CHAPITRE V
L'UNITÉ NATIONALE
La cité grecque était née de l'union des tribus. Pour constituer les Hellènes en corps de nation, il suffisait de faire un pas de plus dans la même voie et de grouper les cités. Un peu par la faute de la nature, beaucoup par la faute des institutions et des hommes, les Grecs n'ont pu aller jusqu'au bout de cette nouvelle étape. A cette impuissance politique ils ont dû peut-être en partie la variété originale de leur civilisation. Mais, par cela même, la race a été vouée a une rapide décadence; elle était condamnée à déchoir le jour où grandiraient autour d'elle de puissants États centralisés.
1. Wachsmuth, Jus gentium apud Grœcos, 1822; Heffter, De antiquo jure gentium, 1824; Jochmus, Geschichte des Vôlkerrechts im Aller thum, 1848; Laurent, Histoire du droit des gens et des relations internationales, 1850; Vischer, Ueber die Bildunrj von Staaten und Biinden oder Centralisation und Fœderation, 1849; Freemann, History of fédéral government, 1863; Schômann, Antiquités grecques, tome II; Egger, Traités publics chez les Grecs et chez les Romains, 1866; Heyse, De legationibus atticis, 1882; Gilbert, Handbuch der Griechischen Staatsalterthumer, 1885, tome II; Thumser^ Siaaiso/ieri/iMmer, 1889; Monceaux, les Proxénies grecques, 1886.
L'UNITÉ NATIONALE. 467
D'intelligents efforts ont été tentés à diverses reprises pour donner aux populations helléniques une véritable unité politique. Les fédérations provinciales, les amphictyonies, les grandes ligues, voilà de sérieux essais de concentration. Mais les hommes d'État qui ont voulu tirer les villes de leur isolement égoïste n'ont pu aboutir et n'ont rien créé de durable. Presque partout la montagne dressait une barrière entre des tribus d'origine, de mœurs, d'intérêts différents, décidées à ne pas céder au voisin une parcelle de leur farouche indépendance. A cet échec des tentatives d'union il y eut peut-être aussi une raison plus profonde : la perfection même où les Grecs avaient porté l'organisme de la cité. Avec son régime politique particulier, son gouvernement autonome, ses dieux, ses tribunaux souverains, ses finances, son armée, sa flotte, son domaine colonial, chaque cité constituait, dans toute la force du terme, un État. Par là elle s'opposait nécessairement à toutes les autres et se tenait en garde contre elles. Associée à la vie d'une grande nation, elle aurait dû se contenter pour elle-même des libertés municipales; et cela, elle ne le voulait pas, parce qu'elle ne le pouvait sans déchoir.
A première vue, les villes grecques semblent donc autant de petits mondes isolés, indépendants, ennemis les uns des autres. Et l'on n'aperçoit d'abord entre elles d'autres rapports que les liens étabhs par la force. Cependant, chez ce peuple qui n'a pas su s'organiser en une nation, les mœurs et beaucoup d'institutions créaient une véritable unité nationale. Beaucoup d'États avaient par des conventions particulières établi entre eux des relations assez étroites et pas toujours éphémères. De plus, tous les Grecs observaient d'instinct les règles très complexes d'une espèce de droit des gens hellénique, presque inconnu des barbares. Enfin, par la simihtude du langage, de la rehgion, des idées, des coutumes, des institution'^, par une conception analogue de l'art et de la vie, se marquait
i68 LA GRÈCE AVANT ALEXANDRE.
partout la nationalité hellénique, qui éclatait aux yeux de tous dans les fêtes communes et les grands jeux.
§ 1". Efforts des Hellènes pour constituer une nation. — Sur tous les points du monde grec, les cités ont senti le danger de leur isolement. Le voisinage, le souvenir d'une vieille parenté, la communauté d'intérêts, la crainte ou l'ascendant d'un puissant État, les rapprocha l'une de l'autre. Par prudence ou nécessité, malgré leur jalouse passion de l'autonomie, en réservant le plus possible de leurs droits souverains, elles se groupèrent dans chaque région et constituèrent souvent de véritables confédérations.
Comme naguère la cité par l'union des tribus, la confédération se formait par l'association de plusieurs cités, par l'adoption de cultes et de magistrats communs. Parfois des Etats ne s'alliaient que pour célébrer ensemble la fête de quelque dieu. Mais le plus souvent la politique s'en mêla. Et plus d'un peuple grec mit la religion au service de son ambition.
Ainsi s'organisa dans beaucoup de pays une fédération provinciale. On sait combien différait le régime poUtique des diverses contrées grecques. En Laconie, en Attique, en Elide, prévaut le système unitaire : toute la population se fond en une cité, Lacédémone, Athènes, Elis. Mais souvent dans une même région se sont constitués plusieurs États. En ce cas, il est très rare que ces États voisins s'isolent tout à fait les uns des autres. Tantôt ils se groupent en une ligue permanente, qui a seule la vraie souveraineté et ne laisse aux villes qu'une large autonomie municipale : c'est ce qui s'est passé en Achaïe, en Thessalie, en Béotie et dans la Locride orientale depuis le commencement du V" siècle, en ÉtoHe, dans l'Arcadie du iv^ siècle, et dans la Chalcidique au temps de la puissance d'Olynthe. Tantôt les cités d'une même région sont unies par un lien très lâche et surtout religieux : c'est le régime de rAcarnanie,de la Crète, de l'Éolide, de l'hexapole dorique groupée autour du temple
L'UNITÉ NATIONALE
d'Apollon au Triopion, enfin de l'Ionie, dont toutes les villes participent au culte et aux fêtes du temple de Poséidon à Mycale. Ce sont les circonstances historiques qui dans chaque pays ont déterminé la nature et la force du Hen fédéral. Il se resserre à l'approche de quelque danger commun, quand toutes les cités d'une même contrée tentent une action d'ensemble.
Les fédérations provinciales, en groupant quelques États voisins, semblaient les isoler encore davantage du reste du monde hellénique. Les amphictyonies préparaient mieux les esprits à l'idée de l'unité nationale ^ C'étaient des associations plus vastes, consacrées par le temps et la religion. Elles étaient plus vieilles que les cités grecques. Elles comprenaient diverses populations, qui à l'origine avaient vécu groupées autour d'un même sanctuaire, mais qui depuis s'étaient répandues dans toute la Grèce sans rompre le lien de leur dévotion primitive. Naturellement ces peuplades avaient eu des destins bien différents : mais toutes restaient égales devant les dieux et les conseils de l'amphictyonie. Il y avait dans cette institution de quoi élever les Grecs à une conception politique plus haute que celle de la cité.
