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INFLUENCES AFRICAINES

Si nos recherches n'ont pas été entièrement vaines elles auront démontré qu'antérieurement à l'arrivée des Grecs, le pays auquel ils devaient donner leur nom, était déjà occupé par une race couvrant en même temps, soit seule, soit mêlée à d'autres tribus, l'Epire, la Macédoine, l'IUyrie les îles de la mer Egée et toute l'Asie-Mineure jusqu'à l'Halys. Au nord, elle allait se confondre, en s'y perdant, avec des populations slaves, celtiques et même germaniques. A l'ouest elle paraît avoir colonisé, en partie au moins, la Sicile, le sud de l'Italie et avoir essaimé

jusqu'aux Alpes, peut-être même au-delà. Elle avait son idiome propre, qui ne se rattache directement à aucune famille de langues connue de l'Europe. S'il on en peut juger d'après les formes phoniques et grammaticales que cet idiome présente aujourd'hui, il paraîtrait avoir été parlé d'abord par des montagnards ; mais il serait impossible de dire quelles montagnes ils auraient habitées à l'origine, le Caucase, le Taurus ou le Balkan. Ils avaient à coup sûr des notions religieuses, puisque les traces s'en sont conservées dans des traditions parvenues jusqu'à nous par l'intermédiaire de Strabon et surtout de Pausanias. Toutefois, ils ne paraissent pas avoir connu la cité proprement dite, ni constitué de ces centres nationaux compactes, par lesquels s'affirment les peuples historiques. L'usage des lettres ne leur est pas resté étranger (selon toutes les apparences au moins), mais ils n'ont pas laissé de souvenirs durables, semblables en cela à d'autres tribus qui ne se sont pas élevées à un plus haut degré de civilisation telles que Ligures, Sicules, Ibères, etc.; oui, semblables aux Indiens de l'Amérique de nos jours, ils ont bien vite subi l'ascendant des vigoureuses races venues du nord et des nations policées de l'orient.

§ 1. — Plantes, minéraux, animaux hnportés de. l'Afrique.

Les anciens habitants de la Grèce préhistorique ontils eu des rapports avec les peuples de l'Afrique, Egyptiens et Libj^ens? On ne saurait en douter. Toutefois

ces races sont profondément distinctes par la langue et les mœurs des Pélasges et des Lélèges, et rien ne serait plus erroné que de voir dans leur établissement dans les pa^^s qui constituent aujourd'hui l'empire turc une poussée exécutée par les populations du midi vers le nord de l'ancien continent. En revanche, l'influence exercée par ces dernières sur les peuplades demi-sauvages alors de la Grèce et de l'Italie a été mise dans tout son jour par le savant Movers. Cet orientaliste distingué a fait remarquer que l'apiculture passait pour avoir été inventée ou par Saturne ou par Aristée (l'Aptouchos des Libj^enS; dans les parages de Cyrène. La cire de la Cyrénaïque et de Carthage, le miel africain, ont été et sont encore des articles de commerce très-importants dans le nord de l'Afrique. Aussi faudra-t-il chercher peut-être dans l'ancien idiome libyque, le berbère ou le tamazigh de nos jours, l'origine des mots par lesquels ils étaient désignés. Kfipof cera la cire s'y dit takir; le miel ta-ment ; ta est l'article libj^que. C'est dans l'Afrique aussi que l'on a cultivé de tout temps avec prédilection les plantes légumineuses, telles que pois et fèves. C'est ainsi que le cicer et les lentes des Latins se retrouvent dans Vikikir et le ta-lent des Berbères. Uahaun des Africains est le -wiiuvoi grec, le Trovcivoi des Lacédémoniens (comparer l'allemand Bohne ; le latin /a- 6a s'éloigne davantage). Les choux se disaient le long de la côte septentrionale de l'Afrique carumb; dans la langue d'Aram çroh, carha, en grec ■<^a^'i\), en latin cramhe. Movers a raison de ne risquer qu'avec précaution la comparaison du latin hortiis et du berbère urt. Hortus est un mot d'origine indo-euro-

