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,^ 10. — Etyniologie du nom des Pélasges Helarr/o i-U eAocpyo L
Il serait fort à désirer qu'on put découvrir le double du nom des Pélasges afin d'en connaître mieux l'origine et d'en comprendre le sens. Ce nom en effet présente l'inconvénient d'admettre un trop grand nombre d'ét}-mologies. Si l'on pouvait voir dans la dernière syllabe de Y\eKet(j'yoi une forme abrégée de la désinence — ysroi que nous trouvons dans des mots tels que thau-j^stc^, lavyiToi imot à mot : si grand ), les Pélasges pourraient être simplement o\ 'TiiKULi ysyov'oTBi, c'est-à-dire les voisins. Ce nom leur aurait été donné par les immigrants grecs, qui sur tous les points du pays s'installaient à côté d'eux. De môme que la forme -7 sTof répond au participe passé du scr. g\tn naître : g' cita, celle de •}. a? répondrait à la forme scr. abrégée gUi c{ui a le même sens et se rencontre à la fin des composés. On peut s'étonner que cette étymologie n'ait encore été proposée par personne ; peut-être a-t-elle le désavantage de paraître trop simple. On admet difficilement, que de très anciens mots n'aient pas subi dans le cours des siècles des changements profonds et quelquefois de véritables déformations.
On pourrait supposer aussi que le mot ^sKcLsyoi s'est formé par: métathèse de syriheiyo: comme <^k7ycivcv se dit pour <7:^cLya.vov (de crcj/irTir. 1 et Agcto-^o/. nom d'une population du Caucase pour 'k^yc/.<joi. La langue grecque ne répugne pas précisément à la consonnance 77 , comme il est prouvé
par des mots tels que /^tiV-jw, yjc-^a, voyci, hjs'yire, '^rrs/iu. en albanais veut dire rocher, caverne d'un rocher; c'est le grec c-yrînhetiov, ffTH/.u^^, le latin spelunca. Nous n'osons pas insister.
Hahn voit dans la première sj^Uabe de UsKA^yale grec Ts/j.oi, -TÊ/jcij, çréKstoi noir, noirâtre ^1 . Dans la seconde il croit reconnaître le mot pélasgique «f^cs ^alb. à(éa.) qui ne serait autre que le gr. ùypoi, lat. ager, goth. akrs.qxie les Grecs auraient, dans ce nom propre au moins, déformé en — uiyôi. Il traduit par conséquent : habitants des terres noires, des terres fertiles s'entend, et il cite Strabon qui avait déjà remarqué que les Larisséens de la plaine de Mysie aussi bien que ceux de la Thessalie s'étaient établis sur des terrains d'alluvion, le long du bord des rivières du Caj-stre, de l'Hermos et du Pénée \2\. Il ajoute d'après Denis d'Halicarnasse (3 C{ue les Pélasges qui émigrèrent en Italie se tirent céder par les aborigènes les terrains marécageux de Vélie {^v on m tu -roj.k è?,(.:Sv], et que la ville reçut son nom précisément de ces marécages. Les faits allégués par Hahn ne sauraient être contestés : c'est dans des contrées semblables à celles que décrivent Strabon et Denis que la culture de la terre a dû commencer. Mais nous croyons aussi que dans le mot cLypis la position des deux consonnes est essentielle; elle est significative, c'est-à-dire qu'elle en fixe le sens. Les villes nombreuses qui portent le nom d' A r^os peuvent être situées toutes ou presque toutes dans des
(1; Hahn, p. 244.
i2) Strabon. XII. p. 621 ; ■joTuy.'j/j-jtToi' rm yc-^civ ioyjiV. 3 Denis d'Halic. I, 20.
plaines. A nos yeux cela ne sera qu'un hasard, et nous resterons fidèle au principe qui commande de rattacher autant que possible les mots dont on recherche l'origine aux racines existantes. Pour nous "Ap-j-o? sera, jusqu'à nouvel ordre, la Blanche ou l'espace blanc. Tels devaient apparaître aux hommes primitifs ces premiers centres des sociétés humaines avec leur ensemble de rues, de tourelles, de temples et de murailles, tranchant vivement sous un ciel d'azur sur le vert sombre des bois et la couleur foncée de la terre.