Parmi ces amphictyonies, les plus célèbres sont celles de Calaurie, d'Onchestos, de Délos et de Delphes. A Calaurie, au temple de Poséidon, se rencontraient anciennement les délégués
Monnaie d'argent de la ligue arcadienne.
1. Saglio, Dictionnaire des antiquités, article amphictljons ; Holczinger, Die Amphictyonische Versammlung von Delphi, 1885; Wescher, le Monument bilingue de Delphes, 1869 ; Wescher et Foucart, Inscriptions recueillies à Delphes, 1863 ; HaussouUier, Inscriptions de Delphes (Bull, de corr. hell., 1881 et suiv.) ; HomoUe, les Archives de Vintendance sacrée à Délos, 1887 ; Bull, de corr. hell.., VI, VIII, XI; Attinger, Beitrage zur Geschichte von Delos, 1887.
d'Hermione, d'Épidaure, d'Égine, d'Athènes, de Prasies, d'Orchomène, de Nauplie, c'est-à-dire des principales villes dont le territoire bordait le golfe Saronique ; plus tard, Argos remplaça Nauplie, et Lacédémone se substitua à Prasies; ainsi se réunirent pour un même culte plusieurs des plus puissants États de la Grèce, A Onchestos, près du lac Gopaïs, le temple de Poséidon fut le rendez-vous de nombreuses peuplades refoulées en ces régions par la grande migration thessalo-dorienne ; c'est là que se constitua peu à peu la ligue béotienne. A Délos, au temple d'Apollon, accouraient, de tous les points de l'horizon, les Ioniens qui habitaient les côtes et les îles de la mer Egée. L'amphictyonie de Délos forma le noyau de la confédération maritime qui fit la force d'Athènes au v^ siècle.
L'amphictyonie par excellence, celle qui unissait le plus grand nombre de peuples grecs, c'était l'amphictyonie des Thermopyles et de Delphes. A l'origine, avant les migrations des Thessaliens et des Doriens, elle avait pour centre le temple de Dêmêter aux Thermopyles. Plus tard, surtout après la destruction de Krisa, elle eut pour principal sanctuaire le temple d'Apollon à Delphes. A l'amphictyonie appartenaient douze peuplades (è'OvY]) . C'étaientles Thessaliens, les Béotiens, les Doriens, les Ioniens, les Perrhèbes, les Magnètes, les Locriens, les QEtéens, les Phthiotes, les Maliens, les Phocidiens et les Dolopes.Tous les États et colonies fondés par ces peuples faisaient partie de l'amphictyonie. Cette vaste fédération religieuse comprenait donc presque tous les Hellènes. Elle laissait bien en dehors d'elle quelques peuplades d'importance secondaire, comme les Éléens, les Arcadiens, les Achéens du Péloponèse, les Dryopes, les Acarnaniens. Mais tous les grands États, tous ceux qui, à quelquemoment de l'histoire, ont décidé la fortune de la Grèce, se rattachaient à l'amphictyonie, et Delphes passait pour le foyer commun des Hellènes.
Chacun des douze peuples associés avait droit à deux suffrages dans l'assemblée fédérale. Quand une tribu s'était net-
L'UNITÉ NATIONALE. 474
tement séparée en deux groupes de populations, on attribuait un suffrage à chacun des groupes. Ainsi les Locriens de l'est et ceux de l'ouest, les Doriens de la métropole et ceux du Péloponèse, les Ioniens d'Eubée et ceux de l'Attique avaient respectivement une voix. Quant aux colons, ils ne prenaient point part au vote. On compta toujours vingt-quatre suffrages dans les conseils de l'amphictyonie. Pourtant la fédération delphique n'a point échappé aux révolutions. En 345, Philippe fit adjuger aux Macédoniens les deux voix des Phocidiens mis hors la loi. En 339, les Étoliens héritèrent du suffrage des Locriens de l'Ouest déchus après la ruine d'Amphissa. Bientôt après, les mêmes Etoliens se firent attribuer une seconde voix. Ils devinrent peu à peu les maîtres à Delphes et, comme Philippe de Macédoine, firent du conseil fédéral l'instrument de leur ambition. C'était fausser le caractère de l'institution, mais il esta remarquer que tous ces changements se produisirent à l'époque oii sombrait l'indépendance hellénique.
Les membres de l'amphictyonie ne devaient détruire aucune des villes alliées. Ils devaient combattre quiconque manquait aux règlements ou menaçait le temple d'Apollon. Chaque année, en automne et au printemps, se tenaient deux réunions ordinaires, successivement aux Thermopyles et à Delphes. La convocation des assemblées extraordinaires était notifiée à l'avance aux diverses cités pour qu'on pût nommer les députés. Les douze races étaient représentées au congrès par vingt-quatre hiéromnémons, élus pour un an. Seuls, ils avaient droit de vote; mais, avant de prendre une décision, ils demandaient l'avis des Pylagores ou Agoratres, délégués par les nombreux États qui appartenaient à l'amphictyonie. Ils pouvaient aussi convoquer à une assemblée générale tous les citoyens présents des villes alliées. Le congrès était présidé par les Thessahens. Les décrets des hiéromnémons étaient enregistrés et promulgués par le secrétaire du conseil, gardien du sceau. Le héraut les proclamait devant les Hellènes présents à Delphes. En prin-
Hli LA GRÈGE AVANT ALEXANDRE.
cipe ces décisions engageaient tous les membres de l'amphictyonie, mais parfois des États puissants refusèrent de s'y soumettre.
Le conseil amphictyonique avait d'importantes attributions religieuses. Dans le bourg d'Anthéla, il sacrifiait à Dêmêter Amphictyonis et au héros Amphictyon. Dans la grande enceinte de Delphes, il dirigeait les cérémonies célébrées en l'honneur d'Apollon Pythios, de Lêto, d'Artémis, d'AthênaPronaia. Il veillait au respect de la trêve sacrée. Il organisait les Py thiques et plus tard les Sotêria. Enfin il administrait le temple et le domaine sacré d'Apollon. Il jouait même un rôle politique, en qualité de gardien du droit international. Il prenait des mesures pour empêcher qu'on ne détruisît aucun des États de l'amphictyonie, et qu'on n'arrêtât l'eau courante ni en paix ni en guerre. Il décrétait l'union de tous contre les transgresseurs des règlements et tranchait souvent comme arbitre les différends survenus entre les cités.