péenne. Le rapprochement des mots aurum et urgh, de nakarat et argentum, de tritîcum et irdur, de farina et aioaren nous paraît également sujet à caution. Nous aimons mieux celui d'opv^a riz et du berbère aruz. Mais nous n'oserions pas affirmer que vhpov ou ?JTpov (hébreu ^Di), puis cucumis, tuher, zingiher, fussent d'origine africaine. Movers rappelle que les mules et les petits chevaux dont se servaient dans l'antiquité les Grecs et les habitants du Latium, venaient de la Libye; on les appelait nûv'^covei hifivKoi, canterii. Il rapproche asinus du berbère aghiul, qui a le même sens. D'après Hésychius l'âne s'appelait ^pÏKoi à Cyrène. Ce mot fait naturellement penser au latin buricus, huricum (espagnol horrico), quoique Diez fasse venir ce dernier mot de horra, français bourru ou encore de burrus roux, roussâtre.

Movers fait remarquer, dans un autre endroit (1), que les parties montueuses de la Libye septentrionale sont le véritable habitat des chèvres et des brebis sauvages, et que ce serait de là que ces animaux se seraient répandus sur les autres côtes de la Méditerranée. Le nom du bélier en berbère est ikerri, celui du bouc ikil-wash (2), en égyptien le bouc sauvage se dit kerch. Je ne suis assurément pas frappé, comme Movers semble l'être, de l'identité de ces mots avec ceux de tityrus, aicvpct, akrvpoi. Mais d'après des notices descoliastes(3) t/tv/jo? aurait été le nom libyque du bouc. Par oiaipa., atavpva. les Libyens, et d'après

(1) Movers, Phœnicier, III, p. 366-368.

(2) Comparez berbère is/i corne, et /s«OT>uon—aries d'après Serv., ad ^neid., IV, 196.

(3) Prob. ad Virg. Bucol., 1,1.

eux les Grecs, désignaient une espèce de vêtements faits avec des peaux de bouc et de mouton. Titvzcs pourrait bien être une variante de a-j.Tjc.oi la première s^^llabe représentant l'article libyquei. Le radical syr ou tyr est ramené par Movers au sémitique "l'y U/' l'animal velu, le bouc. La légende des Satyres serait donc venue aux Grecs des Libyens par l'intermédiaire des Sémites ides Phéniciens peut-être?) Movers croit que le bouc Azazel, connu des Israélites, était adoré dans la basse Egypte. Le satyre, qui répond au Marsyas de la fable, se serait appelé 2s/f/THf d'après Duris {h, mot identique avec seir, ti-s^^r ou ti-tyr. D'après Hésiode, cité par Strabon (2), la patrie des Satyres serait le Péloponèse, d'après Pindare le promontoire de Malée. Les relations de la Libye et des côtes du Péloponèse remontent à une très-haute antiquité; c'est grâce à elles que le culte de Jupiter Ammon, c'est-àdire du bélier, s'est répandu en Grèce. Movers cite enfin Varron De rerusticall, 1 : Secundum antiquam consuetudinem capras et oves Hercules ex Africa in Grœciam exportavit. Mais si après avoir noté que les Latins désignaient par pulli des gallinacées de tout âge (gallinœ cujuslihet œtatisj, il rapproche le berbère afullus coq et t-efellus-t la poule ; nous croj-ons devoir faire des réserves. Il rappelle en revanche avec plus d'à-propos que l'île de Favignana, sur la côte occidentale de la Sicile, était appelée k'iyovffau, île des Chèvres, par les Grecs et KccTpia. par les Libj^ens. C'est ce Kurpia. que Movers com-

(1) Athénée. XIV, 9, p. 618.

(2) Hérod., IV, 180: Apollod., III. 12. 3: Pomp.. Mêla. I, 7.

pare ensuite au latin capra, comme il compare hœdus à n,i (guedi) et c/.'^ à T". Or ce KctTo/'«t fait penser à Karpsi/s fils de Minos et de Crète, et à Kc/.t/3 nom d'une ville dans cette île célèbre.

§ 2. — Divinités africaines adorées dans la Grèce.

