Egger et Galuski, Traité d'accentuation grecque
2. Ahrens, De linguœ grœcœ dialectis ; Kirchhoff, Studien zur Geschichte des griechischen Alphabets; Cauer, Delectus inscriptionum grœcarum propter dialectum memorabilium, 2" édition, 1883 ; CoUitz, Sammlung der griechischen Dialekt Inschriften, 1884 et suiv. ; Hoflfmaan, Die griechischen Dialekte, 1891.
anciennes formes de l'ionien et de Téolien. A l'époque où furent composés les poèmes homériques, la vieille langue commune ne s'était pas encore nettement morcelée. Dans VIliade et VOdyssée se mêlent des formes qui, plus tard, appartiendront exclusivement à des dialectes distincts.
Chez les Grecs, comme partout, le langage a subi de siècle en siècle diverses altérations. Le vocabulaire s'est modifié par l'action combinée de causes très complexes, néologismes, recherche d'archaïsme, emprunts aux idiomes d'Orient, créalion de mots composés ou dérivés, confusion entre des termes d'origine différente, mais de formes identiques ou analogues. Puis l'on observe beaucoup d'altérations phonétiques, qui s'expUquent par la perte de certaines lettres comme le digamma ou l'une des sifflantes primitives, par la destination nouvelle ou la création de plusieurs caractères comme 1'-/; ou l'co, par l'affaiblissement des finales et des syllabes devenues atones, par les variations survenues dans la prononciation et l'accent des mots, par l'adaptation imparfaite de l'écriture aux sons. Enfin, la grammaire a subi bien des changements analogiques, par suite de simplifications et de rapprochements inconscients : ce sont là les lois générales de la vie du langage.
Mais ces altérations de l'idiome primitif ne se sont pas produites dans les mêmes conditions chez tous les peuples grecs. A mesure que s'organisaient les divers groupes de population et que se créaient des cités distinctes, les différences originelles se marquaient davantage entre les tribus. D'abord le vocabulaire variait un peu d'un pays à l'autre ; on n'employait point partout le même terme pour désigner un objet. Surtout l'on ne s'accordait pas dans la prononciation des mots. En certaines régions, on aimait les aspirées ; ailleurs, on les faisait sentir à peine. L'u, suivant les contrées, s'articulait u, ou, î, loii. Les uns groupaient, les autres isolaient les lettres qui composaient les diphtongues. Le son des
voyelles était souvent assez vague, surtout à la fin des mots. Ces différences de prononciation entraînaient d'autres différences dans l'orthographe, dans les flexions. Enfin, les mots ne s'accentuaient pas partout de même. Or le moindre déplacement de l'accent suffit à déformer le mot et à causer encore d'autres changements dans la flexion. En s'isolant des autres dans un jaloux désir d'indépendance, chaque cité admit peu à peu quelque particularité nouvelle dans le vocabulaire, la prononciation et l'accent des mots. Pour la langue, comme pour l'organisation pohtique, on voit au vu* siècle se dessiner trois groupes de races : les Éohens, les Doriens, les Ioniens. Les Éohens et les Doriens, plus fidèles à la tradition, conservent l'alpha primitif dans la plupart des mots, les verbes en (jii et les vieilles formes de la conjugaison ; ils préfèrent la diphtongue oi à la diphtongue ou ; ils adoptent aussi un système analogue de contractions. De plus, l'Éolien évite d'accentuer les mots sur la dernière syllabe, supprime ou adoucit l'esprit rude, substitue les labiales aux dentales, préfère i à u, u à o, v] à st. Le Dorien, qui appuie sur les mots dans son parler lent et grave, accentue les syllabes finales, aime les sons pleins et forts, évite la sifflante au milieu et à la fin des mots. Au contraire, l'Ionien recherche avant tout la douceur et l'harmonie ; il n'aime nr les aspirées ni les sifflantes ; il laisse tomber le digamma ; il introduit partout des voyelles, non les voyelles brèves et pleines, mais les voyelles longues et fermées ; il substitue V-q à l'a ; il évite les contractions et décompose les diphtongues. Entre les populations variées de chaque groupe, on pourrait signaler encore bien des différences de détail. En réalité, chaque peuple avait ses habitudes de langage, conformes à son caractère et déterminées par ses organes. Ainsi, le grec, qui au temps des poèmes homériques conservait une apparence d'unité, se morcela de plus en plus au vif siècle, quand se marqua fortement dans l'organisation politique le caractère original des races rivales. A cette époque, un fait
nouveau vint préciser les différences et transformer les patois en dialectes : c'est l'usage de l'écriture'.
