‹ La Grèce avant AlexandreChapitre 6 sur 44 · Saglio, Dictionnaire des antiquités, article Dionysia · texte numérisé non relu

Saglio, Dictionnaire des antiquités, article Dionysia

le calendrier religieux de l'Attique ramenait tous les ans quatre fêtes, qui tombaient dans quatre mois consécutifs. En Posidéon (janvier) les paysans célébraient dans les dêmes les petites Dionysies. En Gamélion (février), au sud de l'acropole d'Athènes, le temple de Dionysos Lénaeos, dieu du pressoir, s'ouvrait pour les banquets et les mascarades des Lénéennes. Au mois d'Antliestérion (mars), on fêtait dans les Anthestéries le réveil de la nature et la fermentation du vin. Les réjouissances duraient trois jours. La première journée, on ouvrait les jarres, on goûtait le liquide, et on le versait dans les amphores : devant les maisons enguirlandées défilaient en gais cortèges les enfants couronnés de fleurs. Le second jour était la fête des Pintes : des bandes de jeunes gens, déguisés en satyres ou en bacchantes, allaient visiter et mystifier les personnes de connaissance ; les sociétés bachiques ouvraient des concours et délivraient des prix à qui buvait le plus en un temps donné; dans une vieille chapelle, que renfermait l'enceinte du Lénaeon, on renouvelait une cérémonie mystique où la femme de l'archonte-roi, assistée de quatorze matrones athéniennes, était fiancée à Dionysos. Le troisième jour amenait la fête des Marmites : on s'exerçait à divers jeux et l'on offrait à Hermès Ghthonios des vases contenant des herbes bouilUes ; on avait soin d'enduire sa porte de goudron et de mâcher des plantes épineuses, pour se défendre contre les âmes des morts errantes sur la terre. Le mois suivant, en Elaphébolion (avril), tombaient les grandes Dionysies. Primitivement on se contentait de promener dans les rues, au milieu des lazzi, un bouc, un vase de vin et une corbeille de figues. Plus tard on organisa d'imposantes cérémonies, où des chœurs de chant et de danse exécutaient le dithyrambe. En grande pompe, la statue de bois de Dionysos partait du Lénaeon pour visiter un autre sanctuaire du dieu situé près de l'Académie. Puis le cortège burlesque du Kômos parodiait ces graves processions. De là sortirent la comédie et la tragédie,

qui devinrent vite le principal attrait des grandes Dionysies. Dêmêter avait chez les Athéniens trois fêtes officielles. Aux Thesmophories, les femmes gagnaient solennellement le dême d'Halimus pour y adorer Dêmêter Thesmophorios. Les petites Éleusinies se célébraient, pendant le mois d'Anthestérion, dans un temple de Dêmêter et de Cora situé à Agra, près de l'Ilissos. C'est là qu'on se faisait initier aux petits mystères : le candidat devait y être patronné par un membre de la confrérie et présenté à l'hiérophante. Dans l'ombre du sanctuaire on jouait un drame mystique qui figurait la naissance de Dionysos. Tous les deux ans, au mois de Boédromion (octobre), revenaient les grandes Éleusinies. Elles étaient dirigées par l'archonte-roi, assisté de quatre épimélètes. Elles duraient longtemps. Le premier jour, les initiés se réunissaient au Pœcile d'Athènes; l'archonte invitait les barbares, les profanes et les indignes à se retirer. Le second jour, on allait immoler des porcs et se purifier dans l'eau de mer, à l'endroit où la voie sacrée rejoint la côte. Les trois journées suivantes étaient remplies par des cérémonies à l'Eleusinion d'Athènes. Le sixième jour s'organisait une grande procession. Le lakchagogos, accompagné des initiés, allait prendre au temple d'Athènes la statue d'iakchos, couronnée de myrte, pour la conduire aux deux déesses. Le cortège traversait l'agora, puis le quartier du Céramique, puis la porte Dipyle, et s'engageait sur la voie sacrée ^ La foule suivait, les mains embarrassées d'épis, d'instruments de labour. On faisait de fréquentes stations aux petits temples qui bordaient la route. On était parti d'Athènes à midi; on arrivait le soir à Eleusis. Aussitôt commençaient les cérémonies. Les profanes assistaient à quelques-unes, mais simplement comme spectateurs. Le rôle actif n'appartenait qu'aux initiés, aux mystes; on les recon-

1. F. Lenormant, Monographie de la voie sacrée éleusinienne, 1864; Recherches archéologiques à Eleusis. 1862 ; Blavette, Bull, de corr. hell., 1884; Dorpfeld. Actes de la Société archéologique d'Athènes, 1884-1885.