L'amphictyonie delphique, dont l'autorité était reconnue par la plupart des cités, aurait pu devenir le conseil fédéral de toute la Grèce. Aidée par l'oracle d'Apollon, elle exerça une action puissante sur toute la racejusqu'auvi' siècle, et contribua beaucoup à l'unité de la civilisation hellénique. Elle semblait destinée à grouper en corps de nation tous les États grecs. Elle manqua tout à coup à sa fortune. Les populations de la Thessalie et de la Grèce centrale, qui y possédaient la plus grande partie des suffrages, s'arrêtèrent dans leur développement. Des États éloignés de Delphes, insuffisamment représentés dans les congrès de l'amphictyonie, prirent la direction des affaires générales et s'accoutumèrent à agir par eux-mêmes sans tenir grand compte des autorités fédérales. L'amphictyonie ne conserva que le respect des peuples et un rôle rehgieux. Elle eut assez de crédit pour déchaîner des guerres sacrées, terribles par l'acharnement des partis et fatales pour l'indépendance de tous. Elle n'eut pas assez d'autorité pour grouper les
L'UNITÉ NATIONALE. 473
cités et les populations amphictyoniques dans une confédération solide et durable.
Cette union des peuples dans une même pensée politique, plusieurs grands États entreprirent de la réaliser au profit de leur ambition. Ils se mirent à la tète des vieilles amphictyonies, en resserrèrent les liens, cherchèrent à en étendre l'action, y firent entrer de gré ou de force beaucoup d'autres cités.
Argos, au temps de Phidon, se glissa dans l'amphictyonie de Calaurie, puis l'exploita pour la conquête des pays voisins. Elle réussit à former une puissante confédération, qui comprenait l'Argolide, Sicyone, Phlionte, tout le littoral de Corinthe à Cythère. Le chef argien s'avança jusqu'à Sparte, jusqu'à Olympie. Il domina tout le Péloponèse. Mais cette ligue ne dura guère; elle se désagrégea à la mort de Phidon.
Sparte, comme plus tard Philippe de Macédoine et les Étohens, se servit de l'amphictyonie delphique pour faire accepter sa suzeraineté par les peuples de la Grèce centrale K Avec l'appui des prêtres de Delphes, elle restaura les cultes et les jeux d'Olympie. Elle fit du sanctuaire de Zeus, aux bords de l'Alphée, la capitale d'une vaste hgue péloponésienne aux ordres de Lacédémone.
Athènes, au v* siècle, rajeunit à son profit l'antique amphictyonie de Délos-. Elle y fit entrer non seulement les Ioniens des îles et d'Asie Mineure, mais encore la plupart des populations maritimes qui occupaient les côtes de la mer Egée. Ce fut le noyau de la grande ligue attico-délienne. Athènes en devint officiellement la capitale le jour où l'on transporta sur l'Acropole le trésor fédéral. C'est ainsi que l'empire athénien put se constituer au v® siècle et se restaurer en partie au iv*.
Thèbes agit de même avec la vieille amphictyonie d'On-
i. Busolt, Die Lakedaimonier und ihre Bundesgenossen, 1878 ; Stern, Geschichte. der spartanischen und tliebanischen Hégémonie, 1884.
2. Guiraud, De la condition des alliés dans la première confédération athénienne. {Ann. de la Faculté de Bordeaux, 5* année.)
chestos. Elle réussit à grouper autour d'elle et soumit à ses volontés toutes les cités de Béotie, ce qui lui permit quelque temps de parler haut et de mener les affaires générales de la Grèce.
Ainsi, tour à tour, Argos, Sparte, Athènes et Thèbes ont tenté pour le bien de leur ambition de donner aux Hellènes l'unité. Elles ont également échoué, parce que toutes ont vu se dresser devant elles des jalousies et des rivalités. Elles ont exercé un instant l'hégémonie, et leur rôle n'a point manqué de grandeur. Elles ont pu former des groupes de cités, de vastes et puissantes confédérations. Mais elles bâtissaient sur le sable; et, pas plus que les amphictyonies ou les ligues provinciales, elles n'ont pu réunir les peuples helléniques en un grand corps politique. En face des populations compactes de Macédoine et d'Italie, elles ont laissé la Grèce morcelée, émiettée.
Athènes, qui avait mené la croisade contre les Perses, comprit clairement le danger, et la nécessité de l'union. Elle entreprit même, vers le miheu du v' siècle, de donner à la nationalité hellénique un symbole vivant, en convoquant tous les peuples à un grand congrès périodique. En hhb, sous l'inspiration de Périclès, elle envoya à ce propos une ambassade à toutes les cités. On choisit vingt députés, tous combattants des guerres de l'indépendance. On les répartit en quatre groupes. Le premier alla évangéhser les Ioniens et les Doriens de l'Asie et des îles; le second, les villes de l'Hellespont, de la Thrace et du Pont-Euxin; le troisième, la Béotie, la Phocide, le Péloponèse et l'Itahe; le quatrième, l'Eubée et la Thessalie. On invitait tous les États à nommer des représentants, qui se réuniraient en un congrès général, qui arrêteraient des décisions communes et fonderaient une grande fête panhellénique. La jalousie des cités, l'étroitesse de leurs vues firent avorter l'entreprise. La plupart des États donnèrent des réponses évasives. Athènes ne put traduire par une grande
L'UNITE NATIONALE
institution à la fois politique et religieuse cette nationalité hellénique qui s'était affirmée par l'union de tous contre l'Asie envahissante. Le congrès ne se réunit jamais. Et la nation grecque n'a existé que dans le rêve de Périclès.
§ 2. Le droit des gens hellénique et les relations entre les cités. — Les Grecs, si divisés qu'ils fussent, sentaient bien pourtant qu'ils appartenaient tous à une même famille, et en face des barbares ils prenaient conscience de leur nationalité. Ils ne se conduisaient pas entre eux comme avec lespeuplesétrangers. En tout pays grec les individus et les cités observaient les lois d'une sorte de droit des gens hellénique, fondé, non pas sur le droit naturel, mais sur des prescriptions religieuses et sur des conventions particulières.
