LIVRE PREMIER
PELASGES & LELEGES
^ 1 . — Grecs , Vpxr/.rA.
Les souvenirs de l'histoire remontent plus haut chez les nations de l'Europe occidentale, qu'on n'est disposé d'ordinaire à le croire. Le nom des Grecs nous semble en fournir une preuve flagrante. Ce nom nous a été transmis par les Romains, qui l'ont fait adopter par tous les peuples, excepté par celui qu'ils désignaient ainsi, et qui lui-même s'appelle les Hellènes. Ce nom, cependant, les Romains ne l'ont pas inventé. Il était porté par les habitants de la ville de Dodone et des cantons voisins dans l'Epire, à une époque assurément fort ancienne et qu'il faut placer au-delà de l'invasion des Doriens et peut-être,
de la guerre de Troie. Les Italiotes de ces temps reculés avaient des rapports surtout avec la partie de la Grèce dont ils étaient le plus rapprochés, et dont le détroit d'Otrante seul les séparait.
D'un autre côté, les habitants de Dodone n'ont cessé de rester en relation avec leurs compatriotes du Péloponèse et de l'Hellade proprement dite. Si les Romains n'avaient connu les Grecs Cju'après la fondation des grandes Amphictyonies et l'établissement régulier des jeux Olympiques, ils leur auraient sans doute appliqué le nom, par lequel dès lors les Grecs se désignaient euxmêmes ; ils les auraient appelés Hellènes. On peut pousser ce raisonnement ; on peut dire qu'antérieurement à l'an 1000, il existait dans la Grècedéjà des dynasties célèbres et assez puissantes, comme celles des Pélopides, des Eacides, et que, placées à la tète d'une grande confédération, elles avaient régné dans la mer Egée, fait la guerre sur les côtes de l'Anatolie et conquis Troie. Ces hauts faits étaient chantés parles aèdes dans toutes les cités de la mère-patrie; ils ne devaient pas être ignorés dans l'Epire. Les hommes qui les avaient accomplis n'étaient appelés ni Grecs, ni Hellènes non plus. Homère ne les connaît que sous le nom de Aeivcioi, \-X 6i.ioi Danaens, Achéens. N'en peut-on pas conclure que le nom de Grecs se fixa dans la mémoire des Italiotes — il ne faut pas parler des Romains, qui n'existaient pas encore — dans un temps, où aucune nouvelle des grands changements survenus dans l'Est de la Grèce ne leur était parvenue encore, et où ils ignoraient jusqu'au nom des chants homériques ?
Quoiqu'il en soit, le nom des Grecs est très ancien ; c'est Aristote (1) qui nous assure qu'il avait été porté jadis par la population de Dodone et les riverains de l'Acheloos. Avant lui Hésiode (2) dans un vers bien connu avait chanté que Pandore, fille de Deucalion ancêtre de la nation grecque, avait enfanté Grœcus intrépide au combat, f^fvexàçf^m. Le sens de ce nom propre nous paraît des plus clairs. Quoiqu'on l'ait rapproché dernièrement de VotiKoi (Et. Magn.) et traduit : les farouches, les indépendants, nous pensons qu'il faut entendre par VfcctKoi les anciens. Ffctiicgf s'appelaient aussi les habitants éoliens de Parion d'après Stéphane de Byzance ; c'est le nom que Sophocle et Alcman avaient donné aux mères des Hellènes : rfitîk enfin (vieille ville) était le nom d'un endroit situé dans laBéotie sur la côte entre Oropos et Tanagra.
La tradition de la Genèse et celle des Grecs sont d'accord pour faire de Dodone (en hébr. Dodanim) le plus ancien centre delà civilisation hellénique. Il est curieux, que l'on rencontre dans la région où cette ville était située, tous les noms par lesquels les Grecs se sont désignés depuis leur arrivée dans le paj^s où ils devaient rester fixés. Nous venons de parler de celui des TpaiKol. Homère nomme (Iliade XVI, 234) le Jupiter vénéré à Dodone le Jupiter pélasgique — et nous verrons tout à l'heure que les Pélasges ont été considérés souvent comme les ancêtres des Grecs. Quant au nom des Achéens, si répandu plus tard, nous le trouvons encore à Ithaque (Odyss. I, 394), mais pas dans l'Epire, En revanche, ce pays est traversé par les
(1) Météorol.. I, 14.
(2) Fragm . 29. édit Gœttling,
Ileuves de lAchelous et de l'Achéron; et la première syllabe de ces noms, est la même que celle que contient le nom des Achéens. Le sens de ce dernier serait-il riverains d'une racine «x, latin aq-ua? Il est vrai que x^atci dans le dialecte de Lacédémone signifiait louable, et que les linguistes rattachent ce mot ainsi que le nom des Achéens à la racine kJia, (part. fut. pass. khjèya ou khjàya), vanter et n'en séparent pas 'a.yu'àci (1). La question serait de décider si les Lacédémoniens des classes inférieures n'auraient pas attribué le sens de bon lx,<^'s$) au mot 'A'/st.&ç, précisément parce que ce nom leur rappelait le bon vieux temps, passé pour eux depuis longtemps; étjmologie factice, qui rappellerait par exemple celle qu'Ajax fournit de son propre nom dans Sophocle, et tant d'autres.
Enfin le nom de l'Hellade et des Hellènes se rencontre dans les mêmes parages avec ceux des Grecs, des Pélasges et peut-être des Achéens. C'est ce que nous allons prouver dans le chapitre suivant.
§ 2. — Des Hellènes.
Dès que les Grecs ont eu le sentiment de leur nationalité, ils se sont appelés Hellènes. Ce nom paraît inséparable des grandes solennités d'Oljmpie et de l'ascendant exercésurles esprits, parle collège des prêtres deDelphes; mais il ne devient général qu'au commencement et n'est adopté universellement qu'à la fin du VH"' siècle. Pour
1) Benfey, W^urzellexicon. II. p. 64.
