Athénée, VIII
donnes quelque chose, merci; sinon, nous allons ailleurs; nous ne sommes pas venus pour prendre racine ici. » On entassait les gerbes devant une des maisons du village; on les laissait là, pour les brûler à l'anniversaire suivant. Mais les paysans grecs aimaient surtout le bon Dionysos, patron des vignerons. Aux Lénéennes^ ils fêtaient les pressoirs; aux Anthestéries, la première fleur de la vigne et la fermentation du vin. Ils s'égayaient plus encore aux Dionysies champêtres. Ces jours-là, dans tous les dêmes, on conduisait solennellement un bouc à l'autel de Dionysos. C'était le signal des chants grotesques, des mascarades. Sur un canevas tracé d'avance, on improvisait des bouffonneries et des farces. On s'évertuait au jeu des outres. On représentait la comédie à la mode sur une scène de pierre ou de bois. Dans ces folles journées, le paysan le plus avare et le plus morose oubliait les affaires du dème, même les siennes. On était tout à Dionysos et à la joie.
§ 2. En voyage. — On vient de voir le Grec à la campagne, dans ses paisibles occupations de laboureur ou de pâtre, de fermier ou de vigneron, ne quittant sa terre ou sa cabane que pour courir à l'assemblée, pour se mêler aux cortèges gracieux ou bouffons des fêtes rurales. Mais il était bien rare que toute une vie se déroulât monotone au village. Les sages prétendent qu'on y trouve le bonheur; mais, pour goûter entièrement ce bonheur-là, il faut en avoir connu d'autres. Il est bon de courir le monde pour apprendre à aimer ce qu'on laisse derrière soi. Ainsi faisaient en Grèce paysans et citadins. D'abord chacun avait servi à son tour, dans l'armée ou sur la flotte. Beaucoup avaient pris part à de lointaines expéditions, vu du pays, connu de grandes émotions. Cependant la guerre n'était qu'un accident rare dans l'existence des individus. Quand on se mettait en route, c'était le plus souvent pour ses affaires ou son plaisir.
Les Grecs de tous les temps ont eu la passion des voyages. Déjà dans les vieux récits épiques on les voit toujours en mouvement. Entraînés vers l'inconnu par une irrésistible curiosité, ils ont poussé leurs navires sur toutes les côtes et jeté des colons à la lisière de toutes les régions barbares. Plus tard, à l'époque historique, c'est un va-et-vient perpétuel de personnes, de marchandises et d'idées. Tout le long de l'année, dans la plus petite baie, des vaisseaux sillonnent la mer et lancent sur le rivage un flot de voyageurs. Ce sont des armateurs, des marchands qui apportent une cargaison d'huile, de vin, de blé ou d'esclaves, des ambassadeurs, des architectes qui viennent bâtir un temple, des sculpteurs et des peintres appelés pour décorer un portique, des philosophes curieux d'étudier les institutions et les mœurs, des bandes d'acteurs, des poètes mandés avec leur troupe de musiciens, de chanteurs et de danseurs pour exécuter une ode, des soldats mercenaires, des dévots qu'attire l'approche d'une fête, des touristes, riches ou pauvres, qui vont de ville en ville, parfois travaillant en route et gagnant les frais du voyage, pour le plaisir d'entendre et de voir du nouveau. L'annonce des grands jeux nationaux avait surtout le don de secouer les foules. Chacun voulait entreprendre, au moins une fois dans sa vie, le pèlerinage de Delphes ou d'Olympie. Ni la montagne ni la mer n'arrêtaient la curiosité dévote. Longtemps à l'avance, on avait économisé obole sur obole. Le long des voies sacrées qui conduisaient aux fameux sanctuaires et que protégeait la trêve divine défilaient gaiement les bandes de pèlerins. On allait devant soi» sans crainte des privations, des fatigues et des mauvais gîtes. On savait qu'Apollon ou Zeus aiderait au besoin ses fidèles. Et la nuit, endormi chez un hôte ou à la belle étoile, on rêvait des temples, des statues et des tableaux qui vous attendaient là-bas, des sacrifices, des hymnes, des processions, des émotions du stade et de l'hippodrome.