Il paraît manifeste que la chèvre a joué dans la vie des anciens Libj'ens un rôle analogue à celui de la vache chez les anciens Indous ; non-seulement le culte de ce peuple barbare, mais encore celui des Grecs s'en est ressenti. Les Africains qui habitaient près du lac Triton célébraient la naissance d'une déesse appelée Athéné par les Grecs. Les jeunes filles des Machlyens et des Auséens se livraient en son honneur et pour ainsi dire sous sa présidence à des exercices gymnastiques. Les mythographes grecs sont assez disposés à admettre qu' Athéné est réellement née dans la Libj^e. A vrai dire, elle est une divinité phénicienne, une transformation de la nomade Astarté i . Elle est déesse de la guerre, et c'est afin de la représenter dignement, que les jeunes Libyennes, le jour de sa fête venu, revêtaient une des leurs d'un casque et d'une armure complète. C'est ainsi que la Tanit de Carthage et de Sidon avait pour attribut le casque et la lance. Hannibal dans son traité avec le roi de Macédoine, en s'engageant vis-à-vis de lui pour ces populations lib3^ennes, invoque leur divinité tutélaire,

(1, Mo vers, III, p. 464 et suiv.

absolument comme si elle était la même que la déesse de Carthage. Les peuples de l'antiquité, quand , rapprochés par les événements, ils formaient leur alliance, échangeaient volontiers leurs divinités nationales. Si Triton et le Mars libyque sont devenus des dieux carthaginois, si Atlas est devenu un dieu phénicien, les hordes de la petite Syrte ont adopté le culte de Tanit, considérée par elles comme une Bellone commune aux deux races.

Or, il paraîtrait que les anciens Grecs ont identifié cette déesse africaine avec leur Gorgo ou Méduse (1), et que la légende qui s'y rattache n'est pas restée sans influence sur l'idée que l'on se faisait dans l'Hellade de Pallas Athéné. L'égide et le chalumeau lui viennent décidément de la Libye ; c'est de la Libye qui lui vient le vêtement de peau de chèvre, avec lequel elle est représentée. Ce vêtement était encore en usage chez les Libj' ens orientaux du temps d'Hérodote. Apollonius de Rhodes l'attribue aux trois déesses de la Sj^rte, les trois Grâces du Cinyps qui ne sont autres que les trois Gorgones. Il est vrai que les Libyens domiciliés sur le territoire de Carthage, les Maures et les Numides, avaient fini par adopter la tunique des Carthaginois. Mais les Gétules, fidèles aux mœurs des ancêtres, les Maques sauvages, les Libyens de la Sardaigne et des Baléares étaient encore du temps des Romains vêtus de peaux de chèvres, et lorsque cet antique costume se trouva enfin démodé, il se conserva encore chez les Guanches, où le rencontrèrent les Portugais en découvrant les îles Canaries. L'antique « égide » (cilyii) libyque sert encore de

l; Apollod.. III. 12.3: Pausan.. I, 21, 5, 6.

manteau de guerre dans l'intérieur de l'Afrique; et encore aujourd'hui les Africains habitant les bords du lac Tshad poitent l'égide comme Athéné la porte dans les représentations plastiques qui nous en sont restées, c'est-à-dire, qu'elle s'est placé sur la poitrine la tête de la Gorgo. Le major Denham rapporte dans son voyage d'Afrique (1), que les chefs de cavalerie avaient pour tout vêtement la peau d'une chèvre ou d'un léopard. Elle était jetée sur l'épaule gauche, de façon que la tête de l'animal se trouvât devant la poitrine. Dans le milieu, les bouts de la peau étaient cousus ensemble; elle descendait ainsi jusqu'aux cuisses ; on n'en avait détaché ni la queue ni les pattes. Nous retrouvons ici trait pour trait le costume de la déesse Pallas, avec la différence signalée déjà par fîérodote (2), que la peau de la chèvre était frangée, non de serpents, mais de lanières de cuir.

