typhoée, enfin par le dragon de Saint-Georges et du chevalier Dozon, par les Tarasques, Lézardes, Guivres et Lumçons de nos contes, ou encore par le lézard de l'Apollon Sauroctone. Au reste, l'auteur de l'hymne désigne très clairement, sans y songer, les véritables acteurs du drame : d'une part le brillant Hypérion, la force sacrée du Soleil, l'arc d'Apollon : d'autre part, Typhon, le dernier des ennemis suscités par la Terre contre le dieu du ciel. En effet, le dragon femelle de Pythô était la nourrice de ce Typhon, que le poète nous présente comme fils de Hèra. Le passage est précieux : en substituant Hèra à la Gaïa du mythe hésiodique, il
appuie singulièrement l'opinion qui attribue à la déesse Ht'ra, ^?*â!, une origine tellurif[ue; on même temps, il s'accorde avec Hésiode sur la naissance de Typhée, enfantée par sa mère seule, sans concours masculin, et sur le rôle de cet épigone des Titans.
Furieuse contre Zeus qui vient d'engendrer seul Athènè, l'auguste Hèra frappe la terre de la paume de sa main et dit : « Ecoutez-moi maintenant, Terre, et audessus, vaste Ciel ; et vous, dieux Titans, fjui sous la terre demeurez autour du grand Tartare et de qui nous sommes issus, hommes et divinités , écoutez-moi tous et donnez-moi un enfant — sans Zeus ; — et qu'il ne lui soit nullement inférieur en force, qu'il le surpasse même, autant que Zeus au vaste regard a surpassé Kronos. » Enfin, lorscfue les mois et les jours se furent écoulés, elle enfanta un fils, non semblable aux dieux ou aux hommes, mais l'effroyable, le cruel Typhon, fléau des mortels. Aussitôt elle le prit, le porta à Pythô (oracle de la Terre), et donna le monstre au monstre, l'anguipède au dragon femelle, qui le nourrit.
Aucun doute ne subsiste donc ici sur l'antiquité et la signification profonde du mythe. Qui croirait que la niaiserie des mythologues évhéméristes a cru trouver dans le service d'Apollon chez Admète l'expiation du meutre de Python ? Apollon, selon les théologiens grecs, a dû se purifier de cet acte violent. Ce n'est pas, notezle bien, que ce non-sens ne puisse cacher quelque terrible souvenir, quelque massacre, l'extermination des anciens prêtres de la Terre et de Poséidon par les Doriens importateurs d'Apollon : mais il ne peut se rattacher en aucune façon aux aventures pastorales du dieu. D'ailleurs, il existe ainsi dans les mythologies des fables bizarres dont l'origine échappe, soit qu'elles fassent allusion à une circonstance à jamais oubliée, soit que la
malice naïve d'un poète ou d'un pliilosophe les ait inventées de toutes pièces. En voici une qui se rapporte aussi à une disgrâce d'Apollon.
Il existait dans l'Asie Mineure, le Pont, et aussi sur la côte thessalo-béotienne, une divinité lumineuse mâle, probablement lunaire, Askos, Askaeos, Askènos, dont le nom se retrouve dans la ville d'Ask-ra, et dans le dieu Ask-lèpios (fort semblable à un Askalaphe, fils d'Ares), Askos avait été vaincu par Hermès ou par Zeus. Asklèpios avait fait partie des Argonautes. Ce personnage, élevé par Chiron, et habile médecin, fut aisément confondu avec Apollon, qui éloigne les maladies (^Alexikakos) ; il devint son fils, ayant pour mère Coronis, le corbeau prophétique posé sur l'épaule du dieu. Cet Asklèpios se mita guérir les blessés et à ranimorles'morts, et en trop grand nombre ; Pluton se plaignit à Zeus de la dépopulation prochaine du Tartare. Un coup de tonnerre bien appliqué aurait mis fin à la carrière de l'imprudent bienfaiteur ; Apollon, faute de pouvoir atteindre le père céleste, aurait tué à coup de flèches les trois Cyclopes forgerons de la foudre ; et pour ce crime, il eût été banni du ciel : car ce n'est pas de bonne volonté qu'il se fût condamné à garder des troupeaux. Ainsi raisonnaient les « conteurs de fables » ; mais ils ne se demandaient pas si Apollon n'avait pas été longtemps le dieu de tribus pastorales en Thessalie, de peuples riches en chevaux dans les vallées de Tlda. — Car Apollon n'a pas seulement gardé les troupeaux d'Admète, d'où son nom de Nomios, il a aussi pris soin des haras de Laomédon ; de mêm.e que, progressant avec ses fidèles, il est devenu ktistès^ fondateur, oikisiès, constructeur de maisons, aguieus^ thuraios, surveillant des rues, des portes, archègélès, inspirateur des chefs, à mesure que la vie sédentaire et réglée succédait aux mœurs cham-
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pêtres et nomades. Enfin la possession de troupeaux, surtout de bœufs, est un attribut ordinaire des dieux célestes et lumineux. Héraklès ramène d'Occident dos bœui's, que lui ravit Cacus. Hermès enfant, le jour môme de sa naissance, vole le troupeau que les dieux ont confié à la garde d'Apollon.
Cet épisode de l'hymne à Hermès est une précieuse variante d'un passage de VOdyssée^ auquel nous viendrons tout à l'heure.
« Hélios descendit sous la terre, dans les flots de l'Océan, avec ses chevaux et son char. Alors Hermès se hâta vers les montagnes ombragées de la Piérie. C'est là que les bœufs immortels des divinités bienheureuses ont leurs étables et paissent de riants herbages qu'on ne fauche jamais. Le fils de Maïa sépare vivement du troupeau cinquante génisses mugissantes, les pousse à reculons dans un sol sablonneux ; lui-même, enveloppant ses pieds nus de feuillages, marche en arrière, renversant et déguisant la trace de ses pas. Il n'a pas échappé à tous les yeux; un vieux jardinier l'a vu, près des bois d'Oncheste; Sélènè, la fille du Titan Pallas, était à son observatoire lorsqu'il franchit l'Alphée. Mais si rapide a été sa fuite, qu'avant l'aurore, le troupeau est caché près de Pylos en de riches étables; Hermès a su faire du feu dans une grande fo.sse ou frottant des bâtons de laurier, abattre, dépecer, cuire deux génisses ; et, dès le point du jour, il était de retour aux grottes du Cyllène, en Arcadie, et couché dans son berceau... Cependant l'Aurore, portant la lumière aux mortels, est sortie de lOcéan. Apollon part, il arrive dans Oncheste, bois sacré de Poséidon, et trouve le vieillard travaillant à la haie d'un enclos : « — O, lui dit-il, vieillard qui tailles les buissons dans le voit Oncheste, je viens ici m'inl'ormer des bètos du gr-ir.d troupeau de la Piérie, toutes
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femelles, toutes à cornes recourbées : le taureau noir seul paissait à Técart, et quatre chiens les suivaient par derrière, animés d'un même zèle, comme des hommes. Le chien, il est vrai, et le taureau m'ont été laissés, ce qui est certes une grande merveille. Mais les génisses sont parties, au dernier soleil couchant, de la douce prairie, de leur suave pâturage. Dis-moi donc, ô vieillard chargé d'années, si, par aventure, tu as vu un homme faisant route auprès de ces bestiaux. » — Puis Hermès est pris ; Apollon l'emporte dans ses bras jusqu'à l'Olympe, où Zeus est ravi des précoces talents du futur dieu des voleurs — les Cirées héroïques pratiquaient volontiers cette industrie. — !^hoii)Os, de même, indulgent aux prouesses de son demi-frère, lui cède les génisses en échange de la j)horminx que celui-ci vient d'inventer.
Vous avez remarqué que, dès qu'Apollon est en cause, les vieux sanctuaires, Onclieste, la Piérie, les vieilles divinités qui n'ont revêtu qu'à peine la figure humaine, Hélios, Sélènè, la Nuit, l'Aurore, qui ne peuvent guère se détacher de leurs fonctions, sont volontiers ramenés, peut-être inconsciemment, par les rliapsodes. Homère lui-même va nous montrer qu'Apollon n'est que le substitut anthropomorphe de Hélios. Dans VOdyssée, c'est Hélios, le Soleil, et point encore Apollon, qui est possesseur du troupeau divin. Et dès le début, nous sommes avertis que les compagnons d'Ulysse, les insensés! périront tous pour avoir dévoré les bœufs du Soleil.
« Tu aborderas, dit Circé (XH) dans l'île de Thrinakie. C'est en ce séjour que paissent les bœufs et les riches brebis d'Hélios. Ce dieu a autant de grands troupeaux que de bergeries, sept de chaque sorte, tous de cinquante tètes. Ils n'ont point de rejetons et sont à l'abri de la vieillesse. Deux nymphes aux cheveux élégamment
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tressés prennent soin de ces troupeaux ; Lampétie et Phaéthouse, filles d'Hélios et de la divine Néèra. Lorsque leur auguste mère les eut enfantées et nourries, elle leur donna pour demeure la lointaine Tlirinakie, et leur confia la garde des brebis et des bœufs superbes de leur père. » Et qui pouvait mieux savoir ces choses que Circé, fille elle-même du Soleil, la reine des enchantements, qui, dans le resplendissant palais d'Aia, tisse une toile d'or, accompagnant son travail de ses accents mélodieux? Mais les destins trouvent partout leur voie. Echappé aux Sirènes, aux gueules de Scyila, aux tourbillons de Charybde, le héros est poussé malgré lui sur le fatal rivage. Un mois entier ses compagnons, enchaînés par un serment solennel, s'abstiennent de toucher aux bœufs du dieu puissant qui voit et entend toutes choses. ^lais quoi ! la pêche, la chasse ne leur suffisent plus. Les mets dont Circé les a munis sont épuisés, et les bœufs sont là, tout près, qui les tentent. Ulysse s'est écarté pour implorer les dieux, un lourd sommeil l'accable. « Amis, s'écrie Euryloque, toutes les morts sont affreuses pour les misérables humains ; mais mourir de faim est ce qu'il y a de plus déplorable. Croyez-moi donc. Parmi les bœufs du Soleil, choisissons les plus gras; sacrifions-les aux dieux qui habitent le vaste ciel. Si jamais nous revoyons Ithaque, notre chère patrie, nous élèverons au Soleil un riche temple et nous y placerons de nombreuses et riches offrandes. Si Ilélios courroucé veut abîmer le navire, si les autres immortels y consentent, eh bien ! mieux vaut périr sulfoqué par les flots que de languir plus longtemps dans cette île désolée! »
Ulysse se réveille, trop tard; le fumet des chairs rôties frappe ses narines, l'action terrible est accomplie, et voyez, les signes des dieux éclatent : les peaux des
bœufs massacres rampent, les chairs rôties ou crues beuglent autour des broches comme si les animaux eux-mêmes poussaient de sourds gémissements. Déjà Lampétie au long voile est montée vers son père, et celui-ci, le cœur gonilé de courroux, s'est adressé aux immortels.
« Puissant Zeus et vous, dieux bienheureux, éternels! Punissez les compagnons d'Ulj'sse, iils deLaërte ; dans leur orgueil, ils viennent d'immoler les bœufs qui réjouissaient mes regards, lorsque je remontais au ciel ou redescendais vers la terre. Vengez-moi ! ou je m'en vais chez Aïdès, et désormais j'éclairerai les morts. — Soleil, répond l'assembleur des nuées, continue déclairer les dieux et les frêles humains sur la terre fertile. Je ne tarderai pas à frapper de rayons fulgurants le vaisseau coupable, je le briserai au milieu des sombres Ilots. » Cependant, six jours encore, les Grecs se repaissent des meilleurs bœufs du Soleil; le septième jour, les vents s'apaisent. Le navire est lancé, on dresse le mât, on tend la voile blanchissante. Bientôt l'île a disparu; il n'y a plus que le ciel et la mer. Soudain Zeus suspend sur le vaisseau une sombre nuée ; la mer s'obscurcit, un vent furieux rompt les deux câbles du mât qui tombe dans la cale, brisant le crâne du pilote. L'infortuné est précipité dans les flots, comme un plongeur. Zeus tonne et lance la foudre; sous ses coups redoublés la barque tourbillonne et se remplit de sc-ufre ; les matelots éperdus roulent dans l'abîme, le flot les emporte autour de la noire épave comme des oiseaux de mer, et un dieu leur interdit le retour. » Il ne reste plus rien, rien qu'un homme indomptable cramponné à une courroie entre Charybde et Scylla. A ce moment Cliarybde engloutit Tonde anière ; le héros s'attache aux branche d'un arbre qui domine le gouffre, et, suspendu,
attend que le monstre ait revomi le màt et la carène, pour retomber à grand fracas sur ces planches de salut.
