Autre forme du àup^-ilice de Tantale
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parvenues, environ neuf cents ans avant notre ère. Tout comme il est convaincu que des divinités antérieures à Zeus, les Titans, ont été vaincus et jetés aux abimes, il admet que certains rebelles ont survécu, ont continué la lutte contre l'Olympe triomphant, et payé leur défaite de supplices variés. Ces révoltés, à ses yeux, ne sont pas de simples mortels ; ils touchent aux dieux de trop près. Tantale a reçu Zeus à sa table. Tityos est fils de Gaîa, il a disputé Lèlù, la Nuit divine, à l'amour du dieu suprême. Ixion était admis au banquet de l'Olympe. Tout récemment, un savant linguiste, le professeur Victor Henry, a pris en main la cause de ces grands suppliciés (brochure intitulée : Quelques mythes naturalistes méco7iuus. Les supplices infernaux dans r antiquité) .
u Depuis le jour, nous dit-il, où M. Bréal a dégagé avec une si séduisante netteté l'incarnation solaire cachée sous le personnage d'ixion, montré que son nom, son crime et son supplice ne sont qu'une manière entre mille d'envisager la course et les aventures du soleil, et frayé ainsi la voie à une interprétation nouvelle des mythes infernaux, il semble qu'une assez forte présomption d'innocence se soit élevée en faveur des Sisyphe, des Tantale et autres scélérats insignes, dont l'antiquité avait peuplé ses demeures souterraines. » Il démontre, fort savamment, et à n'en pouvoir douter, que les Danaïdes {Ldnu, fluidité, humidité, gouttes) sont « des déités pluvieuses, les nymphes chargées de départir aux honmies les eaux en suspens danslutniosphère. » La métaphore du crible, du tonneau ou du vase percé se retrouve dans toutes les mythologies (V. notre Religion] et elle est courante dans les textes védiques. « Penche le grand tonneau, fais couler l'outre déliée par le bas», dit-on à Parjanya, dieu de l'orage. <> Indra a secoué le
tonneau du ciel avec sa triple massue. » Les Maruts, « héros sudânavas, riches en trésors fluides, ont secoué pour l'homme pieux qui les sert le tonneau I du ciel. » Sôma « décroche le seau du milieu », celui de l'atmosphère, qui donne la pluie, intermédiaire au monde terrestre et au ciel suprême. Epouses de l'éclair, les nuées qu'il pénètre ont absorbé, éteint, égorgé leur époux « dans la nuit même des noces. » M. V. Henry suppose que le mythe des Danaïdes a pu se produire sous la forme d'une de ces devinettes primitives qui amusent encore les Peaux-Rouges, et que les Sphinx posaient aux passants dans les défilés du Cithéron : « Cinquante femelles humides; — leurs maris meurent le jour des noces ; — elles versent de l'eau dans un vase percé V » Réponse : « les nuées ; les éclairs ; la pluie ».
De même il restitue « la formule de l'énigme de Sisyphe réduite à sa plus simple et plus concise expression : Il roule une grosse pierre jusqu'au haut de la pente ; lorsqu'elle y est arrivée, elle redescend, puis il recommence, et ainsi toujours : qui est-ce ? Si l'on ajoutait simplement « sur l'autre versant » (omission sans doute intentionnelle pour rendre la solution moins aisée), nous reconnaîtrions incontinent une vieille connaissance, que nous voyons tous les jours. Il n'y a pas à s'y tromper : ce sont les faits et gestes du soleil », mentant au zénith, redescendant vers l'horizon d'occident. Sisyphe est fils d'Eole et passe pour aïeul d'Ulysse. Il serait donc un dieu éolien, un génie qui pousse et fait mouvoir le soleil. Le nom cependant a de quoi étonner. Ce redoublement d'un S initial — que le grec supprime d'ordinaire — semble trahir une origine non indo-européenne. M. Victor Henry fait remarquer que, si le grec écarte le S primitif, il garde le -iS né d'une autre consonne
transformée. J'ajoute, pour ma part, que nombre de S primitifs ont été conservés dans les formes archaïques : Sdloi, Sèlénè, Séir, etc. Mais nous ne pouvons suivre plus loin M. Henry dans sa recherche du primitif Sisyphe indo-européen, Ki-kyn-bhos, Tisuphos, celui qui met en branle, qui fait mouvoir la pierre enflammée, le soleil.
Tantale, fils de Zeus, divulgua aux hommes (autre Prométhéej les secrets des dieux. Dépeçant en l'honneur des dieux son fils Pélops, il leur a fait manger, il leur a offert en holocauste son premier-né (ce qui a passé depuis pour mirifique et sublime). Voilà les crimes de Tantale. Or, « si Tantale divulguant les secrets des dieux esl sùremeyit », pour M. Henry, le soleil levant qui éclaire, dévoile l'univers ; « le Purusha védique, dépecé au ciel par les dieux, le Pélops sacrifié aux dieux par Tantale, le Prométhée étendant sur la montagne ses bras ensanglantés, avec tant d'autres images grandioses et terribles popularisées parles poètes, ne peuvent figurer que ce même soleil mourant chaque jour dans les nuées sanglantes de l'Occident », ce soleil qui plonge dans l'eau sans boire. Le nom Tan-tal-os, pour tal-tal-os (pim-plèmi, pimprèmi], renfermant la même racine que A-lln-s et le latin tol-lo, s'accorde avec cette explication. Comme le dieu solaire des Védas, Tantale soutient, étaie, affermit la voûte céleste qui, sans lui, croulerait sur la terre.
T\\.\QS [Ti-ltu-V-os?)^ proche parent linguistique de Sissuphos, serait encore ce même soleil, destiné à s'unir perpétuellement à Lètô, « la femelle céleste, nuée, aurore ou nuit » ; l'aigle ou vautour qui le ronge, c'est \ Ohni-vak des Slaves, le Garuda, Toiseau-feu, loiseausoleil ; et le foie qui renaît tous les jours est aussi l'astre qui chaque matin renaît sur l'iiorizon. Si bien que le iiiiuiyn^ de Tilyos est la combinaison, le ]M-écipilé de
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trois mythes solaires, le résidu de trois contes. Un pareil syncrétisme n'a rien d'insolite ni d'exceptionnel, et M. V. Henry fait bon marelié des cris ([ue vont pousser en chœur les ennemis du mythe solaire, il leur pose sa devinette : « Quel est le grand oiseau qui dévore un viscère qui renaît le lendemain? » Ulysse Faurail-il résolue? Je ne sais. Ces visions l'inquiètent ; sa curiosité le retient cependant. 11 est immobile, espérant encore contempler quelque héros du temps passé. Et, sans doute, il aurait vu ceux qu'il désirait, Thésée, Pirithoos, nobles fils des dieux ; mais la foule des morts devient si tumultueuse, leur frémissement bourdonne si terriblement, que la pâle épouvante le saisit. Il tremble que, du fond des enfers, l'inexorable Perséphonéia ne lui envoie la tète formidable de la monstrueuse Gorgone. Il court au vaisseau, et le courant de l'onde l'emporte sur le fleuve Océan. « Infortunés ! Ils ont donc visité vivants les sombres demeures. Deux fois ils auront connu la mort, et les autres humains ne meurent qu'une fois ! »
Si tant de terreurs assiègent le seuil des enfers, que serait-ce donc si le héros, enchaînant Cerbère à l'exemple d'Alcide, avait franchi les porte de l'Invisible et, audessous du Tartare, contemplé les Titans, les fils aînés de la Terre et du Ciel, confinés dans les profondeurs ! Hésiode nous y conduira; et nous devons dire adieu ici à Homère, au glorieux chantre de la vie hellénique dans les tentes et les palais des rois, dans la chaumière des porchers et dans les éblouissantes demeures des Olympiens.
Il n'y a rien de plus beau que V Iliade. Ce ne sont pas seulement des morceaux comme les adieux d' Andromaque, les funérailles de Patrocle et Priam aux pieds d'Achille ; c'est la jeunesse et la fougue, c'est l'intarissable ruissellement d'images, d'injures retentissantes et
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de terribles colloques, qui rendent incomparable ce recueil d'antiques rhapsodies. La gaîté, la tendresse, la raison, la justice même apparaissent par moments, se glissent sous les tentes des guerriers; mais avant tout la passion les gouverne et les emporte ; ils ont l'élan d'une race enivrée de sa vigueur croissante, et qui, naïvement, se réjouit de tendre ses muscles et d'agiter les quatre aigrettes de son casque empanaché.
L'Odyssée est plus reposée de ton et d'allures. Tandis que sa grande sœur exalte la force et la soudaine traduction de la pensée en actes, elle donne la palme à l'obstination patiente, à la ruse longtemps méditée. Elle sollicite par la variété de ses peintures l'admiration que Y Iliade impose par sa splendeur. Mais elle ne manque pas non plus de qualités fortes. Elle est supérieure à son aînée par la moralité de la conception. Quels sont ses héros? Un homme énergi(|ue et ingénieux qui lutte contre un dieu acharné à sa perte, soutenu dans ses épreuves par l'amour de la terre natale, par le souvenir de sa femme et de son fils ; une femme vertueuse, à la fois avisée et magnanime ; un jeune homme qui rélléchit et qui se possède; et deux vieux serviteurs pleins de probité et de dévouement, une femme de charge et un gardeur de pourceaux. C'est là une bien noble, une bien complète représentation de la famille antique.
Homère n'est point un faiseur de systèmes. Il peint les dieux tels qu'il les voit, d'après les hommes de son temps, plus que d'après les héros des poèmes qu'il assemble ; en les dégageant du nuage fabuleux, il leur donne la vie comme les formes humaines, et les remplit de sa pensée. Il est le véritable créateur de l'Olympe esthétique, devant lequel se dressent deux types immortels, Zeus et Athènè, déjà dignes de Phidias. 11 aime avant tout le jour, la belle Aurore au trône d'or et le
soleil radieux, la beauté des femmes, la joie de vivre. La mort lui fait horreur. 11 a pou de confiance dans l'autre vie. Pour ranimer ses spectres muels, il faut du sangtiède encore.
Que de cercles, que d'étages, que de flammes dévorantes el de plaisirs divins ont été évoqués dans le vide par les religions et les pliilosophies, sans jamais avoir étouffé la voix d'Achille pleurant la lumière perdue, sans avoir éç^alé cette évocation douibres ressuscitées une heure par la chaleur du sang!
Hésiode, humble possesseur de troupeaux à Askra fBéotie), vers le IX' ou le vni° siècle, est un témoin précieux de lépoque troublée qui .1 suivi l'invasion dorienne. — Dépouillé, semble-t-il, de ?on patrimoine par un frère, Perses, il déplore les vices et les calamités de son temps. — La théorie des âges (cinq et non quatre) : or, ar^rent. airain : race des héros de Thébes et de Troie, transportés en des iles fortunées: âge de fer. — Même au temps des héros (les Achéens), « le fer n'existait pas encore ». — Si irrité qu'il soit contre le présent. Hésiode ne renonce pas aux revanches de l'avenir. Prométhée. dieu régional de Béotie et d'Altique, n'a-t-il pas communiqué aux hommes le secret du feu. et l'Espérance nest-elle pas restée au fond de la boîte de Pandore? Explication de ces deux légendes. Zeus joué par Prométhée. à .Mékone. Pandore, la femme, principe de tous les maux (antiquité de ce lieu commun . — Diké. <' la Justice ». n"a pas quitté la terre avec l'Équité et la Pudeur, Avec elle trente mille daimones. gardiens des mortels, surveillent de près les contestations inTques et tous les actes impies. — Maximes, très remarquables, rassemblées "par l'auteur des Travaux et des jours : « Où domine l'injustice Zeus envoie le châtiment... L'Injuste suit les lois animales : l'iniquité' rèfpie dans la nature... Devant la vertu. Zeus a placé la sueur : Ce n'est pas le travail, c'est la paresse, qui est un déshonneur... Donner est bon. prendre est mauvais... Celui qui dérobe se sent diminué. » — Très antiques préceptes de propreté. — Superstitions agricoles. — Jours fastes et néfastes.