Partout, en Grèce, les voyages étaient longs et rudes. On
rencontrait des falaises et de hautes montagnes qu'on devait escalader par des sentiers rocailleux. Il fallait franchir des torrents gonflés par les pluies d'hiver et souvent se confier à une mer inclémente. Aussi l'on avait soin de bien s'équiper pour la route. On portait de hauts brodequins lacés qui serraient et soutenaient la jambe. On se coiffait d'un épais chapeau de [feutre à larges bords. On se drapait dans un double chiton solidement agrafé sur l'épaule gauche. Ainsi équipé, on pouvait braver le vent et la pluie, la fraîcheur des nuits et la menace d'un soleil de plomb.
Pour parer à toutes les surprises du voyage, il ne suffisait pas, au départ, de glisser dans une ceinture de cuir une bonne réserve de belles pièces d'argent ayant cours partout. 11 était prudent de se munir d'une arme, au moins d'un solide couteau ou d'un bâton capable de tenir en respect les passants et les chiens. Il fallait encore se charger d'un gros bagage, provisions de route, batterie de cuisine, couvertures. On devait même emporter son lit, si l'on ne voulait coucher sur la dure. Le bourgeois le plus modeste se faisait suivre d'un esclave qui portait tout le fourniment.
Toutes les fois qu'on avait le choix, on préférait voyager en bateau. En Grèce, c'est ordinairement le moyen d'aller vite. La mer pénètre presque partout, baigne la plupart des villes, s'enfonce au cœur des pays et jusqu'aux flancs des montagnes. Pendant toute la traversée, les voyageurs restaient sur le pont. La nuit, ils y déroulaient leur lit et y dormaient sous les étoiles. Le jour s'écoulait en longues causeries ou dans une muette contemplation des côtes dont le navire suivait rehgieusement tous les détours.
Par terre, les moyens de transport dépendaient de la nature du pays, de la fantaisie et surtout de la bourse du voyageur. Aux temps héroïques, les rois et les nobles allaient en char. A l'époque historique, on se servait peu de voitures; car, en dehors des voies sacrées de l'Isthme, d'Olympie et de
Delphes, les routes carrossables étaient rares en Grèce, et d'ordinaire mal entretenues. Aussi c'était un grand luxe que de voyager en équipage. Les voitures, portées sur deux roues et souvent couvertes, étaient traînées généralement par deux chevaux ou deux mules. Quelquefois on y attelait quatre chevaux de front. Bêtes et roues filaient vite dans de larges rainures creusées sur le roc^
Beaucoup de gens voyageaient à cheval. Le harnachement de la bête était plus que primitif. On ne connaissait ni les étriers ni la selle, et, sauf à la guerre, on n'employait pas le mors. Les cavaliers les plus délicats se procuraient une couverture. D'ordinaire, on montait à poil un cheval muni d'un simple licou : l'intelligence de l'animal, les gestes et
l'éloquence de l'écuyer faisaient le reste. Derrière le maître venaient ses bagages, sur le dos d'un mulet ou d'un âne, et sous la garde d'un esclave.
Mais généralement les Grecs allaient à pied, les pauvres gens par nécessité, beaucoup d'autres, même des ambassadeurs, par habitude et par goût. Pendant la belle saison, sous un ciel radieux, dans un pays de rochers, de torrents et de gorges d'où se tirent malaisément les voitures et même les cavaHers, le voyage à pied était un plaisir plus qu'une fatigue. Sobres et résistants comme ils l'étaient, les Grecs enduraient
Chariot erec.
1. E. Curtius, Zur Geschichte des Wegebaus (Abh. der Berliner Akademie, 1831); Caillemer, Note sur les railways ou chemins à rainures dans rantiquité, 1869.
sans peine les privations. On partait de bonne heure, avant l'aurore. On cheminait de compagnie dans la fraîcheur du matin. On faisait halte au bord d'une source pour déjeuner de quelques figues et d'un morceau de maza. Après quelques heures de sieste, on recommençait à marcher jusqu'au soir, en songeant aux moyens de se procurer un gîte dans la ville prochaine. La nuit venue, après une bonne causerie avec un hôte improvisé, on s'endormait profondément sans se soucier du lendemain. Les Grecs parcouraient ainsi d'énormes distances. Au temps de Socrate, rien ne paraissait plus simple que d'aller pédestrement d'Athènes à Olympie.