Vous le voyez, des bœufs que l'on venge ainsi ne sont pas des bœufs ordinaires. Troupeaux d'Admète, d'Hcraklès, d'Hélios ou d'Apollon, il faut reconnaître en eux ces bœufs de l'Ether, ces nuées fécondes ou stériles que se disputaient les puissances du ciel védique, ces bœufs idéalisés qui, dans les temps lointains des migrations Indo-européennes, constituaient le butin et la ricliesse des dieux comme des hommes. Mais le tour particulier de l'esprit grec, son amour des formes définies, des événements localisés et nettement circonscrits, a gâté à plaisir ces grandioses métaphores, ces données amples et vagues du naturalisme antique. Seulement, remarquable compensation, s'il défigure et éparpille en menues aventures souvent ridicules, s'il rapetisse les attributs et les actes divins, il embellit, il grandit les dieux; il les libère du phénomène, de la fonction à laquelle ils étaient attachés. Il renvoie au destin ou à quelques dieux honoraires tout ce qui ressortit à la force impassible des choses, et il donne à chacun de ses Olympiens, avec les passions et l'activité humaines, un caractère, un âge, un type physique et moral, une personnalité, derrière lesquels on sent encore, lorsqu'il le faut, l'essence primitive, la majesté de l'atmosphère ou des eaux, la fécondité de la terre ou la splendeur sidérale.
Apollon n'est plus Hélios, Lukahas, Lukéios, Klariofi qui marche avec la lumière, qui crée et répand la clarté ; il est le dieu de Claros, de la Lycie et du Lycée, qui aime ou écarte les loups. Il n'est plus le Soleil auquel les rayons font une chevelure d'or, dont les traits resplendissants tombent comme des flèches salutaires ou funestes à travers les cicux, tandis qu'une course infaillible
emporte son char de l'Orient à l'Occident; il est un jeune homme vigoureux et svelte, aux blonds cheveux, qui va et vient à sa guise, un admirable archer au carquois d'or, aux flèches d'argent, qui décoche à sa fantaisie la peste ot la santé, la vie et la mort, qui détruit les monstres et les rats (Sminthien). Il n'est plus le grand astre qui voit, qui entend et qui sait tout. Il est le captieux, l'oblique [loxias) inspirateur des pythies, des oracles ambigus oii il révèle et cache à demi l'avenir qu'il connaît. 11 n'est plus l'éternel amoureux des Aurores qu'il poursuit et dévore en ses embrassements; il est l'amant audacieux et déçu de la chaste Daphné(A/«a>îa, l'Aurore), qui ne laisse en sa main qu'une feuille de laurier, image de la gloire.
Mais la lumière dont il est né, la lumière qu'il porte en lui, s'est transfigurée en intelligence. Les musiques célestes, qu'il a entendues, il en fait le rhythme de la lyre et de la poésie. Les gracieuses, les puissantes images s'assemblent à sa voix, et tandis que les éphèbes et les vierges, dans l'Olympe et sur la terre, forment des chœurs, déploient dans les luttes, les jeux et les danses, les mouvements qui développent et embellissent le corps, les poètes composent les odes savantes, les libres épopées, les artistes cherchent à saisir, à fixer sur les murailles et les vases, dans les veines du marbre, les contours et les groupes qu'il évoque à leurs yeux. Il est, enfin, Apollon, le Musagète, le chef des Muses et l'inventeur des arts.
Les Muses, que je viens de nommer, sont un des exemples les plus frappants de ces transpositions du monde physique au monde moral. Homère, sans les nommer par leurs noms — qui ont d'ailleurs beaucoup varié (comme leur nombre), — les admet déjà, comme chanteuses, au banquet des dieux. Mais aucun lien particulier ne les attache encore à Apollon. Elles ne sont
pas encore invoquées par le poète; les débuts de l'Odyssée comme de V Iliade s'adressent à une Ihéa^ à une divinité indéterminée. Mais, cependant, les Muses ne sont déjà plus ce qu'elles étaient à l'origine, des nymphes des fontaines, des sources du mont Olympe, ou peut-être aussi des prêtresses, des magiciennes de la Piérie {Montiai,Manli-es), contemporaines des premières incursions thraces ou éoliennes. Elles font partie déjà du groupe olympien, prêtes à accompagner les autres dieux le long du Pinde, vers le Parnasse et l'Hélicon, oîi Hésiode les rencontrera bientôt ; et à présider, sous les ordres d'Apollon, aux diverses branches de la science, de la poésie et de Fart, de l'art en ce qui concerne les mouvements du corps et l'emploi de ses organes (car elles ont gardé ce trait, cette preuve d'antiquité : ni la peinture, ni la sculpture, ne sont ni ne seront représentées parmi elles).
Une autre divinité, bien plus grande ([ue ces agréables filles de Mémoire, Héphaïstos, a subi des changements, au premier abord moins heureux. De brandon fulgurant jailli des haxiteurs célestes, il est devenu un pauvre disgracié, jeté des cimes olympiennes sur les durs rochers de Lemnos, un infirme, un double boiteux, que les Synties, peuple insulaire, ou la Néréide Thétis, ont recueilli par pitié. !Mais ce contrefait se montre merveilleux forgeron, artisan de génie ; c'est lui qui fabrique cette foudre, dont il a gardé le secret et la ilamme. C'est lui qui a fondu, poli, les parois d'airain, d'or, d'argent, du palais céleste, martelé les vases magnifiqiies, les armes étincelantes, et ciselé les bijoux si délicats, agrafes, diadèmes, colliers, ceintures, qui embellissent les plus belles. Et ses mérites sont prisés si haut que Zeus lui donne pour épouse d'abord Kharis, la grâce elle-même, puis, pour son malheur.
la voluptueuse Aphrodite — qui aime les militaires. Il est beau à voir devant sa vaste enclume, le marteau dans une main, les tenailles dans l'autre, tandis que les soufflets répandent sur vingt creusets pleins de métaux en fusion la chaleur nécessaire à ses travaux délicats. Ceci, c'est le vaste bouclier d'airain, recouvert de cinq lames, que sertit une triple bordure d'argent De belles ciselures représentent les signes du ciel, les Pléiades, les Hyades, Orion, l'Ourse qui seule n'a point de part aux bains de l'Océan, le Soleil infatigable, la pleine Lune, la Mer, la Terre. Puis c'est toute la vie qui se déroule sur l'ample surface. Des danses nuptiales, une agora où des vieillards assis, le sceptre en main, sur des pierres polies, écoutent des plaideurs débattre le rachat d'un meurtre; une embuscade au gué d'une rivière près d'une ville assiégée ; une vaste et molle jachère où les laboureurs tracent des sillons parallèles; prodige de l'art! l'or du champ prend une teinte noire comme la terre fraîchement remuée. Plus loin, c'est la moisson, les enfants ramassant les gerbes, les botteleurs, le maître du champ qui regarde briller les faucilles et, sous un chêne, un énorme taureau sacrifié pour le repas, dépecé et saupoudré de blanche farine ; ailleurs la vendange, les vignes bien alignées soutenues par des pieux d'argent, les grappes de pourpre, les corbeilles, un enfant qui chante et les vendangeurs frappant du pied la terre en cadence. Ici, des bœufs à la tête superbe, où se mêlent l'étain et l'or, se rueut en mugissant vers le lleuve, conduits par quatre pâtres d'or et neuf chiens agiles. Soudain deux forts lions enlèvent un taureau qui beugle avec force. Là, dans un riant vallon, de blanches brebis paissent dans un vaste pré ; près de là sont les étables, les parcs et les chaumières des bergers. « Le dieu figure ensuite un chœur semblable à ceux que, jadis, dans la vaste Cnosse, Dédale forma
pour Ariadnè à la belle chevelure. Des jeunes gens et des vierges attrayantes, se tenant par la main, frappent du pied la terre. De longs vêtements d'un lin fin et léger, des couronnes de tleurs parent les jeunes filles. Les danseurs ont revêtu des tuniques d'un tissu riche et brillant comme de l'huile, leurs épéesd'or sont suspendues à des baudriers d'argent. Tout le chœur, aussi léger qu'habile, tourne rapidement comme la roue du potier lorsqu'il éprouve si elle peut seconder l'adresse de ses mains. Tantôt ils se séparent et forment de gracieuses lignes qui s'avancent l'une vers l'autre. La foule les admire et se délecte à ces jeux. Un poète divin, en s'accompagnant de la lyre, les anime par ses chants. Deux agiles danseurs, dès qu'il commence, répondent à sa voix et pirouettent au milieu du chœur. Enfin, avec la même adresse, iléphaïstos trace au bord de l'orbe merveilleux le grand fleuve Océan. »
Eh bien ! a-t-il tant perdu à sa chute, cet antique génie de l'élément igné ? Sans doute il n'est plus l'aveugle éblouissement de la foudre imbécile ; mais il est le feu intelligent, industrieux, artiste, qui modèle la matière à l'usage et à limage de la vie humaine.
L'anthropomorphisme grec a donné aux dieux souvent le génie, presque toujours la beauté, et toujours un caractère personnel nettement accusé. A un certain point de vue, on doit reconnaître qu'il leur a enlevé quelque peu de ce qu'on appelle divinité, le mystérieux, le lointain, le vague. Cette remarque est si juste que nombre de dieux indéniables, Dionusos^ Héraklès, Persée, .Jason, .Egée, Thésée, Tantale, Ixion, Sisyphe, Achille, Agamemnon, Hélène, Priam, Alexandros, iEnéas (surnom de Zeus, et d'Apliroditè), Anchisès, ont été réduits à la condition ([uasi humaine, ou amenés sur la limite indécise où le dieu ne se distingue plus de l'homme.
21 4r LA GRÈCE ANTIQUE
La transition sera pour nous d autant plus aisée entre la vie des Olympiens, que nous venons d'esquisser, et la vie des Achéens mortels dont Héphaïstos lui-même nous ciselait tout à l'heure le vivant raccourci.
LA VIE, LA MORT, AUX TEMPS d'hOMÈRE
La terre habitée; ses étroites limites. — Indigence des notions cosmographiques. — Navigation côtière active, demi-guerrière, demi-trafiquante ; échanges et piraterie ; la monnaie est inconnue. — Droit public et privé. Compensation, vengeance personnelle. Hospitalité. Serment. — Caractère vague des institutions politiques. — Oligarchie de propriétaires-rois qui tenaient quelques assemblées sur des places nommées agorai. — Autorité précaire des plus riches et des plus puissants. — Servage tolérable des anciens habitants. — Les captifs, à peine peut-on dire esclaves, font partie de la famille. Le niaître est aimé. Dévouement de la vieille économe Euryclée, du bouvier Eumée. — Affabilité, bonhomie des Achéens. — Simplicité de la vie. Le héros fait ses meubles, construit son lit, laboure son champ, abat et rôtit ses cochons. La maîtresse tisse, coupe, brode les vêtements, et les princesses vont laver le linge de la maison. — Palais d'Alkinoos, d'Ulysse, de Nestor, etc. — Force et douceur des aflections familiales. Admirables tableaux, et si naïfs, tirés de l'Iliade et de Y Odyssée. — Amitié de Patrocle et d'Achille. — La liberté des mœurs ne trouble pas l'union conjugale. — L'Achéen aime la vie et sait en jouir. 11 redoute la mort. La douleur lui arrache des gémissements et des larmes. Mais sa vaillance n'en est pas amoindrie, loin de là. Il meurt, sachant ce qu'il perd, doutant de ce qu'il gagnera. Il défend avec fureur le corps de l'ami tombé dans la bataille. Mort de Patrocle. Désespoir d'Achille. Funérailles de Patrocle. Hommages rendus à sa douceur, <à sa bonté. Le poète raconte des rites funéraires dont il ne comprend plus le sens ; il regarde comme une mauvaise action le sacrifice de douze Troyens immolés sur le bûcher de Patrocle.
Les dieux et les hommes d'Homère vivaient dans une intimité parfaite. Non pas que ceux-ci n'eussent parfois
216 LA GRKOE ANTIQLË
à souffrir de ceux-là ; mais leurs relations réciproques étaient exactement celles des hommes entre eux. Si Ton écarte certaines inimitiés personnelles, certains caprices malencontreux, les divinités, même les plus sévères et les plus irritables, ne font point mauvais visage aux laboureurs, vignerons, pâtres, danseurs, représentés sur le bouclier d'Achille. Elles ne gênent ni les esprits par des dogmes, ni les corps par des pratiques ridicules. Il n'y pas de clergé constitué. Est prêtre qui veut. Les augures, les sorciers ne font d'ailleurs que de répondre aux croyances, à l'attente générale. Moments bien rares dans l'histoire, que ces heures d'accord entre les religions et le mélange d'expérience et de préjugés qu'on nomme le sens commun !