Nous avons réservé jusqu'ici une des plus anciennes et des plus naïves explications du mot UsKusyoi, explication qui déjà dans l'antiquité a défrayé la gaieté des Athéniens. D'après celle-ci nsKcKjyoç serait en effet une forme plus douce, plus moderne pour 'TrsKupyôi l'oiseau au plumage noir et blanc, la cigogne. Quoique Aristophane, dans ses Oiseaux, se soit amusé à appeler to ■jsAupytKÔi le bastion construit près de l'Acropole par les Pélasges, rien ne prouve que UsKcLçyoî n'ait pas été réellement la première forme du nom du peuple dont nous étudions les origines. C'est que TrsKuçyla n'a pas été usité seulement comme nom appellatif. Pausanias nous entretient (1| d'une Pélargé qui rétablit à Thèbes le culte pélasgique des Kabires (divinités originairement phéniciennes i aboli par les Epigones après leur victoire. La langue différencie souvent par une légère nuance de la forme deux notions qui se confondaient à l'origine et étaient exprimées par le même mot. Le grec fournit ici de nombreux exemples : J'is-;/ liga-
(1 Paus,, IX. chap. xxv.
hit et J^éiicr/ opurtebit ; 9«//i, ç^tw, çct/cw-'j-fii/ct ei '^^un'.w. — i'xcij.ui et 'Ici-.)!', iêi'a/ et .'sVtf/, etc. 11. Les Pélasges tiendraient donc leur nom de la vie nomade qu'ils menaient dans les premiers siècles de leurs longues migrations, de leurs fréquents déplacements. Ce nom est assez justifié par le tableau que Thucydide trace, dans les premières pages de son histoire, de l'instabilité des établissements des peuplades parcourant à une époque immémoriale les contrées de la Grèce, se disputant sur une scène toujours mouvante les meilleures terres et les meilleurs pacages, guerroyant ensemble sans interruption, se supplantant et succédant les uns aux autres, finissant à la longue par se mêler et se confondre.
Or, il y avait sur le sol de la Grèce un autre peuple, était-ce un autre ? — s'appelant les Cigognes, exactement comme les Pélasges; c'étaient les LéZè^es. En effet Ljeljek en albanais veut dire la cigogne. Cette coïncidence a lieu de surprendre; elle semble un nouvel indice de la diversité des races qui, à l'origine, se heurtaient sur la terre hellénique. Le mot Pélasges ne serait donc que la traduction d'un nom appellatif albanais, devenu nom propre. Le mot Pelishtim, dont se servent les Juifs du Levant pour désigner les Albanais ne serait encore que le même mot iPélasges) déformé, ou si l'on aime mieux, transformé à la suite de combinaisons historiques plus ou moins erronées. Enfin ces Pélasges, auxquels on pourrait joindre
(1; Tout le monde connaît les nombreuses formes doubles de la langue française : roide et rigide, frêle et fragile, les unes populaires et abrégées par un accent énergique: les autres introduites à nouveau dans la langue par les classes lettrées et savantes, conservant avec la plupart de leurs éléments , leur signification latine.
Tyrrhéniens, Lyciens, Caucons, Dardaniens etc., grands bâtisseurs de murailles, grands constructeurs de chàteaux-forts, pourraient bien n'être pas des Grecs pur sang. Ne seraient-ils pas plutôt les ancêtres des montagnards épirotes qui encore aujourd'hui émigrent chaque année par groupes dans la Grèce et dans l' Asie-Mineure, louant leurs bras à qui veut les payer pour élever ces murs plus ou moins cyclopéens, murs bien moins durables que ceux de l'antiquité et leur ressemblant pourtant par l'imperfection des procédés d'un art tout primitif?