Homère, les Hellènes n.' forment encore qu'un canton de la Thessalie placé sous le sceptre d'Achille. Lorsque le poète parle des Grecs réunis sous les murs de Troie, il les nomme Achéens, Danaens. Strabon remarque déjà d'après ThucN'dide, qu'Homère neconnaîtpas de barbares proprement dits, précisément parce que pour lui les Grecs ne sont pas encore des Hellènes. Il fait mention, il est vrai, de Cariens !?>cieÇ6a.^ô<i)wvoi, mais ce ne sont pas des barbares auxquels il pense; il veut dire seulement que l'idiome Carien est pour des Grecs peu intelligible.
Examinons le chemin suivi par les noms de 'Ek^As et 'Ewm avant qu'ils ne se soient imposés à la- Grèce entière. Commençons par l'observation que le passage de l'Iliade où il est question des UaLvéwmsi (tous les Grecs réunis' était considéré comme apocryphe déjà dansl'anliquité {i). Dans rOdjssée nous rencontrons l'expression ^:t^'ExA6t«frt Kc/,i [xéuov "Ae>of. L'Hellade désigne ici évidemment un territoire d'une certaine étendue (2). C'est dans Hésiode qu'il faut chercher la plus ancienne mention d'Hellène et de ses fils :
'EAÂJji'ûf S' k'yzovTo ^s[xiS70 7oKoi ficiffiKvîi
Ce Hellène passait pour le fils de Deucalion qui d'après une antique tradition avait fondé le sanctuaire de Jupiter à Dodone, desservi par des prêtres qui portaient le nom de 'Ekkoî ou Ssaâc/ i3\ Dodone elle-même était
(1) Iliade, II. v 531).
(2) Odyss., I, V. 3't4: IV. v. 726.
(3) Cpr. les mots ffé\u.i^ 5"gÂHi'«, "Lâs.'h.
située dans une contrée appelée Hellopia ou Hellas. Lorsque les Thessaliens quittèrent l'Epire pour envahir l'Hémonie, à laquelle ils imposèrent leur nom, ils transplantèrent dans leur nouvelle patrie les noms de Deucalion et d'Hellas. Le dernier des deux sera attaché désormais à la partie septentrionale de la Phthiotide occupée par les Thessaliens.
C'est-là, disait-on, que Deucalion avait régné; plus tard, on en fit le roi de la Thessalie entière. Le récit légendaire du déluge de Dodone, fut appliqué de même aux vallons encaissés de ce pays nouvellement occupé. On soutenait que Deucalion avait abordé sur les hauteurs de rOthrys; plus tard, ce n'était plus l'Othrys, c'était le sommet sacré du Parnasse où l'on prétendait que sa barque se fût arrêtée. Il en advint que, non-seulement les Locriens d'Oponte prétendaient descendre du héros qui seul avait échappé à la grande inondation, mais encore les familles nobles de Delphes, gardiennes du nouvel oracle qui commençait à faire oublier celui de Dodone. C'est à dater de cette époque que Deucalion fut considéré, comme l'aïeul de la race grecque tout entière ; que l'on cherchait à rattacher à ce nom l'origine de toutes les tribus, et déjà vers 800, les prêtres de Delphes purent ordonner à L3'curgue venu pour les consulter sur les moyens de consolider la nouvelle constitution de Sparte, d'ériger un temple à Zeus Hellanios et à Athéné Hellania (1).
fl) Duncker. Geschichte des Alterthums, t. III, p. 380, 556.
§ 3. — Les Achéens, \-/aïoi, Aavao:.
Pour les Grecs des temps historiques, le nom de ces Achéens qui avaient guerroyé dans l' Asie-Mineure, et qui avaientfaitle siège de Troie nerépondaitqu'à uneépoque assez courte, celle apparemment de la puissance et de la grandeur de la maison des Pélopides. Il désignait les Grecs du Péloponèse, vivant sous le sceptre de cette dynastie, ainsi que les habitants de l'Argos pélasgique en Thessalie, appelés par Homère aussi Myrmidons et Hellènes, et dont Achille était le chef illustre (1). Les habitants de l'Argolide portaient aussi le nom de Auvccoi, de Danaos fils de Bélus et fondateur d'Argos (2), Mais ce nom, comme celui des Achéens est appliqué par Homère indifféremment à tous les Grecs confédérés, parce qu'il s'attachait aux populations alors prépondérantes d'Argos et de Phthia, et à Agamemnon qui les commandait. Le nom d' Achéens paraît cependant avoir été plus généralement adopté. Homère en nomme dans l'Ithaque (voir plus haut, et dans la Crète 3 ; nous en avons soupçonné l'existence dans l'Epire; etla circonstance qu'ils sont cités à côté des Hellènes, sur lesquels règne Achille d'après le fameux passage de l'Iliade, confirme encore notre sup-
(1) Iliade, II, v. 684.
(2) Danaos est traduit quelquefois l'ancien, comme si le mot était identique à S'inccioi. Maintenant on préfère la traduction desséché à cause du sol aride de l'Argolide. En albanais Danatsi veut dire bien-aimé. D'après VEtymologicon Magnum les morts aussi ont nom Acivuoi,
i!^! Odyss.. XIX, v. 175.
position. Plus tard, le nom de l'Aciiaïe et des Achéens resta au canton peu fertile qui s'étend, dans le nord du Péloponèse depuis Sicyon, le long du golfe de Corinthe; c'est là que s'était réfugiée la partie de l'ancienne population achéenne qui n'avait voulu ni se soumettre aux Doriens, ni quitter le sol de la patrie. Mais ce nom fut conservé aussi par les anciennes tribus de la Thessalie cantonnées dans la Phthiotide, établies à Jolcos, àPhéré, à Ptéléon et à Halos, qui au IIP siècle encore étaient restées fidèles à leurs cultes primitifs, à la vie et à l'armure simple des temps homériques (1). Le nom des Pélasges seul surpassait par son ancienneté celui des Achéens; Pélasgos, disait-on, avait jadis régné en Thessalie ; son fils Hémon, avait donné au pays son ancien nom, Hémonie ; à côté d'Hémon, on nomme deux autres fils de Pélasgos : Achaeoset Phthios et une fille Larissa. On voit clairement que les noms propres de ces personnes ne sont que les symboles des pays et des peuples qu'elles désignent. Le nom de la Pélasgiotide est aussi affecté au canton de la Thessalie qui avoisine le lac Buebéen (2). En effet, d'après une tradition très-ancienne, avant les temps troyens, les habitants de la Grèce se seraient appelés Pélasges. Euripide lui-même cité par Strabon, affirme que quittant le nom de Pélasges ils auraient pris celui de Acn'ccoi. Les Pélasges n'auraient été autres que des Grecs désignés seulement par un nom plus ancien.
li; Xenoph. Hellen.. VI. l. H.
i2i Duncker, III. p. 19.