naissait à leurs branches de myrte ou au fil jaune qui entourait leur bras droit et leur pied gauche. Les mystes mêmes n'avaient point accès au sanctuaire du Télestérion. Pour y pénétrer, il fallait avoir été promu au grade d'épopte, de voyant : l'initiation aux grands mystères avait lieu précisément pendant le séjour du saint cortège à Eleusis. Les époptes assistaient à des fêtes de nuit dans le temple et dans la prairie voisine. On leur montrait des objets sacrés, des images divines, des symboles, des rehques. L'hiérophante entonnait des hymnes, dont on répétait en chœur le refrain. On jouait des drames allégoriques. On figurait par des tableaux vivants certaines légendes fameuses, comme la descente de Perséphone aux enfers. On faisait espérer aux fidèles une seconde existence et des récompenses après la mort. Le huitième jour des grandes Éleusinies, les initiés buvaient une liqueur mystérieuse. Puis ils reprenaient le chemin d'Athènes. La foule les attendait au pont du Céphise, pour assaiUir de quolibets les dévots et les curieux du cortège.

Ni les grandes Éleusinies, malgré l'attrait des mystères, ni les grandes Dionysies, malgré les représentations dramatiques, n'égalaient en magnificence et en popularité les Panathénées, la vraie fête nationale des Athéniens. Tous les ans, au mois d'Hécatombéon(aoùt), on célébrait en l'honneur d'AthênaPohas les petites Panathénées. Chaque cinquième année, on donnait un éclat extraordinaire à cette solennité, qui prenait le nom de grandes Panathénées. Plusieurs jours se passaient en sacrifices, en concours poétiques, en luttes, en courses de chars ou de cavaliers. On donnait aux vainqueurs une couronne d'olivier sacré et une amphore panathénaïque. Le dernier jour se déroulait la superbe procession que nous admirons encore sur la frise du Parthénon. Depuis le Céramique jusqu'à l'Acropole, dans la merveilleuse harmonie d'un cortège où se fondaient tous les tons, on voyait défiler tour à tour les dieux, les prêtres, entourés des sacrificateurs et des victimes, les

jeunes filles qui portaient le péplos blanc d'Athêna, tissé par elles et couvert de broderies où l'on reconnaissait la défaite des géants; les vieillards, chargés de branches d'olivier; les escadrons de cavalerie, dans leur costume de parade; les métèques, avec de petits vaisseaux symboliques; les femmes étrangères, avec des vases remplis d'eau ou des sièges pliants; les fils et les filles de citoyens, avec des corbeilles de gâteaux; pui« des groupes d'enfants -frisés et pomponnés. Dans les rues et sur la place, les affranchis semaient des feuilles de chêne sous les pas du saint cortège qui s'acheminait lentement vers les pentes de l'Acropole. Ce spectacle passionnait la foule et attirait des pèlerins de toute la Grèce. En glorifiant devant tous ces étrangers sa déesse protectrice, Athènes se glorifiait ellemême. Jamais, aux yeux et dans les âmes, ne se sont mieux mêlées la religion et la patrie.

§ !i. Les religions panhelléniques. — La religion avait consacré l'organisation de la famille, de la phratrie, de la tribu, de la cité. Elle présida de même aux rapports des Etats entre eux et contribua beaucoup à éveiller chez les Grecs la conscience de leur unité nationale.

Dès les plus anciens temps, bien des peuples, rapprochés l'un de l'autre par le souvenir d'un commun ancêtre, par le voisinage, par la simihtude d'intérêts, s'étaient associés pour célébrer de concert quelque fête périodique. Tel est le caractère des amphictyonies primitives groupées autour des temples de Poséidon à Calaurie, à'Onchestos et à l'Isthme, d'Apollon à Délos et à Delphes. De même, à fépoque historique, toute fédération durable entre deux ou plusieurs cités a été consacrée par l'institution d'un culte commun. Dans la plupart des régions grecques existait quelque religion provinciale. De plus, les guerres de conquête et la fondation des colonies répandirent au loin la renommée de certains dieux et augmentèrent d'autant le nombre de leurs fidèles. Par exemple, Apollon de

Delphes, qui avait dirigé l'invasion des Doriens et beaucoup de bandes d'émigrants, devint populaire dans toute la Grèce, même sur les côtes lointaines de la Thrace, de l'Italie ou de l'Afrique. Sparte, pour les besoins de sa politique, inféoda à sa cause Zeus d'Olympie et lui gagna bien des adorateurs dans le Péloponèse. Athènes au v^ siècle, par l'éclatante fortune de ses armes et de sa diplomatie, accrédita sur tous les rivages de la mer Egée les cultes d'Apollon délien et d'Athêna panathénaïque. Ainsi, les traditions sur l'origine commune de certains peuples, les amphictyonies, les fédérations provinciales, les colonies, les guerres et les ligues politiques amenèrent peu à peu les esprits à la conception de religions panhelléniques. Pour adorer des divinités nationales on vit se réunir en plusieurs localités les représentants de toute la Grèce.