La grande préoccupation d'un voyageur était de trouver chaque soir un gîte. Aucune ville ne renfermait d'hôtels spécialement destinés aux étrangers. Dans les derniers siècles de la Grèce, on commença d'ouvrir des auberges. Mais ces établissements furent toujours très mal famés. Un homme qui se respectait n'y mettait pas les pieds : un jour, à Athènes, le Sénat de l'Aréopage proscrivit un de ses membres parce qu'il avait déjeuné au cabaret. Aussi le voyageur devait se résigner à coucher le long d'une rue ou sous un portique, s'il n'était pas reçu dans une maison particuhère. Mais, ordinairement, il savait d'avance à quelle porte frapper. Les relations d'hospitalité unissaient, d'un bout de la Grèce à l'autre, les individus, les familles et les cités. Toutes les grandes habitations renfermaient un appartement spécial réservé aux étrangers. A l'aide de certains signes convenus, symboles, jetons ou anneaux, on se faisait aisément reconnaître d'un hôte de sa famille, même après plusieurs générations de séparation et d'oubli. Aussitôt la maison s'ouvrait. Le voyageur était conduit dans l'appartement des hôtes. Le maître du logis lui fournissait le feu, la lumière et le sel, lui envoyait un dîner complet le premier soir, et, si le séjour se prolongeait, l'invitait encore à souper de temps à autre. Si l'on n'avait pas d'hôte particulier dans la ville, on avait la ressource de s'adresser au proxène
OU représentant de sa patrie : celui-ci vous aidait de son expérience, vous couvrait de sa protection et souvent vous recevait chez lui. Avait-on la bonne fortune d'être soi-même proxène de la cité où l'on arrivait? Il suffisait alors de se présenter aux magistrats ; on était reçu officiellement au palais des hôtes publics et comblé d'attentions délicates; on dînait au Prytanée, à la table des fonctionnaires et des prêtres. N'avait-on dans la ville aucun lien d'hospitalité publique ou privée? On avait encore l'espoir de rencontrer un magistrat, un généreux bourgeois, un aimable passant qui, par bonté d'âme ou curiosité, vous offrait chez lui le feu et le sel. On payait d'une anecdote ou d'un bon mot l'hospitalité d'une nuit.
Rien d'amusant comme les Grecs en voyage. C'est alors qu'ils déploient toute leur finesse et leur ingéniosité d'esprit. Leur bon sens s'affine, leur imagination s'échauffe dans ce vaet-vient incessant, dans ce mélange des races, dans ce bariolage des costumes et des langues. Seuls, les Spartiates ne se déplaçaient pas volontiers ; ils ne pouvaient d'ailleurs s'absenter sans la permission des éphores. Partout ailleurs on aime à courir le monde. Les Ioniens, les Athéniens sont toujours en route, un peu pour s'enrichir, beaucoup pour regarder et deviser le long des grands chemins.
§ 3. A la ville. — C'est à la ville que le Grec se plaît surtout. Avec les avantages d'un^ vie séden taire, il y trouve la liberté et l'imprévu du voyage. H^y jouit d'une sécurité qui manquait souvent à la campagne. Il y satisfait à plaisir ses goûts dominants, son amour de la conversation, de la société, de la politique. Il y vit double, de l'existence des autres et de la sienne. Il s'y épanouit dans la cohue des affaires et la variété des types.
