QUATRIEME LIVRE
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§ 1. — L'âge du silex, de la pierre polie et du bronze en Grèce.
Le temps n'est plus où l'on affirmait que les Grecs, en débouchant dans le pays qui devait porter leur nom, avaient trouvé un désert; où l'on croyait qu'ils n'avaient subi aucune influence étrangère^ et qu'ils s'étaient faits tout seuls. On trouve sur le sol de la Grèce, comme sur celui de tous les autres pays de l'Europe, des outils, des armes, des constructions primitives, qui ne renferment la trace d'aucun métal. M. Dumont signale des flèches et des fragments de couteaux portant sur chacun de leurs bords deux rainures faites avec le plus grand soin. On a recueilli en Suisse des couteaux semblables , qui nous reportent à l'époque où toute l'Europe centrale et méridionale, soumise au froid qui règne aujourd'hui en Sibérie, était encore habitée par les mammouths, par le bos primigenius et Yursus spelœus. M. Dumont ^1, décrit
(Il Dumont. Revue archéologique, 1867, p. 142 et suiv.
aussi une série de haches de porphyre et de serpentine datant de l'époque de la pierre polie ou néolithique trouvées dans l'éparchie de Chalcis; et des ustensiles grossiers de ménage trouvés dans l'île d'Amorgos. C'est à cette seconde époque que remontent selon lui les habitants des constructions « si remarquables » de Therasia faites avec des pierres brutes réunies par une sorte de boue mêlée d'herbe, et sans doute aussi ]es restes d'habitations de Santorin couvertes par des éruptions volcaniques dont on peut fixer à peu près la date (1). M. Dumont croit pouvoir affirmer, après avoir examiné des cabanes construites sur pilotis au milieu du lac Bébéis et encore habitées, que les habitants de la Grèce de ces temps préhistoriques connaissaient les habitations lacustres. Mais ces dernières, d'après lui, ne furent jamais que l'exception, tandis que les constructions cyclopéennes, si nombreuses, surtout dans l'Epire, sont répandues sur toute la surface du pays. L'Eubée, notamment, dans la partie qui s'étend de Stoura jusqu'à la pointe de Carysto, en paraît particulièrement riche ; elles sont d'un accès difficile, placées au bord des précipices au milieu des rochers ; c'est dans cette contrée que les armes de serpentine et de porphyre se sont rencontrées en plus grande abondance qu'ailleurs.
D'un autre côté, M. Thénon (2) a trouvé dans la Crète des ruines d'antiques forteresses d'une construction cyclopéenne, non loin des villes qui occupèrent les empla-
(1) Discours de M. Waddington à la réunion des sociétés savantes, 1876.
(2) Revue archéol. 1867, p. 104-115 et p. 409 et suiv.
céments de Khadros etdeKhondokynégi (1), et qui sont elles-mêmes déjà d'une date plus récente. Il compare les ruines de Téménia à un vaste camp bâti en appareil cjclopéen, entouré de murailles redoutables, et il ajoute J « dans l'intérieur de ces murailles, il y a autant de places fortes que de quartiers, que de maisons. » Enfin, les fameuses ruines, dans lesquelles le docteur Schliemann a cru reconnaître les restes de Troie, ne nous décèleraient-elles pas le séjour d'un peuple plus ancien encore que les Troïens, l'existence d'une civilisation ou moins avancée ou plus grossière, les traces, en un mot, de quelque UeAciff-yiyJ.i' ou de quelque \s?.s'ye~ov'{
Une hache-marteau, de cuivre très-jaune, arrondie au sommet et légèrement effilée à l'autre extrémité, se rapprochant beaucoup par la forme des armes de pierre dites Celts, ayant été trouvée en 1867 au nord de Chalcis par M. Miller, M. Dumont en infère (2) qu'en Grèce, comme dans l'Europe occidentale, l'âge du bronze a suivi celui de la pierre polie. Il rappelle le passage d'Hésiode, où il est dit que le fer ne fut employé aux usages de la vie qu'après le cuivre. Il y est question de la troisième génération des hommes : « Ils avaient des armes de cuivre, des maisons de cuivre (?), et ils travaillaient la terre avec ce cuivre, car le fer noir n'existait pas (3).
Ion (T'ji;' y^cLKKict y.h Tsvy^s-j., '/Jiïxioi cTs ts o\koi^ yjLKKui S'^sic.yul^ovTo' (j-éhui S^'ovk zvks ffli^noof.
(1) KuS'fS en albanais signifie fort, vigoureux. La première syllabe de khondokynégie parait venir de Kkvr-^i, bord, ou kov^h je m'abrite.
(2) Dumont, Revue archéol. 1867, p. 146 (vol. XVI).
(3) Hésiode, Œuvres et Jours, v. 150 et suiv.
On croit, avec raison, que la source étrangère de la primitive métallurgie grecque est, sur le sol même de la Grèce, l'industrie des Curetés, des Dactyles, des Cadnaéens, sans parler des Telchines et des Corybantes. C'étaient des corporations sémitiques, mais qui plus tard paraissent s'être recrutées parmi les Pélasges. En effet, les mots iJ.iTa.KKov [métal forger), KuffaiTSfos {kasdim), 7V[ji'juvov (tuppim), XP^'^°^ (charouz)^ et ^/^o? (égypt. saifi), s'expliquant mieux par des racines hébraïques (1). Ajoutons que l'étymologie du nom de Curetés paraît être fournie par l'hébreu kour fourneau de forge. M. de Rougemont fait remarquer que les Curetés à Chalcis étaient devenus de vrais Grecs. Chalcis a certainement été pendant plusieurs siècles la principale fabrique d'armes de la Grèce (x't.KKKS'av) ; car, d'après Alcée, toute épée est chalcidienne. Toutefois les Grecs ont dû faire usage, à une époque très-ancienne, d'outils en fer, notamment d'une faucille ou serpe à dents tranchantes, telle qu'on la retrouve dans les dépôts des palafittes (2). Ottfried Mûller (3) aussi, fait remarquer, d'après un fragment de la Phoronis, que les Dactyles auraient été les premiers en Grèce à travailler le fer; de Rougemont leur adjoint les Sintiens de Lemnos « qui échangeaient leurs objets enfer et en cuivre-bronze contre le vin des Grecs. »
Il paraît donc extrêmement vraisemblable que la métallurgie aura été enseignée aux Grecs par les Pélasges
(1) Fréd. de Rougemont, VAge de bronze, p. 213.
(2) De Rougemont, ibid., p. 214.
(3) O. Mûller, Archœlogie der Kunst. 1835, p. 38.
et aux Pélasges par les Phéniciens. Il n'en paraîtra que plus étrange que les Albanais, qui ont tant de mots en commun avec les Grecs, désignent le fer par un terme qui leur est propre : yjKovpt, que M. Camarda voudrait identifier avec le grec X'^^^-°^ (^)' Pour cela il a recours à la désinence dorienne -op remplaçant V-of ordinaire. Il est obligé d'admettre l'ecthlipse du h qui a lieu assez rarement devant un k, comme dans ovikov loup, pour ov^Kov, qui subsiste à côté de la forme ramollie. Il est vrai que M. Camarda écrit ovkov. Puis il cite comme un autre exemple de la suppression de la liquide le verbe yj/j, àont le sens est tirer, retirer, arracher, endurer, et il établit l'équation yjyj rz: 'ihy-a. Or, x^pc paraît avoir aussi le sens : peser (Hahn, dict. , p. 149). La désinence -ovps sert en outre à former des participes passés et des substantifs exprimant l'action du verbe. Il importe donc peu que yjy-ovç vienne de yti'w.-i ou non. Ce mot fait aux Albanais l'effet d'un participe dont le sens serait : l'action de peser ou la chose pesée ; l'action de traîner, d'arracher, ou la chose traînée, arrachée. On sait qu'à cause de sa lourdeur le fer est le métal dont se faisaient les poids. On sait aussi que, lorsque le métal en fusion commence à se refroidir, on le coupe et on le traîne aisément; y^y.ovp signifierait donc proprement la partie coupée, détachée de la fonte (2) N'oublions pas que ffiS'iipoi est dérivé par les linguistes de la racine <?// suer, qu'en allemand schwitzen transpi-
(1) Demetrio Camarda. Saggio di grammatologia comparata délia lingua albanese, l, 81. 90.
(2) Il existe d'ailleurs en albanais un mot X'^^'^' signifiant plèbe, foule.
rer, et schweisse7i liquéfier, se touchent de près (schiveissen n'étant que la forme factitive de schwitzen, qu'en sanscrit svid-ita veut dire « fondu » et svèdani une plaque de fer (1).
§ 2. — Degré de culture des Pélasges avant l'immigration des Grecs.
Les Grecs, en arrivant dans le pays qui plus tard devait porter leur nom, était un peuple pasteur. Leur migration seule depuis les sources de l'Indus en ferait foi au besoin. Mais les noms qu'ils donnèrent à quelques cantons et à certaines parties de leur nouvelle patrie sont, selon nous, une preuve de plus que, pendant longtemps encore, ils continuèrent à marcher derrière leurs troupeaux ; — nous voulons parler de l'Eubée Ev^oiu, et de la Béotie Bo/wr/st; les Arcadiens enfin sont restés jusqu'au cinquième siècle fidèles à la vie des ancêtres, et ils ont gardé la conviction que leur canton avait été toujours occupé -par la même population. L'extrême simplicité de leur existence n'empêchait pas les Grecs d'être déjà une race bien douée et prédestinée à un brillant avenir. Ils parlaient une langue admirablement organisée; ils avaient des croyances naïves mais saines, ils adoraient les dieux du firmament, de la lumière, des nuages, des vents (Jupiter, Uranus, Aeolus , Mercure, c'est-àdire 't/3//«f, Seléné, Eos (l'Aurore), les Dioscoures, c'est-
(1) Benfey, Griech. Wurzellexicon. /, 466.
à-dire les A suîni ou les chevaliers des Indous. Ils possédaient, grâce à leurs devins ou aèdes, frères cadets de ceux du Gange et de l'Indus, une poésie religieuse qui donnait assurément de belles espérances. C'étaient bien là les germes et déj à les débuts de cette vie intellectuelle si puissante qui, pendant trente siècles, devait fournir aux besoins de tous les peuples civilisés. On peut supposer pourtant, que l'organisation matérielle de la vie était plus avancée chez les tribus qu'ils allaient rencontrer sur le sol qu'il fallait leur disputer, et Pausanias (1) exagère évidemment lorsqu'il affirme que les Pélasges de l'Arcadie avaient dû apprendre à bâtir des cabanes, à se revêtir de peaux de bêtes, et à manger des glands comestibles. Nous savons de science certaine qu'ils avaient appris à protéger leurs villes par de fortes murailles, à bâtir des tours et des citadelles, et que ces constructions excitaient encore l'étonnement des Hellènes lorsqu'elles étaient en ruines (2). Nous savons de même qu'ils étaient adonnés à l'agriculture, qu'ils choisissaient pour s'y établir de préférence les terrains d'alluvion, situés le long des fleuves (voyez plus haut). Nous ne prétendons pas dire que les Grecs aient complètement ignoré le labourage, lorsqu'ils quittèrent l'Asie ; des mots tels que àpUc^ uçot^ov^ uçovçu prouveraient le contraire. Nous croyons seulement qu'ils n'étaient pas encore complètement gagnés à la vie sédentaire, et qu'après tout les Pélasges étaient de meilleurs cultivateurs qu'eux. Lorsqu'une troupe de Pélasges, chassée par les
(1) Pausanias, VIII, chap. i.
(2j Duncker, III, p. 122, 211.
Doriens de son pays, vint chercher asile auprès des Athéniens, ceux-ci leur assignèrent pour lieu de refuge la partie la plus exposée de l'Acropole et un champ pierreux situé au pied de l'Hymette. Les Pélasges y élevèrent alors un de ces bastions par lesquels ils s'étaient rendus si célèbres, le fameux UeKetffytKov (i), et ils transformèrent en terre arable et fertile le mauvais terrain qu'on leur avait cédé. Ce qui semblerait démontrer que les Pélasges sont parvenus à l'agriculture indépendamment des Grecs et avant eux, c'est que les termes de cet art comme ceux du pâturage ne sont pas les mêmes dans les langues des deux races. Ainsi, en albanais, la charrue se dit parménte, le soc 'r?.jova.pi, labourer (îéj ovyci^ ou T'en], etc.; du lait yjov^isje, du beurre yjâh'Trs, du fromage Syx^î, du blé ^sxefe, nôyje, du froment y^ovfii ou y^ovvi\ paître y.ovhii, prairie ijov^k'b, T<;ot.:ç, etc. Malheureusement la langue albanaise nous est parvenue dans un état tel, que les rapports entre son vocabulaire actuel et son vocabulaire d'il y a trois mille ans pourraient n'être plus aussi nombreux qu'on le voudrait.