)^ 4. — Faut-il entendre par Le nom des Pclasges celui des Grecs les plus anciens?
Disons tout d'abord que c'est là l'opinion soutenue, depuis Bœckh, par la plupart des philologues d'Outre- Rhin. Dupu3% un savant français, avait imaginé de faire venir les Pélasgesde l'Océan Indien; un certain Herbert Marsh dans ses Horœ pélasgicœ, en avait fait simplement des Thraces. S'iJs étaient réellement des Grecs, il faudrait leur assigner comme patrie primitive l'Uttarakuru des Aryàs, comme aux autres populations indoeuropéennes.
Il est certain que les Grecs rattachent au nom des Pélasges les plus anciens souvenirs de leur histoire. Pour Homère, comme nous venons de le voir, le dieu principal de Dodone est le Jupiter pélasgique. Asios de Samos, cité par Pausanias, dit que la terre noire a enfanté, sur le sommet des monts, Pélasgos semblable aux dieux, afin de donner naissance à la race des humains. Dans un fragment d'Hésiode ,1 , Pélasgos est nommé fils de la terre et aïeul des Pélasges. Puisque aux yeux des Grecs les hommes sont sortis du sein de la terre , leur mère, il ne faut pas s'étonner que les Pélasges soient pour eux des autochthones}/»'):;'; V. Esch3'le dans ses Suppliantes nous trace la carte d'un grand empire pélasgique : Argos en est le centre ; au nord il s'étend jusqu'à Dodone, jusqu'au Strymon; il y est borné par le
Il Hesiod., fra^m. Kiï. édid. (iœttlinjr.
peuple des Perrhèbes. C'est qu'il y avait réellement des Pélasges dans la Macédoine et dans la Thrace (11. Le roi de cet empire est Pélasgos, fils de Palaechthon (vieille terre) et descendant de Pélasgos, autochthone. Hérodote avoue que tout le pa\-s appelé de son temps Hellas, avait porté jadis le nom de Pélasgie {leKaffyia.). Les Thesprotes de l'Epire avec leur capitale Dodone auraient été des Pélasges aussi bien que les habitants de l' Attique et du pays d'Argos. Callimaque (dans son Bain de Pallas) s'en souvient encore, puisqu'il y désigne les femmes des Argiens par le nom de Pélasgiennes (neyci<7yiS'ei).A plus forte raison faut-il voir des Pélasges dans lesEoliensetles Arcadiens. Les Ioniens établis le long de la côte septentrionale du Péloponèse, auraient été Pélasges eux-mêmes l2\ D'après Ephore, le nom de Pélasgia aurait été affecté jadis au Péloponèseentier, et Strabon (3 voit dans les Pélasges une nation répandue autrefois dans toute la Grèce, mais prépondérante surtout dans la Thessalie etl' Arcadie. Nous avons vu en effet que dans le premier de ces pays Homère connaissait une ville appelée "Açyoi Uskol^jikov, et c[ue même dans des temps relativement récents on v connaissait un canton du nom de Pélasgiotide.
D'après cela, les Pélasges auraient été les Grecs euxmêmes dans une des premières phases de leur civilisation. On retrouve leur nom là où se sont conservés les cultes des plus anciens (4), où se sont maintenues les
(l) Bœckh, Cours d'Antiquités grecques, 1836. (2; Hérodote, I, 56 ; VIII, 44.
'3; Strabon, p. 221.
(4) Citons seulement celui du Jupiter pélasgique. qui fait tomber la pluie, et de Déméter« qui couche à terre » à Dodone. Notons le
traditions les plus anciennes, où l'agriculture a fait sa première apparition, ou bien là, où la vie pastorale n'a jamais cessé de régner, comme dans l'Etolie, l'Acarnanie et notamment dans l'Arcadie. Les Grecs ont marché longtemps derrière leurs troupeaux, à l'instar des Aryâs du Pendshab; et des cantons c{ui plus tard étaient renommés pour la fertilité de leur sol, tels que la Béotie et l'Eubée, démontrent par l'origine de leur nom, que dans les temps primitifs on s'y était livré surtout à l'élève des bestiaux.
Aussibienquequelquesphilologues aient prétendu faire venir le nom des Pélasges de 'ttskoùCcù approcher, arriver 'c'est-à-dire adoenœ), ou bien de TÀetî^a errer (c'est-à-dire les vagabonds), on s'est mis d'accord de nos jours pour y voir un mot signifiant les anciens. On a cru y retrouver le grec TreKhos, ^rshiii livide; 'yroKioi gris, TrkKan jadis, ou l'albanais rT?jkK-ov, l'ancien, c'est-à-dire un membre du conseil de la commune. Hésychius traduit le nom d'une partie du peuple macédonien les nn^ayousi par yé^ovrsi, TuKaioi, jvysvsïi.ïiajonte UsKfyîtvsi oiivio^oi,'pru^ct «Ts ^i/pon ol (iov^svTui, nehsiovi Ko'oi x.(ii oi 'HTStpaTut Tovi '^é^ovTui Kui Tui -Tr^si^ujiS'cLi.
§ 5. — Les Pélasges ne constituent-ils pas plutôt une race distincte de celle des Grecs?