Ce sont là d'assez vives lueurs. Si maintenant il nous était possible, au milieu des anciens noms géographiques et historiques de la Grèce, d'en découvrir un certain nombre, dont les ressources de la langue grecque ne pourraient rendre compte, et qui ne présentassent un sens facile qu'expliqués avec l'aide de l'albanais; si surtout ces noms albanais étaient affectés à des lieux que la tradition nous signale comme ayant été habités par des Lélèges, les lueurs deviendraient peut-être des clartés ; l'albanais aurait été parlé dans toute l'étendue de la patrie hellénique, avant l'arrivée des Aryâs grecs.
Mais avant d'aborder cette nouvelle étude, il importe de dire un mot de ces Lélègesqui s'imposent tout-à coup à notre attention ; il faudra nous expliquer aussi sur le secours que nous attendons d'un examen sérieux de la grammaire albanaise et surtout des vocabulaires albanais.
§ 11. — Les Lélèges et les Pélasges.
Ce peuple longtemps négligé par les historiens a provoqué de nos jours les savantes recherches de MM. Kiepert etDeimling. Le dernier notamment, en accumulant de nombreux matériaux, s'est efforcé de prouver que les Lélèges sont venus directement d'Asie, qu'ils sont de même race que les Grecs, ainsi que toutes les peuplades installées sur le sol de l'Hellade avant l'arrivée des Grecs, ainsi que Kourètes, Caucons, Hyantes et peut-être les Pélasges eux-mêmes. Aux yeux de M. Deimling les Troïens sont de race Phrygienne, les Phrygiens n'étant eux aussi qu'une branche de la grande famille des Aryâs — enfin, qui le croirait? les Cariens eux-mêmes seraient une espèce de Pélasges, c'est-à-dire, de Grecs détachés plus tard du groupe pélasgique par l'invasion des Sémites, invasion placée par ]\L Deimling après laguerre de Troie. Tout cela parce c^u'un auteur, qui a vécu du temps d'Alexandre, déclare c^ue la langue des Cariens a cessé d'être une langue dure, un grand nombre de mots grecs s'y étant glissés (1) ; et parce que Homère n'aurait fait mention nulle part des Sémites en général et des Lydiens en particulier. Comme si Assaracos, par exemple, fils de Tros et grand'père à' Anchise, n'était pas un nom sémitique comme si les souvenirs des mœurs et des
(1) Strabon, p. 565. t V. /.c/À TÀ?~cTci hvo(xc/.7c/. hj.wt'/.a. i'/si KencllJ.ilJ.iyiJ.ZVc/. ,
cultes sémitiques n'abondaient pas dans la légende troïenne.
Ce que l'on peut affirmer, c'est qu'à l'instar des Pélasges, les Lélèges se rencontrent à peu près dans toutes les parties de la Grèce. Ils sont répandus dans le Péloponèse c'est-à-dire dans la Messénie, laLaconie et la Triphjlie; on les trouve dans l'Hellade proprement dite, c'est-à-dire dans rxA.carnanie, dans la Leucadie, où un Lélex aurait été l'aïeul des Téléboes et des Taphiens ; dans le pays des Locriens, lesquels d'après Aristote 1) auraient été appelés Lélèges autrefois; dans la Béotieoùils sont nommés à côté des Aoniens et des Hyantes; dans la Mégaride enfin, où un Lélex venu de l'Egypte serait venu s'établir et aurait imposé le nom de Lélèges aux habitants du pays. Enfin, ils ont habité longtemps les iles de l'Archipel ; ils ont occupé la côte occidentale de l' Asie-Mineure, et nous les voyons installés près et au milieu des Cariens, des Troïens, à Thèbe, à x\utandros, à Ephèse, à Milet, à Myndos, à Bargylie; il paraît sur d'après Strabon, qu'ils ont couvert de leurs villes môme une partie de la Pisidie. N'oublions pas que les Locriens, qui en tout temps paraissent avoir habité le même sol que les Lélèges (2), rattachaient leur arbre généalogique à Deucalion. Ce dernier à la tête des Hellènes, auxquels des Lélèges et des Courètes seraient venus se joindre, aurait traversé l'Acarnanie et l'Etolie et aurait chassé les Pélasges de la Thessalie. L'origine de cette tradition des Locriens,
(i) Chez Strabon, VII, 7.