Il paraît incontestable en outre, qu'au moment où les Grecs venaient s'établir dans la Grèce, les Pélasges étaient déjà en possession de l'écriture. Nous sommes de ceux qui pensent que l'écriture n'est pas l'invention d'une race privilégiée, d'un peuple unique ; qu'elle a pu être trouvée sur plusieurs points du globe, sans qu'il y ait eu des rapports ou des communications entre les inventeurs. Les Pélasges pourraient bien s'être servis
(1) Encore aujourd'hui rovfflA en albanais veut dire monceau de pierres.
d'une écriture plus imparfaite que celle dont plus tard les Phéniciens furent les plus actifs propagateurs. Si l'on peut ajouter foi à la légende, d'après laquelle Bellérophon fut envoyé dans la Lycie muni d'une lettre « d'Urias » renfermant des « signes funestes [ffî^fu-cna. hvyçû) (1), » il faut accorder en même temps, qu'à une époque antérieure à celle où remontent les traditions helléniques, des races barbares habitant la Grèce et les pays circonvoisins avaient trouvé moyen de communiquer entre elles à distance, et autrement que par la parole parlée. Les anciens grammairiens entendaient déjà par ces signes des images (siS'ahci) comparables aux hiéroglyphes des Egyptiens ou bien aux runes des Scythes (2). Nous avons vu plus haut que les Lyciens étaient de race lélégique ; ce ne sont donc pas des mots grecs qu'aura renfermés le carnet du héros de Corinthe. Plus tard, en effet, mis en relation avec les Phéniciens, les Pélasges en adoptèrent l'écriture en l'accommodant à leur propre idiome. Diodore dit formellement (3), que les lettres étaient généralement {Kom) appelées phéniciennes {(^oiviKicc), parce que les Phéniciens les avaient apportées aux habitants de la Grèce, mais que dans la Grèce (iS'ia.) on leur avait donné bientôt le nom de « pélasgiques, » parce que les Pélasges s'en seraient servis les premiers. Il ajoute même qu'Orphée et Pronapides, « le maître d'Homère,» les auraient déjà employées. Diodore parait avoir distingué entre une écriture hiéroglyphique [sini^arrct)
(1) Hom., Iliad., VI, 150-211.
(2) Preller, II, p. 57.
(3; Diodore, III, c. 66.
dont il ne parle pas et l'écriture alphabétique trouvée par les Phéniciens et désignée proprement par le nom de y^k(/.ixcnci. C'est là le seul sens que nous puissions attacher aux mots : KkS^iÂov Kouidcivroi îk ^otvum rk « kclkov^svci » yfik[j<.(JiUTcL (1).
Les Phéniciens d'ailleurs avaient pleine conscience de n'être pas eux-mêmes les auteurs de l'alphabet répandu par eux sur les côtes les plus lointaines de la Méditerranée; ils en attribuaient la découverte au dieu Taaut, qui n'était pas un dieu sémitique, mais égyptien (2). Ils n'en pouvaient pas moins revendiquer la gloire de l'avoir singulièrement perfectionné en le simplifiant. Ils laissèrent encore à faire aux Grecs et même aux peuples modernes ; mais le progrès principal, décisif, avait été accompli par eux.
On n'ignore pas que les plus anciennes inscriptions grecques, celles de Théra, datent du neuvième siècle avant notre ère, et de la première moitié du huitième ; elles sont tracées en boustrophède, et même elles sont écrites de droite à gauche, exactement comme celles des Chananéens, lorsqu'elles ne comptent qu'âne seule ligne. Elles semblent avoir conservé les formes de l'alphabet sémitique, grâce à la présence des Phéniciens, qui s'étaient maintenus à Théra (et même à Mélos), beaucoup plus tard que dans le reste de l'archipel (3). Or, il y avait déjà des siècles que les Phéniciens occupaient ces îles
(1) Hahn, p 295, semble être du même avis.
(2) Ce point a été mis récemment en lumière par M. Halévy devant l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
(3) Lenormant, Origines et formation de V alphabet grec dans la Revue archéologique, vol. XVI, p. 276 et suiv.
lorsqu'ils virent débarquer les premiers colons Doriens. Il y avait des siècles que la Cadmée avait été fondée. Il y a donc toute probabilité que l'écriture phénicienne ait été connue des Pélasges dès le douzième et le treizième siècle; et, si Cadmus a fini ses jours dans l'Illyrie, comme la légende nous l'apprend, c'est-à-dire si les Phéniciens ont conduit des colonies dans l'Epire, ce qui paraît incontestable (1), on ne voit pas trop pourquoi les Albanais, qui sont très-certainement les descendants des anciens Epirotes, n'auraient pas pu conserver la tradition de l'antique alphabet pélasgique.
Il existe, en effet, un alphabet propre à la langue albanaise reproduit par Hahn dans son grand ouvrage (2). Il ne compte pas moins de 52 lettres. Si, comme Hahn le fait, on en défalque les 15 lettres doubles (c'est-à-dire celles dont le son peut être rendu par deux lettres de cet alphabet et dont la forme représente la combinaison de ces deux lettresi, il en reste encore 37, chiffre respectable et qui se rapproche de celui des lettres de l'alphabet arménien (38) et des différents alphabets slaves (russe 35, glagolit. 43, cyrill. 48, serbe 39, valaque 41). Plusieurs lettres de cet alphabet albanais ressemblent moins à leurs signes correspondants dans l'écriture grecque qu'aux signes primitifs de l'écriture cadméenne, phénicienne ou pélasgique.
Il ne serait pas absolument impossible que ces signes antiques se fussent transmis fidèlement de père en fils
(1^1 II y avait sur les bords de la mer, dans la Chaonie, une ville du nom de Phénicé.
(2) Hahn, p. 286 et suiv.
depuis quatre-vingt-dix générations dans les familles les plus distinguées du pays. Mais à ces signes antiques sont venus s'ajouter tant de signes modernes et véritablement inutiles, qu'il sera certainement difficile aujourd'hui de distinguer entre ce qui est authentique et ce qui est apocryphe. Lorsque l'on constate que le C est représenté par un signe qui ressemble singulièrement à un a> renversé, que c'est un d renversé qui sert à figurer un n, un h retourné qui prend la valeur de chja, un k retourné celle de ja, il faut bien convenir que nous sommes loin des hiéroglj'phes sémitiques {aleph bœuf; hayit, maison; guîmel chameau, etc.) reproduits par les lettres de l'alphabet grec, et que nous avons affaire à une création artificielle.
D'ailleurs, de l'aveu de Hahn lui-même, cet alphabet n'est en usage que dans la ville d'Elbassan; là, il est emploj^é, non-seulement dans des écrits d'un caractère religieux et liturgique, mais encore par quelques négociants dans leurs correspondances avec des compatriotes absents et même dans la tenue de leurs livres. Cet alphabet, dont se serviraient à peine une cinquantaine de personnes, aurait eu pour ordonnateur un nommé Théodore, professeur à l'Ecole grecque et prédicateur de la ville, homme fort savant du reste et qui avait traduit en albanais l'ancien et le nouveau Testament. Il s'était occupé, paraît-il, à constituer une langue littéraire commune aux dialectes albanais si nombreux et si différents les uns des autres. Malheureusement, lorsqu'une peste violente eut ravagé le pays, tous ses écrits furent brûlés par des parents qui craignaient la contagion. Il
vécut vers le milieu du dernier siècle et il paraît être mort vers sa fin; il ne reste plus aujourd'hui, d'après l'assurance de Hahn, que deux courts manuscrits écrits avec les caractères de l'alphabet de Théodore. Encore ces manuscrits n'auraient-ils c[u'à peu près 70 ans de date. Ils contiennent l'un des fragments de Thorologinm grec, l'autre le seizième chapitre de l'Evangile saint Jean. Ils sont écrits dans le dialecte guégeois. Hahn, dans ses Etudes albanaises, reproduit le fac-similé de la page tirée de l'Evangile et le fait suivre des textes guégeois et tosques imprimés en caractères grecs.
Ce qui ôte beaucoup de son autorité à l'alphabet de Théodore si longuement discuté par M. Hahn, c'est la circonstance que l'usage d'alphabets à chiffres est trèsrépandu dans l'Albanie, usage bien naturel après tout dans un pays vivant depuis des siècles sous le joug de l'étranger, et dont les habitants devaient chercher tous les moj^ens pour s'entendre entre eux en face de l'ennemi commun. M. Hahn nous fait connaître un de ces alphabets, qui lui fut confié par un des chefs les plus notables d'Argyrokastron (dans l'Albanie méridionale) ; c'étaient 22 signes ou chiffres, dont on se servait dans la famille de ce dernier dans certaines occasions. La forme de quelques-uns de ces signes est assez arbitraire ; d'autres, au contraire, rappellent les lettres d'alphabets plus anciens.
Il paraît que dans les colonies albanaises de l'ancien royaume de Naples, il s'est conservé un alphabet national de 30 lettres connu de M. Guiseppe Crispi, directeur jadis de toutes ces communes éparpillées sur le sol ita-
lien. Les observations présentées à ce sujet par ce savant jettent une assez vive lumière sur la question qui nous occupe. Il appelle l'alphabet italo-albanais un alphabet ecclésiastique; ses lettres, dit-il, ressemblent assez aux caractères phéniciens, hébreux, arméniens etpalmyréens; quelques-unes rappelleraient l'écriture hiératique des Egyptiens; un plus petit nombre les lettres bulgares et mésogétiques. — Malheureusement elles ne semblent avoir aucun rapport avec les lettres pélasgiques, runiques et étrusques. Les signes de cet alphabet n'ont pas encore la forme hastée; ce qui domine dans cette écriture, comme dans celle des manuscrits grecs, c'est la ligne droite. Aussi M. Crispi pense-t-il que, dans sa forme actuelle, elle doit être l'œuvre de prêtres chrétiens soit du second siècle, lorsque le christianisme fut introduit dans le pays, soit du neuvième, lorsque la messe chrétienne albanaise fut réunie d'une manière définitive à la messe romaine. Enfin, M. Crispi termine par cette ligne importante : Questo alfabeto pero contiene alcuni elementi di alfabeti infinitivamente più antichi usati in Illiria in Macedonia e in Epiro (1).
§ 3. — Cultes des Pélasges et des Lêlèges.
Les origines de l'agriculture, d'une vie réguhère sédentaire bien ordonnée se rattachent au nom des Pélasges ; les cultes, qui symbolisent une existence meilleure que
(1) Hahn, loco citato.
celle des sauvages, les dieux qui sont l'objet de ces cultes, semblent appartenir pareillement à cette race antique. Les Hellènes paraissent avoir adoré surtout les dieux de la lumière ; dans Homère Hades, Perséphone sont des puissances effrayantes; les enfers sont un triste séjour où Achille descend à regret, qu'il échangerait volontiers contre la vie pleine de labeurs du plus pauvre paysan. Les héros de l'époque semblent ignorer que les divinités infernales présentent à ceux qui les regardent de près un double visage, celui de la mort et du deuil qui l'accompagne, et celui de la joie et de l'espérance immortelle. Sans doute, les êtres éphémères qui habitent notre terre rentrent tôt ou tard dans son sein, mais celleci les enfante incessamment à la lumière sous des formes nouvelles. La succession des saisons, des générations, des hommes^ proclament la grande loi de la nature : fécondité, ordre, éternité. C'est là ce que le néophyte apprenait dans les célèbres mystères d'Eleusis, dans ceux d'Andanie fondés par le légendaire Lycus, dans ceux de Samothrace, dans ceux que Pélargé est censée avoir rétablis à Thèbes après la prise de cette ville par les Epigones. Les dieux, qui chez les Pélasges paraissent avoir figuré au premier rang dans ces fêtes religieuses étaient Déméter, Koré (Perséphone^ Bacchus et Hermès (Mercure) ; c'étaient les dieux des cultivateurs, des humbles et des pauvres, fort négligés pendant longtemps par la noblesse guerrière et guerroyante des Grecs, qui ne recherchait que l'immortalité de la gloire.