Jusqu'ici tout va bien ; malheureusement un fait d'une incontestable authenticité rapporté par Hérodote, va
sanctuaire de la Déméter pélasgique à Argos et celui de la Junon pélasgiqueà Jolcos (Apollon. Rhod., I, 14; III, 66). En outre, Hérodote rapporte (II, v. 171) que les femmes des Pélasges étaient les premières^à célébrer les thesmophories en l'honneur de Déméter.
compromettre les résultats obtenus. Chassés par les Thessaliens, les Pélasges de la Pélasgiotide mêlés à une troupe de Minjens et de Cadméens, étaient venus se réfugier dans l'Attique. C'étaient des terrassiers et des constructeurs habiles; célèbres par de nombreux chàteaux.forts bâtis par eux [Larisses], ils fortifièrent le côté occidental, le côté le plus faible de la Cécropie et ils fermèrent par les neuf portes, la route c[ui y montait. Ce bastion porta toujours à cause de son origine, le nom du Pélasgikon. On avait cédé en même temps aux émigrants un champ pierreux situé au pied de l'Hvmette ; ils surent le transformer en terre arable et fertile. Mais l'xlttique ne put nourrir longtemps tous ceux auxquels elle avait offert un asile, sans compter que l'harmonie cessa de régner entre les Athéniens et les Pélasges. Ces derniers ayant exercé des violences sur les jeunes filles et les jeunes garçons de leurs hôtes allant puiser de l'eau « aux neuf sources ^1' » furent expulsés ; ils s'embarcjuèrent, s'établirent sur la presqu'île Chalcidique, et y fondèrent une série de villes peu considérables. C'est là qu'Hérodote les connut, à Creston ou près de cette ville (2). Ilfaitremarquer, qu'ils parlaient la même langue c|ue les Pélasges habitant Plakia et Skylakesur l'Hellespont, mais qu'ils n'étaient pascomprisdes autres Grecs. Hérodote conclut de là que la Grèce ayant été habitée jadis toute entière par des Pélasges, avait été une terre barbare; ce n'est que plus tard, après l'invasion des Doriens, que, civilisés par les Hel-
(1; Hérod . VI, 137-140.
/2i La chose n'est pas très-claire à cause d'un passage de Thucydide iIV, 109 qui semble mettre les Crestoniens exactement sur la même ligne que les Edones et les Bisaltes. deux peuples barbares.
lènes, ils auraient adopté la langue de leurs vainqueurs. — Les choses ne se sont évidemment pas passées comme le pense Hérodote : longtemps avant que les Hellènes ne lissent figure dans l'histoire, il llorissait dans le Péloponèse, dans la Béotie, dans la Thessalie une poésie et même une certaine civilisation grecque. Puis, les Doriens, les plus puissants et les plus valeureux des Hellènes, étaient trop peu nombreux pour pouvoir imposer leur langue si rapidement aux populations c[u'ils venaient de soumettre
D'un autre côté, nous ne pouvons nous faire à l'opinion qui prévaut encore aujourd'hui de l'autre côté du Rhin, d'après laquelle tous les Pélasges quels qu'ils fussent et où qu'ils eussent habité, auraient été de race et d'origine grecques. Bœckh accordait au moins, que ceux qui ont bâti le bastion Pélasgique, n'étaient pas Pélasges au même titre que les autres habitants de l'Attique. Si les descendants de ces Pélasges avaient parlé un dialecte grec, comment supposer qu'Hérodote ne les eût pas compris ï Certes, une assez grande différence séparait Tattique du lacédémonien, et le crétoisde l'ionien de l' Asie-Mineure. Cependant Hérodote connaissait tous les dialectes de la mère-patrie et au besoin savait les parler, à preuve que lui, habitant delà ville dorianne d'tialicarnasse, composa son ouvrage célèbre dans le dialecte néo-ionien. D'un autre côté, la langue grecque était fixée dans toutes ses parties essentielles à l'époque de la guerre de Troie, comme le prouvent les poèmes d'Homère. Donc, si les Pélasgiotes avaient parlé grec, lorsque l'invasion des Thessaliens les eut chassés de leur pavs, on ne voit pas
trop pourquoi ils auraient désappris le grec pour l'échangrer contre un idiome barbare.
§ 6. — Continuation du même sujet.
Les Tyrrhéniens.
Un autre fait rapporté par Hérodote vient corroborer les doutes que nous entretenons au sujet de l'identité des races grecque et pélagique. LesMinyens d'Iolcos etd'Orchomenos, ainsi que les Cadméens, après avoir quitté l'Attique qui leur avait servi d'asile, et occupé les îles d'Imbros, deLemnos et de Samothrace, où ils trouvèrent des établissements et des cultes phéniciens, furent appelés eux aussi, Pélasges, par les autres Grecs. Or, ceux qui habitaient Lemnos, pour tirer vengeance des Athéniens qui les avaient expulsés, ravirent un jour les femmes et les filles de ces derniers, pendant qu'elles célébraient à Brauron la fête d'Artémis, et ils en firent leurs concubines. Les enfaiîts qu'ils en eurent ne daignèrent pas se mêler aux enfants légitimes d'origine pélasgique; ils forcèrent ceux-ci de leur céder le pas partout, et ils finirent par provoquer une hostilité sourde d'abord, c[ui aboutit à la longue au massacre des femmes et des enfants attiques [Ktifxvici sfyc/.). Comme Hérodote raconte, que ces enfants avaient appris de leurs mères la langue attique (1), on peut supposer que cette langue différait profondément de celle des Pélasges. Aussi M. Hahn pense-t-il que les Pé-
(1) ThKffffciv T£ r'm 'Att/jcw ko.) rpoTrovs réoy ' k'^wa.im.
lasges en s'enfu^-ant chez les Sintiens, apparemment premiers habitants de Lemnos, ont voulu se rendre auprès d'une population de race congénère. Or, cesPélasges de Lemnos sont appelés aussi Tyrrhéniens eiàa.nsY Ety* inologicon magnum on lit suh voce "S.ivTmS'À '^ivTiet^eJvoç TvpuvviKov KO.) ?j-cTpiKc,v. Ccux qul ont bâti le bastion pélasgique à Athènes ont porté le même nom d'après Photius : ns?.a.pyiy.'bv to ù'Trb twc Tvf.f,cf.vm KUTUffKSvu^ïv tUs 'ctKfoTÔhsai rir/oi. D'après d'autres, ce uom lui-même viendrait de Tupan tour, habitation fortifiée comme ce peuple en affectionnait, et il aurait donné origine au mot Tvpcivvos dont le premier sens aurait été commandant de tour 1;. En effet, cesPélasges tyrrhéniens ont étéredoutés longtemps comme de cruels pirates c^ui vendaient leurs prisonniers comme esclaves. Des noms rùppti, rvfffu, Tvppmoi on a rapproché pour le sens l'étrusque : Lar le maître, puis l'ancien nom propre Larissa. C'est le nom que portaient au moins neuf villes habitées par les Pélasges les plus anciens, et cju'on a l'habitude d'expliquer à l'aide du substantif ^.«/.s, A^p pierre. Larissa serait par conséquent : retranchement, mur de pierre.