Homère est impersonnel. Les héros des poèmes qui nous sont venus sous son nom, dieux, rois, guerriers, femmes, pasteurs et caplifs, tous parlent et ao^issent en pleine liberté, selon leurs tempéraments, leurs caractères
et les circonstances où ils se trouvent impliqués. Ils sont à la fois saisissants et difficiles à saisir ; partout on les reconnaît ; mais on ne les connaît bien qu'après les avoir suivis dans toutes leurs aventures. Cette mobilité des acteurs fait le cbarme, et aussi la difficulté d'une étude un peu complète sur le monde, les choses et les hommes dans les temps achéens. Tout différent est le travail auquel nous sollicitent les poèmes attribués à Hésiode, poèmes dont, j'ai regret à le dire, on n"a pas tiré, bien qu'ils soient fort courts, tous les renseignements qui s'y trouvent réunis — ou plutôt ramaaaén.
Hésiode, tout d'abord, est un être réel. Lui-même il nous apprend que son père avait quitté C.umes en Éolide, sur la côte d'Asie, « fuyant sur un vaisseau noir, à travers la mer immense, non pas l'opulence, les possessions et les revenus, mais la pauvreté détestable, présent de Zeus » ; il se fixa, près de THélicon, en Béotie, dans le (piteux village d'Ascra, triste en hiver, laid en été, maussade en toute saison. C'est là que le poète a vécu, paissant les troupeaux paternels, là que les Muses" lui enseignèrent à chanter l'hymne inspiré par les dieux. Il ne s'est, quant à lui, jamais risqué sur la vaste mer que pour une courte traversée. « D'Aulis, où les Achéens jadis attendirent un vent favorable pour cingler vers Troie aux belles femmes, il s'est rendu en Eubce, à Chalcis, à des jeux institués par le magnanime Amjpïïidamas. Une vaillante jeunesse y avait organisé de nombreux concours ; il y remporta le prix du chant, un trépied garni d'anses (ou d'oreilles) qu'il se glorifie d'avoir consacré aux Muses dans les lieux mêmes où elles l'avaient doué du génie poétique. » De ce récit est née la léo-ende d'une rencontre et d'une lutte entre Hésiode et Homère, conte puéril qui n'en renferme pas moins une parcelle de vérité. Les rhapsodies qui ont constitué
LKS MŒURS ET LES IDEES AU TEMPS D HESIODE 2'j;]
VIliade et ÏOdyssée, et qui se répétaient d'âge en Ag-e, formaient sans doute alors, avec beaucoup d'autres, le fond des récitations publiques. Les Homéristes ou lïomérides, trouvères de cet âge antique, attirés par les fêtes que donnaient çà et là les roitelets de l'IIellade, venaient chanter la colère d'Achille, ou la rencontre d'Ulysse avec Nausicaa, ou tel autre épisode des deux épopées en voie de formation. Hésiode, contemporain de VOdyssée, pouvait opposer aux traditions préférées par les Ioniens les souvenirs, quelque peu différents, des Eoliens et des Béotiens. Il avait composé des poèmes — dont on n'a conservé que de rares débris, — sur les amours des dieux avec les mortelles, c'est-à-dire sur beaucoup de héros issus de ces liaisons, et qui sont nommés, en passant, dans les épopées.
L'attribution à Hésiode du Bouclier d'Héraklès^ habile pastiche, d'époque postérieure, autorise à penser que l'histoire du héros thébain n'était pas oubliée dans la grande œuvre du poète d'Ascra ; dans ces récits auxquels les anciens ont donné le nom bizarre d'Éoiai, d'Eoées, parce que les divers chants étaient reliés par cette transition naïve : ou telle que fut Alcmènè, ou Thétis, telle qu on vit Sémélè ou Léda, etc., èoia. On a supposé, non sans vraisemblance, que la célèbre Théogonie, si interpolée, si retouchée peut-être, si contestée, formait le majestueux préambule des Eoées. Disons tout de suite que les questions relatives à l'authenticité de la Théogonie sont d'ordre purement philologique. Par la langue et les idées, ce précieux morceau, dans son ensemble, appartient à rage d'Hésiode, au ix^ et au viii*' siècle, il est antérieur au symbolisme orphique et même au développement des légendes de Dionusos et de Héraklès. Bien plus, il nous a conservé une mythologie archaïque dont les traces vont s'efîaçant dans la rédaction définitive de
2G4 LA GRECIÎ ANTIQUE
VJliade cl de V Odyssée. Seulement, quel qu'en soit l'auteur, et nous ne voyons aucune raison de l'enlever à Hésiode, il porte l'empreinte d'un génie personnel, génie naïf, incohérent, mais qui a accommodé les mythes à un système, à une conception philosophique des origines. Et notre tâche sera précisément de faire le départ entre ce qui vient de la tradition éolo-béotienne, et ce qu'y ajoute la pensée, l'interprétation du poète.
Au.v yeux des anciens, Hésiode était la grande autorité religieuse. « Hésiode, écrit Manilius (au livre H des Astronomiques), énumère les dieux et les ancêtres des dieux, il montre le chaos engendrant la terre, et l'univers enfant, et le corps chancelant des astres ébauchés, et les Titans foulant la couche du grand vieillard leur père, Bacchus naissant une seconde fois du corps paternel, et tous les êtres mystérieux qui voltigent dans le monde immense. »
Il est visible que ce pacifique apôtre, ou prêtre, des Muses, a cherché à faire entrer dans les têtes superstitieuses de ses contemporains quelque souci du juste, quelque amour du travail agricole. Instruit par sa propre médiocrité, peut-être par ses propres infortunes, il recommande à la fois de céder à la force supérieure et de faire appel à Dihè, la justice, fille vénérable de Zeus. Le temps où il vivait paraît avoir été d'une monotonie stagnante, et cependant d'une sécurité fort précaire; l'obscure Béotie, à peine remise de l'invasion dorienne, émiettée entre une vingtaine de bourgs indépendants, végétait dans une ignorance presque complète du reste du monde. La terre y était d'ailleurs fertile et suffisait à la nourriture des paysans timides, superstitieux, exploités par de minces hobereaux, élèves de Zeus et proches parents des dieux.
Hésiode s'était créé une sorte de rovauté morale
comme disciple et favori des Muses, divinités locales ; en même temps, il possédait quelques terres, il cultivait le domaine paternel. La tradition veut qu'il âit^tié'diassé 3é^ce patrimoine par les intrigues d'un frère, Perses, le grand nigaud ou imbécile [méga nèpié, comme il l'appelle volontiers), et qu'il ait fini ses jours à Orchomène, ville très antique, et où se conservait sans doute un trésor de traditions tout à fait primitives.
Il semble en effet que, dans le prologue tout à fait démesuré du poème intitulé les Travaux et les Jours, plus d'une allusion soit faite aux envieux, aux chicaniers et aux chercheurs de procès ; Hésiode ne cesse de rappeler Perses à la justice, de reprocher aux rois leur partialité, de vanter les biens qui résultent, en ce monde même, de l'obéissance aux lois divines, et des malheurs qu'entraînent la violence et Tiniquité. Mais, il le sent lui-même, ses préceptes risquent fort d'être peu suivis ; il vit .daa.s un âge vicieux, dur, où la pudeur a quitté la terre, où règne la force : « Le rossignol chanteur, ^ emporté jusqu'aux nues dans les serres de l'épervier, gémissait, hélas ! déchiré par les ongles crochus ; l'épervier lui fit cette dure réponse : Mallieureux, que sert ta plainte ? Tu es tenu par plus fort que toi ! Tu vas où je t'emporte, tout chanteur [aoidos] (\ne tu sois ; je te mangerai s'il me plaît, je te lâcherai si je veux. Insensé qui récrimine contre les puissants ; aux hontes de la défaite il ajoute l'amertume des douleurs. » Ce petit apologue, le plus ancien sans doute qui ait été écrit, ne donne pas, on le voit, une haute idée du temps où vivait l'auteur.
Les grands jours de l'Hellade héroïque reculaient déjà dans un fabuleux passé, et, du mouvement qui emportait la Grèce colonisatrice vers tous les rivages de l'Asie, de l'Italie, de la Sicile, il ne venait qu'un
■y>i) LA (JUECI-: ANTIQUE
faible éclio dans ce coin perdu, masqué par la longue barrière de l'Hubée. Rien d'étonnant qu'un homme, assombri lui-même par des isoucis personnels, mal satisfait de son humble forliiiie, ait déploré la déchéance d'une liumanité vieillie, et qu'il ait placé IVigo d'or à l'origine des choses! Tandis qu'Homère et ses héros, tout entiers à l'heure présente, s'enivrent de leur force, '^ de leurs batailles, de leurs richesses, Hésiode rumine tristement sa médiocrité, et tourne le dos^ux horizons de l'avenir. « Nos pères étaient vaillants, s'écrie Diomède ; mais nous nous vantons, certes, d'être plus vaillants que nos pères. >> Hésiode répond : « Grands et heureux furent les premiers hommes ; et nous dégénérons chaque jour. » Ainsi pensera Horace, dans l'affaissement universel qui marque la fin de la République romaine : progeniem vitiosiorem... « fils dégénérés de pères moindres que leurs aïeux ! »
« Dans les temps où naquirent ensemble les dieux et les hommes mortels », ainsi s'exprime le poète des Travaux et des Jours, « les immortels, habitants des palais olympiens, firent d'abord une race d'hommes doués de la parole ; Kronos alors régnait au ciel. Ces hommes vivaient comme des dieux, l'esprit tranquille, exempts de labeurs et de soucis ; ni leurs pieds ni leurs mains n'étaient affaiblis par la vieillesse ; toujours jeunes, ils se délectaient dans les fêtes ; les maladies étaient inconnues; la mort survenait comme un sommeil.
« Tous les biens abondaient autour d'eux. Le sol fertile portait spontanément de riches moissons, des fruits sans nombre qu'ils se partageaient dans une paix profonde. Quand la terre eut recouvert cette génération, ils devinrent, par la volonté de Zeus, des daânones, des génies, bons, habitant sur la terre, gardiens des mortels ; vêtus d'obscurité, ils parcourent le monde, veil-
lant sur les œuvres Je justice et d'iniquité, donnant la richesse. Telle a été leilr récompense royale.
« La seconde race ne fut que d'argent : inférieure à son aînée, les habitants des célestes demeures lui refusèrent la stature élevée et l'intellig-cnce de la race d'or. L'enfant, pour se développer, demeurait cent ans livré aux soins de sa mère attentive. Parvenu à l'adolescence, ^ il vivait peu de temps. Les hommes ne s'abstenaient ■; y
plus de mutuelles injures ; ils ne voulaient plus honorer ç\ les immortels, ni sacrifier sur les autels des bienheu- ^ reux, selon la coutume et la justice. Zeus, irrité, fit disparaître cette race, qui ne rendait point d'hommages aux Olympiens. Quelques honneurs, cependant, ne leur ont pas été refusés, sous la (erre qui les couvre. On les nomme les génies souterrains, bienheureux, hypoch- Ihones.
« Le père Zeus créa une troisième race, inférieure encore à la précédente, race d'airain et de frêne, violente et robuste, ardente aitx travaux d'Ares, aux rapines guerrières. Ces êtres indomptables, au cœur d'ac/amfl.ç, ne mangeaient pas de pain. Leurs bras vigoureux naissaient d'épaules invincibles. Ils avaient des armes d'airain, des demeures d'airain. Le fer sombre n'existait pas encore. Entretués, ils descendirent dans les vastes régions du froid Aidés; sans nom, ils ont quitté la brillante lumière du soleil, et la sombre mort les a pris tout entiers, malgré leur force.
« Cependant, plus juste et meilleure, une quatrième race parut sur la terre. Race divine des héros qui nous ont précédés, et qu'on révère sous le nom de demidieux. Ils ont péri dans les batailles, soit devant Tbèljes aux sept portes, sur la terre cadméenne, pour les troupeaux d'Œdipe, soit devant Troie où les conduisit à travers la vaste mer la cause d'Hélène à la belle chevelure.
2fiS LA GRÈCE ANTIQUI-:
Z'iu.s, a|)rù.i leiii" mort, les Iransporfa aux confins de la terre, en des îles heureuses, au bord du profond océan, héros fortunés pour qui la terre féconde porte trois fois l'an des moissons en fleurs.