C'est que ces Olympiens, dont on a tant ri, qui festinent sur leur montagne sainte quand ils ne sont point invités à quelque banquet par les pasteurs des peuples ou par les irréprochables Ethiopiens, ces dieux qui vivent et pensent comme les hommes de leur temps, incarnent véritablement les idées de leurs fidèles sur le inonde et la vie. Aussi ont-ils excité à bon droit l'enthousiasme de ceux qui les avaient tirés de leur propre cœur, pour leur donner l'univers à conduire. Enfin, ils peuvent invoquer une excuse qui manque aux pâlesdieux modernes : ils sont nés, ils ont grandi avant que la science eût paru dans le monde. Leur empire, après tout, n'était guère vaste, et ils étaient assez nombreux pour qu'en se distribuant la besogne, avec un peu d'agilité, ils pussent se montrer à temps dans quelques sacrifices sur les côtes de l'Egée ou de l'Adriatique, soulever quelques tempêtes, et faire suffisamment évoluer le soleil et la lune, selon l'ordre du destin.
11 s'en faut que la terre habitée d'Homère embrasse tout le bassin de la Méditerranée. L'Asie Mineure, les
LA VIE ET L\ MORT AUX TEMPS HOMERKjUES 217
îles de l'Archipel, la Crète, l'Hellade, le Péloponnèse, les îles Ioniennes, une très vague Egypte, et une problématique Sicile (Thrinakie), voilà à peu près toutes les régions dont les rhapsodes aient eu connaissance. Ils parlent bien des Ethiopiens, des Kimmériens, des Hippomolgues, des Lestrygons anthropophages ; mais ce sont des êtres à demi fabuleux. Dès qu'Ulysse a franchi le détroit de Messine, on ne sait où placer au juste ni l'île de Circè [Aia);m celle de Calypso [Ofjur/ia], ni les pâturages de Polyphème qui vit de fromage et de chair humaine, ni le séjour, le palais d'yole [Aiolos, cf. Aia, Aiélès^ le père deMédée).
Sans doute, d'échange en échange, les lointaines productions pouvaient bien arriver jusqu'aux Hellènes, mais sans dissiper leur ignorance géographique. Tout moyen leur manquait pour vérifier les notions vagues qui leur étaient transmises. Leurs barques à rames presque sans pont, sans autre gouvernail qu'un aviron passé dans un trou, au milieu desquelles on plantait un mât au départ, étaient perdues sitôt qu'elles s'éloignaient des côtes. C'est ainsi qu'Ulysse a pu errer neuf ans sur des mers que nous parcourons en trois jours. Leur astronomie enfantine leur était d'un faible secours. Homère ne signale pas plus de quatre constellations (Pléiades, Hyades, Orion, Grande Ourse), et deux autres astres isolés: Hespéros (Vénus) et Séirios (le chien d'Orion), Déjà pourtant, dans ces étroites limites, la navigation est active, demi-guerrière, demi-trafiquante. La piraterie fleurit ; nulle profession plus avouable : Phéniciens, Carions, Tyrsènes,Taphicnsd'Acarnanie s'y adonnaientavec succès, combinant deux principes bien connus : toute peine mérite salaire ; le commerce consiste à se procurer les choses au plus bas prix, pour les vendre au plus haut. On échangeait des métaux et des étofTes, des
vases et des armes, des cuirs et des laines, des animaux et des hommes, du vin, de l'huile et autres denrées alimentaires. Toute monnaie, d'ailleurs, était inconnue.
On conçoit aisément que le droit public fût tout à fait rudimentaire. Qui disait étranger, disait ennemi, suspect au moins. Quant au droit privé, en dehors des relations de famille, il n'était guère plus avancé. La propriété individuelle est déjà nettement constituée, garantie par des bornes et par des contrats solennels. Mais ni le vol ni la rapine, ni le meurtre (surtout) ne déshonoraient son auteur; ce n'étaient pas des offenses à la société. 11 est vingt fois question dans Homère de héros « semblables aux immortels » qui ayant eu la malechance (ou la bonne) d'assassiner leur oncle, leur frère ou un passant, se sont réfugiés en toute sûreté chez quelque roi ou riche propriétaire des environs. Tout au plus les méfaits et les crimes entraînaient-ils la fuite du coupable, la vengeance personnelle ou un compromis convenable, une compensation suffisante. Le châtiment proprement dit était abandonné aux dieux.
L'hospitalité seule tempérait la barbarie de ces mœurs primitives qui ne connaissaient ni lois fixes, ni véritables obligations morales, sauf, en quelques circonstances, le serment solennel. Dès qu'un homme avait pu toucher le foyer d'un autre homme, il devenait sacré pour son hôte. Ce titre créait entre eux des liens qui se maintenaient de génération en génération, une amitié indissoluble, entretenue par des présents et des secours de toute sorte. Nous avons vu Diomède et Glaucos rendre hommage sur le champ de bataille au pacte amical légué par leurs aïeux. Lorsqu'Athènè veut s'assurer la confiance deTélémaque, elle se présente à lui sous la figure d'un Taphien, Mentes, ancien hôte d'Ulysse. C'est
en qualité d'hôte paternel et ancestral que le jeune homme est accueilli à bras ouverts par les familles de Nestor et de ]\Iénélas.
Les assemblées dont Télémaque provoque la réunion sur Tagora d'Ithaque, et qui se tenaient pareillement à Mycènes, à Tirynthe, dans toutes les villes et au milieu des camps, donnent une idée des coutumes politiques ; car on ne saurait parler encore d'institutions régulières et efficaces. Les chefs de famille, les propriétaires de champs et de troupeaux, tous roisetporteurs de sceptre, sur lesquels le roi principal n'exerçait qu'une autorité des plus précaires, délibéraient sur quelques affaires, sur quelques difficultés pendantes entre leurs voisins immédiats, mais le plus souvent n'osaient rien décider, et pour cause ; ils auraient encouru des inimitiés redoutables. Télémaque ne peut les amener à désapprouver formellement les avanies que lui infligent les prétendants, fils, frères ou parents des anciens de l'île, bien moins encore à lui promettre une aide effective.
Et cependant la prospérité, la joie de vivre, n'étaient pas incompatibles avec un état social si vague, si imparfait.
De même que les populations helléniques ou hellénisées ne voyaient rien au-dessus ou au-delà de la voûte céleste et du fleuve Océan, elles acceptaient sans arrièrepensée une sorte de régime évidemment tolérable, une jiaix agricole et pastorale, parfois gênée, il est vrai, par quelque débarquement, parquelque violence de brigands installés dans une forêt ou une grotte voisine, ou par quelque levée militaire décidée par le maître du domaine. I^a grande sagesse, pour c«s Pélasges depuis longtemps plit's sans retour, assouplis par les envahisseurs du nord, consistait à ne point se hourler contre ceux qui étaient « de beaucou!» h^s ])1iis forts », et ([ui, à tout
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prendre, ne les troublaient, pas plus que les dieux, dans la jouissance de biens modesles et réels; il faut dire que, de leur humble et étroit horizon, les « rois décorés du sceptre », comme se nommaient eux-mêmes les hobereaux et propriétaires d'alentour, se dressaient comme de véritables Olympiens tout disposés à les traiter avec « la bonté d'un père ». Cette expression revient souvent pour caractériser les l'apporls d'Ulysse et de ses voisins ou vassaux. Et l'on ne peut douter que, dans le monde achéen du xiv" au x* siècle, malgré cent explosions de la barbarie native, cent exemples de fureur, de cruauté, d'injustice, ne régnassent une bonhomie sans morgue, une bienveillance universelle.
Sans doute le moindre manque de respect exaspérait les dieux et les héros. Ajax Oïlée, naufragé, se cramponne à une roche et s'écrie : Ah ! je crois que je m'en tirerai, malgré les dieux! Cette irrévérence lui vaut un coup de tonnerre définitif. Ulysse déguisé en mendiant ose discuter avec l'orgueilleux Antinoos : aussitôt il reçoit un tabouret à l'épaule, et on le menace de l'expédier au roi Ekhétos (sorte de croque-mitaine), qui lui coupera le nez et les oreilles. Mais que sont ces menues brutalités, si on les compare au régime bestial, aux actions féroces ou lâches des Goths, des Francs et autres Germains des v*, vi*, viii* siècles après notre ère, ou au prétendu âge d'or féodal de notre moyen âge ? La justice n'était ni plus ni moins absente en ces deux périodes séparées par vingt siècles. Le Gallo-llomain, le colon, pas plus que le Lélège ou le Pélasge réduit à cultiver sa terre paternelle pour un maître, ne pouvait espérer la moindre compensation pour l'outrage du fort; mais la pf.lme de l'insolence et de l'iniquité serait malaisément contestée au chef de horde germanicjue ou au baron chrétien. L' Achéen antique, différant en cela du Dorien,
n'est dur que par accès ; son tempérament est facile, alTable. Il est aimé de ses serviteurs, de ses captifs, car\ /" on ne saur-ait encore parler d'esclaves ; — ou du moins [v^vf^îSf est-ce "une classe mixte, indéterinince, que ce monde, \\, ordinai*»B»«nt-très résigné, des femmes qui secondent \\ tye. la maîtresse de la maison et partagent au besoin la j couche du maître, que ces cchajisons, écuyers tran- / ^ chants, que ces jardiniers, bouviers, porchers, qui / P vivent à Taise dans la riche demeure ou dans les ^i\ domaines champêtres. — Tous remplissent des fonctions de confiance et ne songent pâs^à res~qurtter. Les souvenirs amers, cependant, ne leur manqueraient pas. Les uns, enlevés tout enfants dans leurs villes saccagées, les autres capturés et échangés contre un bœuf ou une mesure de grain par des pirates sidoniens, cariens ou grecs, se rappellent encore parfois leur jeunesse prospère, leurs parents massacrés, leurs patries qu'ils croient lointaines; mais ils ne songent guère à la fuite. La servitude ne leur pèse pas. A bien des égards, leur situation dans la famille fait penser à cette race aujourd'hui disparue des bonnes gens fidèles, nourrices, gardeschasse, femmes de charge, qui ont élevé nos parents et (juelques-uns d'entre nous.
V^oyez cette vieille femme aux yeux actifs, qui surveille le service, fait placer le pain dans les corbeilles, la vénérable et courtoise économe Euryclée, que jadis le héros Laërlès acheta de ses propres richesses. Avec quel soin elle garde les provisions, l'huile, le vin, la farine, dans les profonds celliers du palais ! Comme elle distribue les tâches avec zèle! De quelle sollicitude elle entoure et Pénélope, et Télémaque, qu'elle a élevé, le fils d'Ulysse qu'elle a nourri! Quels vœux elle forme pour le retour du héros! et lorsqu'en lui lavant les pieds elle le reconnaît à une cicatrice qu'elle a vue tant de fois.
il y a vingt ans, avec (juel amoui- elle lui prend le menton, l'embrasse ; avec quel courage elle retient l'exclamation qui va lui échapper : « O mon fils ! ne sais-tu pas que ma constance est inébranlable, inflexible? Je garderai ton secret aussi sûrement que la pierre ou le l'er. »
Un autre type du dévouement domestique, c'est le royal porcher, le divin Eumée qui, chaque jour se lamente en son âme de conduire aux prétendants les plus gras animaux de son maître absent. Tant de beaux domaines, à Ithaque, à Dulikhios, à Zakynthos, en Elide, tant de troupeaux de bœufs, de chèvres, de brebis, de porcs succulents, dilapidés, dévorés par ces pillards intrus qui s'imposent à la faiblesse d'une femme et d'un adolescent timide! Ah! comme elle fuirait, toute cette bande de loups, à l'aspect du héros! Pendant qu'Ulysse, mendiant, inconnu, assis dans la hutte de pierre où son pâtre hospitalier le régale d'une vaste échine rôtie, attend l'arrivée de Télémaque, Eumée lui raconte avec philosophie les malheurs de sa jeunesse. Fils d'un roi d'une petite et fertile Cyclade, il a été livré tout enfant par une gouvernante infidèle à des Phéniciens qui ont fini par le vendre àLaërtès. Mais depuis ce temps il n'a reçu que des bienfaits; Ulysse le traitait en frère, — c'est un nom que Télémaque lui donne encore, — Ulysse l'avait établi chef de ses troupeaux, l'aurait marié, enrichi, sans cette guerre lointaine, si glorieuse, mais si cruelle. Peut-être cet ami, ce maître, a-t-il nourri les poissons, ou laissé ses os blanchir sur quelque roche déserte; ou bien il erre, accablé d'années, couvert de haillons, pareil à l'hôte que Zeus vient de lui envoyer.
jNlais le jour de la vengeance est venu, Ulysse se fait reconnaître d'Eumée et du loyal bouvier Philétios. C'est, avec Télémaque, toute son armée. Alors les deux braves
fondent en larmes, ils serrent le héros dans leurs bras. Ils embrassent ses épaules, ses lèvres, son visage, et se placent en armes à ses côtés.