On ne saurait nier qu'aux yeux des Grecs des rapports étroits n'aient uni les Tyrrhéniens et les Pélasges Italiotes. Ils sont allés jusqu'à appeler T\'rrhéniens toute la nation des Etrusques. Ottfried Muller a pensé que ces derniers étaient originaires de Tyrrha, ville de la Lydie, parce que Hérodote avait fait émigrer en Etrurie une
(1) Tvfuvvoi steincct ùcto rav TvppmÔjv tmv ^tctim y.u) âmctw- 's:
— Ifi —
partie desLj'diens sous la conduite de leur roi Tyrrhénos. Mais, malheureusement, la ville de Tyrrha n'était pas située sur la mer, et cependant les Tjrrhéniens étaient .marins et pirates. On parlait aussi dans la Lydie d'un Torrhebos, fils d'Attys. Mais Xanthos qui a écrit avec tant d'autorité sur les Lydiens, ses compatriotes, n'admet pas ces assertions aventureuses. Deux choses pourtant paraissent incontestables : les noms d'un grand nombre de villes de la Grande Grèce et de la Sicile d'un côté et de l'Albanie de l'autre sont à peu près identiques (1) ; puis les mots Tyrrhénien, T3'ran, sont très-connus, très-répandus dans l'Albanie. Alexandre de Pleuron considérait comme Tyrrhéniens les Pélasges de Pleuron ("2;, et encore aujourd'hui il existe dans l'Albanie deux villes, appelées Tyrannia ou IVranna, la plus grande située entre Durazzo et Alessio, l'autre dans le voisinage de Kroja (3). Enfin pour en finir avec cette partie particulièrement obscure de nos recherches, rappelons que l'Albanie méridionale s'appelle encore aujourd'hui Jo<^Kspic(., en dialecte guégeois Toc/ns/iu. La parenté de ce mot avec les mots latins, tuf^cus, fuscia et le moderne Toscana paraît manifeste.
(1) Hahn, Albanische Studieii, p. 'À'M). i2) Schol. à l'Iliad.. II. v. 23;i (3i Hahn. ibid.. 2:«.
§7. — Continuation : Pélasges, Tyrrhéniens, Lyciens^ Siciliens, Lélèges, Toscans, Dardaniens.
Tyrrhéniens et Pélasges se reconnaissent aux tours et aux citadelles qu'ils construisaient. N'en séparons pas ces bandes de Lyciens qui louaient leurs bras pour entourer les villes de fortes murailles; on les appelait iVKharss XeipoycLaropsf. Neuf de ces Lyciens passaient pour avoir bâti les murailles cj'Clopéennes de Tirjmthe. 11 est à remarquer que jusqu'à nos jours les Albanais fournissent la Grèce entière de maçons nomades, qui ont conservé paraît-il, la méthode primitive de la construction cyclopéenne (1). C'est ici que la grande question se pose pour la première fois. Ces Albanais ne seraient-ils pas les descendants des vieilles populations tyrrhéniennes et pélagiques qui ont couvert la Grèce ancienne de leurs Larisses et de leurs tours {Tvpffsis), qui apparaissent d'abord dans l'Acarnanie et qui sont appelés Sicules par Pausanias (2i? D'après Pline et Ptolémée, il y avait des Siciliotes {>:ix.ov?.iktui) aussi bien dans l'Illyrie que dans l'Italie (3).
Avouons que les Pélasges dont nous venons de parler en dernier lieu et dont T3'rrhéniens, Lyciens et Sicules
(1) Cette méthode consiste à établir deux séries de dalles, entre lesquelles on pose VéfA'TTksx.rov. V. Hahn. p. 234.
(2) Pausanias, I, 2, § 28.
(3) Dieffenbach, Origines Europœœ, p. 94-95, puis 118-120. Le nom des Sicani, Siculi rappelle le verbe albanais : ffiKoty, je guette, j'explore.
ne formaient peut-être que des tribus particulières ne présentent pas le même caractère que les Grecs de la mère-patrie, quoique ces derniers aient été affublés quelquefois, eux aussi, du nom de Pélasges. On en signale d'ailleurs sur des îles ioiiiennes, telles que Lesbos, Chios, Samos, dans l'Eubée, dans la Crète. C'est là que les place l'Odyssée T. 11 y a mieux. Depuis les bords du Kaikos jusqu'à l'embouchure du Kaystre, il existait une série d'établissements pélasgiques; il }• avait une Larissa tout près d'Ilion, et Homère ne m nque pas de ranger ces Pélasges parmi les ennemis des Grecs et les alliés des Troïens (2). Il serait possible que les vers qui ont trait à ces Pélasges et qui font partie du catalogue, ainsi que les vers de l'Odyssée cités plus haut, eussent été intercalés plus tard dans le texte. Ce n'est pas une raison pour soutenir, comme on l'a fait, cj[ue les Pélasges de l'Asie-Mineure sont les descendants de ceux qui un jour s'étaient réfugiés dans l'Attique. Pourquoi les Pélasges n'auraient-ils pas pu s'établir sur les îles de la mer Egée et dans l'Anatolie avant l'invasion des Thessaliens et des Doriens? Est-ce qu'il n'y avait pas aussi le long de la même côte les petites villes des Lélèges, dont on voyait encore plus tard les tombeaux et les tourelles en ruines (AeAg^sia)? Et rien ne prouve pourtant, que ces Lélèges que l'on voit ainsi que les Pélasges, répandus dans la Grèce entière, aient émigré du contment européen pour se fixer dans l'Asie- Mineure. Ajoutons que nous trouvons une autre peu-
Ci) Odyssée. I. v. 177.
(2) Iliade. II. v. 8i0.