« O pourquoi ne suis-je pas mort ? Pourquoi suis-je
mêlé à cette cinquième génération des hommes ! C'est
maintenant la race de fer, assiég-ée nuit et jour par les
Jiî\ peines et les misères, livrée par les dieux aux doulou-
/ / / reux soucis. Quelques biens à peine seront mêlés à ces
maux, jusqu'à ce que la vieillesse ait blanchi ces têtes
condanmées par Zeus. Adieu les liens traditionnels
, entre le père et les enfants, entre le fîls et le père. Plus
^-fj \ d'hôtes, plus d'amis, plus de frèro'^. Celui-ci couvrira
^-":.' d'opprobre ses parents chargés d'années ; celui-là ne
0^ ^. leur paiera pas en tendresse l'éducation qu'il en aura
t^t reçue ; tous impies, tous insoucieux du regard des immor-
"5 '^ , tels! L'un saccadera la cité de l'autre. Flatteurs scrviles
"JjVi ^ de l'injuste et du violent, parjures, arrogants à l'égard
des bons, sans pudeur et sans frein, ils auront pour
compagnes l'injure, l'envie, la calomnie aux rumeurs
malfaisantes. Enfin, abandonnant les hommes à des
maux sans remède, enveloppant leurs beaux corps de
leurs voiles blancs, Némésis et Aidôs, TFlquité et la
Pudeur remonteront de la terre au ciel. »
J'ai tenu à rester aussi près que possible de ce texte, d'où on a tiré la théorie des quatre âges, et qui res- semble beaucoup moins à une tradition populaire qu'à la boutade d''un esprit chagrin. 11 est peu probable, en tous cas, que l'Rden biblique ait rien à voir avec la conception d'Hésiode ; non pas que les cosmogonies sémitiques, phéniciennes, n'aient pu influer sur le début de la Théogonie, mais la légende juive, proprement dite, est restée parfaitement étrangère aux anciens Grecs. La fable des Ages, si fruste et si incohérente qu'elle
soit, est intéressante à divers points de vue. Elle nous nioalre l'animisme tenace, la croyance aux bons et aux mauvais esprits, âmes des morts, génies aériens et souterrains, les offrandes sur les tei-tres des bienheureux, tout cet ensemble de vagues terreurs et de pratiques superstitieuses, aussi solidement assis dans la Grèce ancienne que dans le reste du monde. C'est uniquemenF pour expliquer la dilîérence des daïmones propices, aériens, lumineux, avec les tristes et pâles ombres infernales, qu'Hésiode a imagine ses deux premières générations, d'or et d'argent, qui restent en dehors de la réalité. La race d'airain, faible réminiscence des immigrations violentes qui apportèrent le bronze en Occident, représente tout ce que les Béotiens savaient des événements écoulés avant l'établissement des Hellènes. Le poète y confond, et les autochthones supposés, Cyclopes, Lestrygons, Pclasges, qui ne connaissaient pas le pain, qui vivaient de glands, de faînes, de lait, de coquillages, d'œufs, d'oiseaux, peut-être de divers gibiers terrestres, y compris l'homme, et les Thraces, importateurs de l'orge et de la vigne. L'invasion des Thraces, furieux tourbillon, avait évidemment bouleversé tout le monde grec, depuis les Balkans jusqu'à la Crète, depuis l'Hellespont jusqu'au fleuve Halys ; la guerre de Troie peut passer pour le dernier épisode de leur histoire ; les rhapsodes homériques s'en doutent encore : ils ont soin de ranger d'un côté tous les Hellènes, de l'autre tous les Thraces d'Asie et d'Europe. Mais à A^kia, à Orchomène, chez ces Éoliens, ces Minyens qui sont peut-être plus qu'à moitié d'origine thrace, ce lointain de cinq et de dix siècles s'est effacé. Ces forgerons, ces guerriers d'airain sont rentrés sans nom, Hésiode le dit lui-même, dans la nuit d'Aïdès. Vous aurez remarqué ce trait, qui a sjm p;-i.\ : o Le L-.- n'cxisiail [»;!>. uneorc. » C'est
la plus ancienne mention d'un fait que, huit cents ans après, Lucrèce aflirmait, plus fortement encore, et qu'en ce siècle a pu constater l'archéologie préhistorique, en Asie, en Europe et en Amérique. Dans les poèmes d'Homère, l'emploi du fer est rare; les fouilles de Mycènes et de Tirynthe n'ont mis au jour que de l'or, de l'argent, du plomb, du cuivre et du bronze, et le témoignage d'Hésiode permet d'attribuer aux Doriens Héraclides, c'est-à-dire aux xii*, xi^, x** siècles, la prédominance du fer, de l'acier peut-être [udamas ?) sur le bronze pliant et mou. La supériorité de l'armement expliquerait le triomphe rapide et prolongé de ces tardveims, peu nombreux et demi-barbares.
Si oublieux ou mal informé que fût llési^pde des premiers temps helléniques, il ne pouvait, grâce aux chanteurs qui pénétraient, par l'Eubée, dans les cantons reculés, arriérés, du lac Copaïs et de l'Hélicon, ignorer la glorieuse expansion de la race achécnne. C'était un fait qui remontait seulement à trois siècles environ. Eolieiis, au reste, et Achéens étaient si étroitement unis, amalgamés, qu'il est souvent bien difficile de les distinguer. Ils avaient combattu côte à côte sous Ilion, et le résultat le plus immédiat, le plus certain, de la guerre de Troie avait été l'établissement des Eoliens sur la côte d'Asie. Hésiode trouvait donc, en travers de sa thèse pessimiste (à supposer qu'il eût une thèse), il trouvait la période brillante qui avait fourni à la plupart des villes grecques leurs légendes locales, leurs héros nationaux. 11 ne pouvait la supprimer, la confondre soit avec l'âge d'airain, soit avec l'âge de fer. Aussi a-t-il interrompu sa série descendante ; il y a intercalé une époque, assurément fort supérieure à l'âge d'or.
En effet, les héros du quatrième âge, les demi-dieux, vont occuper dans une éternelle paix des îles bienheu-
LES MŒLRS ET LES IDEES AU TEMPS h HESIODE 2Î1
reuses où ils jouissent après leur mort de tous les biens que la race d'or avait possédés de son vivant. Et c'est une question de savoir s'il vaut mieux, comme les daïmones, errer à jamais dans l'air au-dessus des hommes, pour veiller à l'observance des lois, ou se délecter, comme les héros demi-dieux. « au pays où fleurit l'oranger w, en d'insoucieux loisirs.
11 ne faut pas serrer de trop près la pensée des anciens. Avec tout le respect qui leur est dû, et aussi la reconnaissance pour ce qu'ils nous ont légué, il est bien permis de noter dans leurs conceptions, même dans leurs raisonnements, des lacunes, des faiblesses, dont ils ne s'aperçoivent ou ne s'inquiètent en aucune façon. Les auteurs qui se sont inspirés d'Hésiode ont exagéré son pessimisme ; il ne s'agissait pas pour lui dune décadence irrémédiable, mais d'alternances capricieuses; il voyait, et par expérience, une période troublée et sombre succéder à l'âge brillant des héros d'Homère ; il avait entendu dire que des temps plus tristes et plus malheureux encore avaient précédé l'époque de la culture achéenne, encadrée ainsi entre un âge d'airain et un Age de fer. (^es deux métaux peut-être, ainsi rapprochés et comparés, lui avaient suggéré l'idée des doux âges fabuleux, âge d'or, âge d'argent, l'un exubérant et joyeux, l'autre pâle, stérile, avec sa languissante jeunesse et sa décrépitude rapide. Telle fut sans doute la marche, le tâtonnement de sa pensée. Mais il ne croit aucunement que la génération de fer, où il regrette d'être né, doive amener la fin du monde et de l'humanité. « Plût au ciel, s*écrie-t-il, que je fusse mort, ou venu après! » Qu'une nouvelle aurore se lève surl'Hellade, et il est prêt à la chanter comme il a célébré la race des héros et l'antique âge d'or. Il n'a pas perdu l'espérani^o; lui-même va nous le dire en nous contant l'hisloire de Pandore.
Parmi les contradictions qui émaillent le tableau légendaire des âges, il en est une qui a dû vous frapper. Dans le cours du récit, Zeus intervient cinq fois pour faire, pour créer une première, une seconde, une troisième génération dhommes; mais, au début, il est dit que les dieux et les hommes sont apparus ensemble, en un même temps. N'y a-t-il pas là deux conceptions tout opposées des origines humaines? L'une courante, généralement adoptée, la création de l'homme par le ieu suprême ; l'autre, particulière au poète, l'apparijtion simultanée des dieux et des mortels, produits naturels du CliHOS primordial, issus également de l'union du K.Ae\ et de la Terre ? Les dieux, pour Hésiûd£, sont inséparables des hommes. Sans les hommes, en effet, que seraient les dieux ? des êtres inutiles et, à coup sûr, ignorés. Sans adorateurs, sans jouets conscients, icapables de ressentir leurs bienfaits ou leur colère, les dieux n'auraient aucune raison d'être. A qui distribueraient-ils les faveurs et les calamités? Il leur faut des témoins et des victimes. Les dieux le savent et s'en irritent. Oui, ces maîtres en viennent pour la plupart à jalouser les esclaves dont ils ont besoin. Ils peuvent les tuer individuellement ou en masse : c'est ce que fait Zeus, lorsqu'il met fin successivement aux quatre races d'or, d'argent, d'airain, à celle des héros: ou lorsqu'il suscite les déluges d'Ogygès et de Deucalion. Mais toujours il en vient à remplacer les générations qu'il a^j supprimées. Et pourquoi? Parce qu'il ne peut se passerïl des hommes. Il traite avec eux, il leur tend des pièges, leur suggère des offenses dont il les punit. Et les maux qui accablent l'humanité ne procèdent point, comme chez les chrétiens, d'un prétendu péché originel, mais de la jalousie des dieux.
Maintenant, les hommes ne comptent pas seulement
des ennemis parmi les immortels, ils y ont aussi des amis fidèles et des protecteurs intermittents. Tout d'abord, comme nous l'avons vu, chaque cité, chaque famille, chaque individu a son ou ses patrons, divinités poliades, héros éponymes, qui Poséidon, qui Hèra, ou Aphrodite, ou Apollon, ou Athènè. Mais aussi l'humanité en général, le genre humain, a des appuis, des intercesseurs habiles et puissants, parmi les immortels. Le plus fameux entre tous est le Titan Prométhée, très ancienne divinité de l'Attique, et qui vient en droite ligne du berceau de la race indo-européenne ; Prométhée, proche parent, défenseur et conseiller de Zeus, mais destiné à expier par im long et cruel supplice la bienveillance qu'il témoigne aux humains.
Par deux fois Hésiode nous montre Prométhée intervenant en faveur des mortels, contrariant les intérêts ou la jalousie injuste de Zeus. La première circonstance est bizarre et semble cacher quelque innovation dans la liturgie, dans l'économie du sacrifice.
" Le fils ingénieux de lapétos et de Clumène voulut un jour jouer au plus fin avec le superbe Zeus. 11 tenta de le duper, à Mékone (près de Corinthe), lorsque les dieux et les hommes disputaient entre eux sur les conditions d'une alliance. Ayant dépecé à dessein un taureau, il déposa dans la peau du ventre les chairs, les intestins et la graisse ; puis il sut parer — c'était là que résidait la fraude — les os blancs du bœuf avec un peu de graisse appétissante. Alors le père des dieux et des hommes lui dit : « Fils de lapétos, ô le plus illustre de tous les rois, mon ami, comme tu as fait les parts inégales! » Il raillait, car on ne peut le tromper. A son tour, Prométhée le subtil lui dit en souriant : « 0 glorieux Zeus, le plus grand des immortels, choisis une part, celle que tu crois la meilleure. » 11 dit, méditant une
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l'raude. Zeus, qu'on ne peiit tromper, vil rarlifice; mais il voulait du mal aux hommes, et il fallait que ses intentions s'accomplissent. Il fit donc mine de choisir les os. De ses deux mains; il enleva la graisse blanche. Il enrageait en lui-même, mais sa colère déborda lorsqu'il vit les blancs ossements du bœuf et le succès de la ruse maudite. Depuis ce jour, en effet, les hommes, sur la terre, brûlent en l'honneur des dieux, des os et de la graisse sur les autels parfumés d'encens ; ils se réservent les chairs succulentes. Kt Zeus, indigné, dit à Prométhée : « Fils de lapélos, le plus ingénieux de tous les êtres, ô mon ami, tu ne t'es donc pas défait encore de tes ruses perverses ? » Ainsi parla Zeus, qui sait toutes les pensées. Et depuis, gardant mémoire de cette fraude, il refusa aux malheureux mortels le trésor du feu. Mais, bon pour les hommes, le fils de lapétos sut encore tromper le dieu jaloux. Il cacha dans une férule creuse, dans un roseau, l'éclat du feu qui se voit de loin. »
Ce don, le plus grand que les hommes aient jamais reçu, puisqu'il est le point de départ de toute civilisation, de tojile industrie, ce vol du feu rentrait dans les attributions de Prométhée, le Pramantha du sacrifice, le prêtre arya qui fait tourner le bâton dans le sein de VAranî et jaillir sur l'autel, dans le foyer, la flamme sacrée. Hésiode ignore, bien entendu, ces piquantes conjectures de la mythologie linguistique, mais sa légende, en sa naïveté, est une satire bien forte, quoique involontaire, de cette jalousie divine qui ne s'est jamais démentie. Depuis le jour où l'homme a ravi le feu, tout progrès, "fô'iftê^ scfence a été "cbiîsîdëréë' comme un outrage aux dieux, comme un empiétement sur le domaine réservé de Vincognoscible, une atteinte à la religion, un sacrilège. Depuis ce jour, les hiéro-
pliantes de tout poil, de toulo robe, ont poursuivi d'une haine sans merci, traqué, brûlé, excommunié, tous les bienfaiteurs de l'humanité, les rebelles, serviteurs du mauvais esprit.