A vrai dire, ces dieux avaient peu d'analogie avec ceux que vénéraient les Aryâs du Gange; c'était la
chienne des dieux, la Sarama, à laquelle les Grecs donnèrent la forme plus noble de leur Hermès, ils en changèrent du même coup le rôle et le caractère. Ils l'adaptèrent aux traditions religieuses, aux cultes qu'ils rencontrèrent à Samothrace, longtemps occupée par des colons phéniciens. La célébration enthousiaste des fêtes du dieu Bacchus indique l'influence exercée de bonne heure sur les Hellènes par les cultes bruyants des Thraces, des Lydiens et des Phrygiens. Dans le récit de la mort du dieu et de sa glorieuse résurrection, on ne peut méconnaître une certaine ressemblance avec la légende de l'Osiris des Egyptiens. Enfin, les Aryâs de l'indus étaient loin d'attribuer à leur Çpenta Armaiti, la sainte terre, l'action souterraine et mystique qui prêtait plus tard à la Déméter des Grecs un prestige si puissant.
Chants plaintifs. — Linos.
Le fait est que ces divinités et quelques autres encore faisaient partie des croyances primitives, dont le naturalisme le plus naïf et le plus simple constituait le fond et tous les éléments. Ces croyances sont assurément plus anciennes que l'installation des Grecs sur le sol de la Grèce. Elles éclatent dans cette vieille fête des Hyacinthies, célébrée à Amyclées en l'honneur du jeune Hyacinthe qu'Apollon avait tué de son disque par mégarde. Le disque d'Apollon indique les effets désastreux du soleil d'été brûlant la verdure et les fleurs que le printemps
— IGl —
avait fait éclore. Le cérémonial de cette fête religieuse semble avoir représenté la marche circulaire de l'année et l'action tantôt fécondante, tantôt stérilisante du soleil, notions qui ont été inconnues d'abord aux Grecs et qui doivent avoir pénétré dans la vallée de l'Eurotas de l'île de Cythère, où les Phéniciens avaient une ancienne station. Le même sujet revient dans les chants plaintifs que l'on faisait retentir dans beaucoup de cantons de la Grèce et dans différentes contrées de l'Asie-^NIineure, au fort de l'été, au moment de la moisson ou après la moisson, lorsque la terre se dépouillait de sa verdoyante parure. C'est ainsi qu'à Tégée on psalmodiait le Skephros^ en Phrygie le Lytierses, pendant qu'on fauchait le blé. Chez les Mariand\'nes, sur les bords de la mer Noire, retentissaient au son de la flûte les lugubres accents du Bormos. Ce chant tirait son nom de celui d'un beau jeune homme, qui voulant apporter de l'eau aux moissonneurs pendant la chaleur de la journée, est attiré par des nymphes et disparait dans la rivière. La même légende se répète chez les Bithyniens, appelant à grands cris Hylas, englouti, lui aussi, par les vagues. Ce cri se faisait entendre sur les montagnes, répercuté à l'infini par les échos d'alentour. Dans le Maneros, les Egyptiens de Peluse, surtout, pleuraient un jeune garçon, unique enfant d'un roi enlevé dans la première fleur. Hérodote, qui a retrouvé dans la Grèce les croyances et les traditions de l'Egypte, identifie la plainte du Maneros à celle du Linos chantée d'après Homère, souvent après les vendanges, et désignées aussi par les noms de \t?.ivoi ou OiTÔkivos (hélas, ô Linos, ou mort de Linosi. D'après une
légende d'Argos, Linos aurait été un enfant d'origine divine, élevé par des pâtres au milieu de troupeaux de brebis et dévoré par des chiens enragés. On n'ignore pas que le chien enragé a été chez les Grecs, dès les temps les plus anciens, le symbole de la chaleur caniculaire et du Sirius. Or, des recherches récentes ont démontré que la plainte de Linos est la même que celle que les habitants de Bjblos {Gebal) faisaient entendre, en automne, lorsque le bel Adonis avait été tué sur le Liban par un sanglier furieux. On le pleurait pendant sept jours. Les femmes se coupaient les cheveux, se frappaient la poitrine, et assises le long des routes, elles criaient : A ïlanou, malheur à nous. C'est ce cri, poussé par des Sémites, qui a donné son nom à la plainte de Linos. (aV A/Vs.) Il y avait des tombeaux de Linos à Thèbes, à Chalcis, à Argos, et un antique poète religieux des Athéniens, Pamphos, aïeul des Pamphides, passait pour avoir entonné le premier, en Grèce, le chant lugubre de la mort de Linos (1).
Déméter.
Or, tout nous trompe, ou cette plainte de Linos, que nous retrouvons chez des peuples de race sémitique et japhétique, n'appartient ni aux uns, ni aux autres; elle paraît faire partie du culte plus naïf des premiers habitants de l'Asie-Mineure et de la Grèce, qui la transmirent à leurs conquérants et successeurs. Si Pamphos
(1) Ottfried MûUer. Griech. Litteraturgeschichte, I, 41.
passe pour le premier qui, en Grèce, tit entendre la plainte de Linos, on lui attribue pareillement un chant sur le rapt de Kora ou Proserpine. Le culte de cette dernière, ainsi que de sa mère Déméter, remonte aussi beaucoup plus haut que l'immigration des Yàvanas ; et c'est avec raison qu'Hérodote le ramène aux croyances naturalistes des antiques Pélasges (1). Ces déesses président chez ces derniers à l'agriculture; mais la fécondité des femmes et le renouvellement des générations étaient pareillement confiés à leur tutelle. Elles résumaient en elles les forces souterraines de la nature, et elles ont joui à cause de cela, dès les plus anciens temps, d'un certain prestige mj^stique. On les vénérait dans les cantons de la Grèce, où les plus anciennes traditions s'étaient conservées: en Arcadie (à Pheneos, Thelpousa, Phigalia) ; en Messénie, surtout dans les centres primitifs d'Aréné et d'Andanie, siège d'antiques mj-stères [rsKeTcti] abolis par les Spartiates, mais rétablis par Epaminondas ; dans la Laconie (à Amyclées et Hélos) , dans l'Argolide {\niJ.miiP -xpaviu. à Hermione) ; à Mégare, ville qui tirait son nom de ce culte ; à Eleusis enfin, à Thèbes, à Tanagra et Oropos ;Ai)//»7«p 'Ax^^ia), et à Opus dans la Locride. Déméter était adorée comme divinité agraire dans l'île de Crète, comme le prouve la légende qui raconte son amour pour son favori Jasion (2,, et dans les îles de Paros, Thasos, Lemnos, Imbros et Samothrace. Dans les trois dernières, où Pélasges et Phéniciens s'étaient rencontrés de bonne heure, son culte avait été
(1) Preller, I, 464-466.
(2) Cpr. les mots 'liicùv, Ictoy.ui, 'lâ^av.
combiné avec celui des Cabires. Ce qui prouve le caractère éminemment pélasgique de ce culte, c'est la légende de Lykos, fils du roi Pandion d'Athènes, qui aurait émigré dans le pays des Tramèles, auxquels il aurait donné le nom do Lyciens, après avoir répandu en Messénie un nouvel éclat sur les mystères d'Andanie. Une inscription découverte à Konstantinoi, en 1858, confirme les indications fournies par Pausanias (1), sur ces mystères. Grâce à elle, nous savons que la population entière s'}^ réunissait pour former comme une corporation religieuse, un sTpciToi ispoi, dont le chef s'appelait moniteur de la troupe, |Wrct3-/VTpciT(/!r. Ony vénéraitla Mère et la Fille, Déméter et Koré, unies indissolublement sous le nom des grandes déesses; puis en seconde ligne. Mercure Kriophore, les Kabires et surtout Apollon Karnéen (2i. D'après l'interprétation de quelques savants modernes, Mercure représenterait dans ce culte le principe générateur de l'homme, Koré les espérances immortelles qui nous viennent de la terre, et Apollon celles qui nous viennent de la lumière, du soleil se levant tous les matins sur le monde encore plongé dans les ténèbres. La première injonction imposée aux femmes initiées aux mystères de Déméter était la chasteté (3), c'est-à-dire, la fidélité dans le mariage. Les femmes initiées et mariées s'appelaient de préférence ispai; Koré elle-même portait le nom de ccyvi^ La pureté la plus irréprochable pouvait
(1) Pausanias, IV. 3-6 : IV. 33 et suiv., etc.
(2) Bachofen, Dus lykische Yolk. p. 60,
(3) Bachofen, p. 84, note 5.
seule faire de la mère ce qu'elle devait être à la tète de la famille, l'image de Déméter et de Kora (1) .
On a remarqué à ce propos le lien qui unissait les races royales des Lj'ciens et des Caucones. C'est, commandés par des chefs tirant leur origine de ces races, que les Ioniens avaient quitté le Prjtanée, après que l'invasion des Doriens avait été repoussée. On en a inféré l'identité des cultes mystiques de la Messénie, de la Lycie et d'Athènes; on a revendiqué aussi pour ces cultes un caractère orphique. Ce dernier appartient certainement à Caucon, l'ancêtre de Nestor de P^dos (2). Caucon, fils de Kelainos, c'est-à-dire de l'homme noir, communiqua aux Messéniens les mystères des grandes déesses d'Eleusis; Lykos leur donna plus d'éclat {Tpoiiycfysv éi 'ïïKiov T/|Ui)>); et on montrait encore du temps de Pausanias le bois sacré, où il avait purifié les néophj^tes (Ayy^ov S'pvf/.oi) (3).
Apollon.
Le nom de Lykos est inséparable aussi du culte d'Apollon, que d'après la légende il aurait introduit à Athènes i4;; mais en réalité, Lykos paraît identique à Apollon ; L3"kia est la terre où il aime à séjourner. Longtemps avant l'arrivée des Grecs, il était le dieu national, non-seulement des Lj'ciens, mais des Troïens et
(1) Bachofen, p. 85.
(2j Pausanias, V, 5.4; IV, 26.6: IV, 1.4.
(3) Pausanias, V, 14 : Bachofen. p 76
(4) Bachofen. p. 58 : Preller, I, p. 160.
des peuplades primitives répandues sur les côtes de l'Anatolie, sur les îles de la mer Egée et la Crète. C'est de la Lycie et de la Crète que le culte de ce dieu paraît avoir été importé à Délos et à Delphes. En effet, le premier qui avait triomphé par ses chants aux jeux pythiques, passait pour un Cretois ; à Délos, on croyait qu'Olèn, le Lycien, avait chanté le premier hymme en l'honneur d'Apollon (1); ce dieu est aussi le dieu qui dès les plus anciens temps préside aux oracles; il en rendait à Thymbra, à Klaros et à Milet. Le temple d'Apollon, à Milet, portait le nom de temple du dieu Didyméen; il était desservi par la famille des Branchides, et il était plus ancien c[ue la première colonie ionienne sur le sol de l'Anatolie ^2k
Celle-ci est aussi, ne l'oublions pas, la première patrie des Sybilles. Nous sommes ramené en Lycie par le célèbre oracle de Patara, dont le caractère mystique se révèle par le coffre (3) où se trouvent les choses sacrées, par le livret des initiés et par la couronne (4). Le dieu qui prédit est le dieu c^ui fait la lumière ; il est lui-même la lumière du soleil levant qui sort des flots de l'Océan. Voilà pourquoi les sommets des montagnes et les promontoires lui sont consacrés; les feux de l'Aurore les rougissent les premiers. De là le nom de Lykosura ? de là surtout le nom d'Apollon 'ï.ovpios (5j ,
(1) Preller, I, p. 173.
(2' Strabon, IX, 421: Pausanias, VII, 2,4; 5,2. (3; Le mot cista, KtiTo est la traduction de patara, qui rappelle le latin paiera.
(4) B(/6A,i'jt/ T))f 7s:-.STi)i et s'récpsij'cj. Bachofen, p. 69.
(5) Bachofen, p. 72 et pass^Ji.
de l'albanais <jv-ov^ uv-pi regard. De là aussi le rapport qui unit dans la Lycie Apollon à l'élément neptunien. A Tarsos, il est représenté sortant de la mer, même muni du trident (Il ; il est vénéré comme dieu fluvial sous le nom de Xanthos. Généralement les sources, dans ces parages, étaient l'objet d'un culte fervent, à Arjcanda, à Mjra, à Cyanée, à Patara et surtout à ^Kkpot. On leur attribuait la puissance de guérir et de prédire l'avenir (2).