— lU -
plade antique, qui disparait de bonne lieure: les Caucons établis à la fois dans la Bitthjnie, sur la frontière de la Paphlagonie, et dans l'Elide le long d'un affluent du Teuthéas, et qui portait, lui aussi, le nom de Caucon ili. C'est ainsi que nous rencontrons le nom des fameux Dardaniens de la Troade, à une très-graide distance de l'Asie-Mineure, dans une peuplade de l'IUyrie. Un Dardanus, d'après la légende, fils de Jupiter et d'Electra, aurait quitté l'Arcadie, d'après les uns, la Crète d'après les autres, se serait fixé d'abord dans l'île de Samothrace, et plus tard dans la Mjsie, où il aurait fondé Dardania (2).
^ 8. — La solution du problème.
Il résulte de tout ce qui précède, qnW y avait depuis une époque immémoriale une population appelée Pélasges par les Grecs, établie avec eux sur le même sol, et qui leur était plus ou moins étrangère. Les Pélasges dont l'existence remonte au de-là des temps Troiens, n'en sont pas moins dans un bon nombre de passages des auteurs anciens, identifiés, ou à peu près, aux Grecs eux-
(1) Le nom des Caucons peut être rapproché des mots albanais KàcpKS, coque, carapace. KÔy.î , crâne. Les Caucons seraient les Tètes Dures.
(2) Hahn fait dériver les Dardaniens de ^ctoàs. poire, et il cite les noms d'autres peuples, tirant leur origine du nom d'un arbre: témoins les Mysiens de i.vffoi-'^-ni. le hêtre blanc, etc. Nous ajouterons les Drj'opes et Asci-burg, Aac-anius, de l'anc. ail. askr frêne, il y a encore aujourd'hui dins l'Albanie un village du nom de Darde, la poire.
mêmes. Comment expliquer cette apparente contradiction ? Nous allons proposer une solution, qui, si nous ne nous trompons pas, n'aura rien que de très naturel :
La grande migration des Grecs vers l'Occident, ne s'est faite ni en un seul jour, ni, pour ainsi dire, d'une seule poussée. Elle s'est prolongée à coup sur, à travers une série de générations; elle a pu avoir lieu tantôt par l'invasion de hordes entières, tantôt par une lente infiltration dans des pays occupés déjà par d'autres tribus. On sait que les Grecs de Dodone ont été entourés de tout temps de peuplades barbares; tels ont été les Chaones, les AthamaneS;, les Sjlliones, les Cassiopiens et autres. Quant aux Acarnaneset aux Etoliens, ils paraissent, de l'aveu des Grecs eux-m.êmes, d'un sang fort mélangé (1). Nul doute en effet que les nouveaux venus ne se soient souvent en maint endroit assimilé rantic{ue population du pays. Probablement celle-ci ne leur résista guère, comme plus tard nous voyons Sicules, Italiotes, Africains reculer devant les colons helléniques et se confondre en partie avec eux. L'assimilation paraît avoir été complète surtout dans le Péloponèse. Dans l'Hellade proprement dite et dans la Thessalie, l'ancienne population doit avoirformé pendant longtemps quelques groupes indépendants. Quant à la montueuse Epire, on sait que les Grecs n'ont jamais réussi à la dénationaliser. On peut supposer aussi que les premiers immigrants se fondirent assez rapidement avec les aborigènes de la Thessalie et qu'unis à eux ils constituèrent ce qu'on pourrait appeler les Pé-
(1) Polybe XVII. 5 : AvTmykp khcoKm ovk sis)v"E^KtiV£i oiTKeioysi.
lasges des Larisses (il y en avait une douzaine en tout, dont trois dans la seule Thessalie). Il est prouvée aujourd'hui que ces aborigènes étaient parvenus à un état de civilisation relative. Ils savaient défricher les terres et les rendre fertiles, et on leur attribue les plus anciens cultes agraires. Les processions phalliques, qu'Hérodote fait venir des Pélasges, n'ont rien de bien grec, ce nous semble. Latone, Apollon, Artémis sont des divinités dont les Arj^às de l'Inde ne nous ont pas entretenus, et que les Grecs ont dû rencontrer dans leur nouvelle patrie. Les fêtes h3^acinthiniennes célébrées à Sparte, rappellent les conceptions religieuses de la Phénicie et de la Syrie; Vénus et Hercule sont, si l'on peut parler ainsi, originaires d'Ascalon et de Tyr. Pallas Athéné, malgré sa physionomie entièrement hellénique se rencontre dans quelques-uns de ses traits, à Lindos, à Corinthe et, même dans la légende tout athénienne des Amazones, avec l'Astarté sémitique.
Les Grecs en arrivant dans leur patrie nouvelle se trouvèrent donc placés en face d'une population qui avait franchi les premiers degrés de la vie sauvage et qui se civilisait au contact des colonies et des influences asiatiques. Ils se mêlèrent à cette population, et comme après tout ils paraissent lui avoir été supérieurs par la force physique et par le langage, peut-être par quelques idées religieuses plus élevées, ils la dominèrent et l'absorbèrent là où elle ne se présentait pas en masses trop compactes. L'ascendant exercé par les Grecs sur les autres races du globe, a été considérable de tout temps. Il devint irrésistible après la conquête d'Alexandre, et
l'on voit alors des territoires immenses adopter les arts, les mœurs, et surtout l'idiome des Grecs. Ce mouvement a continué sous la domination romaine; mais à vrai dire il a toujours existé, et Thucydide nous entretient de barbares qui de son temps parlaient à la fois leur propre langue et la langue grecque (1). Seulement ce mouvement a dû rencontrer pendant les premiers siècles de l'établissement des Grecs des obstacles sérieux. Longtemps des colonies palestiniennes, syriennes, et surtout de petits royaumes pélasgiques ont du se maintenir sur le sol de la Grèce primitive. Celui des Pélasgiotes paraît avoir été un de ces royaumes; celui d'Andania, capitale des Lélèges dans la Messénie, en était sans doute un autre. Dans les Larisses paraît avoir habité pendant plusieurs générations une population mixte d'aborigènes et de Grecs. La construction de ces enceintes fortifiées était due assurément aux anciens habitants du pays; mais rien ne prouve que les Grecs n'y aient pas été établis en nombre considérable. — Le seul fait de la construction des Larisses démontre que leurs habitants, les Pélasges du Pénée et de l'Amyros redoutaient déjà les incursions des Doriens et des Perrhèbes campés sur les pentes méridionales de l'Olympe, comme des Magnètes qui parcouraient rOssa et le Pélion (2'. Les Pélasges, mélange d'arborigènes et d'Aryàs, mais où les aborigènes paraissent avoir dominé par le nombre, furent vaincus et écrasés un peu plus tard par l'i.ivasion des Thessaliens, suivie
(1) Thucyd., IV. 109, S'iyhmffoi.