On connaît les légendes qui attribuaient au héros Palamède et au poète Simonide de Géos l'invention et le perfectionnement des caractères alphabétiques. Les critiques anciens s'accordaient généralement à penser que l'écriture avait été introduite en Grèce par le Phénicien Gadmos, et, dans le sanctuaire d'Apollon Isménien, à Thèbes, on montrait sur de vieux trépieds des inscriptions en lettres cadméennes. La tradition est exacte en ce sens que les Grecs tenaient des Phéniciens la forme primitive et les noms de leurs caractères alphabétiques. L'usage de l'écriture se répandit presque en même temps dans tous les pays grecs, dans les îles de Théra et de Gorcyre, en Béotie, en Attique et sur la côte d'Ionie. Les plus anciennes inscriptions, qui datent du vn° siècle, sont gravées d'après des systèmes assez différents, qu'on peut réduire à deux types : le type de l'Est ou ionien, qui comprend les alphabets d'Asie Mineure, d'Argos, de Mégare, de Gorinthe, et le type de l'Ouest ou chalcidien, auquel se ramènent les alphabets de la Grande Grèce et d'une bonne partie du Péloponèse. Tous les Hellènes adoptèrent d'abord, et dans le même ordre, les vingt-deux lettres phéniciennes. Mais ces signes, empruntés à un peuple étranger, correspondaient mal aux divers sons de la langue grecque. De là une série de modifications dans la forme et l'emploi des lettres. On commença par donner aux voyelles, très effacées dans les idiomes sémitiques, une expression propre ; quatre caractères phéniciens devinrent des voyelles et l'on y ajouta l'u : c'est l'origine des vingt-trois lettres que possèdent les vieux alphabets de Grète, de Théra et de Milo. Puis une des sifflantes prit le son de Z particulier aux Grecs; une autre servit à rendre la double articulation KS ;
\. Saglio, Dictionnaire des antiquités, article Alphabetum; Rôhl, Jnscriptiones grœcœ antiquissimœ ; Reinacb, Traité d'épigraphie grecque.
on inventa les lettres '^', X, <î>, dont la valeur changea suivant les régions ; ainsi se constituèrent les alphabets de la seconde époque, composés de vingt-six caractères. Enfin l'on imagina de se servir du signe de VH aspirée pour indiquer l'^" long, et l'on créa l'co en redoublant l'o : tel âe présente, avec ses vingtsept lettres, l'alphabet ionien, fixé dans la première moitié du v^ siècle et adopté par les Athéniens sous l'archontat d'Euclide. En même temps qu'on en changeait la valeur, on modifiait la forme des caractères, qui devinrent plus simples et plus élégants. On avait écrit d'abord de droite à gauche comme les peuples sémitiques. Puis on grava les lettres en boustrophédon, c'est-à-dire alternativement dans les deux sens. Enfin, sous l'influence d'idées religieuses, on préféra aller de gauche à droite. L'alphabet, adopté d'abord par les prêtres pour les comptes et la chronique des sanctuaires, se répandit peu à peu dans toutes les classes de la population. L'écriture exerça une action considérable sur le langage. Elle força de préciser les formes des mots. Par suite, elle consacra les altérations successives que le parler populaire avait subies dans la prononciation, dans la valeur des désinences et la nature des syllabes. La langue avait à l'origine déterminé les variations alphabétiques ; à peine constitué, l'alphabet à son tour agit sur la langue. De cette action réciproque sont nés les dialectes.