Quatre villes saintes par excellence sont devenues les centres de la dévotion et du patriotisme des Hellènes. Chacun de ces grands sanctuaires était la propriété d'un État particulier et n'attira d'abord que les pèlerins des pays limitrophes. Peu à peu, par un enchaînement d'heureuses circonstances, se répandit au loin la renommée de l'Apollon de Delphes, du Zeus d'Olympie, du Poséidon de l'Isthme, du Zeus de Némée.

Ces sanctuaires panhelléniques étaient constitués d'ailleurs comme ceux des cités. Ils n'en différaient que par leur importance plus considérableetleur richesse. Dansle téménos, autour du grand temple, se pressaient les chapelles et les ex-voto. Les prêtres et le nombreux personnel des subalternes étaient placés sous la direction de grands prêtres. Dans l'administration intervenaient toujours les magistrats de l'État suzerain, et un Sénat particulier comme le Sénat olympique en Elide ou le conseil amphictyonique à Delphes. Le dieu possédait un riche trésor et une foule de propriétés. Il recevait régulièrement les tributs des paysans voisins et les redevances de ses fermiers. Il touchait une part des amendes imposées pour contraventions aux règlements. Il voyait affluer les dons volontaires et

les offrandes des pèlerins. Le temple servait de banque de dépôt; et bien souvent, des cités ou des ligues négocièrent des emprunts à Olympie ou à Delphes. L'administration des finances sacrées et le service ordinaire du culte suffisaient à occuper tout un monde de magistrats et de prêtres. Chaque jour, des dévots isolés ou en bandes circulaient dans les avenues de

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Enceinte sacrée d'Olympie. (Restauration de M. Laloux.)

l'enceinte, immolaient une victime ou faisaient pétiller des parfums sur un autel. Les grandes fêtes, triennales ou quinquennales, mettaient en mouvement la Grèce entière. La trêve sacrée assurait la tranquillité des routes qui, de tous les points de l'horizon, amenaient à la cité sainte les troupes de pèlerins. Pendant quelques jours on ne vivait que pour les sacrifices et les jeux; on oubliait les querelles et les rivalités dans le gai recueillement d'une touchante fraternité.

Au milieu de ces cérémonies, oii se pressaient côte à côte des gens de tout pays, se dégageait l'idée d'une religion nationale. Certaines divinités étaient adorées de toute la Grèce.

Elles personnifiaient les principales forces naturelles et avaient commencé à se dessiner dans l'imagination des populations primitives. Les diverses tribus dans leurs migrations n'oublièrent point ces premiers dieux de la race.

Au contraire, chaque peuple les rattacha plus étroitement à sa fortune particulière par différents qualificatifs, et l'on compta autant de Zeus ou d'ApoUons que de cités. Mais dans la diversité des épithètes se reconnaissait toujours l'unité delà personne divine. Les poèmes homériques précisèrent à ce sujet les idées confuses des foules. Dès lors les grands dieux de la Grèce se présentèrent sous deux aspects opposés : d'une part, on les considérait comme les protecteurs spéciaux d'une ville, d'une contrée.

Zeus SU!" son trône.

(Peinture murale à Eleusis.)

OÙ ils possédaient des sanctuaires indépendants et recevaient un culte officiel; d'autre part, on se les figurait dominant les querelles des cités, présidant aux destinées de tout le monde hellénique, groupés autour de Zeus sur les cimes neigeuses de l'Olympe, la montagne sacrée autour de laquelle avaient naguère vécu ensemble la plupart des tribus. Ainsi put naître en Grèce une religion nationale, supérieure à tous les cultes locaux, rendue sensible à tous les yeux dans l'enceinte d'Olympie ou celle de Delphes. L'oracle de Dodone à l'époque héroïque, l'oracle d'Apollon py thien du ix*" au vi*" siècle, aidèrent beaucoup les diverses populations à découvrir le lien secret qui d'un pays à l'autre unissait les divinités, et par là conquirent peu à peu aux grands dieux, en dépit des rivalités de villes ou de provinces, les hommages de tous les Hellènes. En même temps, du chaos polythéiste se dégageait une sorte de monothéisme instinctif. Dodone, Olympie et Némée contribuèrent beaucoup à assurer dans le panthéon hellénique la suprématie et la toute puissance de Zeus. Et tous les grands sanctuaires ont donné aux Grecs le sentiment de leur commune origine et de leur parenté.

Ainsi, la religion, que l'on trouve à la base de toutes les institutions sociales de la Grèce, fournit aussi l'un des éléments principaux de la nationaUté hellénique. Tous les groupes d'individus ou d'États ont eu pour lien et pour symbole des cultes communs. Dans ces cultes on signale aisément bien des pratiques bizarres. Pourtant l'on ne peut s'empêcher d'y reconnaître la preuve d'un sentiment élevé. On juge de la valeur d'une rehgion, soit par l'action morale qu'elle exerce sur un peuple, soit par les œuvres d'art qu'elle inspire. A ce double titre la Grèce doit beaucoup à ses dieux : elle leur doit son organisation politique ou sociale, comme les chefs-d'œuvre de tout genre où revit son génie.

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