(2; Duncker, III, p. 20.
de celle des Doriens, rudes montagnards, vrais Northmans de l'antiquité, attirés comme plus tard ces derniers parles terres fertiles et les villes riches du midi. On comprendra maintenant sans difficulté que les Grecs de la confédération hellénique, Cjui fut fondée à la suite de la conquête dorienne, aient désigné par le nom de Pélasges les Grecs primitifs du Péloponèse, de l'Attique et d'autres contrées encore, puisque ces Grecs avaient mené la la vie des aborigènes auxquels ils s'étaient mêlés, avaient adopté en partie leurs cultes, et s'étaient défendus avec eux derrière les mêmes murailles (1\ Mais à plus forte raison les Hellènes devaient-ils appeler Pélasges les descendants des aborigènes, puisqu'ils avaient hérité du langage et des mœurs tant soit peu barbares de leurs ancêtres, ainsi que de leur manie de bâtir des châteauxforts.
Les aborigènes paraissent donc avoir été absorbés lentement par les immigrants grecs, comme nous voyons de nos jours les Albanais, après s'être répandus à partir surtout du XIV'' siècle dans toutes les régions de la Grèce moderne, désapprendrejusqu'à leur idiome natal et devenir Grecs à leur tour. A Argos, le lit à peu près sec de la rivière séparait autrefois le quartier albanais de celui des Hellènes; avant la guerre d'indépendance, aucune Albanaise d' Argos, dit-on, ne savait parler grec. On en raconte autant des Albanaises d'Athènes. Les campagnes et les cantons de l'Attique, de l'Eubée méridionale, de Mégare, d' Argos, de Corinthe sont aujourd'hui
(1) N'oublions pas qu'il y avait près d'Argos, dans le Péloponèse, une autre Larissa avec un temple de Jupiter.
entièrement habités d'Albanais. La population des villes seulement est ou absolument grecque comme à Carjsto, Nauplie, Corinthe, au Pirée; ou bien l'élément grec y est prépondérant comme à Athènes, Argos et Mégare (4). Dans les îles d'Hydra, de Spezzia,dePoros, deSalamine il n'y avait avant la guerre contre les Turcs guère de femmes capables de parler ou seulement de comprendre le grec ; c'est cette guerre qui a entraîné les Albanais et qui a cimenté l'union entre les deux races. Botzari et Zavellas étaient Souliotes, Wasso Monténégrin, Chadshi Cristo Serbe (2). Sur la Hotte on parlait alors, on parle encore aujourd'hui généralement albanais. Mais désormais l'Albanais veut être appelé Hellène ; lui rappeler son ancienne nationalité, c'est à ses yeux, le traiter de barbare. Dans les endroits un peu considérables de l'Attique les femmes albanaises parlent grec dans les rues, lorsqu'elles se croient observées des étrangers; même dans les îles d'Hydra, de Spezzia, de Salamine, toute la jeunesse sait le grec. Partout aujourd'hui le descendant des Skipétars reconnaît la supériorité de la langue, du génie et des lettres helléniques; et il subit volontiers l'ascendant d'une civilisation qui semble ennoblir ceux qui l'adoptent.
Ce fait est d'une importance majeure et il fait faire un pas considérable à nos recherches. En effet, de même que l'Albanais de nos jours se dissimule derrière le Grec, ne se serait-il pas déjà laissé absorber par lui dans les temps antérieurs? Ne faudra-t-il pas reconnaître dans l'Alba-
(1) Hahn, p. 223.
(2) Hahn. p. 258.
nais le descendant de l'antique race des Pélasgesï Hahn le pense, mais comme il a concentré ses études surtout sur l'Albanie proprement dite, les preuves alléguées par lui en faveur de sa thèse ne paraissent pas suffisantes. Nous essaierons dans les pages suivantes d'en découvrir d'autres et de contribuer ainsi à compléter son beau travail.
,^ 9. — La solution des Sémitistesi. — Pélasges. Peh'sththn.
Pourquoi la Grèce jouissant d'un si beau climat, d'un sol généralement fertile aurait-elle été un désert avant l'immigration des Grecs? Hérodote dit expressément qu'elle a été habitée par des barbares : sa démonstration est significative, si elle n'est pas concluante. Thucydide ne se prononce pas aussi nettement, mais il semble abonder dans le même sens ; Pausanias et surtout Strabon fournissent des preuves curieuses à l'appui de la thèse soutenue par Hérodote. Seulement les Pélasges n'étant pas Grecs, pouvaient-ils être autre chose que des Orien taux, qu'une population semblable à celle de ces Phéniciens, de ces Cariens dont les vaisseaux pénétraient dans toutes les baies, dans tous les golfes de la presqu'île, établissant des stations dans tous les endroits favorables, trafiquant, pillant, exploitant les mines d'argent, recherchant le fameux coquillage qui fournit la couleur pourpre. On l'a pensé quelquefois et Rœth n'a pas hésité à identi-
fier nsAf/ff-) c» et Peleshti 1 '. Le t de ce mot, dit-il, n'est pas radical, il fait partie de la désinence dans peleshet. Le thème est pallash l'émigré, expression qui s'est conservée dans l'éthiopien falasi. Puis il ajoute : on sait que les Grecs remplaçaient le shin sémitique par les groupes <jy, fK et ffX- En effet, Hahn rapporte (21 que les Juifs habitant l'Orient, quel que soit l'idiome dont ils se servent, grec, valaque, turc ou arabe, désignent les Albanais par le nom de Pelishtim c'est-à-dire Philistins. Mais ce fait, si tant est qu'il prouve quelque chose, ne prouve rien pour l'étymologie de Rœth. Les Juifs appelaient les Grecs par leur plus ancien nom : Yavan. Les traditions de la plus haute antiq uité sont restées vi vaces chez eux comme chez la plupart des peuples du Levant ; mais cestraditions ne reposent pas toujours sur des faits scientifiquement établis. C'est ainsi que les Juifs appellent encore aujourd'hui l'Allemagne Ashkenas, nom d'un descendant de Gomer, et d'un peuple que Jérémie semble placer non loin de l'Arménie. (Cpr. Ascanius, etc.) Il n'y a rien d'impossible à ce que, voguant sur les vaisseaux des Phéniciens et des Cariens, ils aient rencontré au X'' siècle dans l'Archipel et sur r Asie-Mineure ces redoutables pirates, et les ayant entendu appeler UtKa.<ryoi, ils leur aient infligé, à l'aide d'une fausse étymologie, le nom d'une race également ennemie et détestée. Au surplus Pélasges et Philistins avaient des établissements dans la Crète (3^, ils s'y étaient
(1) Hahn. p. 258.