Aussi Promet hée, « malgré son innocence », — Hésiode est à la fois naïf et malin, — « n'évita-t-ilpas la vengeance de Zeus. Des fers indestructibles l'attachèrent par le milieu du corps à une colonne, et un aigle aux vastes ailes vint ronger son foie impérissable. » Mais ceci est affaire aux dieux. Je reviens aux liommes, certes plus innocents encore que Prométhée.
« Fils de lapétos, s'écria Zeus, mordu par la colère jusqu'au fond du cœur, îils de lapétos, qui sais tout, tu te réjouis d'avoir ravi le feu, trompé ma volonté. Mal t'en prendra, à toi, et aux races futures. J'enverrai aux hommes un fléau vengeur, un fléau qui séduira leurs âmes et qu'ils embrasseront tous avec amour. » Il dit et se prit à rire, et il ordonna à Héphaïslos de créer Pandore.
« Bientôt, avec de l'eau et du limon, le Double-boiteux forma un corps revêtu de l'apparence humaine. Athènè, la déesse aux yeux de chouette, la ceignit, la para d'une robe blanche, lui posa sur le front un voile merveilleux et des guirlandes où le désir s'exhalait des ileurs de l'herbe nouvelle; la blonde Aphrodite versa sur elle la grâce, le désir ardent et les langueurs qui fatiguent les jeunes corps. Dans sa poitrine, le messager céleste, meurtrier d'Argos, plaça les mensonges et les doux propos et la perfidie; puis il lui donna la voix. Sur la couronne de Pandore, lléphaïstos avait ciselé lui-même les monstres que nourrissent la terre et la mer. I.orsqu'il eut achevé ce chef-d'œuvre où les maux se dérobaient sous la beauté, il l'amena, ornée par la déesse aux yeux pers, dans l'assemblée des dieux, qui admirèrent un piège inévitable aux humains. Tous
lui firent un don, à la fois charmant ot funeste. Ainsi douée, Zeus l'envoya, portant un vase précieux, à rétourdi Épimétliée qui, malgré les avertissements de son frère, Taccueillit pour le malheur de tous. Jusque-là l'humanité avait été exempte des maux, des peines, de ces maladies qu'apporte et aggrave la triste vieillesse. Mais à peine la femme eut-elle découvert l'orifice du vase qu'elle portait dans ses mains, tous les maux échappés se répandirent sur le monde, errants parmi les mortels. La terre en est pleine, la mer en regorge. Nuit et jour ils nous assiègent, ils nous prennent à l'improviste : Zeus leur a enlevé la voix. Cependant, seule, intacte, au fond du vase, sous les lèvres de l'amphore, l'Espérance est demeurée. Le dieu qui porte l'Égide a permis que le couvercle retombât avant que l'Espérance pût s'envoler. >> ,>J^ - Il existe sans doute entre Eve et Pandore — bien que J" K la première soit une sotte, et la seconde une charmante /^ ingénue — quelque vague ressemblance. Les deux fables dont elles sont les héroïnes ne se sont rien emprunté ; elles procèdent seulement d'un même fonds humain. Elles prouvent que des sentiments analogues se sont produits, non pas chez deux, mais chez vingt peuples qui s'ignoraient l'un l'autre. Les deux sexes excitent mutuellement un attrait et une défiance réciproques; et si les femmes eussent écrit, — aux temps d'Hésiode ou de Salomon, — nul doute que les rôles eussent été renversés. Mais étant donné que des circonstances tout à fait décisives — la moindre vigueur corporelle et les labeurs de la maternité — ont assigné à l'homme l'office de défenseur, de maître, — office dont il ne pouvait guère ne pas abuser, — rien n'était plus 1 I naturel que ces critiques, plus ou moins courtoises, tant de fois exprimées par les écrivains du sexe mas-
culin. N'est-ce pas d'ailleurs rendre hommage aux séductions, à la puissance de la femme, que de la proclamer arbitre de la destinée humaine, auteur de tous les maux y surtout lorsqu'un nom à double sens, Pandôra, la montre tout ensemble douée de tous les dons et libérale en biens de toute sorte.
11 est à peine besoin (et cependant on est si habitué à des admirations banales!) de montrer la supériorité du mythe hellénique sur la légende de la Bible. lahvé et le Serpent ne peuvent entrer en ligne avec le puissant Zeus et le généreux Prométhée. Eve fait piètre ligure à côté de Pandore. Et qu'est-ce qiie le fruit défendu, auprès de la conquête du feu? Enfin, dans Hésiode, rien qui donne lieu à la cruelle et inique invention du péché originel. LJiqmme est innocent; Pandore môme est innocente des maux qu'elle va causer ; la faute reste aux dieux. Et puis, dans toutes ces misères nées d'un accès de jalousie divine, rien d'irrévocable, rien d'éternel. L'Espérance est restée.
Il paraîtrait aussi que Dikè, la Justice, n'a pas suivi dans leur retraite Némésis et Aïdôs. Elle triomphera un jour, c'est la fui du poète. Il sait que « trente mille génies invisibles », délégués de Zeus, gardiens des mortels, se mêlent aux hommes et circulent sur la terre, surveillant de près les contestations iniques et notant les actes impies. 11 sait que la Justice elle-même, velue d'obscurité, erre dans l'ombre, déplorant les vices des villes, préparant le châtiment à qui la repousse, à qui viole ses lois. « Ceux, dit-il, qui reconnaissent les droits de leurs proches et de leurs hôtes, qui ne dépassent jamais les bornes du juste, ceux-là font les cités fortes et les peuples llorissants. Par eux, sur la terre règne la paix féconde; ce n'est pas sur eux que Zeus au vaste regard déchaîne les catastrophes de la guerre. La faim
ne se glisse jamais parmi les justes, ni rinjurieuse envie ; ils jouissent en paix dans les banquets de Tabondance qu'ils ont acquise. La terre leur prodigue ses biens : pour eux les grands chênes des coteaux se couvrent de glands et portent des abeilles dans leur sein ; les brebis laineuses plient sous l'épaisseur de leur toison. Nul besoin de longs voyages sur les flots hasardeux ; la glèbe nourrit de riches moissons. Les femmes mettent au monde des enfants qui resseml)lent à leurs pères... Mais, où domine l'injustice, Zeus envoie le châtiment. Là les familles décroissent, les femmes n'enfantent plus. La famine, la peste dépeuplent les cités. Les murailles tombent. Les armées sont anéanties. Lesilottess'abiment dans les flots ; et souvent toute une nation périt pour le crime d'un seul. »
Je continue à traduire : « 0 rois, vous aussi, apprenez à connaître la Justice, cette vierge, illustre fille de Zeus, vénérable môme aux dieux qui habitent le ciel. L'a-t-on offensée, elle court s'asseoir à côté de son royal père; elle lui dénonce les iniquités humaines. Et Zeus fait payer aux peuples (hélas!) les mauvaises pensées, les injustes sentences des princes. O rois, changez de langage ; perdez l'habitude, ù mangeurs de présents ! perdez le goût des jugements iniques. Car souvent la perfidie retourne sur son auteur.
ijf v< Sans la justice, les hommes ne diffèrent point des
bêtes sauvages, des oiseaux ou des poissons ; ils suivent
. les lois animales ; ils se dévorent les uns les autres. Le
[yice est à la portée de tous, car Ciniquilé règne dans la
; nature; il n'y a qu'à se laisser aller. Moins commode est
le chemin de la vertu. Devant la vertu, Zeus a placé la
sueur. Longue, ardue est la route, et bien rude en coni-
inonçani. Vers le sommet elle sadoucit, et devient aussi
a'sée nu'clle était diflicile. >.■
C /koojI
a Le vrai sage, le meilleur, est celui qui, réfléchissant sur tout, découvre par lui-même et suit la voie qui mène aux meilleures fins. Sage encore est celui qui sait au moins reconnaître et adopter un bon conseil. Mais celui que n'éclaire pas sa propre raison, celui qui ne saitprofiter d'un sage avis, celui-là n'est qu'un inutile fardeau.
<( Avant tout, cultive ton champ (« Cultivons notre jardin », dira Candide), si tu veux être aimé de la vénérable Démètèr à la belle couronne. Ce n'est pas le travail, c'est la paresse, qui est an déshonneur. Les richesses vile et mal acquises ne profitent pas. Les biens gagnés par le mensonge et le parjure, par l'adultère, par la déloyauté envers l'hôte, envers l'orphelin, par l'ingratitude envers les vieux parents, ces biens durent peu. Rudement le talion s'abat sur les pervers.
« Veux-tu être heureux? Tiens ta langue. Qui parle mal risque d'entendre pire. N'aie pas beaucoup d'hôtes, mais qu'on ne dise pas que tu n'en as point. Invite à dîner les amis, laisse l'ennemi à la porte ; et soigne ton chien, ne lui épargne pas la nourriture. Marie-toi vers la trentième année, ni trop avant, ni trop après, avec une jeune vierge de quatorze ans ; et bonne chance ! Il n'y a rien de plus excellent qu'une bonne épouse, mais rien de plus funeste qu'une mauvaise. C'est un trésor aussi qu'un bon voisin. Reçois du voisin et rends-lui toujours juste mesure et, si tu peux, quelque chose en sus. Aime qui t'aime ; aide qui t'aide. Donne à qui te donne, et ne donne pas à qui ne te donne point. Pourtant, donner est bon; prendre est mauvais, la rapine conduit à la mort. Quiconque donne du sien, fût-ce beaucoup, se réjouit do donner et se délecte en son àme. Mais celui qui dérobe, fût-ce peu de chose, se sent dimi- )ui. '■, avili. •■>
Ainsi liHvardeàtort et à travers le lionhoinirto d'A^f-o.
Nous avons résumé ; mais nous n'avons pu, je le crains, pallier le désordre de cet honnête babil. Qu'importe? Le fond vaut mieux que la forme ; et je pense que les meilleurs parmi les hommes se sont contentés de cette morale, si humaine et si modeste.
Je citerai quelques préceptes encore. Ils ont vieilli, mais n'en sont que plus curieux pour l'ethnologue. Au reste, vous en prendrez ce qui vous conviendra.
11 est prudent et recommandé de faire aux dieux, le matin, à midi et le soir, quelque offrande, à tout le moins une prière. N'offrez pas de libations sans vous être lavé les mains. Car si les dieux entendent les vœux du malpropre, ils ne les exaucent pas. Surtout ne posez pas le calice destiné aux libations sur le cratère affecté aux simples buveurs. C'est inconvenant et dangereux. Que l'homme ne se baigne pas dans le bain d'une femme : mauvaise affaire ! 11 est des choses auquelJes il ne faut pas songer au retour d'un convoi funèbre ; il faut attendre au moins d'avoir offert aux dieux le repas d'usage.
Le feu, le soleil et l'eau veulent être respectés ; certains actes, certains objets ne doivent jamais être dévoilés devant le foyer. Le soleil serait gravement offensé si quelque malappris se tournait vers lui ! tout au plus permet-il l'attitude contraire. Le plus sage est de chercher les endroits clos. « Voyageurs, ne traversez pas l'eau limpide des fleuves qui descendent vers la mer, sans avoir prié en regardant les ondes fugitives, sans avoir trempé vos mains dans l'eau. Mais, avant tout, en aucune manière, ne souillez jamais les fleuves purs ni les chastes fontaines. 11 y a des dieux pour châtier ces offenses. » On se rappellera peut-être jusqu'à quelles minuties VAvesta pousse ces prescriptions. Hésiode n'y insiste pas. Mais nul doute qu'elles ne remontent à l'âge antique où les Hellènes ont côtoyé les Iraniens. Les Grecs
ont oublié ce qui était puéril, et n'ont gardé que ce qui était décent.