Apollon, dieu de la lumière, est fils de la nuit et des ténèbres, c'est-à-dire de Leto {\a.v?5civco ou le phénicien lad enfanter)? Celle-ci s'arrête à Délos (de l'albanais d]el le soleil) où elle accouche d'Apollon et d'Artémis (la lune et le soleil considérés comme les enfants de la nuit). D'après d'autres, Leto apparaît dans la L^^cie, boit de l'eau du Xanthos, y baigne ses enfants et consacre le fleuve à Apollon i3). Bachofen a déjà fait remarquer avec finesse, que le coursier Pégase ainsi qu'Apollon, réunit en lui le double élément de la lumière et de l'eau : la source Peïrene jaillit sous ses pieds; lui-même retourne au ciel, Apollon est le dieu du soleil levant [eous], mais il conserve des rapports avec la Nuit, sa mère. C'est en raison de ces rapports qu'il rendait à Patara et à Telmessos des oracles par des rêves nocturnes; et qu'il a pour symbole la souris, l'animal des ténèbres et du tombeau (4). On voit, en effet, à Nîmes une lampe sépulcrale
(Ij Bachofen, p. 72 et passim.
(2i Bachofen, p. 16, note 2.
(3) Antonin Lib. XXXV, chez Preller, I, 162.
(4) Apollon est appelé Sminthien à Chrysé et à Thymbra dans l'Asie-Mineure, de (7///V^o« rat. souris.
où une souris est représentée rongeant une mèche allumée, symbole elle-même delà vie terrestre (1).
Le nom du dieu lui-même est-il d'origine grecque? Sa forme ancienne était 'A^f^^vr (2), reproduit en partie par le nom propre' \T£À\Hf et le nom du mois 'krswuim de l'île de Tenos. Les Thessaliens disaient 'A-TrAoyi'. Sans doute Apollon, comme dieu de la chaleur torride, envoyait quelquefois la mort, et même la peste. Toutefois l'étymologie qui fait venir son nom de à'TroKhvfxi parait aussi invraisemblable que celle qui voudrait l'expliquer par àTroKovw le purificateur. Bachofen qui traite aussi de cette origine, et qui à ce propos parait mêler des choses très hétérogènes (3), cite un surnom italien assez rare du dieu : Apertas, et il le rapproche avec assez de bonheur, ce nous semble du moins, d'une ville de la Lycie 'ATrépxcci ou 'ATréppcii. La consonnance pA se retrouve encore dans MupA£s4, ville de la Bithynie. Il n'y a pas bien loin d' 'kTripKcii à 'k'jîKKm. Or, en albanais, et-r signifie donner, abandonner, par exemple 'c4t a^ipTsvs rendre l'âme. 'XTT-ipps serait : abandonner les ténèbres, la nuit ; car épps veut dire ténèbres en albanais. Sans doute Ups peut se rattacher à la même racine c{ue ïpifloi, et l'albanais «.t a peut-être quelque rapport avec la préposition sanscrite ai)a, grec i^o. Les verbes latins aperire et operire trouveraient ainsi une explication suffisante, ils signifieraient : écarter ou amener des ténèbres. Apollon resterait toujours le dieu de la lumière ; et le nom de ^oi^oi ne
(1) Bachofen, p 73.
(2) Preller, I, 152, note.
(3) Bachofen, p. 42, note.
serait que la traduction grecque d'un ancien terme lélège (1).
Artéinis.
La mère d'Apollon et d'Artémis était Leto ; son nom lycien était Phaté ; c'est le courroux de cette déesse que les habitants de la L^-cie appelaient sur la tète de ceux qui violaient les sépulcres des familles. On sait quel soin les Lyciens donnaient à leurs tombeaux; avec quel art ils les ornaient; ils les bâtissaient pour l'éternité. Encore aujourd'hui <\>kTi veut dire destin, fortune, en albanais; c^tnici. est le nom porté par les trois fées c[ui apparaissent au lit de l'enfant nouveau-né trois jours après sa naissance, pour fixer et prédire son sort.
Pas plus qu'Apollon, Artémis ne saurait être considérée comme une divinité d'origine purement grecque. Son nom rappelle, sans doute, l'adjectif ipTs^aHf sain, vigoureux, robuste. Mais on peut supposer que cette ressemblance tient aux efforts faits par la bouche grecque pour gréciser un nom étranger. Dans l'île de Crète, à Egine, sur les côtes de Lacédémone, Artémis était adorée sous le nom de Dictynna et de Britomartis. Ce dernier mot aurait signifié : douce vierge. En effet, en li-
(1) Cette étymologie est parfaitement d'accord avec une croyance religieuse des Corinthiens, qui adoraient un A-pollon Bellerophon. Ce dernier, du haut du coursier des nuages, écarte, grâce à la couronne de rayons dont sa tète est entourée, les brouillards qui obscurcissent le ciel, et il dompte l'esprit des ténèbres, le B?lleros (le Vritra des Indous . Duncker. Hist. de l'antiquité, I, P- 421.
thuanien martis veut dire fiancée, belle-sœur, et lipni/ pourrait bien être le sanscrit mridu tendre (allemand mild). En faisant précéder le substantif, nous nous trouverions en présence d'une forme Martimrit (1), dont les anciens Hellènes auraient bien pu faire "A/3Tê//<? (cpr. imitari pour mimitari du grec fji.iiJieofji.cci).
On sait que cette déesse se livrait à la chasse de préférence dans les forêts de la Lycie (2), puis dans celles de l'Arcadie, où les noms de Lykos et de Lykaon reviennent si souvent. Elle avait un temple célèbre à Brauron, dans l'Attique, desservi par de jeunes vierges, qui portaient le nom d' ci^ktoi ourses (c'est sous la forme d'une ourse qu'Artémis avait été caressée par Jupiter). Brauron n'est pas un mot grec. Thucydide nomme une Bpeivpâ femme d'un Pittakos, roi des Edones (3). Les Edones sont une peuplade thrace; faudra-t-il donc rattacher Bpaupw à la racine germanique brausen mugir ? Ce serait un singulier nom pour une femme. J'aimerais mieux l'expliquer par l'albanais .S/;£,-êTs sombre; fipctvoiy je m'assombris; fi'.kvsoii le dieu c[ui dirige les nuages. Encore aujourd'hui ?>pci.vpKv s'appelle Vraona. On sait que les Guégeois remplacent presc{ue régulièrement par un n, Vr souvent plus ancien des Tosques.
L'Artémis de Brauron parait être la même que l'Artémis Chrysé de Lemnos. Cette dernière a été rendue
(1) La consonnance 'xp au commencement des mots devient (6 en grec. Exemple : (ipoToi = fj.poTci.
(2) Cpr. le nom des prêtresses de Pallas Athéné : riciWctà'ss et celui des sacrificateurs qui servaient à la fête de Neptune â Ephesos : Tuvçoi.
(3' Dictionnaire de Pape, revu par Benseler, à l'article Bpuvpri).
célèbre par la blessure dont elle fit souffrir Philoctète. Sophocle (1) l'appelle féroce Uu.cxDom'., ce qui semble indiquer des sacrifices humains. On offrait ces sacrifices pareillement dans la haute antiquité à l'Artémis 'Oc^ia. ou 'Op^adia dans le sud du Péloponèse et à la Tuvd'oto>~o( chez les Scythes. Les Spartiates les remplacèrent par la flagellation des jeunes gens près de l'autel de la déesse. (V. plus haut.)
Les Amazones.
Cette Artémis ne paraît pas différer essentiellement de celle que nous rencontrons dans l'Asie -Mineure sous les noms d"^cri?<n'-', Aîvjcocdpw'h et Uepyuiu, et on commence à croire, aujourd'hui, que les pays sémitiques, que l'x'Vssyrie, et plus tard, la Cappadoce et la Phénicie ont été la véritable patrie du culte de la déesse de la Lune. En effet, lorsque les Grecs fondèrent sur le territoire des Lydiens les colonies de Smyrne, Cyme et Ephèse, ils y trouvèrent établi le culte d'une déesse, qu'ils comparèrent à leur Artémis et qui avait à son service des eunuques et des vierges armées. Plus tard, ils apprirent qu'on rencontrait ces vierges, plus loin vers l'Est, sur les côtes du Pont. Homère nous entretient déjà des Amazones aux allures viriles qui vont camper en face du roi Priam, sur les bords du Sangarios. Arktinos en fait des alliées des Troïens; il raconte comment leur reine Penthésilée succomba sous les coups d'Achille. Les poètes
(1) Philoctète, v. 194. Voyez Preller, I, p. 194 et suiv.
cycliques, et plus tard Pindare et Eschyle, les placent à Themiskyra, sur le Thermodon. C'est là que, d'après Phérécyde, le dieu de la Guerre les avait engendrées avec la déesse Harmonia. On sait que les Grecs désignaient par le nom d'Harmonia la déesse de la Lune des Phéniciens, la redoutable Astarté. Les vaisseaux de ces derniers avaient dû porter son culte jusqu'aux côtes orientales de la Grèce, jusque dans l'Attique (1).
Lorsque plus tard les Grecs rejetèrent les influences asiatiques, Thésée passait pour avoir tué le Minotaure et chassé les Amazones d'Athènes. Mais leur souvenir resta vivant dans l'imagination poétique des Grecs; à Skotoussa et à Cynoscéphales dans la Thessalie, à Chalcis dans l'Eubée , on montrait des tombeaux d'Amazones; à Athènes, on voyait la statue de l'Amazone près de la porte itonienne, un Amazoneum dans la partie nord-ouest de la ville, et le monument d'Antiope sur la route qui conduisait à Phaléron. Enfin, le jour avant la fête de Thésée , on y offrait aux Amazones un sacrifice. Ce sont autant de témoignages de l'action que la civilisation précoce et les cultes des Asiatiques ont exercé sur les populations primitives de la Grèce (2).
Il parait incontestable que les Amazones ont eu pourtant, de temps en temps, des relations avec des hommes; sous ce rapport, elles n'avaient qu'à suivre l'exemple de la déesse qu'elles adoraient : à certains moments la cruelle Astarté se transformait en la voluptueuse As-
(1) Duncker, Geschichte des Altertkiuns, I, p. 404 et suiv. (2j Duncker, III, p. 107.
héra. Nous n'ignorons pas que l'Artémis d'Ephèse est représentée avec des mamelles nombreuses par l'art plastique des anciens; elle se manifestait donc aussi par sa puissance nourricière et fécondante. Du temps de Strabon, elle avait dans la Cappadoce, à Cabeira, dans les deux villes portant le nom de Komana, des temples célèbres, objets d'une grande vénération et d'incessants pèlerinages. Pour le célèbre géographe, c'est toujours l'Artémis des Grecs ; mais les indigènes l'appelaient Ma ou Mené. On trouvait, dans les endroits que nous venons de nommer, une population fanatisée, livrée à tous les désordres des sens, et des milliers d'hiérodules qui se prostituaient aux étrangers.
Les habitants de la Cappadoce appartenaient à la race de Sem; Astarté, Ashéra sont des divinités sémitiques; les langues sémitiques semblent rendre compte mieux que toutes les autres des noms des localités, des fleuves et des personnes que nous rencontrons dans l'antique légende des Amazones. Ces célèbres héroïnes ne sont autre chose que les esclaves armées de la déesse Astarté ; leur nom vient de l'hébreu amft/i servante et duchaldéen azen arme, à moins qu'on ne préfère remplacer ce dernier mot (]ÎN) par l'adjectif az (?>'), féminin azah, c'est-à-dire la robuste. Les villes d'Aynisos et à'Amasia répondent à deux mots hébreux cuniz fort (Ï*DN) et amazjah celui que Jehovah fortifie, de la racine amaz être vigoureux. C'estquele ^ hébreu est rendu généralement par un s dans les langues grecque et latine ; précisément le nom du roi Amaziah est écrit Wi^saffias par les Septante et A77iasias
dans la Vulgate, tandis que celui du roi Usia (n*T>') fait 'OÇ/fits, et celui de la ville d'Asah ou Gasah fait Tû}^u.
Le nom de la rivière Thermodon sur les bords duquel on place les Amazones s'explique fort bien à l'aide de l'hébreu. En effet, dans cette langue, troumah veut dire don, présent, et ado7i signifie seigneur, maître. Il y avait un autre Thermodon, nous dit-on, en Béotie, coulant près de Tanagra. Mais la Béotie avait été envahie de bonne heure par des colonies sémitiques. Nous sommes d'autant moins disposé à voir dans le Thermodon un courant d'eau chaude (li, que la désinence aS'm se rencontre encore dans Xa.KKâS'm'. nom d'un des anciens rois de l'île d'Eubée. Ce roi semble personnifier les efforts des Phéniciens pour fonder dans cette île des mines de cuivre.