Pendant des siècles, et jusqu'au jour où les divers groupes de populations ont été définitivement fixés, on peut dire que la guerre était leur état normal. La plupart des exploits des héros épiques seraient pour nous de simples actes de brigandage. Sans cause légitime, sans provocation souvent, on enlève à la tribu voisine son bétail et ses objets précieux. La piraterie est admise, au moins contre les peuples lointains. Aux marins qui débarquent sur une côte, on demande le plus simplement du monde : « Êtes-vous des voyageurs, des commerçants ou des pirates ? » Gomme les Phéniciens et les Gariens, les Achéens ont été des écumeurs de mer. Si l'on hésite à commettre un acte de violence, c'est que l'on est
Tétradrachme d'Athènes.
retenu par la crainte des représailles, par l'idée d'offenser quelque dieu protecteur d'une famille ou d'une tribu, de violer les saintes lois de la parenté, de l'amitié ou de l'hospitalité sur lesquelles veillent Apollon Patroos et Zeus Xénios. On épargne un ami, un hôte, comme on épargne un membre de sa famille, de sa phratrie, de sa tribu, parce que l'on tient à eux par un lien naturel ou héréditaire, par un contrat personnel. On respecte un voyageur isolé, un mendiant; c'est un hôte envoyé par les dieux. Aux autres hommes l'on ne doit rien. Contre eux on lutte pour la vie avec la violence de ses appétits et la brutalité de sa passion.
Ces mœurs sauvages se sont maintenues longtemps dans quelques groupes de populations arriérées, comme les Étoliens et les Acarnaniens qui, à l'époque de Périclès, continuaient à épouvanter de leurs incursions subites et de leurs razzias tous leurs voisins de la Grèce du Nord. Ailleurs, les progrès de la civilisation ont fait disparaître peu à peu ces violences périodiques. On suspendait l'exercice de son droit à la force, on s'interdisait tout acte hostile, par des conventions solennelles fondées sur l'intérêt réciproque. Mais il est à remarquer que pendant bien des siècles les traités de paix ont conservé le caractère d'une simple trêve entre les peuples. Encore au v" siècle, Athènes et Sparte ne se réconcilient que pour trente ans en lilib, pour cinquante ans en â21. Le délai expiré, souvent même avant l'échéance, un héraut venait annoncer la reprise des hostilités, ou bien l'Etat se contentait de délivrer des lettres de marque contre les citoyens et le domaine de la ville ennemie. La guerre ne cessait qu'après la ruine d'une des cités ou l'épuisement des deux.
Même après l'adoucissement des mœurs et le développement des relations internationales, on ne limita pas les droits de la guerre. On ne pouvait, il est vrai, refuser aux vaincus l'autorisation d'enlever leurs morts ; et, si les deux villes ennemies avaient, avant la mêlée générale ou le duel de leurs chefs,
L'UNITÉ NATIONALE
fixé d'un commun accord l'enjeu de la bataille, on ne pouvait manquer à l'engagement pris. Mais là s'arrêtaient les prescriptions du droit des gens. A défaut de convention préalable, le vainqueur disposait, suivant son caprice, des biens et des personnes. Il pouvait détruire la cité ennemie. Il pouvait mettre à mort tous les prisonniers, tous les habitants ; s'il leur laissait la vie, c'était pour leur imposer une rançon, les échanger ou les vendre comme esclaves. On se partageait les armes, les objets précieux, l'argent et les terres, les femmes et les enfants. Et l'on était sûr d'être approuvé parles dieux, si l'on avait eu soin de respecter leurs temples et leurs domaines, de leur réserver la dinie du butin, de leur offrir un sacrifice et des actions de grâce, de leur consacrer un trophée sur le champ de bataille.
Le droit de la guerre a donc toujours conservé en Grèce son implacable rigueur. Aucune loi divine ou humaine n'y interdisait d'attaquer sans raison une ville, à moins qu'on ne fût tenu envers elle par quelque traité, par quelque lien naturel ou reUgieux. Plus tard, les philosophes ont cherché à fonder le droit des gens hellénique sur des bases plus solides, sur des principes. Mais en réalité il n'avait d'autre garantie 'que certaines prescriptions religieuses et les traités conclus entre les divers Etats. Il s'est établi peu à peu par une extension successive des rapports d'amitié, de parenté, d'hospitalité, entre beaucoup de cités helléniques, par une série de restrictions au droit naturel des vieux Achéens, qui était le droit de la guerre.
La rehgion protégeait quelque peu les membres des am-
En-iète d'un traité d'alliance entre Athènes et Corcyre.
phictyonies, surtout de l'amphictyonie delphique. Les règlements de ces ligues saintes défendaient de détruire aucun État de l'alliance, d'arrêter l'eau courante, de violenter les pèlerins, de commettre aucune hostilité pendant la trêve sacrée. Quiconque était tenté de transgresser ces lois divines voyait se dresser devant lui la menace d'une excommunication et d'une intervention armée de tous les membres de la ligue. Les migrations des peuples, qui firent rayonner partout l'action des vieux sanctuaires et y rattachèrent la plupart des cités, eurent pour conséquence d'imposer à presque tous les pays grecs le respect du droit amphictyonique. La religion a dicté aux Hellènes les prescriptions essentielles de leur droit des gens. C'est par égard pour les dieux que le vainqueur pouvait épargner la ville vaincue et observait la trêve des grands jeux. Et partout ces mêmes dieux couvraient de leur protection le prêtre, l'ambassadeur, l'hôte public, le pèlerin, le voyageur, le soldat mort.
A ces prescriptions générales du droit amphictyonique s'ajoutaient presque toujours des conventions particulières, qui déterminaient les relations entre deux États et entre les citoyens de ces États. Ces conventions, confirmées dans les deux pays par un serment solennel des magistrats et des assemblées, étaient placées sous la garantie des dieux, gardiens des serments. Tels étaient les traités de paix, d'alliance ou de commerce, les unions monétaires, les contrats de proxénie, d'épigamie ou d'isopohtie.
Les traités de paix étaient négociés par les chefs des armées ou par des ambassadeurs. Chacun des États contractants devait en approuver toutes les clauses. Les principaux magistrats et les assemblées politiques juraient de les observer fidèlement. Une commission de députés allait dans l'autre cité recueillir un serment semblable. Des stèles dressées sur l'acropole ou dans l'agora des deux villes, souvent aussi dans un sanctuaire célèbre, rappelaient les engagements réciproques et
L'UNITÉ NATIONALE. 179
prenaient à témoin les dieux et les hommes. D'ordinaire, le traité fixait une période pendant laquelle on devait vivre en paix. Mais, à côté de ces contrats à terme, on trouve plus tard des traités perpétuels : ce ne sont pas ceux-là qu'on observa le mieux.