(2,/ Denis d'Halicarnasse. I. 7 : Kovfi-TMV Ka) \£>Jyav, oî vvv AiTwAc) Ku) hoy.ço) K'j.Ko'JVie/j,
trouve son explication dans quelques vers des grandes Eées d'Hésiode :
Hto/ ykç Aoxfof Ashéjm hytiffcno ïmcv Tous pu, TTOTS Kfov/cTiK Zshi (/ç^/Tet [xhS'ea. iiS'âi A ex.T ov i SX. jaivi }.c/.ovi crofs AsvKuhimi.
Il s'agit ici évidemment pour le poète de rendre compte du sens du nom des Lélèges par une de ces étymologies un peu puériles dont les anciens sont si prodigues. Il les présente comme un mélange confus de hordes errantes (a£x.to/, (7uaâ£>cto/ , y.iyctS'si et TOAUTrA&it'HTo/), opinion dont non seulement Strabon et Denys d'Halicarnasse, mais encore Bœckh et d'autres philologues modernes paraissent avoir été dupes.
Hésiode et Denys d'Halicarnasse paraîtraient par consécjuent voir dans les Pélasges et les Lélèges deux peuples distincts. Ils l'étaient assurément, mais ils se ressemblaient pourtant et étaient très-probablement de même race. Nous ferons remarquer que les uns et les autres vivaient paisiblement côte à côte dans la Carie (1). Antandros cjui d'après le poète Alcée appartenait aux Lélèges 2) , est appelé une ville des Pélasges par Hérodote (3i ; l'île d'Andros, qui portait elle-même jadis d'après Plme, le nom d'Antandros avait une population pélasgique (4). Strabon, d'après Homère, place Pélasges, Lélèges et Cau-
(1) Strabon. XIV. 2, 27.
■ 2) Strabon. XIII. l. 51.
/3) Herod., VII. 42.
4) N. H. IV, 2, 22. i^ 65.
cons à peu près sur la ligne (1), et si le Péloponèse, si notamment l'Arcadie passait pour la patrie la plus ancienne des Pélasges, Lélex est appelé le plus ancien habitant, ou mieux, le plus ancien roi autochthonedeLacédémone(2). Du côté de Mégare, les Lélèges ne paraissent qu'avoir un pied sur la terre ferme; c'est qu'il y a à côté le puissant canton d'Argos habité par des Pélasges. Réunis aux Locriens, aux Courètes, ou confondus avec eux, ils occupent une large place dans la partie occidentale de la Grèce. En revanche ce sont les Pélasges qui imposent leur nom à Dodone, à la Thessalie, et qui dominent dans l'iVttique même, puisque, d'après Hérodote, les Ioniens aussi sont des Pélasges. A première vue Pélasges et Lélèges nous apparaissent comme deux peuplades qui se partagent inégalement la Grèce, les îles et les côtes de l'Anatolie. Lorsqu'on y regarde de plus près, les Pélasges se présentent comme la nation la plus forte. Les Grecs ayant pénétré dans le pays par le nord, y fondent, unis aux naturels à Dodone, dans la Thessalie, dans l'Argolide, de véritables centres, foyers de la civilisation pélasgique. Le rôle des Lélèges est beaucoup plus effacé; partout ils plient et disparaissent aux approches de l'histoire. La série des rois Lélèges qui régnent à Amyclée, à Thérapné, à Andanie est remplacée sans choc apparent par la dynastie achéenne. Ancée, roi des Lélèges à Samos, accueille les colons ioniens qui viennent s'établir dans son île ; il ne leur résiste pas. Déjà à l'époque d'Homère, Brisée, roi des Lélèges dePédasos, avait succombé
(1) Strabon. XII, 8. 4.