La ville par excellence, c'était Athènes, dont les étrangers médisaient parfois, mais dont tous aimaient la physionomie complexe et pittoresque. Marchands, armateurs, artisans, mate-
lots, philosophes, savants, écrivains, artistes, oisifs et badauds, tous se rencontraient dans la grande cité, où l'on sentait plus qu'ailleurs le prix de la vie. Les mendiants mêmes y pullulaient, malgré la loi qui en Attique accordait une obole par jour aux infirmes indigents. Beaucoup de gens qui avaient bon pied, bon œil, y tendaient bravement la main, pour le plaisir de flâner dans les rues ou de rêver au soleil sous les portiques. D'autres venaient à Athènes pour s'y enrichir, y plaider, y étudier, y faire applaudir leur talent, y causer. Athènes avait le secret d'amuser toute la Grèce. Nulle part, tant de belles choses ne sollicitaient la curiosité du passant. Dans aucune cité on ne célébrait tant de fêtes, et de si magnifiques, et de si gaies, (c Tu es une bûche, dit un Messénien, si tu n'as pas vu Athènes ; un âne, si tu l'as vue sans jurer d'y vivre ; mais un âne bâté, si tu l'as quittée sans regrets »
Dans toutes les villes, le^quartier le j)lus vivant était celui de l'agora. C'est là qu'on admirait les principaux temples et les autres édifices publics. A la place du marché aboutissaient les rues les plus importantes, flanquées d'échoppes, d'entrepôts et de banques, où tout le long du jour circulaient les marchands ambulants, les portefaix, les ouvriers, les esclaves, les étrangers qui arrivaient du port, les bourgeois en quête de nouvelles, les dévots ou les curieux qui montaient à l'Acropole. L'agora était ordinairement une vaste place carrée, ornée de statues, entourée de colonnades, où l'on flânait du matin au soir, où bien des pauvres gens dormaient la nuit. A Athènes, il était de bon ton de se montrer chaque jour sur la place ; on faisait les cent pas sous les galeries, depuis le Portique Royal jusqu'au Pœcile, en traversant le portique des Hermès encombré d'ex-voto.
Mais partout la région de l'agora contrastait fort avec les
1. Dicéarque de Messène, fragment 59 (Didot). Voyez aussi, dans les œuvres de Xénophon, la République des Athéniens, III, 2.
autres quartiers. Les Grecs se mettaient si bien en frais pour loger leurs dieux et leurs magistrats que, dans cette magnificence des monuments publics, ils oubliaient complètement d'embellir un peu leurs logis. Jusqu'au iv^ siècle, les villes présentaient un aspect assez misérable. Quand on revenait d'une visite aux temples ou d'une promenade sous les portiques, on se perdait dans un dédale presque inextricable de ruelles tortueuses, jamais éclairées, rarement pavées, bordées de maisons en bois et en brique crue dont les balcons en saillie interceptaient presque complètement l'étroite bande de lumière tombée d'en haut. Les habitants n'avaient pas toujours de l'eau en quantité suffisante; le plus souvent ils n'avaient d'autre ressource que les citernes creusées dans le roc ou les grands réservoirs que remplissait la pluie. Pourtant, vers la fm du V® siècle, on commença à se préoccuper d'embellir et d'assainir les villes. L'initiateur de ces travaux fut un architecte célèbre de l'époque, Hippodamos de Milet. On bâtit sur un plan régulier le Pirée et les faubourgs "d'Athènes, la colonie de Thurium, Rhodes, qu'on disposa en forme de théâtre, enfin Mégalopohs et Messène. En même temps, quelques villes construisaient des aqueducs pour amener de la montagne l'eau des sources. Chaque État eut des fonctionnaires particuliers, les astynomes, qui veillaient à l'entretien des édifices, des citernes, et au service de la voirie. Ces réformes profitèrent surtout aux cités nouvelles et aux quartiers excentriques des grandes villes. Ailleurs continuèrent de serpenter, dans leur caprice pittoresque, les ruelles inégales, raboteuses et obscures.
La plupart des gens demeuraient dans des logis d'une simplicité rudimentaire. Les appartements ordinaires, séparés de la rue par une simple porte, ne comprenaient que deux petites chambres au rez-de-chaussée, parfois une troisième pièce au premier étage. Le sol de l'habitation était formé par le rocher aplani ou* coupé. Les murs étaient faits de brique
crue, de mortier, de bois. Dans les quartiers commerçants, le rez-de-chaussée servait de boutique; on louait à de pauvres gens ou à des étrangers de passage les mansardes de l'étage, où conduisait alors directement un escalier extérieur. On taillait dans le roc les bancs, les niches, les citernes. Pour se figurer la prodigieuse exiguïté de ces logements, il faut avoir vu de ses yeux les empreintes laissées sur le] roc par les quartiers populeux de Syracuse, de Corinthe, du Pirée ou d'Athènes.