Dans le mot adon nous reconnaissons sans peine l'Adonis des Grecs. Est-ce que ce dieu aurait été vénéré jadis sur les bords du Pont-Euxin, comme il le fut à Bjblos dans la Phénicie? On sait que la petite rivière qui se jette dans la mer, près de cette ville, s'appelait pareillement Adonis. A partir du mois de juillet de chaque année, l'eau de cette rivière prenait une couleur rouge; celle-ci provenait de la terre rouge qu'elle entraînait du haut des montagnes. Alors on croyait que le bel Adonis, que Philon appelle ailleurs Eliôn (le très-haut), avait été tué sur le Liban par le sanglier du dieu Mars. Plutarque, dans sa Vie de Démosthene, prétend que
^1 Don dans la langue des Ossètes signifie eau. On peut comparer Tanais, Eri-dan-us, etc., etc.
près de Chéronée il n'}- a plus de rivière du nom de Thermodon; que celle qui portait ce nom autrefois s'appelait A//>t«i/ de son temps. Or, aV^w;/ veut dire sanguinolent. Nous avons vu plus haut que la complainte de Linos, c'est-à-dire d'Adonis, se chantait jadis sur toute la côte occidentale de la Grèce, que dans beaucoup d'endroits on montrait son tombeau.
Adonis était censé avoir disparu de la terre pour renaître au printemps de l'année suivante. Il s'appelait pendant cette époque Thammuz, c'est-à-dire le dieu disparu, le dieu séparé (suppl. de ses adorateurs) . C'était aussi le nom du mois de juillet, époque de sa mort présumée. Or, si nous avons cru reconnaître le nom d'Adonis dans celui du mot Thermodon (dont le sens, selon nous, serait : présent d'Adonis\ il nous paraît naturel de retrouver celui de Thammuz dans QsfjiiaKvpci (1 . La seconde partie du mot est évidemment l'hébreu kir, kirjah ville. Si le Thermodon était le présent d'Adonis, Themiskyra pouvait bien être la ville de Thammuz. Personne ne s'étonnera de la facilité avec laquelle les Grecs ont changé les premières syllabes en un mot de leur propre langue (3^ï/xk). Ces assimilations sont d'ailleurs fréquentes dans tous les idiomes. Si nos conjectures sont trouvées bonnes, il restera toujours à expliquer par quelle suite d'événements le culte efféminé et sentimental d'Adonis a fait place à celui d'une déesse vi-
(1) Voir la Revue critique du iO mai 1876, où il est dit que Thammuz est un mot accadien qui affecte aussi les formes Duzi, Damuzi ou Tamzi Ce Duzi serait devenu Tauz chez les Sabiens de Harran. et il rappelerait le Thoas du poète Panvasis. présenté par ce dernier comme étant le père à' Adonis.
rile et quelquefois sanguinaire, et pourquoi nous trou- • vous sur la mer Noire, non pas des femmes pleureuses comme à Byblos, mais bien des Amazones (1).
Apollonius de Rhodes (2) croit savoir que ces dernières étaient divisées en trois tribus, dont l'une, du temps de l'expédition des Argonautes, aurait été gouvernée par la reine Hippolyte; dont la seconde aurait été établie près deLykastos; et dont la troisième avaient été les Chadésiens « qui brandissent la lance. » Ces derniers nous présentent un nom manifestement sémitique, c/iadas/i signifiant nouveau en hébreu. Mais si par hasard le y^ remplaçait ici un p hébreu, lesChadésiens seraient les saints, les pieux. Les Israélites appelaient kedeshah, une fille consacrée au service de la déesse Astarté ou Ashérah, une hiérodule obligée de sacrifier son innocence en l'honneur de la déesse à laquelle elle appartenait (3). La ville de Lykastos, enfin, qui était située en face d'Amisos, révèle une origine pélasgique. Nous avons rencontré son homonyme dans l'île de Crète, et nous savons déjà que Pélasges et Sémites ont vécu côte à côte et se sont mêlés dans la plus haute antiquité sur tous les points de l' Asie- Mineure et de la Grèce entière.
Nous avons parlé un peu longuement des Amazones, non-seulement parce que leur apparition a impressionné vivement l'imagination des Grecs et inspiré des œuvres remarquables à leurs artistes, mais aussi parce que, comme nous le verrons plus bas, elles paraissent avoir
(1) Duncker, I, p. 275.
(2) Argonautiq., II, v. 964 et suiv.
(3j V. le dictionnaire de Gesénius.
exercé une influence directe sur les populations lélégiques.
A théné.
Si desélémentssémitiquessesontintroduitsdansle culte d' Artémis, celui de Pallas Athéné n'y est pas resté étranger non plus. Nous avons vu plus haut que son égide pourrait bien être d'origine africaine. Mais Aristote semble faire de la patronne d'Athènes comme une autre Artémis il), puisqu'il y voit la déesse de la lumière lunaire. En effet, on célébrait à Corinthe des lampadophories en l'honneur d'une Athéné 'Eâxwt/V. Movers déjà a fait remarquer, qu'en phénicien elloti signifie : ma déesse (2). L' Athéné de Lindos, dans la Crète, n'était qu'une Astarté grécisée; et si l'Athéné de l'Attique est une déesse de la guerre aussi bien que le génie tutélaire des laboureurs, si elle a la victoire pour compagne, elle doit ce caractère assurément à la vive impression que le culte d' Astarté et le courage de ses prêtresses, les Amazones, avaient produite sur l'esprit des premiers Grecs. Mais si les nombreuses idoles trouvées par le D"" Schliemann dans quelque Troie préhistorique et représentant grossièrement une tête de chouette, étaient réellement des symboles de la déesse, il faudrait reconnaître à son culte des origines pélasgiques. Les Grecs ont combiné et fondu ensemble ces traits si différents, ces traditions empruntées à des
Ij Aristote. ap. Arnoh. adv. gent., III. 81. 2 Movers. Phœnicier. I. p. 155.
races étrangères, et ils en ont composé le type admirable de la constance, du courage, du génie industrieux et inventif et de la pureté virginale, dont la déesse d'Athènes est l'expression vivante.
N'ont-ils pas transformé de même l'impure Mylitta la déesse de la prostitution, n'en ont-ils pas fait l'idéal de la beauté féminine, la déesse des grâces séduisantes, du charme et comme de la magie d'amour. Enfin tout en donnant à leur Hercule primitif, héros quelque peu féroce et brutal, quelques uns des traits du Melkart des Phéniciens, les Doriens n'en ont-ils pas fait comme l'image idéalisée de leur race, le modèle de la force qui se modère, de la passion qui se dompte, d'une âme qui, par la patience, la soumission et mille épreuves douloureuses, s'épure et se rend digne de l'apothéose?
Hermès.
Nous ne nous arrêterons pas à ces deux divinités, parce qu'elles paraissent avoir été étrangères aux premiers habitants de la Grèce. Il n'en est pas de même du dieu Hermès dont le nom rappelle trop le nom de la fidèle chienne des dieux de l'Inde Sarama, ainsi que celui de son fils Sarcuneyas, pour que l'on puisse méconnaître le rapport intime qui unit le dieu grec aux mythes des antiques Aryâs. Il faut voir en lui avec Duncker un démon de l'air, un serviteur de Zeus, un gardien du ciel pendant la nuit, un dieu des vents et des nuages fécon-
dants (1;. Mais ce n'est pas dans l'Inde qu'il a pu représenter directement le principe de la procréation, et c|ue le phallos lui a été donné comme principal attribut. Dans les chants si chastes du Rigveda, il n'y a point de place pour le Lingam de membre viril), symbole du dieu Çivas, dont le culte ne s'est développé dans les parties occidentales de l'Inde que vers le VP siècle avant notre ère (2). Les Grecs en s'installant dans le pays qui devait être leur seconde et définitive patrie, y rencontrèrent un dieu que les indigènes adoraient comme l'auteur des pluies qui fécondaient la terre, et ils le confondirent avec leur Hermès. Hérodote dit expressément (3), que les antiques Pelasges étaient les premiers à représenter Hermès dans une attitude ithvphallique; que muni de son principal attribut, le phallos, il jouait un rôle considérable dans les mystères de Samothrace. Il y portait le nom de Kadmos ou de Kadmilos comme dieu et père de la race; et à Thèbes aussi, il était vénéré comme l'ancêtre divin des Cadméens et comme époux d'Harmonia, qui n'était qu'une autre forme d'Aphrodite (4). Il agit surtout à l'heure du crépuscule et des ténèbres; la légende nous le montre se glissant hors de sa grotte enveloppé d'un drap de lit, pour surprendre et voler les troupeaux d'Apollon ; image saisissante du dieu de la pluie poussant les nuages du sommet des montagnes devant lui et les étendant avec une activité secrète, incessante, sur les vallées et les
(1) Duncker, III, p. 44.
(2) Benfey, Indien dans Ersch et Gruber, p. 179: Duncker, II, p. 226.
(3) Hérod., II, 51.
(4) Preller. I. p. 241-243.
prairies. Ce dieu dont le culte nous est signalé partout où la vie pélasgique s'est conservée le plus longtemps intacte, en Arcadie, à Lemnos, à Thasos, à Ainos dans la Thrace, avait le nom à' Imhramos à Imbros. Ce nom n'est nullement identique au grec V/>c£poî, comme on l'a cru quelquefois ; — il vient plutôt de l'albanais fj^&péy.s soir, qui se dit dans le dialecte guégeois encore aujourd'hui (x^ipàixa, soit parce que l'activité du dieu se révèle surtout pendant les ténèbres, soit parce que, au moyen des nuages, il obscurcit l'éclat du jour.
Le mot (f>ci.Kho( lui-même est-il d'origine grecque? Si l'on se prononce pour l'affirmative, il faut le rapprocher de çà/.os une lame de métal cjui brille au-dessus du casque; de q^ahoi et cpc/Kiôi blanc, <pciKctKpci chauve, etc. Le phallus aurait reçu son nom par opposition à la y.reis, — les deux symboles figuraient dans les antiques cultes pélasgiques aux mj^stères où Déméter Hermès et Dionysos présidaient. N'oublions pourtant pas qu'en albanais <].s\na-i est le pilon de la baratte. N'oublions pas non plus que les deux symboles en question étaient dans l'Asie Mineure inséparables du culte d'Aphrodite; que celle-ci y porte tour à tour les noms de Ma, de Semiramis et d'Omphalé; que dans la légende des Lydiens, cette dernière est présentée comme une esclave ou hiérodule du dieu Jardanos, (nom d'une rivière de la Lj^die). On connaît les relations établies par le mythe entre Omphalé et Hercule, appelé Sanclan par les Lydiens : c'est Hermès qui avait conduit Hercule au marché d'esclaves; ce dernier fut acheté par Omphalé dont il eut un fils ; Agelaos. Mais on sait aussi que tous
les deux échangèrent les attributs de leurs sexes respectifs, qu'Omphalé se montre à nous souvent revêtue des armes et de la peau de lion du héros, tandis que ce dernier porte la longue tunique de sa compagne et est assis près de la quenouille. La croyance des Sémites ne transformait pas seulement la cruelle Astarté en une Ashéra voluptueuse, elle ne fait pas seulement triompher le dieu bienfaisant du soleil (Meikart), des chaleurs torrides qui stérilisent la terre; elle unissait encore par une dernière et suprême conception, dans un seul être, les forces et les qualités de divinités appartenant à des sexes différents. C'est ainsi qu'à Paphos on adorait une Aphrodite barbue, invoquée sousle nom de grande déesse. A Carthage aussi Didon -Astarté était représentée avec la barbe de Meikart. Lorsque le roi Mesa eut enlevé Nebo aux Israélites, il consacra cet endroit à Astor- Kamos mom de la divinité mâle des Moabites). Quelque idée analogue doit se trouver au fond des mythes de Sardanapal et deSemiramis, d'Hercule et d'Omphalé il). En certains jours de fête du dieu Baal, les prêtres du dieu androgj'ne se montrèrent en public vêtus de chemises de femme diaphanes et rougeàtres, tandis que les fem-
(1) Duncker. I. p. 274. — Duncker traduit Omphalé dubitativement « celle qui enfante. » Alors Omphalé serait identique à Léda; car en hébreu Ledak signifie enfantement. En albanais enfanter se dit Ijind; de là le nom de la ville de Lindos Pindare nous apprend (Olymp., VII) que l'île de Crète naquit exprès et sortit de la mer pour faire honneur au dieu Hélios, oublié par les dieux dans la répartition des pays du globe. Les deux autres villes antiques de la Crête portent aussi de vieux noms pélasgiques : l'une s'appelle 'làWffOî deju.Ki-0'j qui, en albanais, veut dire: plaine fertile; et l'autre. Kuixsica., qui s'explique aisément par l'albanais jï'(aepg, latin caméra,
mes portaient avec des vêtements d'hommes des épées et des lances. Voilà, pourquoi M. Lenormand explique le nom d'Omphale wn-pali (mère à épée). Nous aimerions mieux traduire grande mère de pâli, merveilleux, énorme. Faudra-t-il rattacher aussi le grec <pu.hKÔs ou l'albanais qtshiTcn à la racine sémitique pala?