Ces dévouements que le poète a groupés autour d'Ulysse n'ont rien d'exceptionnel. Ils existent, et on les entrevoit, autour de Nestor, de Ménélas, d'Alkinoos. Partout, on retrouve la prudente économe pleine de grâce, et les pâtres soucieux de leurs troupeaux, et les maîtres d'hôtel, les serviteurs assidus à leur tâche. En général, on ne voit nulle part la contrainte et l'envie. C'est que nulle part — en ce monde achéen — l'éducation, la science, le spécialisme et une foule de fatalités enchaînées, n'avaient marqué encore les distances qui se sont tant élargies entre les castes ou classes sociales.
Le roi n'en savait guère plus que l'artisan sur la terre et le ciel ; l'artisan n'était pas plus habile que le roi à fendre un arbre, à façonner un meuble, à tuer, à dépecer, à rôtir un animal. La langue était la même pour tous, et n'exprimait que des idées simples. Même les plaisanteries, qui exerceront plus tard l'esprit si lin des Athéniens, sont encore à la portée de tous. « Es-tu le iîls du divin Ulysse? — Ma mère me l'a dit », répond Télémaque. « Quel vaisseau t'a amené, cher hôte, car je ne suppose pas que tu sois venu à pied dans cette île. » « Qu'en penses- tu, demande Hermès à Phoibos, en regardant Ares et Aphrodite dans le filet d'Héphaïstos? — Que je consentirais à être ainsi devant tous les dieux. » 0 Comment t'appelles-tu V » dit Polyphème. — Je m'appelle a Personne » répond le matois (ils de Laërte. — Ne sont-ce pas là des traits naïfs, bons pour dérider aussi bien les irréprochables porchers que les rois élèves de Zeus ? Les palais d'Ithaque, de Pylos, de Sparte, nous montrent dans toute sa naïveté la vie intime des puissants. Malgré les plaques de métal clouées aux parois,
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malgré Tétalagc d'escabeaux incrustés, de vases en or, en argent, en airain, de riches étoffes ou de toisons moelleuses, jetées sur les sièges de bois, appendues aux piliers ou aux colonnes frustes de la grande salle ou des péristyles, c'était une existence peu somptueuse et peu compliquée. ^Malgré le nombre des captifs, les ouvriers étaient des plus rares, comme on peut s'en assurer dans le catalogue des artistes homériques, dressé par M. Ros- P signol. Lesj[;eines^fdaienjt^ Ussaient^Aeig;^f^^ et brodaient les vêtements de leurs époux et de ieurs^ enfants; les princesses, filles de Priam et d'Alkinoos, lavaient le linge dans des lavoirs de [»ierre ou au bord de quelque fontaine ; les rois cultivaient leur jardin, fabriquaient leurs sièges et leurs outils. Achille surprend le jeune Lycaon, fils de Priam, coupant des baguettes de figuier pour garnir le devant d'un char. Ulysse se construit luimême son lit nuptial, dont un pied était fait d'un olivier simplement coupé à hauteur d'appui ; il abat, il taille, il ajuste les arbres qui doivent former son radeau, tout aussi bien qu'un charpentier de profession. On couchait soit en plein air, sous les portiques, ainsi que le font Pisistrate et Télémaque chez Nestor et Ménélas, soit dans des chambres mal closes à l'aide de courroies, souvent bâties hors de la maison. 11 y avait cependant au moins un étage, réservé, pendant le jour, à l'épouse et aux captives. La grande salle du bas qui, sauf quelques recoins peut-être, occupait tout l'édifice derrière lo portique ouvert sur la cour, était destinée aux réceptions, aux banquets. La femme de charge, que nous avons signalée déjà, dirigeait les écuyers et les hérauts, préposés les uns au vin, les autres aux aliments solides, consistant uniquement en pains, en viandes grillées, et en vins coupés d'eau. Préalablement, l'amphitryon, Achille, Nestor, Agamemnon lui-même, avait fait l'office de sacri-
ficaleur et de boucher, coupé et flambé les cuisses pour les dieux, divisé le corps, mis à part les entrailles peu lavées, qu'on posait sur les charbons et que goûtaient les assistants. Puis tous les morceaux, piqués de broches à cinq dards, rôtis avec soin, paraissaient, saupoudrés de farine pour toute sauce, dans de vastes bassins de métal. Chacun étendait la main et empoignait sa part. Il n'y avait aucune espèce de couvert. La faim apaisée, chassée, dit Homère, non sans voracité, mais sans querelle, « pourvu que nul ne pût se plaindre de n'avoir pas eu sa juste portion », les coupes circulaient, parfois embaumées de fromage râpé. Que dirions-nous de ce festin, même si nous jouissions de dents déjeune chien, même s'il nous était donné d'entendre le bonDémodokos contant l'aventure d'Ares et d'Aphrodite pris dans le filet d'Héphaïstos ? Enfin, les servantes versaient de l'eau sur les doigts des convives, et on allait se livrer soit à la lutte, soit à l'amour, soit au sommeil. Si nous entrons sous le toit des liumbles, nous y retrouvons, moins la richesse des ustensiles et des accessoires, les mêmes coutumes et la même nourriture. Cette simplicité patriarcale eût suffi à rapprocher les hommes.
Les relations familiales sont fortes et douces. On n'y sent rien de pareil à cette raideur, à cette contrainte qui régnent dans la famille romaine ; le père et la mère ne sont pas seulement révérés, ils sont chéris par leurs enfants. Télémaque est bien un peu pédant lorsqu'il prie sa mère de remonter dans ses appartements ; mais c'est le fait d'un tout jeune homme qui veut s'émanciper et qui laisse percer d'ailleurs son intime conviction de la supériorité masculine : ce léger ridicule est de tous les temps et n'exclut pas la tendresse filiale. Comme elle j éclate, cette tendresse, dansTcsscnOrnêrils des fils de la * reine IIékabè,dans les entretiens d'Achille avec la divine
Thétis, et dans cette scène fameuse où Ulysse reconnaît le fantôme de sa mère Anticlée : « En la voyant,je pleure et mon âme est émue de pitié..., et je veux embrasser l'âme de ma mère qui n'est plus. Trois fois je m'élance; trois fois elle s'échappe de mes bras, comme une ombre, comme un songe. Une douleur plus vive me vient au cœur, et je lui adresse ces paroles rapides : O ma mère, pourquoi, lorsque je veux te saisir, ne demeures-tu pas immobile? Même chez Pluton, les bras entrelacés, nous aurions charmé notre douleur par les larmes. N'es-tu donc qu'une vaine image envoyée par l'auguste Perséphonè pour redoubler ma souffrance et mes soupirs? »
L'amour des mères^nous n'en parl£iQPs,pits, Il n'a jamais changé. La nature Ta fait indestructible. Mais c'est la tendresse des pères qui nous émeut le plus, peutêtre, en ces âges reculés, non pas une affection fondée sur l'orgueil de l'homme qui revit en ses enfant^, mais quelque chose de plus vif, de plus doux, et comme féminin. Le vieux Nestor, le vieux Priam, couvent des yeux leur vaillante postérité. Rien n'égale le désespoir du monarque troyen, quand il voit son Hector traîné dans la poussière, et son sublime abaissement devant le meurtrier qui daigne lui rendre une dépouille si chère. Laërtès V. tombe évanoui dans les bras d'Ulysse retrouvé. Ulysse couvre de baisers et de larmes ce Télémaque, qu'il a laissé enfant sur les bras de sa jeune épouse. Sans doute il lui prodiguait alors ces ca.resses £aterndles si divinement peintes dans les célèbres adieux d'Andromaque et d'Hector. « Une suivante accompagne la princesse, portant sur son sein le petit enfant qui ne parle pas encore, leur rejeton bien-aimé, beau comme la plus brillante étoile. En voyant son fils, le héros sourit en silence. 11 étend les bras pour le prendre; mais l'enfant se détourne
et se cache en criant dans le sein de la nourrice à la bêîle^çeinture ; il a peur de l'airain et de la crinière qui flotte terriblement au sommet du casque : le père et l'illustre mère sourient ; et soudain, le héros enlève de sa tête le casque resplendissant qu'il pose à terre. 11 donne un baiser à son enfant chéri, le berce dans ses bras, et adresse cette prière aux immortels : « Zeus et vous, divinités, faites que cet enfant, que mon fils, se signale comme moi parmi les Troyens. qu'il soit comme moi fort, et qu'il règne puissamment sur Ilion ! Que l'on dise à son retour des combats : « Il est bien plus vaillant que son père ! » et qu'en son âme, sa mère se réjouisse. 11 dit et remet l'enfant entre les mains de son épouse chérie, qui l'attire sur son sein parfumé, et sourit en pleurant. »
Les héros d'Homère n'aiment pas seulement leurs enfants, ils aiment l'enfance. La pensée de l'enfance leur revient soiivent et, dans les circonstances les plus graves, peut amener un sourire même sur les lèvres farouches d^chiîle : « Pourquoi, dit-il, ô Patrocle, pourquoi pléùres-tu comme une petite fille, qui coui^t après sa mère, exige qu'elle la porte, s'attache à sa robe, la retient quoiqu'elle ait hâte, et la regarde tout en larmes, pour être prise à bras ? Tu pleures comme elle à chaudes larmes. Quelle sinistre nouvelle vont apprendre lesMyrmidons?» N'est-ce pas la nature même? Et une pareille comparaison n'implique-t-elle pas le sens et le goût des grâces enfantines?
Les femmes jouent nécessairement un grand rôle chez des peuples si amoureux delà beauté, et qui se réjouissent d'entendre appeler leur pays l'Acha'ie aux belles femmes. Les Achéens sont des connaisseurs ; ils ont pris soin de placer dans leur Olympe et de disséminer en tout lieu, dans les mers, les bois, les montagnes, les cavernes, tous
les types, blonds, bruns, grands, mignons, chastes, voluptueux, sévères et faciles, adolescents et adultes, de la nymphe et delà déesse. Aussi ne sont-ils point^xclusifs dans leurs sentiments. Le respect profond de la jeune (ille, telle ([ue Nausicaa, de la mère de famille commeja reine Arétè, la passion obstinée pour une épouse infidèle, Taffection profonde pour la femme impeccable (juj^arde sa foi à l'époux absent, s'accordent chez eux sans effort avec le goût des belles esclaves et le laisser-aller des ^ ^rencontres heureuses. Vous direz, et avec raison, que ces -.i^Acpmpromis n'ont rien de spécialement grec, et que les j^\»^ //civilisations les plus puritaines n'ont pu les écarter. >*^iyi\«3Iais, Madame, après tout (c'est Tartufe qui parle), je y\ i^- ne suis pas un ange! » Ajoutez que le barbare antique ^ . ..était, de quelques siècles, plus voisin de l'animal et de )t'- <M'animal de proie. Dans ses courses aventureuses, ses vjf.^ embuscades, ses razzias, l'Achéen, avec les richesses, les troupeaux, les provisions, enlevait les orphelines et les veuves qu'il venait de faire. Non seulement il usait du droit de la guerre, — le droit du plus fort que nul ne contestait, — mais encore, il apportait à la rigueur de ce droit un tempérament notable. 11 pouvait tuer, il épargnait. C'est ainsi que Chryséis et Briséis parmi cent autres avaient été attribuées, dans le partage du butin, à Agamemnon et à Achille ; et l'un déclarait qu'il préférait beaucoup la première à Clytemnestre « sa légitime épouse » ; et la seconde agréait si bien au fils de Pelée que, pour elle, il déserta la cause hellénique. Rien n'était plus ordinaire que ces liens de hasard, passagers ou durables, et il est certain que l'immense majorité des ' femmes s'y pliaient sans trop longs regrets. Qu'auraientelles gagné à la résistance ? Seules, les petites maîtresses, et il n'y en avait pas beaucoup dans ce temps-là, les princesses déchues de leurs honneurs et de leurs trônes.
les Androniaque, les Cassandre, manifestaient leur épouvante devant un avenir de servitude.