Athéné passe aussi pour avoir inventé, près du lac Triton, la flûte rustique (ou le chalumeau), puis pour l'avoir rejetée comme un instrument de musique trop commun, déformant son visage chaque fois qu'elle voulait s'en servir. A cette légende s'en rattache une autre, celle de Marsyas, qui trouve ce chalumeau dédaigné par Pallas et qui, enorgueilli par son talent, provoque Apollon, lequel, après l'avoir vaincu, l'écorche tout vif pour le punir. Or, c'est près du lac Triton que Marsyas est censé avoir trouvé la flûte, et lorsque le mythe nous parle de peau de satyre, c'est évidemment sous la forme d'un bouc qu'il pense le représenter.

(1) Beisen in Afrika, p. 188.

(2i Hérod.. IV, 189.

S'il faut ajouter foi à Hérodote, les Grecs auraient emprunté aux Libyens du lac Triton non-seulement le culte d'Athéné, mais encore celui de Neptune. Seuls, d'après lui, ces Libyens adoraient Neptune. Ce dernier figure dans un traité d'alliance conclu par eux avec les Carthaginois à côté du dieu Triton (1). Or, ce Neptune vénéré en même temps par les colons de Tyr, ne peut être un dieu de pâtres africains. Il doit être le Baal des Sémites de la Phénicie, le protecteur de leurs flottes et de leurs marins. Les mythographes racontent qu'il aurait violé Gorgo-Méduse, c'est-à-dire la Pallas libyque, dans un temple d'Athéné, sûr indice que le culte de ces dieux libyco-sémitiques favorisait la prostitution. Cette notice d'ailleurs n'est pas isolée. Athéné passait quelquefois pour la fille de Neptune. Elle s'était détournée de son père, qui avait voulu la corrompre, et elle s'était réfugiée auprès de Jupiter qui en avait fait sa fille adoptive. Ce récit contient un essai de concilier la tradition libj^que, d'après laquelle Athéné est fille du dieu de la mer, avec la tradition grecque qui en fait la fille de Jupiter Olympien. D'après une autre légende, ce dieu de la mer des Libyens est appelé Pallas lui-même (probablement une corruption de Baal?) ; il engendre Athéné avec Tritonis; quand elle fut grande elle tua son propre père lorsqu'il voulait la violer; elle l'écorcha ensuite et de sa peau se fit l'égide. En un mot Baal ou Kronos, en même temps qu'il était le Neptune des Phéniciens, était considéré comme père de la déesse de la guerre chez les Phéniciens et chez

1) Polyb., VII, 9, 7.

les Libyens. Ce Neptune paraît avoir eu la forme d'un bouc ; aussi trouve-t-on sur les monnaies des villes libyco-phéniciennesqui sont situées près des Syrtes, un bouc muni d'un corps de poisson, symbole d'un dieu d'une population de marins et de pâtres.

Quoiqu'on puisse penser de l'opinion d'Hérodote et des légendes que nous venons de mentionner, il paraît certain que Neptune passait déjà dans la Grèce ancienne pour le dieu national de la Libye. Libye est désignée souvent comme étant l'épouse de Neptune, et si Antée (c'est-à-dire le Libyen indigène par opposition aux immigrants étrangers), est appelé fils de Poséidon et de Gê (la terre), par Gé il faut encore entendre la Libye. Rappelons enfin avec Movers que les aïeux du peuple phénicien. Phénix, Agénor, Bel, passent pour fils de Poséidon et de Libye et qu'Hésiode (d) appelle filles de Poséidon les trois Gorgones de la Syrte. Enfin il est au moins vraisemblable que le culte consacré au Neptune x^ôvios (infernal) sur le promontoire de Ténare avait été fondé par les libycophéniciens (2).

§ 3. — Continuation du même sujet.

Depuis les temps les plus anciens, le Péloponèse avait été ouvert aux cultes des nationalités lointaines les plus diverses. La fête des Hyacinthies célébrée à Amyclées

(1) Théog., V. 270.