Bacchus.
Il est difficile de croire que le dieu qui préside à la culture de la vigne, n'ait pas déjà été vénéré dans les temps pélasgiques. Le dème Icarie, où Bacchus paraît avoir été le plus anciennement adoré, tirerait-il son nom d'i/cerri, mot africain qui signifie : houe? Le nom du dieu lui-même (Dionysos) est expliqué par celui d'un endroit Nysa (il y en avait cinq ainsi appelés dans la seule Thrace) (1\ où il aurait vu le jour. Les nymphes de Nysa le nourrirent et relevèrent. — Ce nom propre paraît se rattacher à une racine sjiu couler, tomber goutte à goutte (2). En revanche le nom Bacchus ne se rencontre pas dans les auteurs grecs avant Hérodote ; comme à côté de Bacchus se trouve la forme Jacchus, on a voulu voir dans cette dénomination une simple onomatopée {'(ix^, iuxé^'i crier, faire du bruit). Il est à remarquer qu'en hébreu hak veut dire verser; hakhouk bouteille; gophen bokek une vigne luxuriante, etc. Les plus anciens souvenirs du culte bachique se trouvent à Thèbes, ce qui
(1) Pape, p 284.
(2) Benfey, Wurzellexicon, II, 53.
semble prouver qu'il faut y reconnaître d'anciennes influences sémitiques. Pour Homère Dionysos est fils de Jupiter et de Sémélé (1) . Or, Sémélé ne saurait être considérée comme une autre forme de s-ê/uni, comme on l'a pensé quelquefois. Non seulement la seconde syllabe du mot paraît d'origine sémitique (comme dans Kv^-éhumontiumdea de Si^ dieu), mais la première est évidemment dans le même cas. Quoique l'hébreu fournisse plusieurs étymologies du nom propre qui nous occupe, nous préférons celle de Shammah-el : ravages de= ou terreur de = (c'est-à-dire inspiré par) dieu. — Notons cependant encore les noms de riyciu et de Tecôyavi par lesquels Hesychius et Etym. M. désignent tantôt Hercule, tantôt Bacchus; ils paraissent certainement d'origine pélasgique (2),
Dieux cariens : Zeus Lahrandeus, Osogo.
Dans la ville ancienne de Mylasa, des éléments sémitiques paraissent s'être mêlés de bonne heure aux cultes nationaux primitifs. Lassen croyait avoir reconnu dans le nom du chef Arselis de Mylasa qui se porta au secours du roi Kaudaules de Lydie (vers 700), la traduction hébraïque du dieu national des Cariens : Zeus Lahrandeus. En effet Chars-el veut dire en hébreu hache (de Dieu) et lahrys signifie aussi hache dans les idiomes de la Lydie et de la Carie. Des monnaies anciennes du IV* siècle mon-
(1; Iliad, XIV, 325.
(2i Probablement de yjovctiy je chasse, je frappe, je guette. (Cpr. aussi '^jo.iy et yjéyjefJ'-.)
trent en effet l'image d'un dieu portant une double hache (1 .
Cariens et Lélèges ont dû adorer aussi un dieu de la mer. Comment pourrait-il en être autrement? n'étaientils pas insulaires, navigateurs et quelque peu pirates?
Mais personne n'a encore essayé de rendre compte du sens du nom de YOsogo des Cariens, que les Grecs désignent par le mot Im'oToa^iS'Kv. Une inscription de Mylasa où se trouve ce nom étrange, inscription relevée par M. Waddington, a été récemment l'objet de nouvelles recherches (2). Ce nom en rappelle d'autres commençant par la même voyelle (Ogyges, Olen). Cette yoyelle semble renfermer un mot signifiant eau, en albanais ovj, génitif c{j=sê. C'est ainsi qu'on dit aujourd'hui yjkprrsv o-j-<Ji serpent aquatique. Mais anciennement le génitif pouvait sans doute précéder le nom qu'il déterminait. Or, ago est un ancien mot albanais signifiant dieu; Osogo serait pour : oujesago c'est-à-dire aquarum Deus (3). — Nous ne parlons pas de Thétis, dont le mythe paraît avoir une origine grecque? quoique nous ayons essayé d'expliquer son nom par celui de la mer, qui en albanais se dit Sert.
§ 4. — Réflexions générales sur la religion desPélasges.
Voulez-vous connaître un peuple, étudiez sa religion et ses dieux. Le naturalisme naïf qui régnait chez les
(1) Duncker, I, p. 419.
(2) Revue archéologique, novembre 1876, p. 2(Vt.
(3) D'où l'on peut inférer qu'Olen est : in aqua natus.
anciens Pélasges nous éclaire suffisamment sur la sphère peu étendue de leurs idées; ils paraissent avoir été frappés de la succession régulière des saisons, des changements qu'elle amenait, puis surtout du principe de la propagation des espèces. La théosophie compliquée et savante des prêtres égyptiens ne put trouver nul accès chez eux ; en revanche ils ont subi l'ascendant de la civilisation sémitique; ils ont adopté en partie les cultes que leur apportèrent Lydiens, Assyriens et Phéniciens; ils les ont modifiés en les mêlant aux leurs. En effet, les conceptions religieuses des Sémites sont plus élevées que celles des Pélasges, en ce qu'elles renferment une tendance vers le monothéisme. Non-seulement la même divinité peut se manifester chez elle par des actes terribles et bienfaisants, en frappant les pays de stérilité ou en répandant la fécondité; mais elle peut résumer en elle les formes, les qualités et les aptitudes des deux sexes opposés. (V. plus haut.)
Les croyances que les Grecs apportèrent au milieu des peuplades demi-sauvages de la presqu'île du Balkan étaient assurément plus pures, si elles n'étaient pas plus profondes. Ils avaient en commun avec les antiques Aryâs le culte des dieux de l'air et de la lumière, vainqueurs des démons, des ténèbres et de la sécheresse (Vritra et Ahi). Le principe de la génération est rejeté sur le second plan dans la théogonie des Indous. Ajoutons que la plupart des divinités auxquelles on s'adresse dans le Véda, sont des dieux Indra, Varuna, Mitra, Agni, les Asvînî, les Maruta, Rudra, Savitar, etc. En fait de déesses, on y rencontre surtout l'Aurore (Ushas)
et la Terre (Mahî la grande, etc.). Ce qui frappe au contraire dans la religion des Sémites et aussi des Pélasges, c'est la large place qu'y tiennent les déesses de la fécondité, les déesses Mères, la maternité étant le rôle assigné à la femme. On a remarqué qu'à Babel les dieux se présentaient par couples (Bal ou Bel, Beltis). C'est ainsi que les Grecs placèrent Héra à côté de Zeus, comme représentant l'affection conjugale. Ils accueillirent sur leur Olympe aussi Déméter et Aphrodite; même leur Artémis et leur Athéné ne sont que des formes idéalisées d'une déesse sémitique, tantôt hostile, tantôt favorable à la propagation. Les Grecs firent donc une grande concession à l'esprit des religions, nouvelles pour eux, des Sémites et des Pélasges; le nombre des déesses égala désormais, s'il ne surpassa pas, chez eux, celui des dieux; mais la différence de sexe n'est pas la principale, celle qui donne à tous ces types et ces créations de l'imagination hellénique leur caractère, et la note de la vokipté,pour n'être pas effacée, ne domine pas plus dans la théogonie des Hellènes, qu'elle ne fait loi dans leurs mœurs, leurs arts et leur histoire.
§ 5. — La femme chez les Pélasges et chez les Lélèges.
La femme, et c'est là que nous voulions en venir, paraît avoir joué un autre rôle chez les peuplades primitives de la Grèce que chez les descendants de Deucalion avec lesquels elles allaient partager le sol. De même que Déméter et Athéné étaient chez elles l'objet d'une adora-
tion particulièrement fervente, la femme y jouissait nonseulement d'une singulière estime, mais elle paraît avoir occupé quelquefois dans la constitution de la tribu un rang supérieur à celui de l'homme. En y voyant surtout la mère, on la considérait comme la base de la famille et de la société, et on lui attribuait des droits et des prérogatives qui, dans nos sociétés, appartiennent aux hommes seuls. Ce prestige qui paraît avoir entouré la femme chez les habitants primitifs de la Grèce, venait-il à la suite d'une longue période d'hétérisme , comme quelques-uns l'ont voulu; la promiscuité des sexes a-t-elle régné d'abord chez eux comme elle a régné réellement chez les Massagètes, puis chez les Nasamons, les Auséens, les Garamantes et d'autres peuples de rAfric[ue? C'est une question que nous ne nous proposons pas de traiter. Nous n'affirmons pas non plus que toutes ces antiques peuplades : Lélèges, Caucones, Lyciens^ etc., aient subi à un égal degré le joug de la gjmécocratie. Nous nous bornerons à grouper un certain nombre de faits que les auteurs anciens nous ont transmis sur ce sujet.
11 paraît hors de doute que Pélasges et Lélèges ont eu une prédilection marquée pour le culte des dieux et surtout des déesses de la génération et de la reproduction.
Pausanias nous apprend (1) « que les Amazones sont venues s'établir près du temple d'Artémis, à Ephèse, pour se mettre sous la protection de la déesse, mais que le sanctuaire n'a pas été bâti par elles. Ses fondateurs
(1) Pausan., V, 2, 4.
auraient été Cresos, un indigène, et Ephesos, fils du fleuve Caystre. C'est cet Ephesos qui aurait donné son nom à la ville. Tout autour demeuraient les Lélèges, tribu ancienne, puis beaucoup de Lydiens; d'autres se fixèrent tout près, pour prier, comme les femmes de la horde des Amazones. » Il faut croire c|ue ce voisinage convenait aux Lélèges, parce qu'ils paraissent avoir permis aux Amazones de se fixer sur une foule de points de la Grèce. Ces prétresses nomades constituaient une gynécocratie arrivée à son état le plus aigu, lequel, à cause de cela même, n'avait aucune chance de durée. Mais dans les régions de la Grèce, où les Lélèges se sont maintenus longtemps^ chez les Locriens, chez ceux d'Elide et de Mantinée, la femme a joui d'une autorité que nous lui voyons refusée ailleurs. Polybe nous apprend (1), que chez les Locriens Epizéphyriens, toute noblesse venait des femmes, et que ceux-là seuls étaient considérés comme patriciens qui descendaient des cent maisons, à souche féminine {oi citto tÔw ïxcLi^v ouucv). Nous savons déjà par Hésiode que de bonne heure les Lélèges s'étaient confiés à la direction des Locriens (2).
Pausanias rapporte (3) que la plus ancienne fonction du collège des seize matrones d'Elis consistait dans l'office déjuges aux procès publics, et il ajoute, qu'on y nommait non seulement les plus âgées, mais encore celles qui se distinguaient par leur naissance. C'est ce collège qui arrangea à l'amiable une vieille querelle qui
(1) Polyb., XII, 5.
(2) AoKpbs h.sKsyccv hyriffciTo Kolkv.
(3) Pausan., V, 16 et V, 15, 12.
avait subsisté entre ceux d'Elis et de Pise; il perdit plus tard son importance politique, mais il conserva certaines prérogatives religieuses dans le culte de Junon. Peu auparavant, Pausanias a raconté que les Eléens offrent des libations non seulement aux héros de leur pays, mais encore à leurs épouses. — La gynécocratie est moins assurée pour la haute antiquité de Mantinée. Bachofen (1) voudrait la conclure du grand nombre de divinités féminines adorées dans cette ville, telles que : Vesta, Autonoé, Latona, Hera^, Athéné, Hébé, Pénélope, Mœra, sans compter celles qui figurent aux mystères de Samothrace; car, ajoute-t-il, ceux de Mantinée ainsi que les Arcadiens, ont été unis aux habitants de Samothrace par le culte des Cabires, cjui leur fut commun.