(2; Hahn, p. 224.
(3) On n'ignore pas que la Bible fait venir les Philistins de Caphtor, pays dans lequel quelques historiens voudraient reconnaître
assurémeat mêlés souvent, et pouvaient à la rigueur être quelquefois confondus. Mais pour retrouver dans ces Pélasges antiques les Albanais d'aujourd'hui, il faut admettre qu'ils aient parlé, non pas grec, mais albanais, ou une langue semblable à l'albanais. L'équation Pélasges-Alhanais serait établie, mais celle de Pélasges-Plishtiyn serait écartée.
On ne peut pas s'arrêter à la pensée que le fonds de la population primitive de la Grèce ait été composé de Sémites; il en serait resté des traces plus profondes dans les légendes, dans l'histoire et la géographie, et même dans la langue des fiellènes. L'influence des Phéniciens sur les Grecs ne saurait, à coup sur, être contestée. Elle éclate dans la transmission des lettres de l'alphabet, dans de nombreuses traditions religieuses, dans les noms d'une foule d'iles. d'îlots et d'endroits situés sur les bords de la mer et à l'embouchure des rivières. Mais à l'unique exception de Thèbes près, ils ne paraissent pas avoir fondé de sérieuses colonies sur le continent hellénique; il leur a suffi, le plus souvent, d'avoir des stations pour leur trafic et pour la pèche du coquillage qui fournit le pourpre. Je ne voudrais pourtant pas soutenir que des hordes d'émigrants réunies n'eussent pas tenté quelquefois de pénétrer dans l'intérieur des terres et n'eussent réussi au moins à se mêler et à se confondre avec la population indigène. Strabon dans le fameux
la Crète. Mais aujourd'hui on admet plus volontiers que ce nom désigne la côte orientale de l'Egypte, le nord-est du Delta où des Sémites avaient pu se maintenir même après l'expulsion des Hvpsos. On explique Ai-Kaphtor par les mots égyptiens Aa-Kaft. iles et côtes.
passage où il nous apprend que la Grèce a été habitée autrefois par des barbares, cite entre autres les peuplades des Aoniens , des Hyantes et des Temmices {Tifji.fji.iy.ss) comme ayant envahi la Béotie. Il ajoute qu'ils furent refoulés par Cad mus, fondateur précisément de Thèbes, et que les fiyantes rejetés vers l'Etolie et la Phocide, fondèrent Hyampolis. N'essayons pas d'éclaircir l'origine des Aoniens et des Hyantes; l'explication que nous pourrions fournir ne présentant pas un caractère de certitude suffisant. Fixons notre attention sur les Temmices; Strabon dit expressément, qu'ils étaient venus du bourg et du promontoire de Suniuin. Or, les mois S uniumeX. Temmicesne sauraient être expliqués à l'aide de racines grecques ; mais l'hébreu en rend raison sans effort. Suniwn en effet paraît venir du verbe]l\iHshounireposer;^;21\^'; (shounii paisible, estlenom d'un fils de Gad, "3 I1\17 (shounêm) deux endroits de repos, celui d'une ville dans la tribu d'Isashar. Sunium comme Salamine serait donc : lieu de calme et de paix, un lieu de refuge pour les marins épuisés, les vaisseaux avariés. — La lettre t dans TéfjLfxiKei répond au ^f (z) hébreu; c'est ainsi que 'n^^c izôr) forteresse, a fait Tvpos (Tyr) en grec. Temmices dérive manifestement d'un verbe p!3V (zamak) qui n'est qu'une variante de XOIC (Zamê) être altéré, desséché (Cp. Zamaen Afrique, proprement : soif. De là p^t^"!»' raisin sec, et gâteau où l'on en fait entrer, encore aujourd'hui en italien : simm.itki. Les Temmices sont par conséquent les habitants d'un canton aride, brûlé par le soleil. Or, à la pointe sud de l'Attique se trouvait précisément le dème des ' A^nc; <, autrement des desséchés, —
Veut-on un autre exemple d'une trace de populations sémitiques établies sur le sol de la Grèce? Pausanias appelle les plus anciens habitants de la Béotie les Hectenes ; ils y auraient vécu à l'époque d'Ogyge. (Cp. les noms propres de Gygès, Guèges et Okéanos). C'est là tout ce que l'on en sait. Le mot ne paraît pas grec, mais il s'explique fort bien comme Hiphil du verbe ^Up (katôn) être petit ; et il répond ainsi parfaitement au nom des Minyens, dont le sens est : les petits, peuplade habitant Jolcos et Orchomenos, villes célèbres aussi, la seconde surtout, par l'expédition des Argonautes, qui fut organisée par les chefs Minyens; par leurs constructions, leur commerce et leurs richesses qui y étaient accumulées dès avant l'époque de la guerre de Troie. Ainsi que les habitants de Thèbes, les Minyens ont été de bonne heure en contact avec les Phéniciens, et nul doute que ces derniers ne se soient mêlés à eux en assez grand nombre.
Ces noms doubles jettent une lueur sur les temps obscurs de la légende et de la mythologie helléniques. C'est ainsi qu'Hésychius nous apprend que le nom d'Hector est un mot phrygien, qu'il a le même sens que le perse AcipeToi et qu'il signihe prudent {<pçoviuoi). On en peut rapprocher le germanique Hœgni, hegen, hecken, aushecken. Rappelons en passant un autre Troïen : Paris désigné aussi par le nom grec d'Alexandre.