Souvent des cités s'unissaient contre un ennemi commun ou dans une pensée ambitieuse. Ces sortes de conventions stipulaient les clauses les plus variées. Tantôt l'alliance était purement défensive (s-tjjia/ ta) . Par exemple, Athènes et la Béotie en 395, Amyntas et les Chalcidiens entre 389 et 383, s'engagent à se soutenir réciproquement en cas d'attaque. Athènes et Sparte en /i21, Athènes, ArgOL, Élis et Mantinée en /i20, spécifient qu'une fois l'ennemi repoussé on devra s'en tenir à la défensive. Dans un traité conclu entre Rhodes et Hiérapytna de Crète, on lit une clause spéciale d'après laquelle, si l'un des contractants est l'agresseur, l'autre ne sera point tenu de le secourir. Tantôt l'alliance était à la fois offensive et défensive (c-u[jt,(j.a-/iaj, soit pour un objet déterminé, comme dans la ligue d'Athènes et du Thrace Kétriporis contre Philippe de Macédoine, soit pour tous les cas, comme dans le traité d'Athènes et des Thessaliens en 361. Le contrat fixait d'ailleurs en détail l'importance des contingents alliés et les conditions matérielles de leur intervention. On s'engageait à se secourir mutuellement de toutes ses forces ou dans une mesure déterminée. Chaque État payait les frais d'aller, de retour et de séjour de ses troupes pendant un temps convenu; si la guerre se prolongeait, la ville secourue prenait à sa charge les dépenses supplémentaires. Pendant toute la durée des hostilités, la cité qu'on défendait commandait l'armée fédérale. Les alliés ne devaient point conclure de paix séparée. Parfois ils s'engageaient à s'aider même contre les ennemis intérieurs : ainsi le traité de li2i stipule qu'en cas de soulèvement des hilotes, Athènes viendra au secours du gouvernement de Sparte. On promettait de maintenir dans chaque
cité de l'alliance la constitution existante. En cas de contestation, on prenait pour arbitre une autre ville. Le serment fédéral, prêté par les magistrats et les assemblées, était renouvelé à époques fixes, par exemple tous les ans ou tous les quatre ans. Si l'un des contractants n'observait pas les clauses, l'alliance était considérée comme rompue pour toujours, et souvent en ce cas la cité coupable devait payer une amende à un temple. Ces traités d'union offensive ou défensive ont tenu une grande place dans la vie extérieure des États grecs.
En temps de paix, les relations ordinaires des individus étaient d'un bout de la Grèce à l'autre réglées et facilitées par des conventions commerciales (cu[j.€oXa). Si étroit que fût le cadre de la cité hellénique, la plupart des États toléraient la présence des étrangers aux marchés du pays. Cette tolérance avait fini par être considérée comme un droit : au début de la guerre du Péloponèse, les Mégariens se prétendirent lésés quand on leur ferma les marchés de l'Attique. Ces relations entre citoyens de divers États amenaient bien des contestations. Le procès se plaidait alors devant les tribunaux de la patrie du demandeur. Si le défendeur ne se présentait pas ou refusait de s'exécuter, son adversaire pouvait exercer contre sa personne et ses biens le droit de prise (auXàv), sauf à faire légitimer sa prise par les tribunaux. L'État soutenait ainsi les revendications de ses citoyens sur son territoire et au dehors. Quelquefois, par une faveur particulière, il aidait des étrangers dans l'exercice de leur droit de prise sur son territoire : tel est le privilège que par décret la ville d'Ihon accorde à des Ténédiens, ses proxènes. Souvent, au contraire, des États garantissaient des étrangers contre le droit de prise : c'était une faveur très recherchée, qui protégeait contre les revendications des créanciers et les attaques des corsaires. Mais toutes ces querelles entre des citoyens de divers États et l'exercice du droit de prise risquaient sans cesse d'amener des conflits entre les cités. Aussi beaucoup d'États concluaient-ils entre
L'UNITÉ NATIONALE
eux des conventions commerciales qui fixaient la procédure à suivre et les droits de chacun. Le principe généralement admis était que le procès serait jugé en première instance dans la patrie du défendeur ; mais le demandeur pouvait appeler de
En-tête d'un décret de Proxénie.
cette sentence. En ce cas, la cause était soumise aux tribunaux d'une troisième cité prise pour arbitre (Tco}aç è'xyArjToç). Athènes joua ce rôle entre les diverses villes de Céos, Mytilène entre Lébédos et Téos. Les symbola interdisaient d'emprisonner le condamné, sous peine d'une grosse amende. Par ces conventions, deux villes pouvaient se concéder réciproquement divers avantages commerciaux, comme l'exemption des droits de port
et d'exportation, ou la suppression delà taxe sur les métèques. Ainsi Athènes et les rois du Bosphore Cimmérien s'étaient mutuellement dispensés des impôts sur les blés. Par la garantie donnée aux personnes et aux marchandises, les symbola complétaient heureusement les prescriptions insuffisantes du droit des gens proprement dit.
Une autre institution contribua aussi beaucoup à développer les relations entre les cités : c'est la création d'une sorte de monnaie internationale. En principe, les pièces frappées par chaque État autonome n'avaient cours que sur le territoire de cet État. C'était un grand obstacle au commerce dans ce monde grec morcelé à l'infini. On avait remédié à cet inconvénient par divers moyens. D'abord les villes qui appartenaient à une même confédération politique émettaient souvent des monnaies semblables, de même poids et de même valeur, avec quelque type ou légende commune, qui étaient acceptées également sur tout le territoire fédéral : c'est ce qui avait lieu, par exemple, dans tout le domaine de la ligue achéenne. Mais ces monnaies régionales ne pouvaient facihterles rapports entre les cités que n'unissait aucun lien politique. Aussi les Hellènes ont-ils adopté peu à peu, pour le commerce international, les espèces de quelques grands États. Tel est le rôle que jouèrent les dariques, les statères de Gyzique, les tétradrachmes d'Athènes, les statères de Rhodes et les philippes d'or dans une bonne partie du monde grec, les statères de Corinthe en Épire et en Illyrie, les drachmes de Corcyre dans l'Adriatique, les tétradrachmes de Thasos en Thrace, les drachmes de Marseille sur les côtes de Gaule et d'Espagne. Enfin, l'on vit souvent des cités grecques conclure entre elles de véritables conventions monétaires. Par exemple, un traité signé vers l'année AOO par Mytilène et Phocée décidait que dans les deux villes serait frappée une monnaie d'électron de même alliage réunissant les types et les noms des deux États. Le même acte établissait un tribunal mixte devant lequel seraient
L'UNITÉ NATIONALE. 483
traduits les faux monuayeurs^ Ces unions monétaires attestent de la part des Hellènes un effort intelligent pour sortir de l'isolement où semblait les réduire l'organisation de la cité.