« Cruel, dit Andromaque à Hector, quelle joie me restera-t-il quand tu auras subi ton destin ? Je n'ai plus ni mon père, ni mon auguste mère. Le divin Achille, après avoir dévasté la célèbre ville des Ciliciens, Thèbes aux superbes portes, tua mon père Eétion. Dans nos demeures j'avais sept frères; tous en un seul jour, comme ils gardaient nos taureaux et nos blanches brebis, furent précipités chez Aïdès. Etma mère qui i-égnaitsur THypoplacie ombragée de forets, Achille l'avait conduite ici avec tout le butin. Depuis il la délivra au prix de présents infinis; mais Artémis, dans le palais paternel, la frappa de ses ilèches. Hector, tu es pour moi mon père, ma vénérable mère, mon frère eL mon jeune époux. Prends pitié d'Andromaque. Défends-toi du haut de nos tours. — « Femme, répond le héros, tes soucis sont les miens. / Mais je rougirais devant les Troyens et les Troyennesau long voile, si, comme un lâche, j'évitais les batailles... Cependant mon cœur, mu raison me le disent, le jour viendra où succomberont et la sainte Bios et Priam et le peuple du belliqueux Priam. Mais la douleur des Troyens, celle d'Hékabè elle-même et du roi mon père, celle de mes frères qui, si braves et si nombreux, tomberont dans la poussière sous des mains ennemies, ne me sont pas à cœur autant que la tienne, lorsque l'un des Grecs t'emmènera baignée de larmes. Alors, dans Argos, tu tisseras la toile pour autrui; le cœur plein d'amertume, tu puiseras de l'eau à la fontaine ÎMesséis ou Hypéria, et une dure nécessité pèsera sur toi. Alors, le passant, voyant tes pleurs, s'écriera : « Voici l'épouse de cet Hector qui, parmi les Troyens, excellait à combattre, lorsfju'auloup d'ilioa on livrait ces grandes batailles. » Ah! puissé-jc cire mort et enseveli sous la tombe, plu-
tôt que d'entendre tes cris lorsque tu seras entraînée ! » Toutes ces populations, grecques ou troyennes (car le poète ne lait guère de différence entre elles), toutes ces tribus si bien douées, dont les aimables vertus procédaient d'un heureux naturel, dont Jes défauts n'étaient pas encore dos vices, et qui, à tous les degrés de l'échelle sociale, jouissaient avec mesure des biens de la vie, nous apparaissent, dans V Iliade, exaspérées par lu danger, par la soif du butin, par l'ivresse du sang. i\l;iis si, laissant tomber la poussière de la mêlée, oubliant les fanfarpnl^nades des combats singuliers, les cris féroces des vainyiqueurs, les lamentables clameurs des terreurs paniques, > vous pénétrez sous les tentes des chefs ou des soldats, vous retrouverez les mêmes sentiments, les mêmes mœurs cordiales, enjouées, humaines. Achille joue de la^ lyre en écoutant ses amis, Nestor, plein de bienveillance, cohTê ses antiques prouesses à des convives trop courtois pour abréger ses récits. Tou^js.l£iilretiênnÊi]it des absents, de leurs..épouses chastes, de leurg .vieux p^res, de leurs enfants qui grandissent loin d'eux. Entraînés parle mouvement d'expansion qui les a amenés du fond de la Scythie, fiers de leur nation, ils continuent la lutte avec courage, mais ils n'en regrettent pas moins les biens qu'ils ont quittés, les joies qui les attendent dans leurs demeures abandonnées. Par nécessité, par devoir, ils risquent une vie qu'ils aiment, ils bravent une mort qu'ils redoutent. Ce ne sont pas des furieux, des héros tout d'une pièce, comme seront les Gaulois ou les Teutons. Ils gémissent, ils pleurent sur leurs blessures, parfois ils demandent grâce. Notez bien que je n'inculpe pas leur vaillance ; elle éclate d'autant plus qu'elle est moins aveugle, qu'elle est plus éclairée. Ils pouvaient vieillir en paix, ils ont choisi la gloire, et la mort prématurée ou les longues infortunes. Quel qu'il soit main-
tenant, ils subiront le destin. Achille lui-même, malgré sa haineuse inaction, malgré sa colère d'enfant contre Agamemnon, n'ose pas, ne peut pas s'éloigner de ce rivage troyen où sa tombe est marquée. Mais il gémit en lui-même, il se regrette, et c'est ce qui le rend inexorable.
Voici comme il parle au Troyen qu'il va immoler : « Meurs donc, ami, meurs aussi. A quoi bon ces plaintes ? Patrocle lui-même est mort, et il valait mieux que toi. Ne vois-tu pas comme je suis grand et beau? Je suis né d'un père illustre et d'une mère immortelle. Eh bien I moi, pareillement, la mort et la kèr violente me saisiront, soit au lever de l'aurore, soit au coucher du soleil, soit au milieu du jour, lorsqu'un guerrier tranchera ma vie avec l'airain du javelot ou de la flèche rapide. »
On a essayé de rabaisser les hommes de V Iliade en les montrant peu sensibles à l'espoir d'une seconde vie. C'est précisément ce qui les relève. Les enfers et les champs Elysées ne leur disant rien qui vaille, ils n'en meurent pas moins, sachant ce qu'ils perdent, doutant de ce qu'ils gagneront. II leur suffit de savoir que la mort est inévitable et que nul ne tombe avant l'heure fixée par le destin.
'' La croyance à l'immortalité de l'àme ne manque pas d'ailleurs aux Grecs. C'est un des legs les plus tenaces de l'animisme, de l'enfance de l'humanité ; ils n'ont pas eu le temps encore de s'en défaire. Lojn de là, Je culte de l'ancêtre est, chez eux, le principal lien de la famille, de la nallonTlTsTie doutent pas que le père, que l'aïeul commun ne soit présent au foyer, n'assiste aux festins anniversaires offerts sur sa tombe ou en son honneur. Ils voient en songe voltiger autour d'eux les images des morts. Mais ces ombres, ces fumées, ces fantômes,
que sont-ils? Quels biens leur sont dévolus, enéclian^e des aliments savoureux, des vins de feu, des luttes vivifiantes et des terrestres amours ? Ils s'en doutent, et ne tiennent pas à l'apprendre. L'état de spectres ne convient guère à ces vivants épris de formes pleines et de solides contours.
Aussi, comme ils s'attachent aux corps de leurs amis tombés dans la bataille, comme ils les disputent avec acharnement aux ennemis qui les dépouillent, qui les entraînent, qui les mutilent! Pendant combien d'heures on s'injurie, on se tue sur le cadavre de Palrocle ! Et cela, non seulement pour rendre aux morts les honneurs funèbres qui leur assurent l'accès des sombres royaumes, mais parce que le corps est encore une chose tangible, un reste de ce qu'on a connu, aimé, de ce qui vous a souri. Là est bien le secret de cette religion funéraire qui s'est toujours associée et qui a survécu aux croyances d'outre-tombe.
y Laissons maintenant la parole à Homère, ou plutôt fixons les principaux traits d'un immortel tableau : la mort et les funérailles de Patrocle, mort pour l'honneur d'Achille et pour le salut des Achéens.
Le traître Apollon a livré le héros, détachant lui-même le casque resplendissant et la cuirasse invincible. Frappé par derrière, achevé par Hector, Patrocle est tombé. Son âme abandonne ses membres et s'envole chez Pluton, pleurant son triste sort, sa force, sa jeunesse. Hector a revêtu les dépouilles, les armes d'Achille. Sur le corps, Ménélas, Ajax, tardivement appelés, soutiennent une lutte inégale. Athènè, descendue des cieux comme un arc-en-ciei pourpré, les anime : « N'allez pas oublier la bonté de rinfortuné Patrocle; tant qu'il respira, il fut pour vous plein de douceur. Hélas ! il gît maintenant au pouvoir de la mort et de la Kèr. » Ils entraînent le
LA VIE ET LA MORT AUX TEMPS HOilERlQUES 233
corps vers la Hotte, Achille, averti par Antiloque, fils de Nestor, paraît seul, sans armes, sur le rempart et pousse un cri formidable ; à son aspect, l'épouvante arrête, emporte les Troyens.
Un sombre nuage de douleur enveloppe le fils de Pelée ; il arrache sa belle chevelure, il se roule de désespoir, et de son grand corps couvre un vaste espace. Les captives conquises par son bras et par celui de Patrocle, l'àme navrée, accourent hors des tentes en poussant de grands cris; elles se meurtrissent le sein, et leurs genoux llechissent. Antiloque en pleurs retient dans ses mains les mains de son ami, dont le cœur est torturé ; il tremble que le héros ne se coupe la gorge. Achille pousse d'affreux gémissements; du fond des abîmes écumeux, Tauguste Thétis, assise près du vieux Nérée, joint ses sanglots aux cris de son iils, tandis que les Néréides se lamentent dans la grotte argentée. Elle accourt avec ses compagnes, console le héros, lui promet des armes et les rapporte des forges célestes. Elle trouve son fils chéri pleurant et tenant Palrocle embrassé. « Mon enfant, quelle que soit notre douleur, laissons Patrocle sur cette couche funèbre. C'est par la volonté des dieux que la mort Ta frappé. — O ma mère, je crains que des mouches ne pénètrent dans les blessures, n'engendrent des vers et ne souillent ce corps où la vie est éteinte; je crains que toutes les chairs ne se corrompent. — ]\lon fils, répond la déesse aux pieds d'argent, que ton âme quitte ce souci, je mefforeerai mui-mème d'éloigner les essaims destructeurs qui dévorent les guerriers tombés dans les combats. Quand Patrocle serait ici gisant l'année entière son corps resterait intact et ses souillures s'effaceraient. » Puis elle fait couler dans les narines de Patrocle l'ambroisie et le nectar pourpré qui doivent le rendre incorruptible. Arme-toi, maintenant, appelle les héros à
l'agora, renonce à ta colère contre Agamemnon, pasteur des peuples.
Alors Briséis, qu'Atride a rendue, aperçoit Patrocle gisant ; elle meurtrit son cou délicat, son charmant visage et, fondant en larmes, belle comme une déesse, elle s'écrie: « Patrocle, ami le plus cher au cœur d'une infortunée, jeté retrouve mort ! Ah ! chaîne de malheurs sans fin ! Le jeune époux que m'avaient choisi mes parents, je l'ai vu devant nos remparts déchiré par l'airain aigu. J'ai vu, le même jour, succomber les trois frères chéris que ma mère a enfantés. 0 Patrocle, tu voulais arrêter mes pleurs lorsque l'impétueux Achille eut immolé mon époux et détruit la ville du divin Mynès. Tu me disais que le noble fils de Pelée me conduirait dans la Phthie sur ses navires et célébrerait au pays des Myrmidons les fêtes de notre hymen. Et maintenant, c'est sur toi que je verse des larmes intarissables, noble héros toujours plein de douceur. »
Et Achille : « Non, jamais douleur si cruelle ne pourrait m'atteindre; pas même si j'apprenais la mort de mon père, qui, peut-être maintenant, dans la Phthie, verse des pleurs au penser de son fils; pas même si je perdais mon fils chéri qu'on élève à Scyros, Néoptolème doué d'une beauté divine. J'ai longtemps espéré que je périrais seul aux champs troyens, loin du rivage de mon Argos. Je pensais, ô Patrocle, que tu retournerais dans la Phthie, que tu prendrais mon fils à Scyros, que tu le mettrais en possession de mes domaines, de mes captives, de mes superbes demeures. » Il dit, ses sanglots redoublent, et les rois, au souvenir des choses que chacun a laissées dans son palais, se prennent à pleurer.