(2) Pausanias. lll, 1,1: IV, 1. 1.
sous les coups d'Achille ; ce dernier avait dévasté pareillement les petites villes de Thèbe et de Lyrnesse, appartenant au même peuple. Ce n'est que la légende locrienne citée par nous plus haut, qui attribue auxLélèges unrôle de vainqueurs et de conquérants. C'est une notice isolée à laquelle une étymologie sans valeur scientifique, mais appréciée jadis, pouvait seule donner une autorité passagère. Encore les Lélèges y sont-ils présentés comme ayant combattus au second rang {\oy.fos As?Aym hy)]<Jcno
Les Lélèges sont une de ces races primitives, inoffensives et faibles, qui cèdent bientôt le pas aux races plus fortement trempées du nord, lesquelles ont pour mission de fonder des états, d'établir des traditions durables, d'inaugurer le progrès dans l'histoire. Les Lélèges paraissent s'être soumis à peu près sans résistance aux immigrants; et, en partie, ils se sont laissés absorber par eux. Sur les îles, ils ont été la proie des Cariens, qui en ont fait souvent, comme Strabon nous le raconte, leurs auxiliaires et leurs compagnons d'armes, plus souvent encore leurs esclaves. Cette situation durait encore du temps d'Alexandre, puisqu'un écrivain de cette époque, Philippe de Théaigèle nous en donne l'assurance en termes formels (1;. Les Lélèges paraissent avoir été pour les Cariens ce que lesCillicyriens étaient pour les Grecs de Syracuse, les Bebryces pour ceux de Cyzique, les peuplades libj^ennes, pour ceux de Cj-rène. Accepter avec un si grand empressement la servitude, ne paraît guère être dans les
(1) Athénée, VI, 267 : Kei! KufcCi çu;?; To7i AsAS'-/!' coi ohéTects
habitudes d'un peuple de race hellénique ou même indoeuropéenne. x\ussi considérons-nous les Lélèges comme les habitants primitifs de tous les pays qui nous occupent ; leur nom est le plus ancien que l'on y rencontre ; nous les trouvons sur les lies de l'Archipel antérieurement aux Cariens vaincus et soumis à leur tour par Minos, roi de Crète. L'hégémonie exercée par ce dernier sur la mer Egée remonte à coup sur au-delà du temps de la guerre de Troie. Nous arrivons ainsi à fixer l'époque où les Lélèges vivaient libres sur un sol que personne ne leur disputait encore, au XIIP et peut-être au XI V' siècle avant notre ère.
^ 12. — Continuation du même sujet. — Lélèges^ Pélasges et Gréco-Pélasges.
Les Lélèges font partie assurément de la masse de la population pélasgique et greco-pélasgique; mais en se retirant de plus en plus vers le sud et dans les îles, ils paraissent avoir conservé longtemps une existence à peu près indépendante et ne s'être pas confondus avec cette masse. Pélasges et Greco-Pélasges à notre avis sont nés du mélange des Grecs et des habitants primitifs du pays. Lîs Greco-Pélasges notamment paraissent avoir constitué un peuple entièrement nouveau, qui après s'être installé dans la vallée de Dodone, autour du lac Achérusien, occupa les terres fertiles de la Thessalie, et delaPhocide, disputa celle de la Béotie aux Cadméens, pénétra dans le Péloponèse par l'isthme, envahit le nord, le centre et
l'est de la presqu'île et fonda, le roj-aume, longtemps puissant (pour ces temps) des Pélopides. La fusion des deux races dans laquelle l'élément hellénique acquit vite la prépondérance, a fait naître une poésie, un art, des cultes,toute une civilisation à laquelle les anciens habitants du pays refoulés de plus en plus vers le sud ou vers des cantons moins fertiles de l'ouest, restent d'abord étrangers. Des Locriens, des Etoliens, des Acarnaniens les fréquentent et se mêlent à eux, sans qu'il résulte de ce contact des établissements durables et jetant de l'éclat. Ce n'est que beaucoup plus tard que les Lélèges seront englobés dans le « stock » de la population hellénique, dans laquelle ils disparaîtront sans laisser d'autre trace que les noms de quelques villes et de quelques cultes mystiques (par exemple à Andanie). — Les Pélasges proprement dits sont nés, d'après nous, pareillement du mélange des Grecs et des naturels du pays; — mais dans la fusion, c'est le sang lélège qui domine et qui s'est renouvelé par le croisement avec la race plus forte. Ce sont là les Pélasges des Larisses qui, expulsés delà Thessalie et plus tard de l'Attique, émigrèrent, talonnés par les Doriens, sur les îles et les côtes de l'Asie-Mineure. Ils savaient retrouver là des hommes de leur race ayant les mêmes usages et parlant la même langue qu'eux. En effet, Homère nous montre Pélasges, Lélèges, Lyciens alliés aux Troyens et aux Dardaniens, tous confondus dans les mêmes rangs et également hostiles au nom hellénique. Toutes ces peuplades paraissent avoir parlé des dialectes d'une même langue, différente de l'idiome grec, mais dans laquelle, grâce au fréquent intercourse que la