(2) Strabon, XVII, p. 710, 24 et 311, 45.

a été introduite chez les indigènes par les Sémites de la Syrie. Apollon en lançant le disque avait tué par mégarde le bel Hyacinthe. Le tombeau de ce dernier était montré dans le temple du dieu à Amyclées. L'hyacinthe était pour les Grecs le symbole d'une floraison, d'un épanouissement rapides et éphémères suivis d'un prompt déclin. Le disque d'Apollon indiquait les effets foudroyants du soleil d'été qui dessèche les fleurs et la verdure que le printemps avait fait naître. Le premier jour de la fête était un jour de deuil, on déplorait la mort d'Hyacinthe; le lendemain et le surlendemain étaient voués à la joie, aux danses et aux jeux. Hyacinthe avait ressuscité et il était monté au ciel. Ces solennités symbolisaient le retour régulier des saisons et des années ; elles reproduisaient celles par lesquelles les Phéniciens célébraient la mort et la résurrection de leur dieu Melkarth. C'est de Cythère aussi qu'avait pénétré dans la Laconie le culte de la sanguinaire Diane, de Diane orthosienne, près du temple de laquelle les jeunes gens étaient fouettés jusqu'au sang. Dans cette Diane il faut reconnaître la cruelle Astarté, à laquelle les Sémites offraient des sacrifices humains. A ces sacrifices les Grecs substituèrent la flagellation des jeunes garçons en usage chez les Spartiates.

Un souvenir de l'Inde antique nous est conservé en revanche dans le sacrifice du cheval immolé par les prétendants d'Hélène à l'occasion du serment prêté par eux à Tyndare. L'endroit où le cheval était enseveli s'appelait encore du temps de Pausanias iWou ixvfiiJt.a. (1). Près

(1) Pausan., HI, 20, 9.

du tombeau se voyaient sept colonnes, symbole des sept planètes. Le sacrifice du cheval était en usage chez les anciens peuples indo-européens tels que Scythes, Massagètes, Indous. Chez les Germains et chez les Perses {on se souvient de l'élection de Darius), comme chez les Grecs (on se rappelle Xanthus, le courrier d'Achille), le cheval passait pour avoir le don de la divination.

Hérodote, on ne l'ignore pas, voudrait faire venir de l'Egypte presque tous les dieux de la Grèce. Osiris, il est vrai, rappelle d'une manière frappante Je Bacchus des Hellènes. Mais Bacchus est, comme on sait, le plus jeune de leurs dieux, et les traits étrangers que l'on remarque dans sa légende et dans son culte s'expliquent tout aussi bien par les relations plus fréquentes qu'entretenaient les Grecs avec les peuples du nord tels que Macédoniens, Thraces, Phrygiens, etc., et par les cultes orgiastiques en usage chez ces peuples, que par la connaissance plus raffinée qu'ils commençaient à avoir de l'Egypte même, depuis que, sous Psammétique, les Ioniens avaient fondé dans ce dernier pays des établissements durables.

§ 4. — Colonies.

En revanche on a soutenu à plusieurs reprises et avec une certaine persistance que les résultats n'ont pas encore justifié que la Grèce avait été colonisée par desémigrants venus de l'Egypte. Fréret a essayé d'identifier Inachus et Enak, Pharaon et Phoronée. lo, fille d'Inachus, emprunte plusieurs de ses traits à la déesse Isis.

La ressemblance de ces noms ne laisse pas d'être spécieuse, mais elle ne suffit pas pour porter une conviction sérieuse dans les esprits. La tradition qui fait venir Cécrops et Danaûs d'Egypte n'est pas plus assurée. On a prétendu que Cécrops avait introduit dans l'Attique l'agriculture, l'arboriculture (la culture de l'olivier surtout), l'institution du mariage ! Philochoros allait jusqu'à affirmer que sous Cécrops Athènes comptait 20,000 âmes. Aujourd'hui, on a des raisons très-fondées pour contester l'identité de Pallas Athéné et de la déesse Neïth de Sais à laquelle Bœckh croyait encore. C'est Platon qui, dans son Timée, d'après une tradition des prêtres égyptiens, avait affirmé qu'Athènes avait eu des relations étroites avec la terre d'Egypte et notamment avec Sais. Mais ailleurs (dans son Menexène), il n'admet pas que les Hellènes soient nés du mélange avec une race barbare; il pense qu'ils sont avto) '^Khnvs?, ov {xi^oliâp^ufioi. Il paraît que c'est Anaximène de Lampsaque qui, dans un livre publié par lui sous le nom de Théopompe, a voulu voir le premier un Egyptien dans Cécrops.