Mais à l'œuvre ; la bataille est livrée ; Hector abattu, les pieds percés parles courroies qui l'ont traîné sous les murs d'Ilion, et trois fois autour de Patrocle, gît dans la
poussière devant les tentes d'Achille. Il faut procéder aux funérailles. « Je te salue, Patrocle, jusqu'aux demeures d'Aidés. Toutcequeje t'ai promis, je vais l'accomplir ; je livrerai celui-ci aux chiens pour qu'ils le dévorent cru ; j'égorgerai douze beaux enfants des Troyens sur ton bûcher. » Mais pendant qu'Achille attend le jour, couché sur le sable, l'àme de Patrocle se pose sur sa tête et lui dit : « Tu dors ! m'as-tu oublié ? Les âmes, images de ceux qui ne sont plus, me repoussent du fleuve, j'erre au hasard devant le palais infernal. Donne-moi ta main, je te la demande en pleurant, car je ne reviendrai plus du sombre séjour, dès que vous m'aurez livré au bûcher. Et toi aussi, divin Achille... Ah ! De même qu'ensemble nous avons été nourris dans tes demeures, que pareillement la même urne d'or, que t'a donnée ton auguste mère, renferme nos ossements ! » Achille étend les bras, mais ne peut rien saisir, l'âme, fumée légère, s'enfonce dans la terre et disparaît en bruissant. Déjà un immense monceau de bois est à terre, et les guerriers à l'entour sont assis en rangs pressés. Achille alors ordonne aux Myrmidons de ceindre l'airain e"t de placer leurs coursiers sous le joug. Ils s'empressent, ils revêtent leurs armes ; les combattants, les écuyers se placent sur les chars qui ouvrent la marche ; après eux viennent les nombreux piétons, épais comme une nuée. Au milieu de leurs rangs, les amis de Patrocle le portent et le couvrent de leurs chevelures. Tous en font le sacrifice et la jettent sur le corps. Derrière lui, Achille centriste tient la tête de ce compagnon irréprochable; puis, coupant ses blonds cheveux, les regards tournés vers îles sombres flots de la haute mer, il s'écrie en gémissant : « Beau fleuve Sperchios, vainement Pelée, mon père, a fait vœu de te sacrifler ma chevelure à mon retour dans la douce patrie... Maintenant, puisque je ne reverrai jamais les champs
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paternels, qu'il me soit permis de donner ma chevelure au héros Patrocle, afin qu'il l'emporte. »
Les seuls guerriers chargés des soins funèbres restent auprès du corps et amoncellent le bois. Ils dressent un bûcher de cent pieds en tous sens, et, au faîte, ils déposent le cadavre. Ilsécorchent et préparent nombre de brebis grasses et de bœufs au pas lent. Achille couvre de graisse le corps des pieds à la tête, et à l'entour il entasse le reste des chairs. Contre la couche funèbre, il place les amphores d'huile et de miel ; après cela, sur le monceau, non sans gémir amèrement, il couche quatre coursiers superbes, deux chiens nourris do sa table parmi neuf qu'il possédait ; puis il immole les douze fils des fiers Troyens {car en son esprit il avait résolu cette tnaiivaise action), et il anime contre le bûcher la force indomptable du feu ; il fait au vent des libations dans une coupe d'or. Zéphyre et Borée quittent aussitôt le festin où ils se délectaient dans leur riche demeure ; ils se répandent sur la mer, soulevant les vagues et fondent sur le bûcher qu'ils embrasent. La flamme mugit. Toute la nuit, Achille, une double -coupe d'or à la main, puise dans une urne d'or le vin qu'il verse et dont il humecte la terre, appelant à grands cris l'âme de l'infortuné Patrocle. « Tel un père se lamente en brûlant les ossements de son fils nouvellement marié, qui par sa mort a centriste ses malheureux parents; tel Achille se lamente en brûlant son compagnon chéri. » Enfin, l'étoile du matin vint annoncer le jour, précédant l'Aurore au voile de safran, qui bientôt après se réfléchit dans les flots. Alors la flamme languit, et les vents retournent dans leur grotte au travers des sombres vagues de la mer de Thrace. « Atrides et vous, chefs des Argiens, dit Achille, éteignons avec le vin le bûcher partout où s'est promenée la flamme. Dégageons ensuite et rassemblons les osse-
ments du fils de Ménoilios, (chose aisée: Patrocle était étendu au milieu ; les victimes, hommes et chevaux, pêle-mêle, brûlaient à l'écart sur les bords). Déposonsles, revêtus d'une double enveloppe de graisse, au fond d'une urne d'or, en attendant le jour où moi-même je descendrai chez Aïdès. Je ne vous prescris pas d'élever une vaste tombe. Plus tard, Hellènes, ceux de vous qui, après moi, serez vivants encore sur nos vaisseaux, vous Vérioferez haute et large au gré de vos désirs. » Les rois obéissent, en pleurant leur compagnon plein de douceur. Puis Achille, retenant l'armée dans une vaste enceinte, fait déposer devant tous les bassin.'^, les trépieds, les taureaux, les mules, les coursiers, les belles captives, les blocs d'étain et de fer grisâtre qu'il oiTre en récompense aux vainqueurs des jeux funèbres.
En écoutant le récit de cette cérémonie que vous avez vue vingt fois reproduite sur les vases antiques, vous en aurez remarqué le caractère archaïque. Tous ces acteurs du drame funèbre accomplissent des rites dont ils ne soupçonnent plus le sens. Homère ne semble passe douter que les aliments, le vin, prodigués à Patrocle, les coursiers et les chiens égorgés et brûlés près de lui, sont des provisions pour l'autre vie. Les amis ne sentent pas que le sacrifice de leur chevelure est substitué à des hécatombes humaines. Et le meurtre des douze prisonniers, futurs serviteurs du mort, n'est plus aux yeux du poète qu'une cruelle fantaisie, une « mauvaise action ». Mais il n'en rapporte pas moins lidèlomcnt les honneurs traditionnels rendus aux morts illustres, et dont la niyliiologie comparée nous a révélé le sens. Un autre trait appelle l'attention ; c'est le perpétuel hommage à lu bonté, à la douceur de Patrocle. Les Grecs étaient natu-
238 LA GRKCE ANTIQUE
rellenient doux, bienveillanls; ils aimaiont la courtoisie et les bonnes paroles. Ainsi se trouvent confirmées nos remarques précédentes sur le tempérament, sur le caractère national.
Je m'arrête. Le corps de Patrocle est consumé ; il nous reste à suivre son âme aux enfers.
LES ENFERS HOMERIQUES
Pour Homère, tout est sombre au delà du tombeau ; non pas qu'il rejette lantique tradition animiste d'une seconde vie, mais il ne peut trouver dans l'existence diminuée des morts, apparences vides, une compensation à la perte de la vie pleine, entière et corporelle. Quand Circè (Kirkè) envoie Odusseus consulter l'ombre de Tirésias. aux confins de la terre, sur la plage où siègent l'Invisible (A'idès) et la Destruction (Perséphonèj, le héros et ses compagnons éclatent en gémissements. 11 croit entendre le bruissement des âmes que le rameau d'or d'Hermès secoue au-dessus de la prairie d'Asphodèle. — Sombre horreur du voyage. — Apparition de la ville des Kimmériens. — Au conduent du Phlégéton et du Cocyte, il creuse une fosse où coule le sang des brebis noires. — Il écarte les fantômes accourus, jusqu'à ce que Tirésias ait goûté le sang et lui ait révélé sa destinée. — Il laisse alors approcher sa mère Anticlée. — Sublime dialogue! — Tour à tour défilent, maintenues par son glaive, les femmes que les dieux ont aimées (indications précieuses de mythes qui ne sont pas formés encore). — Et voici les héros qui ont péri devant Troie ou après la chute de la cité de Priam, Agamemnon qui raconte le crime d'Egisthe et de Clytenmestre, Achille qui préférerait vivre mercenaire d un pauvre que régner « sur tous ceux qui ne sont plus ». — On entrevoit Minos jugeant les morts vulgaires au seuil du palais infernal, le grand chasseur Orion, et le prodigieux baudrier d'or qui luit sur la poitrine d'Iléraklès; les trois grands suppliciés Tityos, Tantale, Sisyphe, divinités déchues (curieuses interprétations du professeur Victor Henry). — Mais la multitude grossit toujours. La paie épouvante saisit le héros ; et son vaisseau le remporte au monde des vivants.
Les croyances relatives à une autre vie ont été accommodées par chaque race, par chaque nation à son tempe-
240 LA GRKCE ANTIQUE
rament particulier, à sa culture intellectuelle. Il règne donc, dans la conception des enfers et des paradis, une très grande variété, du moins apparente. Les séjours d'outre-tombe ont été placés à l'Occident ou à l'Orient ou au berceau de la race, sous la terre et les mers, dans l'atmosphère ou dans le ciel, dans des îles, dans des volcans, dans des cavernes, dans des vallons ignorés, souvent hors du monde ou dans les astres. A mesure que l'expérience amassait les éléments delà raison, à mesure que la comparaison entre la force et la faiblesse, entre la vaillance et la lâcheté, entre la piété et la désobéissance aux dieux, entre le mérite et le démérite, et surtout la disproportion entre la conduite des hommes et leur destinée terrestre, donnaient lieu à la lente éclosion, au développement tardif du sens moral, l'autre monde était utilisé par les puissants, par les prêtres, par les philosophes et les politiques de toute catégorie, à la fois comme épouvantail et comme appât, d'autant plus séduisant qu'il reste à jamais hors de portée. Jamais broderies, fioritures, astragales plus compliquées n'ont recouvert un fond plus fruste et plus immuable : l'amour instinctif de la vie ; voilà ce qui a perpétué à travers les siècles, à l'encontre des certitudes les moins contestées hélas! la primitive illusion du fantôme ou double évoqué par le rêve, de la figure aimée sans cesse ramenée devant nous parle souvenir.
Les noms donnés par les Grecs à cette subtile effigie — noms qui trouveraient leur équivalent dans toutes les langues : apparence, apparition, eidôlon, apehlron; ombre, vapeur, fumée, skia, kapnos, thvmos; songe, nuage, souffle, oneiros, néphélè^ psukhè — prouvent à quel point ils la distinguaient de la réalité corporelle; il est même douteux que le souffle fût concédé par Homère aux « têtes sans pensées des morts » nékuôn aménèna
LES ENFERS HOMERIQUES 241
karèna. Le souffle vital et, par suite, la faculté de penser (menos, phrenes, noo.s) étaient pour lui intimement liés au sang, au cœur, à la poitrine' (/2é7o/', kradiè, sthëlos). Que restait-il donc à ces simulacres? Un contour sans consistance et, par une inconséquence très explicable, la mémoire et le regret de la vie ; puis encore la possibilité de certaines résurrections passagères provoquées par le contact du sang.
u^es idées des Grecs sur la mort étaient curieusement contradictoires. D'une part, ils constataient la destruction définitive de tout ce qui constitue la vie ; les cendres recueillies dans l'urne funéraire en témoignaient assez ; d'autre part, ils se rattachaient, en désespoir de cause, à la vieille tradition animiste, et pensaient assurer aux fantômes des morts, par l'accomplissement des rites funèbres, une sorte de contrefaçon de cette vie, à jamais éteinte) Mais cette croyance, nous l'avons vu déjà, ne leur apportait aucune consolation.
Comment expliquer ce mélange de sentiments opposés? par un trait capital du tempérament hellénique : l'aplitude à jouir de la vie. Ces vivants par excellence ne pouvaient se résoudre à mourir tout entiers ; mais ils ne pouvaient trouver dans l'existence diminuée des morts une compensation à la perte de la vie pleine, entière et corporelle^
Sans doute, ils avaient entendu parler de certaines demeures bienheureuses, les Champs Élysées, ou mieux le Champ Elysée {Èlusion pedion), situées aux extrémités de la terre, mais réservées à un très petit nombre délus. « Toi, Ménélas, dit Proteus, parce que, en épousant Hélène, tu es devenu le gendre de Zeus tu n'es point condamné à mourir, ni à subir le destin dans Argos fécond en coursiers. Les dieux t'enverront à la plaine Elysée, aux conlins de la terre, où déjà réside le
blond Rliadamantus. En ces lieux, la vie est facile, on n'y connaît point les neiges, les longues pluies, les frimas; toujours rOcéan, pour rafraîciiir ses bords, exhale la dpuce haleine du Zéphyre. » Mais ce n'est encore qu'une perspective entrevue à peine, un mirage passager auquel iiôsiode s'attachera plus longtemps. Pour Homère, tout est sombre au-delà du tombeau/soit dans la vague prairie où llotlent les spectres privilégiés, soit dans les régions plus obscures encore où s'entassent les foules jugées par Minos^ sans doute Manou, ancêtre des générations humaines; soit enfin dans le Tartare, tantôt palais, tantôt vaste contrée, où quelques grands rebelles subissent des châtiments fabuleux. /Dans cet inconim, tout reste incertain, le lieu, la forme, le régime, le sort des habitants. Est-on sur terre ou dans les profondeurs? Quelles lois inspirent Minos V Y a-l-il des justes, des coupables? Et quels sont-ils? A la complexité des sentiments que nous avons essayé d'analyser tout d'abord, lignorance effarée du poète ajoute une mystérieuse horreur. Au seuil de ce palais, de ces royaumes, siègent l'Invisible et la Destruction : Avides [Aïdoneus) et Perséphoné, dont le nom, d'ailleurs variable et mal expliqué [l'e7-sephassa ou xjhaUa) respire le meurtre [perlhô, détruire, phonos meurtre), à moins qu'il ne fasse allusion au Tilan Perses, dieu nocturne, époux d'Astéria, père d'Hekatè. Persephaessa serait alors l'éclat de Perses, une sorte d'obscure clarté, sidérale ou lunaire. Ce couple lugubre est auguste, redouté des mortels et des dieux. La légende classique de Dèmètèr et Perséphonè, qui va bientôt paraître dans un hymne homérique, et celle de Piuton et Pi'oserpine, sont inconnues encore dans l'une et l'autre épopée. Aïdès, qu'il ne faut point écrire Hadès, — cette forme, devenue classique, est altérée et postérieure, Hadès ne signifie plus rien, — Aïdès {àevidel a
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privatif) est le nom qui sied au dieu des morts ; lorsque le sens en fut oublié, le. don d'invisibilité demeura attaché au casque de Pluton, de Hadès. L'origine antique de ce génie des cavernes, des marécages, des gouffres, plus tard des trésors, est suffisamment établie par le rang et le titre que lui assigne la mythologie achéenne; frère de Zeus et de Poséidon, Aidés est roi, comme ses deux collègues, et souverain dans son domaine propre ; il porte parfois le nom de Zeus chlhonios ou souterrain.