Mais le pa3^s où la femme a joui anciennement et trèslongtemps de nombreux privilèges et d'une situation exceptionnelle, c'est la Lycie. On sait que celle-ci a été, à l'époque de l'immigration des Grecs dans la péninsule du Balkan, le refuge de la race primitive vaincue, refoulée et opprimée. C'est là que se retirent les Lélèges de la Crète et de l'Attique (Lykos) ; c'est là que nous retrouvons le cousin de Teucer, Trambelos. Les Lyciens sont les alliés de Troyens ; c'est après tout le même peuple ; les villes, les montagnes, les rivières de leurs pays respectifs, portent des noms identiques.
Or, Hérodote (2i nous assure que les Lyciens ont une loi bizarre que n'ont pas d'autres peuples. Ils prenaient le nom de leur mère et non pas celui de leur père. Si l'on
(i) Bachofen, Mutterrecht, p. 354, (2) Hérod,, I, 173, VII, 92.
demande à un Lycien à quelle famille il appartient, il indiquera la généalogie de sa mère et des aïeules de sa mère. Si une femme libre vient à s'unir avec un esclave, les enfants sont considérés comme de sang noble ; mais si au contraire, un citoyen, même du rang le plus illustre, prend une concubine ou une étrangère, les enfants sont exclus des honneurs. Héraclide de Pont va encore plus loin; il dit que dès les temps les plus anciens, les Lyciens étaient gouvernés par les femmes ; et Nicolas de Damas assure que chez les Lyciens les fils n'héritaient pas, mais les filles (1).
Combien de temps cette gynécocratie s'est-elle maintenue chez les Lyciens? Elle remonte aux époques légendaires (2). Bellérophon, après avoir repoussé les Amazones et vaincu d'autres ennemis du roi Jobate, est frustré par ce dernier de la récompense qui lui était due. Il supplie alors Neptune de le venger en inondant la Lycie. Vainement à la suite des ravages causés par l'inondation, les hommes supplient Bellérophon de se laisser fléchir. Mais lorsque les femmes s'avancent à sa rencontre et « entr' ouvrent à ses yeux leurs tuniques » Bellérophon, plein de respect à la vue de l'emblème démétérien, se retire et avec sa retraite cesse l'inondation.
Malgré ces avis concordants des anciens historiens, et malgré l'opiniâtreté bien connue avec laquelle les Lyciens se sont attachés à leurs traditions, les inscriptions qu'on trouve sur leurs monuments funéraires, ne fournissent, si tant est qu'on ait réussi à les déchiff"rer, — aucun exem-
(1) Héracl. Pont., fragm. 15: Nicolas Damasc. fragm. 129.
(2) Plutarch,, de Virtute mul., c. ix.
pie en faveur de l'assertion d'Hérodote, que les L^'ciens se seraient nommés d'après leur mère et non pas d'après leur père (1).
Il faut croire que les populations primitives de l'Asie- Mineure et de la Grèce, mises en contact avec les races du Nord où le rôle de l'homme était prépondérant, ont modifié leurs mœurs, tout en laissant à la femme une grande partie de son prestige. On connaît le soin extrême, avec lequel les L^'ciens construisaient leurs tombeaux |2|. Croj-ant fermement à une autre vie, à une vie paisible après la mort- ils s'efforçaient d'assurer à leurs corps dès leur vivant un asile aussi inviolable que les Eg\'ptiens à leurs momies. N'auraient-ils pas pu laisser aussi aux femmes la place la plus large dans la vie privée, comme paraissent avoir fait les Egyptiens, dont Sophocle nous dit qu'ils restaient assis dans l'intérieur des maisons travaillant à la toile, tandis que leurs compagnes allaient pourvoir au dehors aux besoins de la vie (3\Et cependant, personne ne nous dit qu'en Egypte l'organisation de la société reposait sur la prépondérance de la femme. Les Athéniens ne soutenaient-ils pas que les Spartiates aussi étaient gouvernés par les femmes, parce que celles-ci jouissaient dans la Laconie d'une liberté plus grande que dans l'Attique ?
Il paraît probable que dans les temps héroïques les droits des deux sexes n'étaient pas bien définis. Une tradition paraît s'être conservée dans la Grèce, qu'à un moment
(1' Duncker, I, 423.
(2) Duncker, ibid., p. 424.
i3; Sophocle, Œd., o CoZoîie, v. 328 et sui\
donné, les hommes auraient retiré aux femmes tout droit politique. Elle est rapportée par S. Augustin (1), qui prétend l'avoir trouvée dans Varron. C'était sous le règne de Cécrops. Il s'agissait de savoir si la ville d'Athènes serait nommée d'après la déesse Pallas Athéné ou d'après le dieu Neptune. Dans l'assemblée publique convoquée par le roi, les hommes auraient voté pour le dieu, les femmes pour Pallas Athéné, et comme elles auraient eu une voix de plus, elles l'auraient emporté. C'est alors qu'à l'instigation de Neptune, les hommes, pour punir leurs femmes, leur auraient ôté, en premier lieu, leur droit de vote ; secondement, il aurait été défendu aux enfants de porter le nom maternel ; enfin, elles-mêmes auraient été forcées de renoncer au titre d'Athéniennes, c'est-à-dire qu'à dater de ce jour elles n'auraient été que les épouses des Athéniens et non plus des citoyennes.
Quoique cette page détachée de l'histoire de la haute antiquité d'Athènes ait un caractère singulièrement apocryphe, elle semble venir à l'appui de notre opinion au sujet du rôle considérable à attribuer à la femme dans le monde pélasgique. Vainement M. Bachofen (2) dans ses deux ouvrages nous entretient-il de la sagesse, de l'esprit honnête et pacifique [ivvoixicf., ffceq.po(;vvii) des peuplades vivant sous la loi démétérienne. Elles n'ont pas su prendre rang parmi les races qui ont laissé une trace profonde dans l'histoire et qui ont avancé la cause du progrès. Elles n'ont pas eu la force d'imposer leur principe constitutif à leurs voisins, elles n'ont rien fondé de
(1) August., de Civit. Dei, 18, 9.
(2) Das Mutterrecht et dos Lykische Volk.
grand, elles n'ont pas su résister aux peuples forts, où l'homme était le maître. Cela se comprend : les nations qui vivent sous la loi de la femme, sont des nations casanières, où régnent les vertus de la famille. Les hommes ont beau défendre bravement le sol natal; comme ils s'inspirent de la volonté du sexe le plus faible, ils ne conçoivent pas de vastes projets, ils ne rêvent pas de conquêtes lointaines, ils ne songent pas seulement à constituer fortement la cité.
Il y a eu de tout temps, il y a encore aujourd'hui en Afrique quelques peuplades où la femme ou, pour mieux dire, la mère sert de pivot à la famille et à la société. Du VIP au X'= siècle de notre ère, il a existé sur les frontières de l'empire chinois, dans lequel il fut enclavé plus tard, un royaume gouverné par des femmes(l). Mais voici un fait qui nous intéresse d'une manière particulière : la race qui avec celle des Pélasges est la plus ancienne sur le sol du continent européen, celle des Ibères, race qui existe encore aujourd'hui, dans le nord de l'Espagne, sous le nom du peuple basque, a vécu de temps immémorial et vit encore maintenant en partie sous la loi de la femme. Déjà Strabon fait remarquer (2), que chez les Cantabres, les maris apportent une dot à leurs femmes, que leslâlles seules 3^ héritent de leurs parents, et que c'est à elles que revientle soin d'établir leurs frères. De pareils usages sont autant de marc[uesd'un gouvernement gynécocratique. Bachofen s'efforce de démontrer que des mœurs analogues régnaient dans toute l'étendue de la péninsule
(1) La Mère, par Giraud-Teulon, p. 50.
(2) StraboQ, III, p. 165.
ibérique; dans les guerres qu'ils avaient à y soutenir, Cartiiaginois et Romains retenaient en otage, non pas, comme ailleurs, des hommes valides, mais des femmes et des filles (1\ Or, ces mœurs étranges se sont conservées à travers les siècles chez les Basques. Dans son travail si intéressant [le droit de famille aux Pyrénées 1859), M. Cordier a prouvé que le mari chez eux est condamné à un rôle secondaire, et que la loi imposée par la Révolution française, ne peut le relever de son infériorité. « Encore aujourd'hui dans le pays, quand c'est une fille qui est l'aînée, elle devient le véritable chef de la famille, et en réalité la seule héritière. Alors encore elle exerce la puissance dans la maison et les gens du pays disent, que son mari est son premier domestique; — au plus son homme d'affaires. Il n'a apporté dans la maison, avec sa personne, que son travail et l'espoir d'une postérité. Aux yeux de la société, c'est la femme qui personnifie la maison et non le mari (2). »
Après cela G. de Humboldt peut avoir raison d'attribuer aux anciens Ibères, comme trait principal de leur caractère, l'amour de la paix et du repos (3; nous ne nous étonnerons plus, lorsqu'on nous apprend qu'une aristocratie intellectuelle fait défaut dans la Navarre, a qu'il ne s'est pas encore trouvé chez les Basques » un seul poète pour chanter leurs gloires, leurs traditions, leurs regrets; qu'ils n'ont point d'écrivains, point d'artistes, ni musicien, ni peintre, ni sculpteur. Le fond de la race,
(1) Bachofen, Mutterrecht, p. 145.
(2) Giraud-Teulon. la Mère, p. 43.
(3) G. de Humboldt. Gescnnmelte Schriften, II, 158.
nous dit-on, est excellent, mais un talent supérieur ne s'en dégage pas fi). »
Les races vivant sous la loi de la femme n'ont pas eu d'histoire et ne pouvaient en avoir. L'incertitude où nous sommes, à l'endroit des destinées du peuple des Pélasges et des Lélèges, tient peut-être en partie au régime sous lequel il a vécu, et à l'indifférence pour les intérêts supérieurs de l'esprit humain que ce régime semble implicjuer (2).
§ 6. — Réaction morale des Grecs et des Hébreux.
Ce serait assurément téméraire d'affirmer qu'au moment où les Yavanàs débouchaient dans la Grèce, toutes les populations assises sur les bords de la Méditerranée subissaient le joug de la gjnécocratie. Mais ce que nous savons des cultes des Sémites, des races africaines et même des Pélasges ; la connaissance certaine que nous
(1) Louis -Lande. Voyage dans le pays basque (dans la Revue des Deux-Mondes du 15 février 1877, p. 815.
(2) Si les Albanais, descendants des Pélasges et des Lélèges, possèdent une histoire et une poésie nationale depuis le XV« siècle, c'est que, dissemblables aux Basques, ils paraissent avoir rompu avec les mœurs et les coutumes de leurs ancêtres. Ils se sont vus en outre obligés de défendre une chose plus chère aux hommes que l'indépendance même, leur religion. Ils ont pris part, de nos jours, à l'héroïque soulèvement des Hellènes; ils ont considéré la cause de ces derniers comme la leur, et ils ont été douloureusement surpris lorsqu'ils se sont vus frustrés du fruit d'une victoire qu'ils avaient aidé à remporter. Pourtant, ils espèrent toujours Confiants dans la justice de l'Europe, soutenus par la parole et la plume de leur illustre compatriote, Dora d'Istria et de la vaillante phalange d'amis qui l'entoure, ils attendent que le jour de la délivrance se lève enfin sur leur pays asservi.
avons de la prostitution des femmes à Babel, des jeunes filles à Sardes et à Paphos, de la formation de groupes d'hommes et de femmes consacrés aux dieux de la volupté, nous fait croire, qu'à cette époque éloignée, les rapports des sexes n'étaient pas réglés conformément aux lois de la morale et de la décence, et que les hommes plus chastes du Nord, comme les habitants si sobres de l'Arabie déserte, pouvaient être choqués du spectacle des déportements auxcjuels ils assistaient. Les excès d'un naturalisme naïf, mais effréné et énervant, ont été arrêtés en partie et combattus à outrance par les races d'élite de Yavan et d'Israël.