Une superstition des plus incommodes, qui a pris chez les Romains un développement excessif, que Ton retrouve dans les missels chrétiens (Venise 1512, Cluny 1323, Chartres 1352, le Mans 1539, Fontevrault 1606), et qui est chez nous à peine éteinte, c'est celle qui se rapporte aux jours fastes et néfastes. Elle est née d'observations jusles et s'est compliquée de craintes chimériques. On a d'abord remarqué (juc telle saison, tel mois, convenait aux semailles, aux l'êtes, aux voyages, que tels oiseaux annonçaient la pluie ou la la sécheresse. Le caprice ou l'intérêt des devins et des sorciers ont travaillé sur ces simples données.
Hésiode est convaincu que les jours ont des caractères variés qui leur viennent de Zeus. — Ainsi, le premier jour de la nouvelle lune, le quatrième, le septième, sont des jours sacrés ; surtout le septième. « C'est ce jour-là que Lètô enfanta Apollun aux armes d'or. »
Voici l'origine de nuire dimanche, dies solis^ sunday, sonntag, le jour du soleil.
Le 4, après avoir dûment consulté les oiseaux, il est permis de couper le bois de construction, d'assembler les planches d'un navire ; permis aussi de conduire une épouse en sa maison. Mais le 5, point de noces! « C'est le jour où les Erynnies se promènent. » Le 6 n'est pas favorable à la conception des filles, ni à leur mariage ; mais, par contre, il donne des garçons ; le 20, plus sûrement encore, mais pas la nuit. Le 6, déjà cité, est excellent pour opérer béliers, boucs, taurillons, mulets. L'après-midi du 1) a ses mérites, mais le matin vaut mieux encore pour toute plantation, semaille, et le reste. Le 12 est beaucoup meilleur que le 11. C'est le 12 que l'araignée ourdit sa toile, que la fourmi amasse ses pro-
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visions : bon exemple pour la femme ; c'est le moment de coudre, de tisser, de commencer un ouvrage. Le 13, mauvais pour semer, est bon pour planter. Le 30 est destiné à Tinspection et à la distribution des travaux ; jour d'inventaire. « Au reste, ajoute Hésiode, aucun jour peut-être n'est tout à fait mauvais. Mais combien peu savent choisir l'heure, tantôt mère et tantôt marâtre. Le plus sage est d'observer les oiseaux et d'éviter les fautes. » Conclusion moyenne et qui pouvait être acceptée de ces populations humblement courbées sous le sceptre des menus seigneurs du voisinage, des Doriens, et que l'approche des Mèdes réveillera seule d'un sommeil, d'une apathie, cinq et six fois séculaires.
La morale d'Hésiode, en somme, ses appels à la justice, lui font singulièrement honneur ; il se trouve qu'il a devancé de neuf siècles certains illuminés qui prétendent avoir renouvelé la face du monde. Mais son génie déjà s'élève au-dessus des bas horizons de la Béotie ; sa vision des Ages a de la grandeur ; son Prométhée et sa Pandore de la bonté, de la grâce, une pénétrante malice. En paissant ses troupeaux sur l'HéliCon, il va rencontrer « les Muses, qui, près de l'autel de Zeus fort dans la lutte, dansent autour d'une fontaine bordée de violettes, lorsqu'elles ne se baignent pas dans l'Hippocrène, le Permesse ou le saint Olmios.
« La nuit elles s'envolent et, cachées dans la nue, elles saluent de leurs hymnes Zeus qui tient l'égide, la vénérable Hèra d'Argos aux sandales d'or, Athènè aux yeux pers, la fdle de Zeus, et Phoibos-Apollôn et la chasseresse Artémis ; Poséidon, secoueur de la terre, l'auguste Thémis, Aphrodite aux sourcils arqués, la blonde Hèbè, la belle Dionè ; et encore le grand Hélios, la brillante Sélénè, Lèlô, lapétos, ](• n.'ir'(ranl; K'c'os, Gaïa. Okf^nnos et la N'iit nnii'o,
et la race sacrée des immortels impérissables, et celle des géants et des hommes. Ainsi chantant le passé, le présent, l'avenir, elles charment la vaste pensée du maître suprême. »
Ce sont elles qui, donnant pour sceptre à l'Aède un rameau de laurier, l'invitent « à dégager des erreurs communes l'origine des choses et des dieux ».
Mais ces préliminaires nous ont conduits au seuil même de ce monument do la pensée : la Cosmogonie d'Hésiode.
XIIÏ
Extrême ccmiplication de la mythologie grecque ; mélanges infinis, retouches perpétuelles et additions. — Hésiode, le premier, essaye d'introduire en ce fatras un ordre, parfois ingénieux. — Isa cosmogonie a de la grandeur; il est probable que des tradiions orientales, chthoniennes, sont venues à lui des rivages de 'Eolide et de l'Ionie : « Avant tout le Chaos », puis la Terre et, ■à et là, Eros, l'Amour, l'attraction féconde. — Cependant tout procède d'abord par bourgeonnement et émanation : du Chaos, l'Erèbe et la Nuit; de la Terre, le Ciel étoile, Ouranos, son fils, bientôt son époux. — Comparaison avec le Ciel et la Terre des Védas. — La Terre a aussi enfanté seule Pélagos, ou Pontos, « la mer salée oi'i ne poussent pas les moissons »; et elle ne renonce pas à ces parthénogenèses. — Mais l'heure du grand hymen a sonné. De la Terre et du Ciel naissent les Titans, les Cyclopes et les Géants hécatonchires. — Tons ces êtres étoull'ent entre leurs parents qu'attache une insatiable clreinte. — Kronos, le plus jeune des Titans, tranche d'un coup de faux l'incommode lien. Ouranos mutilé, s'écartant de la Terre, laisse enfin le jour pénétrer dans l'espace. Naissance d'Aphrodite. — Souvenirs védiques. — Généalogie des Titans. — Curieuse famille des lapclides. — Lignées d'Okéanos et Tèlhus, de Pontos et Gaia (sa mère), de Nérée et Doris, de Phorkus et Kètô, de Typhon et d'Ekhidna : intéressante mosa'ique de mythes indo-européens.
Bien qu'elle ne comporte que les éléments, fort nombreux d'ailleurs, qui sont commun.s à toutes les religions polythéistes, la mythologie grecque peut compter parmi les plus compliquées. C'est un terrain profond où cITâ'que tribu hellénique a déposé tour à tour, sur les assises pélasgiques, phéniciennes et thraces, des
couches successives ou simullanccs qui se pénètrent, qui chevauchent dans un désordre inextricable. 11 est des dieux qu'on y rencontre à tous les étages, tels que Zeus, Dèmètèr, Hépliaïstos, Poséidon, mais qui, tout en gardant leur nom, acquièrent des attributs et des fonctions nouvelles, restent au premier plan ou reculent au second. Il en est qui sont cantonnés, pour ainsi dire, dans un gisement particulier, qui forment un ensemble et se suffisent à eux-mêmes, groupe Ihessalien ou crétois, panthéon éolien, achéen, argieu, ionien, venus à des époques diverses du primitif berceau indo-européen, modifiés par les nations qui les ont apportés. Toutes ces divinités pouvant être distribuées en une dizaine de catégories, célestes, terrestres, sidérales, atmosphériques, humides, ignées, souterraines, il s'en suit que trois, cinq, dix et jusqu'à vingt personnages de nom différent se présentent pour le même emploi ; d'autre part, comme le fonds commun de tous les mythes est la lutte du soleil ou de la foudre contre la nuée, de la lumière contre les ténèbres, du printemps contre l'hiver stérile, du héros contre le monstre, on en trouve à chaque strate, à chaque étage, des variantes par centaines ; or dans ces versions, toutes équivalentes, de ce grand épisode, les souvenirs locaux, les traditions pseudo historiques, la fantaisie des rhapsodes ont intercalé, amalgamé, des allusions fausses, des ornements inutiles, des contresens, et des sottises à foison. Ajoutez que la curiosité hâtive, en se débattant contre l'ignorance, en s'exerçant à tort et à travers sur l'imaginaire et sur le réel, commence à interpréter les fictions religieuses, à chercher dans les phénomènes personnifiés des intentions morales, et dans les aventures qui leur sont prêtées des allégories, des symboles ; que le mysticisme, la théosophie, la
métaphysique — toutes abenalioiis (jue l'on confond encore avec la philosophie^ — s'ingénient déjà à doubler dè^oncepts divinisés les déités relativement innocentes de la vieille mythologie naturaliste ; et vous apprécierez le rare mérite du beau fragment qui nous est venu sous le nom d'Hésiode. L'ordre tout artificiel sans doute auquel ont été ramenés tant de premiers rôles et de comparses rivaux, la succession de trois ou quatre régimes où s'élabore le cosmos, le monde actuel, avant de pouvoir passer pour à peu près tolérable, sont assurément des inventions d'homme d'esprit, et de très libre esprit, comme vous pourrez vous en assurer. On a souvent dit, trop souvent peut-être, que toute religion est une conception de l'univers, une avant-courrière de la science. Mais je laisse pour ce qu'il vaut cet à peu près, si perfide et si commode. Je voulais précisément faire remarquer combien il s'applique à la Théogonie d'Hésiode, et aussi combien cette généalogie (factice) des forces naturelles à peine vêtues de contours anthropomorphes, est dégagée de ce que, si vous me permettez ce néologisme, de ce que les Vague-à- Vâmiens nomment sentiment religieux, Hésiode est un matérialiste instinctif, un précurseur des physiciens de rionie, les Thaïes, les Anaximandre, les Démocrite.
Il ne faudrait pas voir d'ailleurs, en cette classification des dieux, une œuvre complètement arbitraire et personnelle. Sommairement indiquée et acceptée dans les épopées homériques, il est bien probable qu'elle répondait en partie à l'opinion la plus générale ; et que les dieux achéo-doriens, ayant éliminé les autres, passaient aisément pour les plus récents, ])our les derniers venus. C'est même à ce plein accord avec les croyances courantes qu'il faut rapporter le succès, l'autorité durable de la Théogonie, qui est restée la base de toute la
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mythologie classique, et qui nous arrive toute meurtrie, toute ridiculisée par l'évliémérisme des anciens érudits. Essayons de la restituer.
« Salut, dit le poète aux Muses, chantez, filles de Zens, la race sacrée des immortels toujours vivants nés de la Terre [Gala) et du Ciel étoile {Ouranos), et de la Nuit ténébreuse, et ceux qu'a nourris le goufTre salé (Pontos) ; dites comment se produisirent les dieux et la Terre, et les fleuves et Pontos sans bornes, que sa fureur soulève, et les astres éclatants, et le vaste Ciel qui recouvre l'univers; enfin, ces dieux qui en naquirent, dispensateurs dos biens, comment ils se partagèrent les domaines et les lionneurs, ('t oommont d'abord ils s'éîablirent sur l'Olympe aux retraites sans nombre.
« Avant tout existait le Chaos. Ensuite parut la Terre au vaste sein, siège stable à jamais des immortels qui occupent les cimes neigeuses de l'Olympe ; et les Tartares sombres dans les profondeurs spacieuses de la terre ; puis Eros, le plus beau des immortels, qui chasse le souci, et, dominateur des dieux et des hommes, maîtrise en leurs poitrines la prudence et la volonté. »
Le Chaos, chasma, ce qui bâille, un abîme, non pas vide, mais l'espace où rien n'est encore déterminé, voilà le point de départ. Il n'existe rien autre chose, pas même ce fameux souffle qui, ailleurs, flottait sur les eaux avant l'existence des eaux et du souffle ; point de créateur. Hésiode s'écarte ici de la genèse phénicienne, dont il semble pourtant avoir eu connaissance. L'en î)lâmerez-vous ? Je ne le crois pas, pour peu que vous |songiez à la parfaite inutilité d'une intervention créavtrice. L'arbitraire n'a rien à voir dans l'évolution des choses. Il n'explique rien et ne s'explique pas luimême. Il n'ajoute rien et n'enlève rien à la succession ^ des phénomènes. Si loin que pénètre aujourd'hui fin-
duction scientifique dans l'enchaînement des effets et des causes, nulle part, en aucun point de l'espace et de la durée, elle ne rencontre les capricieux tâtonnements d'un ingénieur, architecte ou horloger de létendue. Les tourbillons de Descartes, les mécaniques célestes de Newton et de Laplace, les formations lentes deLyell, les théories physico-chimiques, ont remplacé avec avantage le Chaos enfantin d'Hésiode; mais il faut savoir gré à celui-ci de n'avoir pas compliqué tout d'abord son ignorance d'une erreur fondamentale. Au reste, il ne s'arrête pas longtemps à une période dont il ne sait rien, dont il ne peut rien savoir ; il a besoin de prendre pied sur quelque chose de solide et de certain. Comme le navigateur qui signale le port, il se hâte d'aborder au sol des vivants. Terre ! Terre ! s'écrie-t-il. Elle est sortie de l'abîme, elle se dégage du sein du Chaos, celle où l'on marche, la demeure des bœufs Gavia, Gala (tel est bien le double sens probable de ce mot, qui a donné lieu a tant de métaphores, à tant de mythes).