Les monnaies internationales, comme les traités de paix, d'alliance et de commerce, rapprochaient dans toute la Grèce les individus et les États. De plus, chaque ville entretenait dans la plupart des pays helléniques de véritables représentants : c'étaient ses proxènes ou hôtes publics. Déjà, à l'époque héroïque, l'hospitahté privée corrigeait un peu la barbarie des mœurs. Dans les temps historiques, cette vieille institution prit un développement original et inattendu. Chaque cité était un monde absolument fermé, oii le citoyen seul comptait, où l'étranger demeurait toujours un intrus. Les autres États n'y pouvaient défendre leurs intérêts qu'en se plaçant dans la clientèle d'un citoyen. C'est ce que firent toutes les villes grecques. Partout elles choisissaient un homme influent, à qui, par un contrat d'hospitalité publique, elles conféraient d'importants privilèges, une place d'honneur aux fêtes, une part des victimes dans les sacrifices publics, l'admission aux repas du Prytanée, le logement dans la maison des hôtes, l'exemption des impôts et de la taxe des métèques, la garantie contre le droit de prise, la faculté de posséder sur son territoire une maison et des terres, tous les avantages enviés par les étrangers. En revanche, le proxène devenait, devant les dieux, les autorités et les tribunaux de sa patrie, le patron et le protecteur des citoyens de la ville qui l'avait choisi. Sans porter aucune atteinte à l'organisation de la cité, chaque État put ainsi, dans toutes les régions, s'assurer un appui efficace. Souvent même, un contrat de proxénie unissait l'une à l'autre deux cités entières : en ce cas, les délégués officiels et les citoyens de la ville amie étaient reçus par les magistrats et traités en hôtes. La proxénie, plus que toute autre insti-
tution, abaissa les barrières qui séparaient les États grecs. On allait plus loin encore. Des étrangers;, qui avaient rendu de grands services à une ville, pouvaient y obtenir droit de cité. []n décret du Sénat et du peuple leur conférait les droits civils, parfois le droit de voter dans l'assemblée et de briguer les fonctions publiques. On vit même souvent une ville accorder solennellement à tous les membres d'un État étranger une partie des privilèges du citoyen. Athènes et l'Eubée, et, en Crète, Hiérapytna et Priansos, Olus et Latos, se concèdent réciproquement l'épigamie ou droit de mariage. Par les traités d'isopolitie, deux villes donnaient mutuellement à leurs citoyens tous les droits civils, droit de séjour, de mariage, de propriété : c'est ce que stipulent des contrats conclus entre Géos et Naupacte, entre AUaria et Parcs. A tous ces privilèges, les traités de sympolitie joignaient encore les droits politiques, comme le prouvent de curieuses conventions signées par Smyrne, Magnésie duSipyle et Palaeomagnésie en Asie Mineure, par Mélitée et Péréa en Phthiotide, par Stiris et Médéon en Phocide. Ces contrats équivalent presque à une fusion politique entre les cités.
Quand survenait entre deux villes un différend non prévu par les traités, on avait souvent recours à un arbitrage international. Quelquefois les deux États soumettaient le cas à un particulier : c'est ainsi que Périandre de Corinthe prononça entre Athènes et Mytilène, Thémistocle entre Corinthe et Corcyre Souvent aussi, l'on prenait pour arbitre le proxène, qui, par son double rôle de citoyen et d'hôte public, semblait appartenir à la fois aux deux cités. On pouvait aussi s'en rapporter à un oracle, et, en ce cas, on s'adressait presque toujours à Delphes. Mais le plus fréquemment on prenait pour arbitre une ville étrangère. On la priait d'envoyer un ou plusieurs juges qui tranchaient la question. Ou bien la cité rendait elle-même son verdict dans une assemblée politique. Ou bien elle soumettait l'affaire à un tribunal, à une commission, à un jury popu-
L'UNITÉ NATIONALE. i8o
laire. C'est le rôle que joua Rhodes entre Samos et Priène, Argos entre Mélos et Cimolos, Érétrie entre Paros et Naxos, Sparte entre Athènes et Mégare. Chacun des États en contestation déposait à l'avance une somme d'argent et l'on confisquait le dépôt de celui qui n'acceptait pas l'arrêt. La querelle se terminait d'ordinaire par des décrets en l'honneur de la cité et des juges qu'on avait choisis comme arbitres.
Toutes ces ingénieuses combinaisons de l'arbitrage international, des contrats de proxénie, d'isopohtie et de sympolitie, des conventions commerciales et monétaires, des traités de paix et d'alliance, nous transportent loin des règlements amphictyoniques et des vieilles traditions héroïques. Pourtant rien n'est changé au fond. Jamais le droit des gens n'a eu pour base chez les Grecs le droit naturel. Il reposait uniquement sur quelques prescriptions religieuses et sur une infinie variété de conventions spéciales. Par conséquent, il différait suivant les temps et les pays. Cette incertitude de la vie internationale et des relations entre les États contraste étrangement avec le savant et précis organisme de la cité.
§ 3. Z,rt nationalité hellénique ; les grands jeux. — Ainsi, la Grèce, malgré les rapports de toute sorte qui unissaientles États et les personnes d'un bout à l'autre de la Méditerranée, n'a pas su établir un droit des gens uniforme et nettement panhellénique, comme elle a vu avorter tous les efforts tentés pour constituer les diverses populations grecques en corps de nation.
Mais si les Grecs iront jamais formé une nation au sens politique et moderne du mot, ils n'en avaient pas moins une nationalité commune, une des plus solides et d s plus durables qui aient existé. Pour la bien comprendre, il faut opposer l'ensemble des Hellènes à l'ensemble des populations non helléniques. Si l'on considère le mécanisme intérieur de la cité, on croit voir les divers États isolés chacun dans une farouche
indépendance. Si l'on regarde le monde barbare, on s'aperçoit que toutes les cités grecques étaient unies entre elles par une remarquable communauté de race, de langue, de religion, d'idées, d'institutions et de mœurs, par tous les liens d'une véritable nationalité.