La poésie et l'histoire légendaire de l'ancienne Grèce ne paraissent qu'une longue protestation contre les mœurs et coutumes impures et souvent sanguinaires des races orientales qui commençaient déjà à envahir le sol de la Grèce. La ville des Cadméens est certainement un des plus anciens foj^ers de la civilisation phénicienne en Grèce. C'est là c[ue des hommes sont étranglés par le Sphinx, probablement une idole du dieu Moloch ou de la déesse Astarté; c'est là que se célébraient très-anciennement les a orgies » de Bacchus ; c'est là qu'au sein de la famille royale se produisent, consacrées par des usages asiatiques et africains, ces unions incestueuses, dont le mariage d'Œ^dipe nous fournit un triste exemple. De là le soulèvement des populations grecques ; de là ces guerres incessantes soutenues par Argos et ses confédérés contre Thèbes, guerres qui se terminèrent par la ruine de la capitale delà Béotie et l'expulsion des Phéniciens. Dans la légende des Argonautes, nous voyons
Jason subjugué d'abord par la séduisante et artificieuse Médée, puis quitter l'étrangère pour s'unir à une personne de sa propre nation. C'est ainsi qu'Ulysse trouve auprès de Calypso, auprès de Circé, de faciles plaisirs, mais il ne s'j^ s'oublie pas; il n'a nul souci de se voir métamorphosé en pourceau, à l'instar de ses compagnons; sa pensée est auprès de Pénélope et de son fils, son cœur n'aspire qu'aux saintes joies du foyer. La guerre de Troie n'avait-elle pas été allumée par Paris, le séducteur asiatique ? Les Grecs n'y combattirent-ils pas sous le patronage de la sage et virginale Athéné et sous celui de Junon, protectrice de la couche nuptiale contre Vénus, déesse des folles amours ? Hercule lui-même ne s'était-il pas arraché des bras d'Omphale, et pouvant prendre la volupté pour guide de sa vie, n'avait-il pas choisi la vertu? Quant à Thésée, l'Hercule des Ioniens, il nous est présenté dans les récits mythic|ues c|ui avaient cours sur lui, comme l'incarnation du génie grec même. C'est lui c|ui tue le taureau de Crète et qui met fin à l'odieuse domination des Sémites dans l'Attique et aux sacrifices humains qu'elle imposait; c'est lui qui défait et expulse du sol de la patrie les Amazones, ces prêtresses armées de la cruelle Astarté et incidemment de la voluptueuse Ashérah. Il entraîne avec lui Ariadné, la fille de Minos, jusqu'à Naxos, mais là il la quitte pour ne plus songer désormais qu'à sa mission de libérateur et de roi. Or, nous savons aujourd'hui c{ue cette Ariadné ou Ariagné n'était c^u'uii autre nom pour Aphrodite, que les habitants de Naxos vénéraient même deux Ariadné, l'une au milieu des danses et des fêtes ; l'autre avec toutes
les démonstrations du deuil et de la désolation. Il est manifeste que cette Ariadné réunissait ainsi les qualités si opposées d'une déesse bienfaisante favorisant la fertilité du sol et la fécondité des femmes, et d'une déesse terrible, hostile à l'abondance, à l'amour, au bonheur, et qu'elle n'est autre que la fameuse Astarté — Ashérah des Sémites (1). Il était naturel que Thésée abandonnât Tîle de Naxos pour celle de Délos, et le culte de la déesse asiatique pour celui du dieu de la lumière, des arts et de la poésie, Apollon.
Il a été dit plus haut, que Pélasges et Lélèges n'avaient opposé qu'une faible résistance à la prise de possession du sol par les cultes et les colons de l'Asie et de l'Afrique. Ils adoraient eux-mêmes la puissance productrice et reproductrice de la nature ; la maternité était pour eux la plus haute expression de cette puissance. Mais ils paraissent n'avoir goûté que médiocrement les fureurs et les désordres qui accompagnaient si souvent les solennités religieuses des Asiatiques. Dans les Thesmophories qui furent plus tard une fête hellénique, comme dans les mystères d'Eleusis et sans doute aussi dans les autres mystères, les femmes adoraient la kts/V, emblème de la fécondité, mais elles paraissent s'être engagées en même temps à une vie honnête et chaste. DanslaLycie, Bellérophon ne combat pas seulement les Solymes et leurs dieux terribles (par exemple Arselis, c'est-à-dire
(1) Voyez Plut. Thésée, ch. xvui, et Duncker, I, p. 108. Le nom de l'ile de Naxos vient-il de l'hébreu nakad; dans ce cas le sens en serait : remarquable, excellent ? Ou bien de l'albanais vci^i violent, véhément, à cause de l'exubérance de la riche végétation par laquelle Naxos se distinguait ?
hache de Dieu, pour C/iars-El), mais encore la fanatique gynécocratie des Amazones.
Sous un ciel torride, et dans des conditions plus difficiles, Israël a essa^-é de son côté , au sein de sa nationalité, d'assurer la prépondérance aux instincts supérieurs de l'àme humaine. On est frappé de la ressemblance C|ue présentent certaines légendes des Grecs avec les récits de la Bible. Bellérophon calomnié par Sthénébée , comme Hippolj te le fut par Phèdre, fait penser à Joseph c{ui reste fidèle à son maître et repousse l'amour de la femme de Putiphar; Hercule, Ulysse, Thésée se sont arrachés aux voluptés où les avaient plongés les mœurs et les cultes de races étrangères. C'est ainsi que Samson, qui s'était laissé tomber, énervé, entre les bras de Dalilah, sort de son abaissement par un effort de sa volonté, et par un dernier exploit, venge son peuple et lui-même. Plus sévèrement que les Grecs, les Hébreux proscrivaient la débauche que certaines religions commandaient. Les lois du Lévitique et du Deutéronome défendent d'élever des statues à Astarté, de porter dans la maison de Jehovah le prix de la prostitution, de se fendre la peau, de se faire donner la tonsure comme c'était l'usage dans certains cultes des Svriensi. Aucun eunuque ne devait entrer dans la société d'Israël, aucune femme porter des vêtements d'homme, aucun homme des vêtements de femme 1 .
Comme les Grecs et bien plus que les Grecs, les Hébreux étaient hostiles aux sacrifices humains. Quoique la Bible en mentionne C[uelques uns dans l'histoire d'Israël,
(1) Duncker. I. p. 275 édit. de 1874).
le récit de la Genèse nous montrant Abraham prêt à offrir à Dieu le sang de son fils unique et arrêté par la voix de Dieu lui-même, condamne ces sacrifices en principe. Abraham à la place de son enfant, sacrifie un bélier à Jéhovah. C'est ainsi qu'Iphigénie ne doit pas périr sous le couteau de Calchas. Une biche lui est substituée sur l'autel de Diane. La déesse sauve la fille des rois et en fait sa prêtresse. En effet, d'après la croyance des anciens Sémites, la vie de l'aîné de plusieurs fils était due à Jéhovah. La loi mosaïque remplaça d'une manière régulière ce sacrifice affreux par le surrogat de l'agneau pascal et, d'une manière plus générale, par la circoncision (1). Mais les Phéniciens le conservèrent, et ils en propagèrent l'usage dans leurs colonies, dans les îles de l'Egée, sur toutes les côtes de la Grèce où ils établirent leurs stations. Nous en avons trouvé les traces à Thèbes, à Sparte (Artémis Orthosienne'! , à Halos (les Athamantides), sur le mont L3^céen dans l'Arcadie, à Athènes même (les filles d'Erechthée). L'antique culte des Arjàs n'avait pas connu ces sanglantes expiations. Elles furent abolies partout, après l'expulsion des Phéniciens, grâce à la religion plus douce et plus humaine des Hellènes.
La ressemblance de certaines légendes et traditions des Grecs et des Hébreux serait-elle simplement due au hasard ou à un fonds, commun à toute l'humanité, de sentiments élevés qui peuvent fort bien se faire jour à la fois sur plusieurs points du globe? Mais, pourrait-on répondre. Assyriens et surtout Phéniciens ont exercé une influence
(1) Duncker, I, p. 278 (édit. de 1863).
profonde sur les débuts de la civilisation grecque ; les vaisseaux de ces derniers qui portaient partout avec leurs productions, les industries, les lettres et les légendes de la mère patrie, ne comptaient-ils pas parmi leurs marins, leurs matelots ou leurs esclaves, des sectateurs de la foi mosaïque ? Rien n'empêche de supposer que des rapports aient ainsi existé dans la plus haute antiquité entre Israël et Javan. Un rapprochement présenté par M. Duncker entre un récit biblique et une légende grecque, tendrait à corroborer cette opinion. Les Grecs appelaient le Melikertes (Melkart, c'est-à-dire Hercule) qu'ils vénéraient à Corinthe UaKcitixav, c'est-à-dire le lutteur. Ils racontent, qu'Hercule Palœmon aurait lutté avec Jupiter dansl'arène à Olympie, que Jupiter n'aurait pas réussi à le vaincre; qu'Hercule Palœmon aurait lutté avec Hippokoon, et qu'il aurait été blessé à la cuisse (1) . C'est le dieu jeune et bienfaisant, observe M. Duncker, qui combat ici l'ancien dieu implacable et redoutable, qui lui ôtela force de nuire désormais, mais qui ne sort pas de la lutte sans être lui-même atteint. C'est ainsi que la Bible nous apprend comment Jacob lutta avec Jéhovah à Pniel dans les ténèbres. Jéhovah est un dieu terrible et courroucé, dont l'aspect tue. Jacob ne peut jeter les yeux sur lui que nuitamment. Il lutte avec Jéhovah jusqu'à ce qu'il ait obtenu de ce dernier la promesse d'épargner sa race, de la couvrir de sa protection, de la combler de ses bienfaits. Il a arraché à Jéhovah sa bénédiction, il s'appellera désormais « Israël » celui qui a lutté avec Dieu; mais il est
(1) Pausanias, III, 9, 15, 3.
blessé à la cuisse. Le génie des deux races ressort vivement de la manière si différente dont elles ont envisagé le mythe cananéen. Là où le Grec croit reconnaître le triomphe d'une génération de dieux plus humains et plus intelligents, l'Hébreu ne veut voir que l'effort fait par le juste pour s'assurer la protection divine (1).
Si l'Europe n'est pas devenue une autre Asie, c'est aux Grecs et plus encore à Israël que nous le devons. En pénétrant dans les beaux climats du midi, les Grecs ont saisi corps à corps l'Orient, brillant de merveilles et déjà vieillissant. De cette forte étreinte sont sortis les chefs-d'œuvre de la poésie et des arts plastiques, qui ont révélé à la nature humaine sa propre splendeur, qui encore aujourd'hui confondent à la fois et élèvent notre imagination, et servent de guide à notre goût. La race c{ui les enfanta, autre Sémélé, périt après l'accomplissement de sa tâche. Ses créations seules survécurent; l'idéal du beau resta debout au milieu des ruines de l'antiquité. A côté de lui grandissait un autre idéal destiné non pas à produire des vers harmonieux et de belles statues, mais à rendre les coeurs plus purs et les hommes plus parfaits. C'était l'idéal du bien; lui faire une patrie sur terre, telle était la mission d'Israël. Cette patrie qu'il fallait disputer d'abord à cent ennemis acharnés et dont plus tard l'arracha, un jour, le fer des Romains, s'étend aujourd'hui presqu'aux confins du monde civilisé. Grâce à la loi morale proclamée par Moïse, aux prophètes qui la commentèrent, au Christ et aux apôtres qui lui donnèrent
(1) Duncker, I. p 372, 373, édit. de 1863.
toute son application en la prêchant aux Gentils, l'Europe est devenne une nouvelle Palestine. Par un bizarre contresens, la race qui avait apporté le salut au monde, était seule restée exclue de la grande communauté des peuples. Elle a persévéré pourtant et après un martyre de dix-huit siècles, elle a triomphé. Il n'en pouvait être autrement. Nous vivons dans un temps où malgré des apparences contraires, la foi et la raison sont sur le point de se donner la main et de faire la paix. Or, de qui, si ce n'est d'Israël, peut-on dire : qu'il a eu foi dans sa raison, et raison dans sa foi? Comment donc aurait-il pu périr? L'histoire ne serait plus qu'une longue comédie, sanglante et méprisable; le genre humain aurait été déshonoré. Israël a eu foi aussi dans la nature humaine, dans l'avenir qui appartient à Dieu. La postérité rend toujours justice, tôt ou tard, et c'a été tard cette fois, à ceux qui sont forts, fidèles et honnêtes jusqu'au bout.