guerre comme la paix établissait entre les naturels et les envahisseurs, une foule de mots grecs avaient pu se glisser.— Les Grecs d'ailleurs connaissaient cette langue; ils l'entendaient parler tous les jours dans les pays qu'ils venaient de conquérir sur le continent européen, exactement comme les Grecs d'aujourd'hui sont peu surpris en entendant parler l'albanais à côté et au milieu d'eux. Seules les intonations plus rauques des Cariens fortement sémitisés paraissent avoir formé un désaccord avec les dialectes plus harmonieux des races indigènes; c'est pourquoi Homère les appelle liuçCit.po<pcovovi. Faut-il comprendre parmi ces Cariens les Ciliciens établis dans la Mysie? Les noms de leurs petites vi41es de Thèbe et de Lyrnesse indiquent une origine lélège. Mais les Ciliciens pouvaient s'être emparés d'un territoire qui ne leur appartenait pas d'abord, tout en laissant aux lieux leur ancienne dénomination. Les Ciliciens eux-mêmes sont certainement Sémites ; la preuve en est fournie tout à la fois par les noms de leurs aïeux : Phénix et Agénor, et par le nom qu'ils portaient eux-mêmes, Cilix n'étant autre chose que l'hébreu pSfi signifiant lot, portion (de terrain, s'entend). Les Ciliciens seraient des KKtiçovxi^t dans le sens grec. — Du reste les noms sémitiques abondent dans l'Anatolie et dans la Troade en particulier. Gergis, Kehren, Adramyttion sont certainement des villes fondées ou habitées par des Sémites. Des dieux sémitiques étaient vénérés à Ilion et à Dardanie, et une dynastie sémitique paraît y avoir régné. — Nous croyons toutefois que la limite primitive des races sémitiques était l'Halys. C'est par la conquête que Cariens, Ciliciens, Ly-
diens auxquels il faut peut-être ajouter les Ass3'riens, se sont fait une place au centre et sur les côtes de l'Asie- Mineure proprement dite ; tout le terrain qu'ils y occupent, paraît avoir été enlevé aux premiers habitants de cette contrée.
§ 13. — L albanais, la langue des Lélèges. Caractère de cette langue.
Nous pensons que les habitants primitifs de la Grèce et de TAsie-Mineure jusqu'à l'Halys, ont dû parler des idiomes plus ou moins semblables à la langue albanaise ; nous oserions même dire qu'ils parlaient la même langue que les Skipétars de nos jours, si l'on pouvait se servir du terme d'identité, lorsqu'il s'agit d'une langue en usage dans la même contrée depuis plus de 3000 ans. Le grec moderne est-il la même langue que le grec d'Homère ? et comment l'albanais de nos jours pourrait-il être assimilé à des dialectes parlés dans la plus haute antiquité, quand de ces dialectes il ne nous reste pas de monuments; quand ils n'ont pas été fixés par des traditions scolaires? Ajoutons que le vocabulaire albanais nous offre une véritable mosaïque formée des débris d'une foule d'idiomes en usage chez les peuples qui ont envahi et possédé tour à tour l'antique Epire et les paj^s circonvoisins. Après le grec qui a fourni un contingent formidable, vient le latin entouré des langues qui ont contribué à le former et de celles auxquelles il a donné naissance. M. Miklosich énumère 930
mots romans dont l'existence dans la langue albanaise remonte, en partie au moins, plus haut que la domination romaine, et peut-être plus haut que la fondation de Rome elle-même. Les langues slaves telles que le serbe, le bulgare, le dalmate, etc., ont contribué pour plus de 300 mots ; bien plus considérable est l'appoint fourni par la langue turque charriant dans ses eaux troubles quelques parcelles d'arabe. Enfin il ne faut pas trop s'étonner de rencontrer dans le dictionnaire albanais de ci de là, quelques mots germaniques ; les Visigoths ont envahi le pays vers la fin du 4" siècle de notre ère, et ils l'ont occupé pendant plus de 130 ans. Encore, ne faut-il pas oublier, que bon nombre de mots allemands s'étaient glissés dans l'italien et avaient pu trouver le chemin de la côte de l'Albanie sous un pavillon étranger.