La mythologie grecque fait de Libye la mère de Bélos, et donne à ce dernier pour fils, Danaos et Egyptos. Ces données légendaires prouvent seulement les anciennes et intimes relations qui semblent avoir uni dans la plus haute antiquité Mizraïm, Sem et Javan. Il n'est nullement invraisemblable qu'à l'époque oîi les Hyksos s'étaient emparés de la vallée du Nil, les Egyptiens guidés par les Phéniciens aient tenté de coloniser quelques points du Péloponèse. Dans Pausanias, il y a plus d'un souvenir, plus d'un nom qui fait penser à l'antique

Egypte. Dans un passage de son livre (1) il cite un roi de Trézène, Oros, dont le fils se serait appelé Althepos. Voilà assurément des noms qui, de l'avis de Bœckh, ont moins un air grec qu'égyptien. Tout le monde connaît le célèbre mythe des cinquante fils d'Egyptos et des cin-. quante filles de Danaos. Tout le monde a entendu parler du châtiment infligé à ces dernières aux enfers. On croit aujourd'hui généralement que sous lesDanaïdes il faut entendre les sources de cette terre aride d' Argos [ToKvS"ir],iot, ^pjos), sources qui tarissaient au fort de l'été. Les cinquante jours les plus chauds de l'année, les jours de la canicule (2), représentés dans d'autres légendes sous la forme de chiens enragés, sont dans celle d' Argos des prétendants fougueux, venus du midi, de l'Egypte, pays au climat tropical. IlspoursuiventlesfiUes de Danaos; ils réduisent les sources et ils sont sur le point d'en triompher, c'est-à-dire de les dessécher. Mais c'est au moment même où les fils du midi croient être sûrs de la victoire, que les nymphes des sources les font reculer : celles-ci jaillissent de terre avec une vigueur nouvelle. Pour mieux comprendre ce récit symbolique, il faut se souvenir que chez les Grecs, les nymphes qui personnifient les sources étaient considérées comme les esprits tutélaires de la couche nuptiale, qu'on les invoquait pour qu'elles accordassent la fécondité aux unions nouvelles, qu'on employait l'eau des sources les plus limpides dans les rites matrimoniaux. Hérodote raconte (3) que les Danaïdes

il) Pausanias, II, 32, 6.

(2) Duncker, III, p. 121 et suiv.

(3) Hérod., II, 171.

ont appris aux femmes d'Argos à célébrer les Thesmophories de Déméter, fête dont le cérémonial avait trait surtout à l'union conjugale. On voit donc par tout ce qui précède que la légende de Danaos et d'Egyptos ne fournit aucune donnée historique. Nous avons parlé ailleurs du sens attaché par les anciens au nom de Danaos. Accvcioi signifiant, d'après l'Etymologicum Magnum, les morts, c'est-à-dire les desséchés; on ne s'étonnera pas de voir le même adjectif employé pour désigner les habitants de l'Argolide, à cause de l'extrême aridité de leur pays. On montrait le tombeau de Danaos près du marché d'Argos et celui de Pélasgos, près du temple de Déméter.

Peu nous importe, après tout, que les Egyptiens aient fondé ou non une colonie sur les côtes de la presqu'île hellénique. Ce que nous voudrions prouver c'est que le sol de la Grèce n'avait pas été occupé dans les plus anciens temps uniquement par des populations venues des régions boréales, que l'orient et le midi ont fourni leur contingent de colons au teint basané. Notre tâche sera facile, si l'on veut nous accorder que les noms propres que nous rencontrons dans la mythologie des peuples anciens sont autre chose qu'un vain son. Or, c'est ce teint qui a donné leur nom à ces Ethiopiens, dont les Grecs reconnaissent deux espèces, celle qui habitait l'extrême orient et celle qui demeurait à l'ouest, c'est-àdire dans la Lib^-e (peut-être aussi dans la Nubie) il). Ont-ils pénétré dans la Grèce et se sont-ils mêlés aux