Beaucoup plus confortable était la maison riche à péristylet Pour y pénétrer, on franchissait d'abord une barrière qui bordait la rue. On arrivait au vestibule, que décoraient un autel d'Apollon Agyieus et une inscription destinée à écarter le mauvais sort : à droite et à gauche de l'entrée étaient disposées des écuries ou des boutiques. Au coup de marteau frappé contre la porte aboyait un chien tenu à la chaîne; puis le concierge, souriant ou renfrogné, suivant l'heure, sortait lentement de sa loge pour tirer le verrou et dévisager l'intrus. Par un vestibule intérieur, qu'ornait une niche d'Hermès Strophaios, on arrivait dans la cour, qui sur trois côtés était bordée de portiques. Au milieu de ce péristyle se dressait l'autel de Zeus Herkeios. A droite et à gauche s'ouvraient des chambres à coucher, des magasins, des offices, et l'appartement des hôtes, qui communiquait aussi directement avec la rue. En face de la porte, on trouvait la prostas, sorte de vestibule à antes, par où l'on gagnait l'andrôn ou salle des hommes et le foyer domestique. Au fond de cette salle, une porte conduisait au gynécée qui renfermait la chambre conjugale, la chambre des filles et les pièces où travaillaient les femmes esclaves. Derrière le gynécée, on ménageait ordinairement un petit jardin. Une habitation complète contenait
1. Krause, Deinokrates, etc., 1863; Winckler, Die Wohnhâuser der Hellenen, 1868; Walther Lange, Das antike Wohnhaus, 1878; Saglio, Dictionnaire des antiquités, article Domus.
aussi une salle de bains, une cuisine, une boulangerie, une pâtisserie, des sous-sols, des citernes, des caves. Presque toujours, le premier étage ne couvrait qu'une partie du logis; il s'interrompait au midi pour laisser le soleil pénétrer dans le péristyle. Les murs de __^
l'étage faisaient saillie sur la cour et la rue et étaient percés de fenêtres des deux côtés.
Les pièces supérieures servaient de magasins, de greniers, souvent aussi d'appartement pour les femmes. Ou bien on louait ces chambres à des étrangers, qui y montaient directement par des escaliers extérieurs. Après la guerre du Péloponèse, on augmenta de plus en plus la hauteur des maisons , qui atteignirent trois et quatre étages.
Les murailles, de brique crue ou de bois, reposaient sur le roc ou sur des fondations de pierre. Le tout était recouvert d'un toit de tuile, souvent prolongé en terrasse. La décoration des logis resta longtemps des plus simples : on se contentait d'étendre sur les parois des chambres une couche de chaux. Au iv^ siècle se développa beaucoup le goût du luxe. On orna les murs avec des plaques de bronze, avec
Plan d'une maison grecque à Délos.
des lames d'or et d'ivoire. A l'exemple d'Alcibiade, les riches bourgeois y firent peindre des fresques. On rechercha les tapisseries d'Orient, les mosaïques, les pavements compliqués. Des portières servirent à fermer l'entrée des chambres. On voulut avoir des plafonds à arabesques, des lambris sculptés. Toutes ces fantaisies décoratives, inconnues encore au temps de Périclès, détruisirent peu à peu l'héroïque simplicité du logis grec.
L'ameublement ordinaire était celui de gens qui ne s'attardaient guère à la maison et vivaient surtout dans les carrefours. Beaucoup de gens par habitude, les pauvres par nécessité, couchaient sur des paillassons ou des peaux de bêtes. S'il leur prenait fantaisie de s'asseoir, ils étendaient une couverture sur le sol. Une petite table basse, une lampe de terre cuite ou de bronze, des ustensiles de cuisine, et dans une niche quelques figurines de dieux ou de héros composaient généralement tout le mobiher. Mais en cela aussi des besoins nouveaux, depuis la fin du v® siècle, changèrent peu à peu la physionomie de la maison. Les riches eurent des hts de bois sculpté avec incrustations d'argent, d'or et d'ivoire, des matelas, des oreillers, des tapis de Corinthe ou de Milet. Ils encombrèrent leurs chambres étroites de tabourets, de chaises, de fauteuils à dossier élevé. Ils s'accoutumèrent si bien à la position assise qu'un jour vint où il fut de mode de ne plus sortir sans emmener un esclave chargé d'un siège phant. Ils eurent même le goût du bibelot; et dans tous les coins du logis, sur de petites tables à trois pieds, ils posèrent des coffrets, des vases, des bols, des objets d'art de toute provenance. Cependant les Grecs n'ont jamais connu les grands meubles encombrants qui dans les maisons prennent la place des personnes. Chez eux, tout restait portatif; le foyer même se déplaçait à volonté, comme aujourd'hui le brasero d'ItaUe et d'Orient.