Il nous reste néanmoins un groupe notable de mots albanais qu'aucune langue étrangère ne peut nous aider à expliquer et qui semble provenir de l'ancien fonds indigène. Ils expriment en partie les notions premières les plus indispensables telles c{ue : voir, tenir, vivre, avoir, envoyer, dire, habiter, saisir, entrer, manger; puis : terre, mer, oiseau, maître, jeune fille, frère et tant d'autres. Quant à la grammaire, elle a, comme Bopp l'a fort bien démontré, des rapports nombreux avec celle d'autres langues indo-européennes; et M. Miklosich a fait voir parune foule d'exemples que dans la conj ugaison albanai se et dans la dérivation des mots, les influences des formes flexi ves et des désinences slaves et turques étaient très -sensibles. Peut-être serait-il utile de faire bien voir en quoi consiste, selon nous, le caractère profondément original de l'alba-
nais. Les adjectifs de cette langue possèdent comme ceux des Slaves une sorte d'appendice d'origine pronominale ; ces noms se suffixent un article, comme font le roumain et le bulgare (1). Mais ses pronoms ont des formes bizarres, souvent hétéroclites ; le pluriel d'un grand nombre de substantifs présente des étrangetés jusqu'à présent inexpliquées; tantôt une syllabe est insérée entre le radical et la désinence, p. ex. :^s\u-i frère .SsAsi-^sf-irs 2) les frères; tantôt la voyelle du radical subit une modification, p. ex. -.kciov bœuf, kje-Td les bœufs; S'é^sa porte, pi. S'vs^Ts^S'ûçscLmamj-pl. S'ovaçTi [3;. Il y a des substantifs dont la déclinaison est tout à fait irrégulière; comme S'a j^-jci la brebis, pi. «Tsi'Tf. C'est bien autre chose dans la conjugaison. Ony trouve ce changement de la voyelle du radical qui rappelle l'apophonie teutonique, p. ex. : ^/?\ j'enfante, aoriste T&Act, pi. Tou«t/Y/(. Bf<zf,jetue, imparf. 1'" personne: liçacij; on [6 pkac; 3""'pers. : /?f/j pluriel l'^ pers. : (ifkffsy. ; S""" pers. : ^^irve. etc. Que dire ensuite de l'étrange augment ov qui précède régulièrement l'aoriste passif ou moj^en et qui pourrait bien être identique à la même syllabe ou insérée si souvent entre le radical et la désinence fj du participe passé, p. ex.: /3gTf,je
(1) Le valaque est la seule de toutes les langues néo-latines, comm? le bulgare est la seule de toutes les langues slaves, qui place l'article après le nom. Ces deux idiomes ont donc manifestement subi l'influence de l'albanais N'en peut-on pas conclure, que l'albanais a été parlé non-seulement bien plus anciennement que les deux idiomes mentionnés, mais qu'il était répandu aussi dans un rayon beaucoup plus vaste qu'aujourd'hui ?
(2) L'insertion d'une syllabe a lieu quelquefois au singulier, par exemple : ^c-y^ oiseau (indéfini), ^oiyy-ov avec l'article.