Aristote comptait en Grèce deux cents dialectes. Beaucoup nous sont connus aujourd'hui par des inscriptions. La plupart peuvent se ramener à l'un des trois groupes qui représentent les trois grandes races helléniques. Les dialectes éoliens se parlaient surtout dans lÉolide proprement dite, dans les îles voisines comme Lesbos, en Béotie, en Thessalie. Les dialectes doriens dominaient dans le Péloponèse, sur les côtes d'Italie et de Sicile ; ils régnaient sans conteste en Crète, à Rhodes, dans les colonies doriennes d'Asie Mineure et d'Afrique. Aux dialectes ioniens appartenaient l'Ionie, les
Cyclades, l'Attique, les cités ioniennes de la Grande Grèce, de l'Hellespont et de la mer Noire. Dans chacun de ces groupes s'était constituée, dès le vr siècle, une véritable langue littéraire. L'éolien avait été illustré par Alcée, Saplio, Gorinna ; le dorien, par Alcman, Pindare, Épicharme, Sophron; l'ionien, par Archiloque, Gallinos, Tyrtée, Anacréon.
Ainsi, vers le temps des guerres médiques, sans compter tous les dialectes locaux qui servaient à la rédaction des documents publics de chaque État, la Grèce possédait trois langues littéraires. Chacune d'elles avait son domaine distinct, déterminé moins encore par la race que par le genre de l'ouvrage. Une épopée, une chronique s'écrivait en ionien, dans la langue des Homérides, d'Hécatée, d'Hérodote et d'Hippocrate ; une ode, en dorien, dans la langue de Simonide et de Pindare ; une poésie légère, en éohen, dans la langue de Sapho et d'Alcée. De là ce fait surprenant : l'éohen Pindare se sert du dorien ; le dorien Hérodote, de l'ionien ; les auteurs dramatiques d'Athènes emploient l'attique pour le dialogue, le dorien pour les chœurs de leurs tragédies. Le choix du dialecte dépendait plutôt du genre que de la nationalité de l'auteur. Ges bizarreries prouvent et l'étroite parenté des dialectes et les inconvénients qui résultaient pour les gens de lettres du morcellement de la langue.
Les Athéniens ont eu la gloire de créer et de faire accepter partout en Grèce un idiome littéraire commun. L'ancien attique, celui de Solon, était une variété de l'ionien. Peu à peu il abandonna beaucoup de formes famihères aux Ioniens de l'Asie Mineure et des îles. Par contre, il adopta certains procédés de langage particuliers aux idiomes du continent; il allongea l'a après les voyelles et le p ; il préféra le t au cr dans beaucoup de mots, comme les Éoliens; il admit l'éhsion, la contraction, plusieurs flexions spéciales. 11 devint une sorte d'intermédiaire entre les divers dialectes. Ainsi se constitua le moyen attique, qu'emploient Gorgias, Thucydide, Aristophane
et les tragiques. Avec Xénophon, Platon et Isocrate, l'idiome des Athéniens se précise et s'assouplit, s'enrichit de formes doriennes, et annonce le nouvel attique de Démosthène et d'Eschine. Au temps d'Alexandre, le parler d'Athènes est déjà la langue littéraire par excellence, celle qu'adoptent tous les écrivains sans distinction de race et de patrie. Il fournira le fond des dialectes hellénistiques et restera pendant bien des siècles une sorte d'idéal vers lequel se retourneront tous les amants du beau style.
C'est une merveille que la langue littéraire des Hellènes. Ce qui frappe d'abord, c'est la richesse du vocabulaire. Les poètes ont leur arsenal de mots, presque indépendant du domaine de la prose, et pourtant accessible à tous. Le beau style admet des termes empruntés aux divers dialectes et à tous les métiers : cependant l'on n'y sent jamais ni le patois ni l'argot. Le grec ne s'effarouche guère devant le mot propre : à chaque objet, à chaque idée correspond une expression claire, précise, colorée, qui évoque et peint les choses. Il caresse l'oreille en multipliant les voyelles brèves et les diphtongues, en renouvelant sans cesse ses moyens. Il rejette toutes les combinaisons de lettres dures à entendre. Il ne trahit la logique que pour moduler plus délicatement la phrase ; et l'euphonie explique la plupart des irrégularités apparentes. Il est riche et infiniment varié dans ses flexions : le mot vit par lui-même et pas seulement par la place qu'il occupe. La syntaxe étonne autant par sa simplicité que par sa souplesse. Le grec est la plus analytique et la plus raisonnée des langues anciennes : pourtant, par miracle, il dispose de toutes les ressources des idiomes synthétiques ^ A force de bon sens et de finesse, il évite la monotonie de la méthode analytique, qui est le grand écueil de l'anglais et du français, et l'obscurité, la lourdeur comphquée de l'allemand. La grammaire ne s'y montre ni