Malgré quelques différences de physionomie et de caractère, toutes les populations helléniques appartenaient à un même groupe de races. C'est ce que la légende exprimait en disant que toutes descendaient d'Hellen, De Chypre à Marseille, de Cyrène au Caucase, une parenté plus ou moins directe rapprochait tous les Grecs. Jamais l'on n'a contesté leur dignité d'Hellènes même aux peuples arriérés, comme les Arcadiens, les ÉtoHens, les Acarnaniens, les Thessaliens, à tous ceux qui parlaient Un dialecte hellénique et se rattachaient par leur généalogie à quelque ancêtre grec. Par ce seul titre, on avait droit à des égards. Rien ne semblait plus naturel que de réduire et de maintenir indéfiniment en esclavage un barbare quelconque. Au contraire, asservir un Grec était une mesure rigoureuse, justifiée sans doute par le droit de la guerre, mais souvent condamnée par l'opinion publique. La qualité d'Hellène semblait un titre de noblesse inaHénable et imprescriptible.
La langue était le plus clair témoin de cette nationalité. Un Grec d'une tribu quelconque pouvait sans crainte s'aventurer dans les gorges du Pin de ou de l'Etna, débarquer sur un rivage de l'Euxin ou de l'Adriatique, sur une côte de Gaule ou d'Afrique. Partout où habitaient des Hellènes, il était sûr d'être compris. Çà et là, sur le tronc primitif de la langue commune avaient germé des dialectes. Mais, au seuil dé leur histoire, toutes les tribus se rencontraient dans ces poèmes homériques, leur livre saint par excellence, où se mêlaient toutes les formes du langage comme toutes les peuplades et tous les héros. Au lendemain d'une bataille, les ennemis se retrouvaient à une fête et se sentaient frères en écoutant des fragments des vieilles
L'UNITÉ NATIONALE
épopées. Les dialectes mêmes, en s'éloignant l'mi de l'autre à mesure que se morcelait la race hellénique, n'avaient point brisé l'unité nationale. De l'ionien au dorien ou à l'éolien, de l'attique à l'éléen, le fond de la langue n'avait point changé. On se moquait du voisin, mais on le comprenait dans la diversité des articulations et des flexions : on passait si aisément d'un dialecte à l'autre que le dorien Hérodote écrivait ses histoires en ionien, tandis que l'éolien Pindare rythmait ses odes en dorien et que les poètes athéniens faisaient chanter un chœur dorien entre deux dialogues en attique. On pouvait mêler la langue de Sparte et celle d'Athènes dans une grande œuvre littéraire sans en détruire l'harmonie. A plus forte raison, dans les relations familières de la vie, la différence des dialectes n'était point un obstacle à la bonne entente : ce n'étaient que des variations sur un même thème.
Depuis le miheu du v® siècle, l'hégémonie intellectuelle d'Athènes rétablit peu à peu entre les lettrés de la Grèce entière l'unité de langage. A la fin du iv® siècle, tous les patois s'effaceront devant le dialecte attique, qui, mêlé de quelques formes exotiques, deviendra le parler commun de tout le monde grec. L'unité primitive de la langue, qui se reconnaissait encore au v siècle dans la diversité des dialectes, éclate à tous les yeux au temps d'Alexandre.
La religion consacrait cette parenté des tribus helléniques. Dans tous les pays grecs, on concevait de même les rapports de l'homme avec la divinité. Partout l'antique Zeus des
Inscription
du trépied consacré
à Delphes,
par les
Grecs confédérés
après
la bataille de Platée.
Pélasges conserva son prestige sur les imaginations populaires et resta par excellence le dieu panhelléni^ue. Auprès de lui chaque cité gardait une place d'honneur aux principaux habitants de l'Olympe. Le système des douze graads-iiieux variait bien un peu d'une région à l'autre, suivant les caprices ou les pieux scrupules du pafrrolisme IoceH^; maTspiâftout nous retrouvons les éléments essentiels du panthéon national. Et derrière les épithètes qui rattachaient plus étroitement au sol les divinités protectrices d'un pays, on savait bien reconnaître les dieux honorés par toute la Grèce. Les foules avaient aussi leurs héros privilégiés, qui semblaient personnifier la race entière : il n'était point de région où Hêraklès n'eût des autels. A l'époque des fêtes nationales, les grands dieux, les héros célèbres recevaient les hommages des représentants de toutes' les tribus grecques. Pour être admis aux mystères comme aux jeux, il fallait prouver sa qualité d'Hellène. Les cités, comme les individus, se soumettaient docilement à l'autorité des oracles, et, jusqu'au \f siècle, Apollon de D^lpbes^^ut façonner à sa guise la plupart des peuplades. Oracles, mystères, fêtes communes, héros, dieux de l'Olympe, suprématie de Zeus, conception analogue de la divinité, voilà chez les Grecs tous les éléments d'une véritable religion nationale.
Dans tout le monde hellénique ont régné aussi les mêmes idées sociales et pohtiques. Les Grecs n'ont eu qu'une façon de concevoir la famille et la propriété. Toujours ils se sont groupés en cités. Dès qu'une cité prenait conscience de sa force, toujours son ambition a été de réunir autour d'elle les villes voisines, de constituer une fédération dont elle serait l'âme. Partout les Grecs ont créé des institutions analogues. Ils ont subordonné le citoyen à l'État. Ils ont organisé de même le gouvernement, la justice, l'administration des finances, l'armée, la marine, les colonies. Tous ont oscillé de la monarchie à l'oligarchie, de l'oligarchie à la démocratie, de la démocratie à la démagogie. S'ils ont subi les mêmes révolutions,
L'UNITÉ NATIONALE
c'est que partout l'État reposait sur les mêmes principes. Enfin, ils ont conçu d'une façon identique l'existence de chaque jour et l'art, la vie idéale. Cette analogie des mœurs, des institutions et des idées, atteste une frappante affinité des intelligences.
Aussi, malgré leurs jalousies et leurs querelles périodiques, les cités grecques ont su plusieurs fois concourir à une action commune. Comme jadis tous les héros à la guerre de Troie ou dans l'expédition des Argonautes, la plus grande partie des Hellènes ont oublié leurs rancunes pour combattre côte à côte dans la croisade contre les Perses. Ils ont voulu s'unir aussi contre Philippe de Macédoine , mais ils ont compris trop tard le danger, et ils ont échoué parce que dès le iv^ siècle le monde grec, épuisé, était voué à une inévitable décadence.