Mais la sagesse du poète est bien courte encore; si elle a pu éluder l'hypothèse d'un démiurge, elle ne peut se défendre contre les vieilles idées, si tenaces encore aujourd'hui, implantées dans le cerveau par le culte de la génération. Tout ce qui est, tout ce qui naît, provient d'un accouplement. Sauf quelques cas de scissiparité et de parthénogenèse, les êtres réels ou imaginaires, concrets ou abstraits, sont des produits d'unions sexuelles. Telle a été la pensée, plus ou moins consciente, de tous les peuples, qui ont longtemps honoré la représentation des sexes et lui ont rendu, plus longtemps encore, un culte emblématique. Cette pensée, en s'épurant, en s'aflinant, a donné un nom, puis un pouvoir directeur, puis une forme humaine, à l'attrait sexuel, à l'amour.
Et c'est ainsi que Eros^ vieille divinité pélasgo-lhrace de la fécondité terrestre, la déesse cabire Axiéros, s'est présenté à Hésiode comme un agent nécessaire, quasi primordial, de toutes les générations. Une raison encore a décidé le poète, et non la moins forte. Erôs, sous forme de pierre brute (avant Praxitèle), était un dieu local de THélicon, le dieu de Thespies, ville voisine et métropole d'Ascra, Hésiode lui devait bien cette politesse; d'autant que, si nous écartons l'anachronisme des attributs prêtés à Eros, et aussi les puérilités de la théorie génésique, nous reconnaissons aisément dans cet Aniou7' associé au Chaos ce que la science d'aujourd'hui appelle affinité atomique ou moléculaire, mouvement inséparable de toute parcelle de la substance.
Le Chaos, cependant, et la Terre ne paraissent pas s'être unis. 1^'un et l'autre se sont dédoublés, ont tiré de leur sein les vagues figures sur lesquelles Eres exercera sa puissance. Du Chaos sortent l'Erèbe et la Nuit noire, parents de l'Ether et du Jour. Aillièr, la flamme, et Hèméra. « Amoureusement unie à l'Erèbe, la Nuit les avait conçus et elle les enfanta. » C'est une formule qui revient sans cesse, et qui montre à quel point était familière à l'esprit et à la langue d'Hésiode la genèse sexuelle de toute chose. La famille issue de l'Erèbe et de la Nuit, ou de la Nuit seule, est un étrange pêlemêle d'êtres mythiques, et de pâles entités morales qui n'ont jamais dépassé les froides régions de l'allégorie. Voici Moros (cf. mors) le destin funeste, Kèr la noire, Thanatos^ Iliipnos (le Sommeil, somnus), la race des Songes {Oneiroi). Voici Mômos (le Sarcasme ou la Faute), l'Injure douloureuse [Oïze) ; puis — on ne sait pourquoi, peut-être parce qu'elles gardent le couchant — les Hespérides qui, « aux bornes de l'Océan tumultueux, veillent sur les pommes d'or » ; puis les Moirai
et les Kères qui ne devraient pas être séparées de Moros et de Kèr. Hésiode ne distingue que bien imparfaitement ces génies, qui paraissent déjà dans Homère, sortes de Nornes, de Parques ou Walkiires. « Les unes distribuent aux mortels, dès la naissance, les biens et les maux, les autres, poursuivant les méfaits des hommes et des dieux, n'apaisent point leur fiel redoutable avant d'avoir tiré vengeance des actions mauvaises. )>Le poète ne dit pas auquel de ces deux groupes il attribue les noms de Clôthô la fîleuse, Lachésis la fatidique, et l'inilexible Atropos.
La Nuit pernicieuse enfante encore Némésis, fléau des mortels, Apatè (la Tromperie), le Désir charnel {Philotès), la Vieillesse {Géras) désatreuse, et la Dispute obstinée {Eris), détestable mère du douloureux Labeur {Ponos), de l'Oubli des devoirs [Lèthè), de la Peste (Loimos), des Souffrances amères [Algea)^ des Rixes, des Homicides {Androkloniai), des Batailles, des Carnages, des Querelles, des Discours menteurs, des Discussions envenimées, de la Licence, du Crime (ou de la Calamité, Aisa) ; enfin du Serment {Orkos), qui porte malheur au parjure.
Mais, pendant que le moraliste se laisse aller à ces digressions, si prématurées, la Terre, Gaîa s'est mise à l'œuvre ; et tout d'abord, elle a enfanté Ouranos l'étoile, égal à elle-même, afin qu'il l'environnât, la recouvrît tout entière [kaluptoi)^ et fît d'elle un siège à jamais assuré pour les bienheureux immortels.
Ainsi, le ciel est une émanation de la terre. Cette donnée n'est point commune et vaut qu'on s'y arrête. En elle-même, si l'on songe que le ciel n'est en réalité que la couleur de la couche atmosphérique, exhalaison de l'humidité terrestre, la conception d'Hésiode ne paraîtra point déraisonnable ; mais elle n'est pas conforme
aux traditions indo-européennes. Du moins les chantres védiques sont ici dans le doute : « De ces deux, quel est le plus antique? le moins âgé? Comment sont-ils nés? O poète, qui le sait? Ils sont laits pour porter le monde; tandis que le jour et la nuit roulent comme deux roues, tous deux, tranquilles et sans mouvement, contiennent des êtres doués de mouvement et de vie. » (R.-V. Langlois ; sect. ll,liv. V,liyni. 2.) Si Hésiode tranche la question, c'est que les Phéniciens ou les Assyriens ont apporté jusqu'à la mer Egée le chthonisme asiati(iue, le culte de la fécondité, la prééminence de l'élément féminin. Comme un écho affaibli, inconpcient, il répète un bruit qui est venu jusqu'à lui. Celle infiltration vague d'une idée étrangère suflira pour changer le caractère de la lutte prochaine entre les Titans et les dieux, pour transporter sur la terre le combat céleste des ténèbres et de la lumière. C'est de l'abîme inférieur et non plus des nuées que jailliront les ennemis des puissances solaires et fulgurantes.
Quoi qu'il en puisse advenir, et quelles que soient les nuances du tempérament, plus métaphysique, plus panthéiste, chez les Aryas, plus naturaliste chez les Hellènes, la marche de l'esprit dans l'Inde et dans la Grèce a été si parallèle que maint passage du Rit/-Véda pourrait s"encadrer sans peine dans la Cosgomonie d"Hésiode, J'en citerai quelques-uns, vous laissant le plaisir de noter les rapports et les divergences.
« O Ciel ! ô Terre ! grands et bons, pères des dieux, ce fut sans doute un excellent ouvrier, celui qui, au milieu des mondes, a engendré le Ciel et la Terre!... Il n'existait alors ni visible ni invisible. Point de région supérieure, point d'air, point de ciel. Où était cette enveloppe, dans quel lit l'onde, les profondeurs de l'air? 11 n'y avait pas de mort, pas d'immortalité. Rien n'annon-
çait le jour ni la nuit; lui seul respirait, ne forman t aucun souffle, renfermé en lui-même. Il n'existait que lui... Au commencement, les ténèbres étaient enveloppées de ténèbres; l'eau se trouvait sans impulsion. Tout était confondu. L'être reposait au fond de ce chaos... Au commencement Tamour fut en lui et de son souffle jaillit la première semence... Qui connaît ces choses? Qui peut le dire? D'où viennent les êtres? Cette création? Qui sait comment elle existe? »
L'idée de création, évidemment, est postérieure à la séparation des Hellènes et des Aryas ; mais aucun doute n'est possible sur l'antériorité cosmogonique de la Terre et du Ciel à l'égard des divinités primitives des Indo- Européens. Ecoutez les témoignages qui leur sont rendus à toutes les pages du grand recueil védique « La Terre est la mère commune, le Ciel est le père... Je chante en premier lieu le Ciel et la Terre, le beau couple de la Terre et du Ciel, ces deux grands compagnons de voyage, époux immortels, invincibles, divins et immortels parents de la nature, auteurs de tous les biens; le Ciel etlaTerie, cpii ont les dieux pour enfants; grands, sages, aïeuls tiers de leur heureuse lécondité, fidèles à leur devoir de soutenir tous les êtres animés et inanimés; auteurs de toute félicité, trésors de bonté, habiles à soutenir les mondes ; grands, larges et distincts ; fécondés parle soleil, et nommés taureau vigoureux et vache féconde ; le Ciel et la Terre, honorés par les anciens sages, et aujourd'hui encore vénérés par les pontifes dans leurs assemblées et au moment du combat, à la fois unis et séparés, éloignés et voisins, toujours jeunes! Dans celte carrière qu'ils fournissent ensemble, ils se disent : Soyons époux ! Et aussitôt, tous les êtres apparaissent au jour; sans peine le Ciel et la Terre ont produit les grands dieux. »
Ainsi, dans les méditations des sages de l'Inde et et dans le poème d'Hésiode, le Ciel et la Terre, sauf les écarts déjà signalés, occupent exactement la même place, la première. Seulement, dans les Védas, c'est Dyaus, le ciel lumineux, qui est associé à la Terre Prthivî, Mahi, lia, Prçnt, Gaus^ etc.), ici c'est le Ciel étoile, le Ciel nocturne, Ouranos, dans lequel il est difficile de ne pas reconnaître un calque ou un parent du Vay'ouna védique.
Ces deux noms, que les Grecs ont emporté de leur patrie orientale, ont eu des fortunes diverses.
Tandis que, dans le Pendjab, Varouna éclipsait Dyaus avant de s'effacer à son tour devant Indra, Agni, Soma et la triade brahmanique, Zeus, dans l'Hellade et le monde grec, n'a jamais perdu le rang suprême, qu'il occupait déjà, sans doute, avant l'arrivée des tribus éoloachéennes. Ouranos, au contraire, sans avoir jamais atteint peut-être à la personnification complète — caractère des dieux helléniques, — était retombé dans la langue commune, simple nom du ciel sidéral. Eh bien! c'est cet effacement même qui a dicté le choix d'Hésiode. Il a placé Ouranos, le ciel physique, à l'origine des choses et des êtres, avant la naissance des dieux qui vont l'habiter, lui succéder. Et il s'est trouvé d'accord, sans le savoir, avec ses contemporains védiques. « Célébrons, dit un hymne, les naissances des dieux qui verront le jour dans Tàge à venir. Les dieux existants naissent de ceux qui n'existent plus et qu'a vus Tâge précédent. » En outre, la lueur du ciel étoile s'offrait d'elle-même comme la transition naturelle entre les ténèbres du Chaos, entre la nuit primordiale, et l'éclat du véritable jour, qui tardera longtemps encore.
La Terre n'est pas pressée; elle procède sans hâte au soulèvement des chaînes de montaornes « ag-rcables
refuges des Nymphes qui habitent les vallées des monts » . Puis, seule et sans amoureuse union, elle produit Pélagos, ou Pontos, que sa fureur soulève, l'abime salé où ne poussent pas de moissons, — La mer, probablement inconnue des Aryas d'Asie, avait dû frapper d'autant plus les émigrants hellènes, et réclamer une place à part, à côté des eaux atmosphériques et fluviales; bientôt cette distinction s'effacera, elle va s'effacer lout de suite, transformée en échange intime et perpétuel entre les puissances humides de l'air, de la terre et de la mer.