(3) Ces modifications rappellent celles que l'on trouve dans la déclinaison sémitique. Le féminin Kust^u de Kstf, le carien au contraire est formé exactement comme i^oiyx.-oi de î^o"). l'oiseau.
vais; part. : /3:tT-ou-f s, la marche, vS'éi'y-ov-çs assis, à côté de pccçs tombé, c7T/fï ou <ttvçs jeté? Il y a ensuite une vingtaine de verbes complètement irréguliers, dont plusieurs, tels que /ttt je donne, co et o-o^, je vois, p7 et fiy je suis assis, /?/> je viens et ^'î je tombe, je porte, forment quelques temps et quelques personnes d'autres racines.
On ne connaît jusqu'à présent qu'un petit nombre de désinences, àl'aidedesquellesalieuladérivation desadjectifs et des substantifs. Ainsi la formation des mots et leur classement par racines n'ont pas encore été tentés par les albanophiles, c'est la partie la plus obscure de la langue des Skipétars. Citons pour terminer deux idiotismes grecs, qui se retrouvent dans l'albanais; c'est d'abord la tournure Tet ^«f/«4 r^éx^i. Les substantifs, usités au pluriel seulement en albanais, quoiqu' ayant un sens singulier, réclament l'adjectif au pluriel mais Je verbe au singulier seulement, p. ex.: Sjx'^Ts /o-TSTSTT/jtere le fromage est rance(l). C'est ensuite la tournure analytique o vi'oi o tov 'Trurçof, « ^vyciTiip h TtK ^-in^'oi. Cette construction est de rigueur en albanais (2). Ce dernier étant à notre sens une langue plus ancienne que le grec, nous croyons que c'est celui-ci qui a hérité des singularités de celui-là. On ne comprendrait pas c[ue le grec eût fait entrer quelques uns de ces tours originaux et peu connus dans d'autres langues, dans un idiome aussi rudimentaire que l'albanais.
Ce dernier doit-il figurer sur une liste des langues indoeuropéennes? A cette question on peut répondre par oui ou par non. Ce n'est assurément ni une langue sémitique, ni
(1) Hahn, p. 39.
(2) Hahn, p. 42 Grammaire albanaise).
une langue touranienne. Sa déclinaison et sa conjugaison offrent quelques vagues ressemblances avec celles des idiomes qui se groupent autour du sanscrit; elle a en commun avec ces derniers les noms de nombre. Mais nous savons, que c'est là un faible argument pour établir la parenté entre deux langues ; — les noms de nombre arabes ont pénétré dans une foule de langues africaines, en se substituant aux mots indigènes qui les désignaient. On peut dire Cjue l'organisme et la S3mtaxe de l'albanais ont plutôt un caractère européen. Mais il ne serait nullement impossible que Pélasges, Lélèges, Lyciens et Dardaniens eussent parlé il y a 30 à 40 siècles un idiome siii generis, encore embryonnaire et fusible, s'il est permis de s'exprimer ainsi, que cet idiome se fût formé et transformé au contact des idiomes indo-européens parlés des peuples qui enveloppaient ces races primitives, et qu'il eût pris modèle sur eux, sans abdiquer entièrement son originalité. Je ne me dissimule nullement le danger auquel je m'expose en ayantrecoursdans mes recherches àunelangue aussi étrange et aussi peu connue que l'albanais. Je n'ignore pas non plus qu'il est souvent peu aisé d'indiquer les modifications subies par le même mot, lorsqu'il passe d'une langue à d'autres langues appartenant à la même famille. Les difficultés augmentent, lorsqu'il s'agit de fixer d'après des principes les formes qu'affectent les mêmes mots prononcés par des hommes parlant des idiomes qui ne sont pas congénères. Mais les obstacles paraissent presque insurmontables, lorsqu'on se trouve en présence d'une langue, dont la grammaire n'est pas suffisamment élucidée, et dont les formes sont en grande
partie flottantes. Ici il faut suppléer à la précision des détails, à la finesse de l'analyse par l'identité flagrante des radicaux, par des analogies nombreuses et saisissantes, par la concordance des traditions ethnographiques et des
résultats linguistiques.