(1) Od., I, 22, oî (Av é^vffoixévov'T'jspiovos olS^ùviôvTOi, Hésiod., 9, 6. 'Emt Ku) sffTréptot.

autres habitants de ce pays? Nous répondrons que d'après les mythographes, Danaos avait une épouse du nomd' Ethiopis et une fille Céléno {KeKutvâ de KSAenv'oi noir.) Ce dernier nom était porté également par une fille d'Atlas. Cette Céléno eut de Neptune un fils, appelé Célénus à son tour. Un autre Célénus, fils d'un certain Phlyos (1), joue aussi un rôle dans les antiques cultes lélèges du Péloponèse. Persée, roi d'Argos, probablement une personnification du dieu du soleil, eut un fils, Electryon, qui engendra avec Anaxo, fille de son frère, Alcée, un fils du nom de Kehettvsôi. Céléné , [Kskaivr) était aussi le nom d'une des filles de ce Prœtus auquel les Cyclopes lyciens avaient bâti la formidable citadelle de Tirynthe.

Ce n'est pas tout. A Brauron dans l'Attique on adorait une Diane que l'on savait être venue de l'étranger. Apollon, disait-on, avait été la chercher dans l'Ethiopie, et Anacréon l'appelait enfant de l'Ethiopie [M^ioTrinsrrutS'a). Ailleurs elle paraît avoir été désignée simplement par le nom d'Ethiopienne, et comme telle, elle avait des autels à la fois dans la Lydie et dans l'Eubée. Ces endroits portaient le nom d'Ai^âyrtu où k'i^i'o'yna.. Or, nous avons vu que les Grecs dans leur géographie mythologique, entendaient par l'Ethiopie aussi souvent l'Assyrie que la Libye. En efî"et, Hésiode place des Ethiopiens dans le Pont (2) à côté des Scythes qui boivent le lait de leurs juments et qui pour la plupart avaient adopté le culte de Tanit-Arté-

(1) Pausan., IV, 1.

(2) Hésiod., fragm. 64.

mis. Tanit était une Déesse assyrienne, et les Assyriens étaient puissants dans cette partie de l'Asie jusqu'au VIP siècle. Ajoutons que Melanëis était l'ancien nom de la ville d'Erétrée dans l'Eubée, que Melénée {Me.\ee.ive{if)^ filsdel'Arcadien Lycaon passait pour avoir fondé le bourg Me?.uivsit.i , qu'il y avait enfin à Corinthe une Vénus noire (1). Ces noms, quoique se rencontrant quelquefois ailleurs et notamment dans l'Eubée et l'Attique, ne sont pourtant nulle part aussi fréquents que dans le Péloponèse. Nous pourrions citer encore un Mélanthos, fils de Nélée, roi d'Elideet une région de la Sithonie appelée Mélandia {Me\uv^ict]. Pour expliquer ce dernier nom, il faut peut-être rappeler qu'Homère avait placé Protée garde-phoque à Pharos (2), qu'Hérodote en a fait un roi d'Egypte (3) et que ce Protée, d'après certaines traditions 4 , engendre Cabire (Kci,5s/p.) qui, mariée à Vulcain idieu de l'industrie métallurgique-, donne naissance à Cadmillus. Le Protée d'Homère se serait dirigé de l'Egypte vers la presqu'île Chalcidique dans la Macédoine, et se serait établi dans la presqu'île de Pallène d'après les uns, dans la Sithonie et à Toroné d'après les autres. Dans toutes ces régions, comme dans la Samothrace et même dans la Troade, règne en effet dans la haute antiquité le culte des Cabires, divinités phéniciennes, naturalisées dans certaines parties de la Grèce, et notamment à Thèbes. Rappelons enfin que les îles

(1; Athénée, XIII. p. 588.

(2) Cpr. Pharis dans la Laconie et Pharœ dans l'Achaïe et dans la Messénie.

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