L'heure du grand hymen a enfin sonné. Gaîa s'unit à Ouranos, et elle enfante Okéanos aux gouffres sans fond, Koîos, Kreios, Hypériôn, lapétos, Théia, Rhéa, Thémis, Mnèmosunè, Phoibè à la couronne d'or et Téthys amoureuse (nous allons revenir à chacun de ces noms) ; après ceux-ci, le plus jeune de tous, parut Kronos, esprit subtil, le plus terrible des enfants de la Terre. Gaîa, de nouveau, donna naissance aux Cyclopes, qui ont un cœur indomptable, à Brontès, à Stéropès, au robuste Argès : ce sont eux qui donnèrent (plus tard) le tonnerre à Zeus, et qui fabriquèrent la foudre. Ils étaient en tout semblables aux dieux, si ce n'est qu'un œil unique et rond était situé au milieu de leur front. De là leur nom, dit Hésiode : Kuklôps, œil circulaire. « De la Terre et du Ciel naquirent encore trois fils, grands et robustes, dont il ne faut pas prononcer le nom : Kottos, Briareus, Gugès, superbes frères; sous leurs épaules s'agitaient cent mains inabordables ; sur leurs épaules, dominant leurs membres solides, cinquante têtes avaient poussé. Une force immense, souveraine, résidait en leur haute stature. »
H semble (ju'il y eût déjà bien assez de dieux pour introduire dans l'univers quelque vie et quelque variété, sur-
tout si Ton pense à toutes les familles qui naissaient sourdement de leurs unions diverses. Mais non, tout se taisait encore, tout paraissait dormir, tant le Ciel étreignait de près la Terre. A mesure que Gaîa enfantait, Ouranos enfermait dans le sein de leur mère tous ses enfants, sans leur laisser voir le jour ; et il se réjouissait de ce stratagème; mais la Terre en était obsédée; elle était lasse de porter le poids de cet époux infatigable et de sentir remuer en son propre sein comme un nouveau Chaos. Les enfants d'Ouranos haïssaient leur père.
Cette idée, sous des formes très diverses, a été répandue chez beaucoup de peuples ; partout on a placé, au début de la création, la séparation du Ciel et de la Terre. Ici, chez les Chaldéens, ce sera la tète de Bel, qui fendue en deux, formera le sol des vivants et la voûte des cieux ; ailleurs, chez les Polynésiens, ce seront les mains des géants qui écarteront les deux époux et rompront des liens intolérables; là, chez les rêveurs du Pendjab, c'est tantôt le Soleil, tantôt Mitra, ou Indra, ou Agni, qui contraignent le Ciel et la Terre « à un divorce apparent ». Le mythe hésiodique est donc bien loin dètre isolé. Ce qui revient au poète, c'est le choix du héros, c'est le parti qu'il va tirer de la mutilation d'Ouranos. Mais contons d'abord l'aventure :
« La Terre donc gémissait de sa captivité prolongée ; elle machina un complot terrible. Avec Vadumas éclatant, qu'elle venait de produire, elle fabriqua une grande faux, harpe, et la présentant à ses lils, les poussa aux représailles. Ce fut Kronos qui accepta l'arme et qui se chargea de la vengeance... Bientôt vint, amenant la nuit, le vaste Ouranos ; et, autour de Gala, plein de désir, il s'étendit et se développa tout entier. Alors, du lieu où il se tenait caché, levant de la main gauche et prenant de la droite la faux immense aux dents rud'j6, Kronos
trancha la virilité de son père. Ce qui retomba ne demeura pas stérile. Toutes les gouttes sanglantes, la Terre les reçut, et, quand les temps furent accomplis, elle mit au jour les Erinnyes robustes, et les grands Géants aux armes brillantes qui brandissaient de longues épées, et les Nymphes que les habitants de la terre sans bornes appellent Mélies [fraxinex). Le reste fut longtemps porté par les eaux sur la mer profonde, et, tout autour, sortait de la chair immortelle une blanche écume où une vierge se forma. Elle navigua d"abord vers la divine Cythère puis elle atteignit Chypre entourée d'eau. Là s'élança de l'écume la belle déesse adorable, etlherbe partout naissait sous ses pieds délicats. Aphrodite, déesse aphrogénie (née de l'écume;, Cylhérée à la belle couronne, ainsi l'appellent les dieux et les hommes, et encore Cyprogénia et Philomèdéa. Eros l'accompagna et le bel Himéros (désir) la suivit, tandis quelle marchait vers le peuple des dieux. Tel fut l'honneur qu'elle reçut dès sa naissance, elle eut en partage, chez les hommes et les immortels, les entretiensdes jeunes gens, les rires et les mensonges, le doux plaisir, l'amour et les caresses. » Jamais peut-être, même pas le jour où il emporta le trépied, i)rix de la lutte poétique, jamais Hésiode ne s'est senti plus heureux qu'après cette explication ingénieuse du nom et de l'origine à' Aphrodite ; il rattachait ainsi à l'Olympe grec une divinité presque étrangère et qui avait pris tout de suite une grande place parmi les dieux hellènes; et il la renvoyait, en conquérante, de Cythère à Chypre, à l'Orient d'où la (irèce l'avait vraisemblablement reçue; enfin, expliquant la fécondité de l'écume où elle était née, il élevait jusqu'au Ciel la déesse, fille posthume dOuranos. Ce petit travail était réellement très adroit, et, sans contrôle possible, il fut assez bien accueilli des anciens. Pour nous,
fille d'Ouranos et de Oaîa ou de la mer, fille de Zeus et de Dionè, ce sont des expressions équivalentes : mais le sens de aphro dans Aphrodite demeure obscur. Nous avons naguère signalé un mot sémitique, Fruti, nom de la Vénus Krycine en Sicile, et qu'on rapprocherait de phrodil. M. Victor Henry propose une origine plus simple, plus naturelle si Ton admet que les Grecs avaient une déesse de la beauté avant de connaître les Phéniciens. Il ne s'agirait plus de l'écume des eaux, mais du . nuage, a^^ra .• Abhradîtâ^ celle qui vole dans lo nuage, épithète fort séante pour une de ces Nymphes, ou Apsarâs, éparses dans l'étendue vaporeuse.
Quant à Kronos, dont le culte paraît s'être localisé de bonne heure en Crète, son caractère antique était reconnu par les rapsodes homériques. Zeus est partout KronidèSy Kroniôn, le fils de Kronos. Le rôle, l'arme qu'Hésiode assigne à ce dernier révèlent en lui un dieu du matin. Grande et belle image que cette ligne brillante de l'aube apparue au bord de l'horizon, cette faux de l'aurore tranchant le lien de la terre et du ciel nocturne. Lorsqu'elle eut passé des mains de Kronos dans celles du Temps, Khronos (par un y)^ une confusion facile l'assimila à la faux du dieu moissonneur italiote Saturnus, lequel n'avait jamais songé — est-il besoin de le dire? — à découdre le ciel ou à dévorer ses enfants. C'est ainsi que se font et se déforment les mythes.
Quelque part d'invention qu'il l'aille faire à Hésiode, en cette histoire d'Ouranos, certains indices tendent à en reporter l'honneur — si honneur il y a — aux ancêtres de la lignée indo-européenne. Non certes qu'Hésiode ait eu connaissance, à aucun degré, des passages que je vais citer, et qui n'étaient peut-être pas composés — pas écrits à coup sûr — au temps d'Hésiode. Mais je ne puis me dérober à cette conclusion que des idées singu-
lièrement voisines flottaient — avant la séparation des idiomes — dans le cerveau indo-européen.
« Eh ! quoi, il a grandi, celui que la mère a porté des milliers de mois et pendant de nombreux automnes! Méditant la mort de Vrtra (qui supplée ici Varouna, Ouranos : rac. Vr, Var) dans la retraite mystérieuse, la mère a fait Indra et l'a doué de force.
« Arrivent les ondes retentissantes... En voyant (le coup frappé par Indra) elles poussent un cri de surprise. — Si Indra, dit la mère, a commis un crime, que les ondes remportent! mon fils, en tuant Vrtra avec sa grande arme, a créé ces torrents.
« Indra, qui a, comme toi, rendu sa mère veuve? (III, V, 13, Langlois.)
« Indra triomphe de ses ennemis ; il enlève, en quelque sorte, au Ciel sa semence féconde (I, VII, VI, 3).
« Indra frappe... et Vrtra, cet eunuque qui affectait une fausse virilité, tombe déchiré en lambeaux. Les ondes le submergent, ces eaux que Vrtra, dans son immensité, avait embrassées et retenues... Le cadavre de Vrtra, ballotté au milieu des ondes, qui ne s'arrêtent jamais et sont toujours agitées, n'est plus qu'une chose sans nom; les eaux le noient à jamais (sect. I, liv. IF, hym. 13, trad. Barthélémy Saint-Hilaire).
De pareilles concordances ne sont pas l'effet de coïncidences fortuites : ce dernier fils caché, cette grande arme, cette semence arrachée au Ciel, et, ailleurs, Indra « séparant le Ciel et la Terre », appartiennent au même fonds, — qui reparaît ici, comme une couche géologique, recouverle par d'autres, se révèle encore par la saillie de quelques roches.
Revenons aux Ouranides, aux fils révoltés d'Ouranos. En leur livrant l'espace, le père les avertit qu'un châtiment est réservé à leur crime et leur donne le nom, nom
300 LA GRFXE ANTIQUE
fameux et obscur, de Titans « parce qu'ils ont audacieusement commis un grand forfait ». L'élymologie de Titan est très incertaine. Bien que la première syllabe soit longue, on voudrait y voir un redoublement de la racine tan qui a fourni au grec, teinô, au latin lendo, au sanscrit, entre autres dérivés, le nom mythique de Tantavas. Les Tantavas, d'après feu d'Eckstein, dont la science aventureuse ne doit pas être toujours dédaignée, seraient des puissances lumineuses, des rayons « formant la trame étendue, active » de l'espace. Les Titans d'Hésiode, pour la plupart, n'ont rien de monstrueux, rien qui justifiât leur réclusion éternelle. En général, ils rappellent les Adityas védiques, groupe de divinités solaires qui comprend Varouna (Ouranos), Mitra, Aryaman, Savitr, Agni, et d'autres, dont les noms ont varié.
llypériùu, par exemple, celui qui marche ou qui envoie au-dessus, est, dans V Odyssée, une épithète du soleil, Hèlios huperiôn ; or Hèlios, dans la mythologie postérieure (Apollodore), est fils de Zeus; ici, comme Éôs l'aurore, comme Sélènè la lune, il est fils d'Hypériôn. Celui-ci a pour épouse Théia, la divine, ou la fondatrice, sœur de Thémis, probablement identique à liera ou à Rhéa. Le couple Hypériôn-Théia est donc, très certainement, un doublet du couple primordial aux cent noms : le Ciel et la Terre; mais une terre délivrée, un ciel supérieur et rayonnant. Le nom de Titan est demeuré plus spécialement à Hypériôn ou à Hèlios son fils.
Les couples Koîos et Plioibè, Kréios et Eurybia ne renferment pas d'autres éléments, bien que les deux noms masculins présentent quelque obscurité. Koîos passe pour avoir signifié nombre chez les Macédoniens, — indication précieuse de l'origine septentrionale du
dieu. Dans un vers cité par Athénée, Artémis conte que sa mère est fille du Nombre {Ai^ilhmos). Or les filles de Koios sont Astérie et Lètô, la voûte étoilée et la nuit obscure, Latone au péplum d'azur douce aux mortels comme aux dieux, la plus affable des déesses. On verrait alors dans Koîos, soit le soleil qui mesure les heures (épithèle védique), soit le concept de Nombre, d'Harmonie, iiidlement déplacé aux temps d'Hésiode. Je préférerais, quant à moi, rapprocher Koi-os de Koîlon (latin Coe-lunj, Cœlum), le creux, la courbure, la voûte céleste.
Kréios est le simple de Kreissôn, le fort, l'excellent, à moins qu'il ne se rapporte, comme Kronos lui-même, à la racine Ar, faire, latin creare. C'est un dieu actif, créateur, qui a pour digne épouse Eurii-bia, la Force vaste ou rapide. Leurs enfants, Pallas (masculin). Perses, et surtout Astraîos, forme masculine d'Astéria, Aslraîos époux de l'Aurore, père des Vents favorables et des étoiles brillantes, dénotent assez leur nature céleste, sidérale. Pour Phoibè,. nous avons négligé de dire que, par la langue, c'est la jumelle de Phoibos, un soleil femelle, synonyme de Sélhiè [Svarand], la brillante. La divinité la plus curieuse de cette famille d'astres est assurément Jièkatè^ forme féminine de Ilèkatè-bolos, qui lance au loin ses rayons. Fille du Titan Perses, petite-fille de Phoibè et d'Eurubia, elle est aussi une divinité lunaire, mais dont le culte s'est évidemment enrichi aux dépens de quelque religion locale. DEckstein l'associe à je ne sais quelle puissance nocturne et souterraine, adorée des Couschites. La mythologie postérieure lui a donné trois formes, trois noms et une surveillance mystérieuse sur les chemins de la terre et des enfei'S, jointe à la direction de la jeunesse. Son histoire serait un beau sujet de recherches. 11 nous suffit ici
302 LA GRKCR ANTIQUE
qu'elle se rattache étroitement au groupe des Titans lumineux.