L'empire d'Aidés et de Perséphonè est situé bien audelà des routes que parcourent les vivants; Ulysse n'y abordera pas sans la volonté et les indications précises de la puissante Kirkè; mais les morts s'y trouvent portés en un moment. Le dieu du Cyllène, Hermès, qu'il ne faut jamais appeler Mercure avant l'époque romaine, est, selon les mythologues les plus autorisés, le védique iSaraméyas, l'un des jumeaux Saraméyaù, fils de la chienne Saramâ, compagne des Aurores. Hermès serait la lumière crépusculaire du matin et du soir qui donne sur la terre le signal du sommeil et du réveil. Quelques expressions du passage suivant, ne démentent pas ces ingénieuses hypothèses : « Le dieu du Cyllène tient à la main un superbe i"ameau d'or, qui lui sert, au gré de ses désirs, à charmer les yeux des humains ou à réveiller ceux que le sommeil a domptés. Il l'agite et conduit les âmes qui le suivent en bruissant. Tel est, au fond d'un antre divin, le petit cri que jettent en voltigeant des chauves-souris, lorsque l'une d'elles tombe de la roche où elles sont attachées toutes ensemble ; tel est le frémissement de ces âmes qui voltigent en foule. Le dieu bienveillant est à leur tète et les entraîne vers les sombres chemins. Bientôt elles arrivent sur le cours de rOcéan, elles déf»assent la roche de Leucade, les portes du bolfil .couchant;, le peuple des Songes ; enlin, elles
entrent dans la prairie d'Asphodèle où habitent les âmes, images des hommes qui ne sont plus. »
Kirkè n'est guère plus explicite, lorsqu'elle annonce à Ulysse qu'il doit se rendre au palais d'Aïdès et de l'inexorable Perséphonéia, pour consulter Tânie du Thébain Tirésias, devin privé de la vue, mais dont l'esprit a conservé sa force. Terrible épreuve ! Le héros consterné pleure, assis sur la couche de la déesse ; il se roule sur le lit en gémissant. Enfin, rassasié de larmes : « O Kirké, dit-il, qui me guidera? quel navire aborda jamais aux demeures d'Aïdès? — Ulysse, reprend la déesse, ne te mets pas en peine d'un guide. Dresse le mât, étends la voile blanchissante, reste immobile, abandonne-toi au souffle de Borée. Lorsqu'il aura porté ton navire, au travers des flots de l'Océan, jusqu'aux rivages bas et au bois sacré de Perséphonéia, où croissent de grands peupliers et des saules stériles, aborde, et va toi-même au sombre séjour. Là, tombent dans l'Akhéron le l^yriphlégéthon et le Cocyte qui emprunte ses ondes à Stux. Une roche marque le confluent de ces deux fleuves tumultueux. Tu t'en approcheras, ô héros; tu creuseras une fosse d'une coudée en tous sens, et tu feras des libations pour les morts : la première sera de lait, mélangé de miel ; la seconde d'un vin délectable ; la troisième d'eau limpide; tu répandras ensuite de la pure fleur de farine. Cependant, implore les têtes sans force des morts ; promets de leur sacrifier dans ton palais, à ton retour, la plus belle de tes génisses stériles, de brûler pour eux tous un bûcher couvert de dons précieux, et d'immoler à part, pour Tirésias, un bélier noir sans tache, le plus noble du troupeau. Lorsque tu auras imploré l'illustre essaim des morts, tourne-toi vers l'Erèbe, plonge de loin tes regards avides sur le cours du torrent; immole à l'instant un bélier et une brebis noirs, et tu verras
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accourir en foule les âmes de ceux qui ne sont plus. Tandis que tes compagnons, en dépouillant, en brûlant les victimes, adresseront des prières à Aïdès et à Perséphonè, toi, le glaive en main, assis devant la fosse, ne permets pas aux tètes vides des morts d'approcher du sang, avant que tu aies interrogé Tîrésias. >>
Ulysse et ses compagnons, en pleurs, entraînés par Borée, accomplissent le morne voyage. Le soleil s'évanouit, les ténèbres enveloppent le monde ; enfin, apparaît dans l'oînbre, sur la rive opposée de l'Océan aux profonds abîmes, la ville des Kimmériens, ces peuples toujours environnés de nuées et de brouillards. Jamais le soleil ne les visite, ne les regarde de ses rayons, soit qu'il monte dans le ciel étoile, soit qu'il redescende vers la terre. Toujours une nuit lamentable est étendue sur ces infortunés mortels. En côtoyant la triste grève, Ulysse rencontre l'àme dolente du matelot Elpénor, qui n'a pas reçu les honneurs funéraires. Cependant, après avoir promis à ce compagnon chéri un bûcher et une tombe surmontée d'une rame, il suit à la lettre les prescriptions de la déesse ; il creuse la fosse, où ruisselle à flots le sang des victimes noires. Alors, comme des mouches attirées par le lait, altérées de ce sang qui est la vie, les âmes s'élancent de l'Erèbe en tourbillons. « Jeunes femmes, vifs adolescents, vieillards éprouvés par les souffrances, tendres vierges au cœur gros de peines récentes, guerriers blessés par des javelots d'airain, couverts encore de leurs armes sanglantes », tous accourent, tous s'empressent autour de la fosse, de la liqueur enchantée. Au premier rang, le héros reconnaît sa mère, qu'il a laissée pleine de vie à son départ pour la sainte Ilion ; il pleure, la pitié le pénètre; mais il écarte cette image chérie. Le divin Tirésias, tenant un sceptre d'or, goûte au sang le premier et lui dévoile
un étrange avenir, mêlé de triomphes et d'épreuves redoutables.
L'objet du voyage est rempli, le héros sait ce qu'il venait apprendre. Mais il ne peut quitter ces lieux désolés sans avoir salué sa mère, sans s'être fait reconnaître de ces rois, de ces amis dont il a partagé les périls devant Troie. Nous avons fait allusion déjà à la touchante rencontre d'Ulysse et d'Anticlée. C'est une des plus belles inspirations de la poésie antique. « O mon fils, dit la mère quand elle a humé le sang noir, comment es-tu descendu vivant dans ces ténèbres immenses? Estce en errant, à ton retour de Troie, que lu as été poussé ici avec tes compagnons et ton vaisseau? As-tu été si longtemps sans revoir ton Ithaque, tes palais, ta chaste épouse? — 0 ma mère, je n'ai point approché de l'Achaïe, je n'ai point revu ma terre natale, depuis le jour où j'ai suivi aux champs d'ilion le divin Agamemnon. Mais réponds, dis comment la Moira l'a soumise au long sommeil de la mort. As-tu souffert d'une longue maladie, ou Artémis a-t-elle fait tomber sur toi ses traits les plus doux? Parle-moi de mon père, de mon fils; jouissent-ils encore de mes honneurs? Un étranger s'en est-il emparé parce qu'on pense que je ne reviendrai jamais? Parle-moi de ma noble épouse, dévoile-moi ses projets, ses pensées. Reste-t-elle auprès de son enfant ? Garde-t-elle fidèlement mes richesses, ou déjà l'un des premiers de la Grèce l'a-t-il conduite en sa maison? — O mon fils, Pénélope, d'une âme patiente, demeure en ton palais, où elle consume dans les larmes, dans les soupirs, ses nuits et ses journées. Personne ne s'est emparé de ton beau domaine. Télémaque le cultive paisiblement et s'assied à des festins de sacrifice, comme il convient à un homme qui distribue la justice. Ton père ne veut plus quitter son champ; jamais il ne paraît à la ville.
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Il ne veut plus de couches moelleuses, de manteaux, de couvertures éclatantes. L'hiver, il repose avec ses sorviviteurs sur les cendres du foyer. Quand reviennent l'été et l'automne fécond, dans son vignoble, çà et là, on lui dresse des lits de feuilles mortes, où il s'étend, le cœur centriste, l'esprit pénétré d'une douleur croissante, pleurant ton sort funeste, accablé aussi par la froide vieillesse. Et moi, c'est ainsi que j'ai subi ma destinée. Artémis, en mon palais ne m'a point frappée de ses traits les plus doux ; je n'ai pas été atteinte d'une de ces maladies qui usent à la longue les liens de l'âme et du corps. Non. C'est le regret de toi, ô mon fils, c'est le souvenir de ta sagesse, de ta bonté, qui m'a enlevé la vie. » Elle dit et moi, le cœur palpitant, je veux embrasser l'âme de ma mère qui n'est plus. Trois fois, je m'élance, trois fois elle s'échappe de mes bras, comme une ombre, comme un songe. — O pourquoi me fuir? N'es-tu donc qu'un vain fantôme envoyé par Perséphonè pour accroître ma douleur? — O mon enfant, ô le plus infortuné des mortels, la fille de Zeus ne te trompe pas. Hélas! tel est le sort des humains lorsqu'ils ne sont plus. Les nerfs ne soutiennent plus les chairs ni les os. Aussitôt que la vie a délaissé les membres, l'irrésistible flamme du bûcher consume tout, nerfs, chairs, ossements. L'âme s'échappe seule et voltige comme un songe. Hâte-toi de revoir la lumière. »
Mais les ombres pullulent autour de la fosse. Ulysse, de son glaive, les maintient ; elles défilent tour à tour. Voici le groupe des femmes que les dieux ont aimées, la belle Tyro, mère de Nélée, aïeule de Nestor, Antiope, mère d'Amphion et Zéthos, les fondateurs do Thèbes, Alkmènè qui conçut de Zeus l'audacieux Héraklès au cœur de lion, et Lèda, mère de ces deux héros qui vivent et meurent tour à tour, Castor, dompteur de
coursiers, Poludeukès, invincible au pugilat; et Phèdre, et Prokris et la belle Ariadnè qu'enleva Thésée et qui mourut vierge sous les traits d'Artémis, et l'infortunée Epicaste qui, sans le savoir, épousa son fils innocemment parricide.