Le costume fut toujours commode, élégant, bien approprié aux exigences du climat. Les hommes portaient d'ordi-
naire un chiton sans manches, court et en laine chez les Doriens, long et en lin chez les Ioniens, serré autour de la taille par une ceinture. Par-dessus cette tunique, on jetait l'himation, un grand manteau de forme quadrangulaire, relevé sur l'épaule droite. Naturellement, ce costume variait un peu suivant la condition, le pays ou la mode. Ainsi les gens du peuple et les esclaves, qui n'avaient pas de manteau, revêtaient le chiton à manches ou le double chiton agrafé sur l'épaule. A Athènes, les Laconisants, et, depuis Socrate, les philosophes , se drapaient dans le tribôn Spartiate , plus court que l'himation. Les éphèbes et les élégants adoptaient la chlamyde des Thessahens et des peuples du Nord, En été bien des gens préféraient la chlanide, un vêtement d'étoffe légère. Eu hiver, on se couvrait souvent de la chiaena, un manteau court et chaud, qui défendait bien du froid et de la pluie. On s'habillait surtout de blanc; mais le rouge, le bleu, le vert furent souvent à la mode. Presque tout le monde allait pieds nus. Mais les riches affectaient de porter chez eux des pantoufles, et, au dehors, des sandales, demi-bottines attachées à la jambe par une courroie plate passée dans des œillets. Au temps de Socrate, un chiton valait dix drachmes; un himation, vingt drachmes; une paire de chaussures, huit drachmes : on s'habillait donc pour moins de quarante drachmes. Généralement on se promenait nu-tête. Par les mauvais temps, on se coiffait d'un bonnet de cuir ou de fourrure. Les gens chauves se défendaient du soleil à l'aide des chapeaux arcadiens à grands bords. Les élégants et les malades portaient en hiver le pilos conique. On n'oubUait point de passer à son doigt une bague à cachet. Surtout, à Athènes comme à Sparte, un homme qui se respectait ne sortait pas sans canne.
Les dames s'habillaient d'une chemise (chitonion), d'une tunique (chiton), d'une ceinture et d'un manteau (péplos ou himation). En pays dorien, elles portaient un court chiton
de laine agrafé sur les côtés et un péplos attaché sur l'épaule d'où sortaient les bras nus; en pays ionien, un long chiton de toile, à manches, qui descendait jusqu'aux talons, etunhimation flottant, avec une ceinture placée très haut ou très bas, suivant la mode. A Athènes, les femmes adoptèrent successivement la courte tunique de laine à la façon dorienne et la longue tunique ionienne en lin. A la laine et au lin, on ajouta plus tard le coton, la soie de Cos et les étoff'es transparentes d'Amorgos. Les honnêtes femmes se reconnaissaient à leurs vêtements d'une seule couleur, d'ordinaire blancs ; les autres, à leur costume bigarré. Les jeunes filles s'habillaient surtout de blanc; les plus coquettes préféraient la couleur pourpre, le safran, le vert olive. On se chaussait de sandales, maintenues par une courroie, ornées de rubans et d'une boucle sur le dessus du pied. Les femmes à la mode se piquaient de porter des brodequins artistement travaillés ; quelquefois, elles faisaient graver sur la semelle une devise qui, dans leurs promenades, s'imprimait sur le sol^ Rien de plus savant et de plus compliqué que la coiffure féminine. Les jeunes filles relevaient leurs cheveux en chignon; mais elles avaient soin de laisser pendre quelques boucles sur le cou, et elles fixaient sur leur front un diadème en métal doré. Les dames protégeaient par des résilles, des couronnes et des bandeaux, leurs torsades de cheveux patiemment échafaudées. Les élégantes ramenaient leurs boucles en avant pour se raccourcir le front. Elles abusaient des perruques, si l'on en croit Aristophane. Elles se teignaient en blond rougeâtre, la couleur à la mode. Elles variaient sans cesse la forme de leurs chapeaux ; mais jamais elles ne consentirent à s'encapuchonner la tête, comme les pauvres Thébaines. Les femmes grecques se chargeaient de bijoux à profusion. C'étaient des bandeaux d'or ou d'argent sur le front, des boucles d'oreilles, qui figuraient des cygnes