Une autre famille intéressante est celle des lapétides : lapétos et Kluménè, avec leurs illustres fils Prométliée et Atlas, Epiméthée et Ménoitios. Pour que le nom lapétos ait passé dans les traditions de la race sémitique, en tant que père d'une notable fraction de l'humanité, le patriarche Japhet, il faut qu'il ait désigné le chef ou le dieu éponyme d'une antique nation hellénique ; et cette hypothèse n'est pas démentie par la tradition qui associe à Frométhée le souvenir du Caucase. Homère, appuyant Hésiode, relègue lapétos avec Kronos, dans le Tartare, comme un dieu vaincu. Mais la poésie postérieure le considère comme l'aïeul des hommes. Le nom peut-il être interprété comme une corruption de Dyauspitâ, Dyavaspati { Dans l'état où il nous est parvenu, on retrouverait encore l'idée de marche rapide et de puissance, qui s'associe bien à celle de Ciel et de Soleil. Kluménè, l'illustre, ou la sonore (une Okéanide), paraît tenir ici la place de la Terre humide, féconde, et fait penser à Pandore, celle qui a tous les dons, la Terre encore, qui, dans un fragment d'Hésiode, conçoit de Zeus, dans la demeure de Deucalion, le guerrier Graîkos. Pandore, la première femme, œuvre d'Héphaïstos, est aussi donnée pour épouse et pour mère à Prométhée, que sa nature ignée, son génie industrieux rapprochent singulièrement d'Héphaïstos. Le passage qui concerne Atlas est brillant ; on y entrevoit comme la lueur d'une idée, mais le bon Hésiode s'est visiblement payé de mots : « Devant les portes du Tartare, le fils de lapétos soutient le vaste ciel, debout, sur sa tête et ses mains infatigables, sans plier, là où la Nuit et le Jour, se rencontrant, se parlent l'un à l'autre lorsqu'ils se croisent sur le grand seuil d'airain ; l'un est sur le point de ren^
Irer, l'autre sort, et jamais la demeure ne les renferme à la fois tous les deux. Il y en a toujours un dehors, en tournée sur la terre, tandis que l'autre, en dedans, attend l'heure du départ. » Quel amas de détritus mythiques ! pareil à ces concrétions métamorphiques dont nous ne démêlerons jamais le confus amalgame; Hésiode lui-même a complètement perdu le fil du labyrinthe, déjà tombé en ruines. Enfin, l'histoire de Prométhée, que nous avons résumée naguère, le vol du feu, la naissance de Pandore, le rôle assigné à Atlas, montagne occidentale ou soleil couchant qui soutient le Ciel, qui sépare, lui aussi, le Ciel de la Terre, la renommée légendaire de lapétos, tout nous montre le groupe iapétide intimement lié aux souvenirs mythiques et liturgiques les plus anciens de la race grecque. Epimètheus et Ménoitios sont des comparses inventés après coup.
Dès maintenant, le parallélisme, l'identité de ces couples ouranides, se dégage avec tous les caractères de l'évidence. Tous suppléent le couple primordial dont ils sont issus. Tous se suppléent mutuellement et serviraient de base à des mythologies concordantes. Leurs descendances coïncident à ce point qu'elles se confondent, et que les quelques particularités afférentes à l'une ou à l'autre se rattacheraient aisément à l'une quelconque des familles titanides. 11 semble qu'on ait sous les yeux les esquisses d'un même sujet, tracées d'après le même modèle par les élèves de divers ateliers. Ces élèves, ce sont les tribus helléniques s'ingéniant chacune à rendre, avec leur tempérament particulier, leurs traditions héréditaires, leurs diverses manières de voir et de penser, le spectacle de la nature, le ciel et la terre, le jour et la nuit, le soleil, la lune et les astres.- Seuls les noms et les points de vue diffèrent.
304 LA GRECE Ax\TIQT^E
Okéanos et Téthys, le vieux couple humide, vont-ils nous reposer de cette uniformité? Oui, sans doute, mais par suite d'une fivsion ultérieure avec des mythes étrangers et avec les légendes marines. En qualité de Titans, d'Ouranides, Okéanos, la rapide atmosphère, qu'Eschyle représente encore comme un vieillard ailé ami de Promètheus, Tèthus, la nourrice, aïeux, d'après Homère, de toute la race divine, jouent le rôle dévolu à tous leurs congénères. Seulement, l'intervention d'une antique divinité, qu'on croit phénicienne, Ogèn, d'où Ogugès, personnage diluvien, Ogugie, l'île de Kalupsô (la Nuit), a diminué, effacé le caractère atmosphérique d'Okéanos. Le père céleste des eaux douces, des fleuves, confiné aux extrémités de la terre, incessamment visité par les eaux marines, est devenu un compère, un jumeau de Pélagos ou Pontos, fils de la Terre seule. La ressemblance des deux noms Tèthus et Thétis achève la confusion. 11 y a perpétuel échange entre les races de Pontos et d'Okéanos.
Pontos, fds de Gaîa, fut père de Nèreus, divinité véridique et paisible, juste et conciliatrice, qui ne diffère en rien d'Okéanos. Uni à Gaîa, sa mère — vous voyez ce qu'il faut penser des prétendus incestes de la mythologie, — Pontos engendra encore le grand Thaumas (illustre inconnu), le magnanime Phorkus, Eurubia au cœur d'adamas, et Kétô, la déesse éponyme des Cétacés. De iS'èrée et de Doris aux beaux cheveux, fille d'Okéanos, naquirent cinquante belles déesses, dont les noms sont le plus souvent empruntés aux aspects de la mer. Toutes sont favorablement traitées par le poète : l'une a les coudes roses; l'autre les bras blancs, charmes qui ne s'excluent point; celle-ci a de belles jambes, ou une riche couronne, ou de longs cheveux ; celle-là calme les flots ou s'y roule (v. 259), « de nature amoureuse et de
corps sans défaut ». Parmi elles sont confondues les très anciennes divinités Amphitritè et Thétis. Beaucoup moins aimable, mais plus originale, est la famille de Thaumas et d'Electra, fille de l'Océan. Eleclra c'est l'ambre, et, par une coïncidence vraiment étrange, la mère de certains phénomènes électriques : les Harpuies, les rafales, Aellô et Okupétè ; Phorkus et Kètô, anciens démons atmosphériques, donnent aussi le jour à des météores : les Grées, Péphrèdô, Enuô, les Gorgones, Sthénô, Eurualè, et cette Méduse (face du soleil irrité, ou de la foudre) que Poséidon rendit mère « dans une molle prairie sur des fleurs printanières, et d'où jaillirent sous le glaive de Persée, le cheval Pégase et Chrysaôr à l'épée d'or, qui porte à côté de Zeus la foudre et l'éclair ». Chrysaôr, à son tour (souvent une épithète de Zeus ou d'Apollon), a de l'Océanide Kallirhoè (beau courant) : le triple Géryon, pasteur de bœufs, qui sera vaincu et dépouillé par Hèraklès ; puis un autre monstre « qui ne ressemblait ni aux hommes ni aux immortels, l'indomptable Echidna, corps de nymphe aux yeux noirs greffé sur un immense et horrible serpent». Cette bête, confinée dans une caverne des Arimes, pays mystérieux des Arimaspes (Virgile en a fait une montagne Enarimè), cette bête « s'accoupla sous terre avec Typhon, vent furieux ». Orthos (ou Orthros Vrtra), le chien de Géryon ; Kerbéros, chien d'Aïdès, mangeur de chair crue, aux cinquante têtes ; et l'abominable Hydre de Lerne, élevée par Hèra aux bras blancs, tuée par le fils de Zeus, Hèraklès, à l'aide du belliqueux lolas et à l'instigation d'xVthènè (rappelons le serpent femelle de Delphes, Pythô, également suscité par Héra contre un autre fils de Zeus, Phoibos) : tels furent les fruits de cette union affreuse, .loignez-y la Chimère, audacieuse, grande, agile, forte, dont les trois
tètes de lion, de chèvre et de serpent soufflent des flammes sur les monts de Lukie, et qui fut tuée par Pégase et Bellérophon. Ce n'eàt pas tout : Echidna. violée par Orthos, enfanta encore Sphinx et le Lion de Némée. N'oublions pas, enfin, le dernier-né de Phorkus et de Kètô, le Dragon des Hespérides, qui ferme dignement cette série de monstres antiques, descendance apparente de Pontos. C'est là encore un nid, une poche de précieux débris qu'Hésiode, ne sachant qu'en faire, a déposés dans le premier trou venu, dans le goufTre marin — qui pourrait en contenir bien d'autres. Vous verrez qu'il n'y a point à douter du véritable emploi de ces serpents, de ces chiens et animaux fabuleux ; ce sont les véritables acteurs du grand duel céleste, l'atmosphère est leur patrie : Ahi (grec, e^iç. ex'^''*)' Vrtra (Orthros), Çarvara, et tutti quanti, sont les ennemis acharnés combattus par le soleil et la foudre, par les Indra, les Hèraklès, les Phoibos, les Perseus et les Bellérophon. Nous les retrouverons tous réunis bientôt dans le personnage de Typhoée.
Le doux Okéanos eût, certes, renié de pareils enfants ; à petit bruit, dans une paix profonde, comme s'il était déjà relégué aux abords du Tartare, le couple bienveillant épancheles fleuves aux beaux noms. Hésiode avoue qu'il ne saurait les nommer tous, il abandonne ce soin aux habitants de leurs rives. Des vingt-cinq fleuves qu'il connaît, deux appartiennent au Péloponnèse, l'Alphée et le Ladôn ; deux à la côte occidentale de l'Hellade, l'Achéloos et TEvénos ; trois à la Macédoine et à la Thrace, l'Haliakmôn, le Nessos, le Strymôn; un à la Thessalie, le Pénée; deux à la Scythie, TArdeskos, qui descend des monts Riphées, et lister; un à l'Italie, TEridan; un à l'Egypte, le Neilos [Aiguptos d'Homère); tout le reste à l'Asie Mineure, Simoïs, Scamandre, Gra-
nique, CaK]ue, .Esopos, Parthénios, Sangarios, Heplaporos, Hernios, Méandre, Rhësos, Rhodios et le Phase. Trois mille Okéanides, charmante postérité, également issues d'Okéanos et Tèthys, sont répandues sur toute la surface terrestre, dans les sources et les lacs ; elles ont reçu de Zeus une fonction quelles partagent avec Apollon et les fleuves, celle de protéger les hommes dans leur jeunesse et de « nourrir les chevelures des jeunes gens, qui leur étaient consacrées ». Parmi les quelques noms cités par Hésiode, ordinairement de pure fantaisie, on rencontre avec étonnement Dionè, la compagne bien connue de Zeus dodonéen, Métis, encore une épouse du dieu tonnant, Europe, Kluménè, toutes trois mêlées aux mythes de Zeus et de Prométhée. Citons encore dans la foule, Clutia, Okurhoè, Callirhoè, Calupsô et la plus célèbre, la plus bizarre de toutes, Stux (Styx et non le Styx), garante du serment des dieux. Mais nous la reverrons au Tartare.
Les nombreux personnages ([ue nous venons d'énumérer, et qu'il est facile de réduire à une dizaine d'objets ou d'aspects de la nature suffisaient largement à gouverner le petit univers grec, ou pour mieux dire à en éclairer, en aérer et en nourrir les habitants. Le besoin d'autres dieux ne se faisait nullement sentir ; et tout au fond, c'est l'intime pensée d'Hésiode, puisqu il place l'âge dor sous le règne de Kronos, le premier créateur de la lumière. Mais d'autres personnages avaient prévalu, s'étaient fortement établis sur l'Olympe avec des tribus peut-être plus nouvellement fixées ; ils réclamaieut l'empire et une domination plus active, plus gênante, sur les troupeaux des crédules mortels.
Une révolte, parfaitement semblable à la rébellion des Ouranides, va se déclarer dans une des familles titanides, dans la plus puissante, et portera Zeus au trône universel.
LA THÉOGONIE. LES KRONIDES. — RÈGiNE