A l'étranger ils se sentaient solidaires : au vi^ siècle, on avait vu des cités d'ÉoUde, d'Ionie et de Doride s'associer pour
'WK
fonder en commun à Naucratis un temple et des entrepôts qu'on appelait d'un nom caractéristique l'Hellénion, le quartier des Hellènes. Ils avaient si bien l'instinct de leur parenté qu'ils en arrivèrent à concevoir, au-dessus des chroniques locales, l'idée d'une histoire nationale. Déjà Hérodote avait dans son livre mêlé les exploits de toutes les cités; plus tard, sur les murs d'une école de Paros, on lisait une liste où étaient gravés les principaux événements qui avaient marqué l'existence des divers peuples grecs.
Le souvenir des guerres nationales, une civilisation semblable, l'analogie des mœurs, des institutions et des idées, la communauté de culte, de race et de langue, voilà de quoi constituer vraiment une nation. Et, pour comprendre l'unité hellénique, il suffit de se transporter à ces grands jeux internationaux où se coudoyèrent pendant des siècles les représentants de toutes les cités^
Presque chaque région possédait quelque sanctuaire célèbre où les gens du pays se donnaient rendez-vous à l'époque des fêtes, où paraissaient aussi en longs cortèges les députations des États et les dévots accourus de loin. Parmi ces saints pèlerinages, quatre jouissaient d'un renom universel et étaient reconnus de tous comme des fêtes panhelléniques. A l'Isthme on se réunissait tous les trois ans, sous la présidence des Corinthiens, pour honorer Poséidon et le héros Mélicerte ou Palémon. Au temple de Némée, qui dépendit de Gléones, puis"^ d'Argos, on venait chaque troisième année adorer Zeus Néméen. A Delphes, tous les cinq ans, les amphictyons organisaient les Pythiques, où des concours de flûte et de cithare s'ajoutaient
1. Wiener, les Quatre jeux nationaux des Grecs, considérés au point de vue de leur importance pour la vie publique, 1848 ; Weniger, Die religiôse Seite der grossen Pythien, 1870 ; Foucart, Mémoire sur les ruines et l'histoire de Delphes, 1865 ; Mommsen, Delphica, 1878 ; Monceaux, Fouilles et recherches archéologiques au sanctuaire des jeux isthmiques, 1884 ; Krause, Olympia, 1838; Bôtticher, Olympia, das Fest und seine Stàlte, 2" édition, 1886; Laloux et Monceaux, Restauration d'Olympie,
L'UNITÉ NATIONALE
aux exercices du stade et de l'hippodrome. Mais c'est à Olympie surtout qu'il fallait voir la Grèce assemblée. Chaque cinquième année, tous les Hellènes vivaient dans l'attente des -fêtes que les Éléens célébraient en l'honneur de Zeus, aux bords del'Alphée. Longtemps à l'avance on avait renouvelé le personnel religieux de l'Altis et désigné les hellanodices chargés de diriger les jeux. De toutes parts arrivaient les concurrents, qui, pendant dix mois, slexerçaieut^u gymnasje d/Eli s» sous la| surveillance des magistrats. Des ambassadeurs sacrés allaient de ville en ville, jusqu'au bout du monde grec, portant la ^bonne nouvelle, annonçant la date des fêtes et l'ouverture de la trêve divine. Partout les cités en guerre suspendaient les hostihtés. De chaque État partaient des théories chargées de représenter officiellement leur patrie, lors du grand sacrifice à Zeus. En même temps se mettait en route quiconque n'était point rivé au sol natal. Pour un Grec, c'était un malheur que de mourir sans avoir accompli le pèlerinage d'Olympie. On cheminait librement sur les voies sacrées, sans crainte d'aucune violence. Le long des rives de l'Alphée, des hauteurs qui bordent la plaine d'Olympie, débouchaient sans cesse des pèlerins, en char, à cheval, à mulet, à âne, à pied. On se logeait comme on pouvait. Les magistrats d'Elis accueillaient les députations officielles et les
Stade d'Olympie.
proxènes du temple. D'autres privilégiés s'abritaient sous des tentes dressées le long du mur d'enceinte ou dans les allées de l'Altis. Les pauvres gens, allongés sur les talus, dormaient à la belle étoile, dans la pénombre argentée des nuits de juin.
AuL moment de la pleine lune commençaient les fêtes, qui duraient cinq jours. Dans les temples, près des autels cachés sous l'épaisseur des platanes, dans les portiques de l'agora, circulait sans trêve une foule bariolée, qui promenait partout sa curiosité dévote et suivant son caprice faisait fumer l'encens en l'honneur de ses divins hôtes. Puis on se groupait sur les talus du stade ou de l'hippodrome pour y admirer la belle attitude des athlètes et la croupe nerveuse des chevaux, pour y juger de la vitesse et des coups, pour y applaudir les vainqueurs qui recevaient de la main des hellanodices la branche de palmier. Dans l'Altis, on se recueillait au moment où lesnÉTéens"' offraient le grand sacrifice à Zeus sur son autel de^cendres. Puis on regardait défiler les cortèges de magistrats et de prêtres en robes d'apparat. On suivait de l'œil les théories, qui, lentement, l'une après l'autre, apportaient au maître de l'enceinte leur tribut d'adoration et
Tête d'athlète.
L'UNITÉ NATIONALE
l'hommage de leur cité. Un enthousiasme indescriptible secouait les foules, quand les vainqueurs de l'Olympiade, „sûrs de vivre à jamais dans les fastes de la chronologie nationale, sortaient du temple de Zeus, couronne en tête, et au milieu des fanfares ou des chants de triomphe se dirigeaient vers le Prytanée, où les.
attendait le banquet officiel. A ce moment s'imprimait daus toutes les âmes le sentiment de la fraternité helléniquËT^^^^ " C'étaient les grandes assises des peuples grecs.
Quand ils se rencontraient à ces jeux, ils comprenaient que, malgré leurs divisions et leurs querelles, ils formaient une na-
.. ^ , 1 Discobole de Myron.
tion. Sur les pentes
rocheuses du. Parnasse, dans les bois de pins de l'isthme, au
vallon de Némée, sous les platanes de l'Altis qui bordaient l'agora d'Olympie, tous les fils d^Hellen se^ reconnaissaient, dans la bigarrure des costumes et des dialectes, à une même Conception du culte, de la vie sociale, de la patrie commuiî^ de l'art et de la vie. "" ^