Ce hors-d'œuvre, plein d'indications précieuses, et qui montre l'imagination des rhapsodes ébauchant déjà les fables oîi l'on entrevoit, sans pouvoir les dégager, les débris défigurés des mythes antiques, repose l'esprit et le distrait, en attendant l'entrée des héros qui ont péri devant Troie ou succombé après la chute de la cité de Priam, et que leur gloire ne console pas. Quel est ce groupe d'âmes affligées qui se dirigent vers la fosse sanglante? En tête marche le fils d'Atrée; les compagnons qui le suivent ont reçu, avec lui, le coup mortel dans le palais d'Egisthe. « Aussitôt, dit Ulysse, que le roi a goûté le sang noir, il me reconnaît; il pleure amèrement, il verse des torrents de larmes, il me tend les bras, il brûle de m'embrasser. Mais il a perdu la force qui animait ses membres flexibles. En le voyant, je pleure; mon âme est émue de compassion.» L'ancien roi des rois ne demandait qu'à conter son infortune, l'accueil trompeur, le festin funeste; lui, le roi, l'ami, l'époux, immolé comme un bœuf à l'étable; ses compagnons à l'instant égorgés comme des pourceaux qu'un homme riche fait tuer en foule pour un repas de noce ; on entend les cris affreux de Cassandre poignardée. « Pêle-mêle, avec les urnes, les tables couvertes de mets, au milieu des mares sanglantes, nous gisons dans la salle, et, dit Agamemnon, je descends chez Aïdès, sans que l'impudente femme ait fermé ma bouche ni mes yeux. » Suit une petite diatribe contre les femmes, pas trop déplacée de la part d'un homme qui vient d'être assassiné par la sienne. « Garde-toi, dit-il à Ulysse, d'être
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trop bon pour une femme; ne lui dévoile jamais tout; mais dis-lui telle chose; et que telle autre lui reste cachée. Cependant, Ulysse, ce n'est point Pénélope qui répandra ton sang. La fille d'Icarios est prudente, et son esprit est plein de sagesse. Jeune épouse encore, lorsque, à notre départ pour la guerre, nous l'avons laissée dans Ithaque, son enfant était suspendu à son sein. Maintenant, il s'assied parmi les hommes, et son père, au retour, le verra, et il embrassera son père. Mais moi, la cruelle ne m'a pas permis de voir mon fils, d'en rassasier mes regards ; elle m'a tout d'abord porté le coup mortel. Je te lo dis donc, fais entrer mes paroles en ton âme : n'entre pas ouvertement dans ta douce patrie, abordes-y en secret. Car il ne faut pas se confier aux femmes. » — L'éternité lui reste pour creuser cette belle pensée.
Mais une autre compagnie s'avance. C'est Achille avec Patrocle, Antiloque et Ajax. Achille reconnaît Ulysse et lui parle ainsi, en gémissant :» Divin fils de Laërte, infortuné ! Comment ton esprit a-t-il pu te résoudre à surpasser tous tes travaux ? Comment as-tu osé descendre chez Aïdès, où demeurent les morts insensibles, simulacres des hommes qui ne sont plus? — 0, lui dis-je, le plus vaillant dos Akhéens, c'est la nécessité qui m'a contraint de venir interroger Tirésias ; car je n'ai point revu mes champs paternels ; depuis tant d'années, j'erre, je souffre et je lutte. Mais toi, Achille, quel mortel a jamais été, ou sera jamais plus heureux que toi? Vivant, les Argiens t'honoraient comme leur divinité ; et, dans les enfers, tu domines sur toutes les âmes. Ne te plains pas, ô Achille, d'avoir subi le trépas.
« Noble Ulysse, s'écrie soudain le héros, ne me parle pas de la mort. J'aimerais mieux être le mercenaire d'un
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homme voisin de la pauvreté, à peino assuré de sa subsistance, que de régner sur tous ceux qui ne sont plus. Mais parle-moi de mon fils, parle-moi de l'irréprochable Pelée. Jouit-il encore de ses honneurs parmi les nombreux Murmidons? ou dans la Phthie et l'Hellade est-il dédaigné parce que la vieillesse appesantit sfts mains et ses pieds? Ali! pour lo préserver des outrages, que ne sais-je, sous les rayons du soleil, tel que j'étais jadis aux champs d'ilion, lorsqu'on combattant pour les Argiens, j'immolais tant de héros ! Puissé-je ainsi paraître, ne fût-ce qu'un instant, dans le palais de mon père ! Comme je rendrais redoutable mon audace et mes mains invincibles à ceux qui peut-être le violentent et lui disputent ses honneurs! » Ulysse lui dit merveilles de Néoptolème, et l'Ame réconfortée du fougueux Achille, joyeuse d'apprendre que son fils est un héros, franchit d'un pas superbe la vaste prairie d'Asphodèle.
Vous le voyez, les joies des morts sont courtes et fugitives, et ne se rapportent qu'aux souvenirs de la terre; il n'en est pas un qui ne regrette amèrement la vie, au risque même de n'avoir à manger que ces bulbes d'asphodèle, nourriture du pauvre, humble offrande déposée sur toutes les sépultures, et dont les ombres sans doute avaient ensemencé les abords marécageux de la demeure infernale.
Maintenant, ces âmes dolentes, engourdies, insaisissables, et qui pourtant gardent encore (comme les âmes les mieux vidées par les métaphysiciens les plus subtils) les sens correspondant aux organes qu'elles n'ont plus, ces âmes, flaireuses ou lapeuses de sang, capables de voir sans yeux, de parler sans larynx et sans la inoindre circonvolution frontale, traversent-elles ici une épreuve nécessaire avant d'être admises aux béatitudes des Iles élyséennes ? Car cette pâle région où nous les voyons
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n'a rien d'un paradis. Ce n'est certes pas le Tartare, puisque le Tartare est situé dans ou sous le palais de l'invisible. J'inclinerais donc à y voir une sorte de maussade purgatoire, si toutefois ceux qui l'habitent expiaient tant soit peu les fautes dont leur vie n'a pas été exempte. Mais toute trace de châtiment en est absente; les Atrides, les Achille, les Ajax, demeurent tels que nous les avons connus, affligés seulement de mornes loisirs. Ce n'est pas eux qui se laisseraient juger par Minos, qu'Ulysse aperçoit là-bas rendant la justice aux morts vulgaires devant les larges portes du palais d'Aïdès. Non, ce sont des « hors concours » qui ont fait leurs preuves, qui n'ont plus d'examen à subir.
Il en est de même, en dépit d'apparences conti'aires, de certains personnages fameux, qui animent quelque peu ou varient du moins les plats horizons de cette plage brumeuse. Ainsi, Ulysse reconnaît le géant Orion, (|ui chasse encore dans la prairie d'Asphodèle les bêtes fauves que jadis il a tuées dans les montagnes incultes, tenant en main sa masse d'airain qui ne peut être brisée. Il voit encore Héraklès (ou plutôt son image, car luimême, heureux époux de la jeune Hébé, goûte le bonheur parmi les dieux : conception bien étrange, si elle ne rassemblait deux données toutes différentes : Héraklès, simple héros moi-tel ; Héraklès, dieu solaire qui, du bûcher de l'Occident, remonte au ciel pour y reprendre la jeunesse avec J'aurore). — Doncl'àme (une des âmes) d'Héraklès parcourt la prairie funéraire. « Autour de lui les morts jettent des cris aigus comme ceux des oiseaux, et s'enfuient de tontes parts. Il s'avance, effrayant comme la nuit obscure, tenant un arc tendu et sur la corde une flèche, portant partout des regards t<u-ribles, comme un sagittaire prêt à faire voler ses traits. Sur sa poitrine est un prodigieux baudrier
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d'or, chef-d'œuvre d'un liabile artiste, chargé d'ornements admirables, d'ours, de sangliers, de lions farouches, de combats, de batailles, de scènes d'homicide et de carnage. » Il n'est pas dit que Héraklès ait bu le sang; cependant il reconnaît Ulysse, qu'il n'a jamais vu, tout comme celui-ci a reconnu le fabuleux Orion. Naïves inadvertances qui dans les trois héros nous montrent trois personnages divins et de la même lignée. Plus qu'aucun autre, Ulysse est en perpétuel rapport avec les dieux et avec les prodiges, tour à tour hôte de la Nuit (^Calypso), de l'Erèbe, du Soleil (chez le Cyclope, chez Circé et en Thrinakie), du dieu des Vents (Eole), favori d'Athènè, victime de Poséidon; la variété de ses aventures ne permet pas de lui assigner un rang et une fonction dans le monde surnaturel. Il nous semble parfois voir en lui un dieu marin de l'Occident mystérieux. La persécution de Poséidon, divinité lumineuse des brillantes mers orientales, est bien loin de contredire à cette hypothèse sur laquelle, d'ailleurs, il serait imprudent d'insister. Mais il ne faut pas oublier que chaque divinité indo-européenne, et surtout hellénique, est doublée de très nombreuses variantes, épithètes parfois maintenues dans l'Olympe, parfois, souvent, réduites à la condition héroïque ou humaine.
Qui nous dira jamais ce que fut Orion, dont le baudrier scintille encore en notre ciel d'été {Oi-aô, voir, Oros, montagne) ? Orion, filç de la Terre et Poséidon, géant dont les pieds touchaient le fond des mers, dont les vastes épaules dominaient les monts, dont le front s'étoilait en atteignant la voûte céleste, qui lui avait fourni l'airain de sa massue. Héraklès, Atlas, Ouranos, on ne sait de quel dieu atmosphérique ou céleste le rapprocher ou le distinguer. C'est un dieu déchu, mais non puni ; ce n'est pas comme coupable qu'il est relégué
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dans la prairie d'Asphodèle, puisqu'il ligure également dans le ciel avec ses armes et son chien.
Tout autre, au premier abord, est la destinée de trois ombres qu'Ulysse aperçoit dans les mêmes régions, Tityos, Tantale, Sisyphe.
<( Après Orion, dit notre guide, je vois Tityos, fils de l'auguste Gala, étendu sur le sol, dont il couvre neuf plèthres. Deux vautours attachés à ses flancs déchirent ses entrailles et lui dévorent le foie, sans que ses mains puissent les éloigner. Car il a violemment outragé Lètô, fidèle épouse de Zeus, comme elle se rendait à Pythô, à travers la plaine riante de Panopée. Mes yeux aperçoivent Tantale, plongé jusqu'au menton dans les flots d'un lac où il endure de terribles souffrances. Tourmenté par la soif, il ne lui est point accordé de puiser de quoi boire. Dès que le vieillard se penche pour se désaltérer, l'onde soudain fuit et s'abîme; il n'y a plus sous ses pieds qu'une terre noire desséchée par les dieux. Cependant des arbres au front superbe laissent pendre jusque sur sa tête des poires, des grenades, des pommes, de douces figues et de vertes olives. Dès qu'il étend les mains pour les saisir, le vent les enlève jusqu'aux sombres nuées. Je vois encore Sisyphe, accablé de fatigues infinies. Il soulève des deux bras une roche énorme et la pousse, avec quels efforts! jusqu'au sommet d'un mont. Déjà il atteint la crête ; la roche lui échappe et roule 'jusque dans la plaine. Soudain, il tend ses muscles et recommence son labeur; la sueur ruisselle sur son corps, et la poussière vole au-dessus de sa tète. »
Que faut-il penser de ces grands suppliciés ? Sont-ce des créations de la poésie ; des châtiments donnés en exemple aux cœurs pieux pour les détourner de l'ambition et de l'orgueil V Ces explications allégoriques ont été
brillamment développées par Lucrèce, au livre 111 du De Reru'in natura :
Il n'est pas d'Erinnys et de chien à trois corps:
Cest le spectre du crime et l'ombre du remords.
Quant à ces châtiments qui bordent le Cocyte,
Ils sont ici : l'enfer en nos cités habite.
Ce fabuleux captif, vaineujent éperdu
Sous l'énorme rocher dans les airs suspendu',
Est-ce Tantale ? Non, c'est le visionnaire,
Tremblant sous le destin comme sous le tonnerre:
Le rocher menaçant, c'est la crainte des dieux.
Ce géant Tityos dont le corps spacieux
Sert d'antre au peuple ailé dont la rage le fouille.
Est-ce un Titan couché, pouvant de sa dépouille
Occuper neuf arpents? Couvrit-il l'univers?
Crois-tu que sa poitrine et ses membres ouverts
Pussent jamais suffire à l'éternelle peine?
Non. C'est l'homme aijaltu sur qui le sort déchaine
Les soucis dévorants, les cuisantes amours.
Tout ce que le désir enfante de vautours !
Sisyphe est sous nos yeux. Il lutte, il tente, il brigue La hache et les faisceaux qui narguent sa fatigue ; Et sans trêve il poursuit ce néant du pouvoir, Pour retomber vaincu du haut de son espoir. N'est-ce pas, en dépit de la pente rebelle, Pousser vers une cime un rocher qui chancelle Et qui, près de s'asseoir aux suprêmes sommets, Roule, fuyant le but qu'il n'atteindra jamais ?
Dans l'àme, sans combler sa renaissante envie, Incessamment verser les bienfaits de la vie, Comme fait tous les ans le retour des saisons Qui rendent aux humains les fruits et les moissons. N'est-ce point ressembler aux vierges Dana'ides. Qui remplissaient toujours des vases toujours vides?
Ce morceau demeure admirable. Mais la mythologie comparée ne se contente plus de ce symbolisme, auquel, soyez en sûrs, le chantre d'Ulysse n"a pas songé un seul moment. Homère nous rapporte simplement des traditions auxquelles il croit, et dans l'état où elles lui sont