‹ La Grèce continentale et la MoréeChapitre 12 sur 68 · LA VILLE · texte numérisé non relu

LA VILLE

et tons aujourd'hui ont , Tolontairement ou iovolontaîrement, renoncé à se faire appeler par un titre qui blesse la susceptibilité de leurs nouveaux concitoyens. Le rapprochement s'opérera d'autant plus aisément que les lumiè^ res s'associent chez quelques-uns au patriotisme. Des hommes tels que M. Argyropoulo seraient dans tous pays respectés pour leurs talents et leurs vertus.

Une autre classe qui sert beaucoup à la fusion des mœurs orientales dans les moeurs occidentales est la classe des professeurs de l'université, des magistrats, des avocats, des médecins. Tous ont étudié dans diverses universités européennes , et en ont rapporté , avec la manière de vivre et le costume de l'Occident , une direction intellectuelle qui fait aisément reconnaître le pays où ils ont étudié. Ceux-ci ont étudié en France : ils sont tranchants, indifférents aux choses religieuses , indisciplinés, mais décidés , pratiques , ennemis de? sophismes et de l'obscurité, amis de la publicité, des progrès, de la liberté, et assez versés dans la connaissance des affaires judiciaires et de la partie plus purement matérielle de la science. Ceux-là ont étudié en Allemagne : ils sont sophistes, ergoteurs, obscurs, sceptiques, amis du pouvoir, mais réguliers, pieux, mystiques même , et fort versés dans la partie plus purement philosophique des sciences. D'autres ont étudié en Italie , et se rapprochent beaucoup de la manière de voir de ceux qui ont étudié en France. Les peuples du Midi ont une marche intellectuelle qui diffère complètement des procédés par lesquels la science pénètre dans les esprits des hommes du Nord. Les étudiants grecs de ces diverses écoles se modifient sans doute peu à peu en vivant parmi les leurs, mais la première direction d'idées subiste.

 côté de cette classe toute pénétrée des usages occidentaux il faut placer celle des banquiers et négociants des îles et places maritimes, qui ont eu des relations fréquentes avec le commerce européen , et travaillé dans les comptoirs des villes importantes d'Allemagne, de France, d'Angle-

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terre et d'Italie. Par la nalare même de leurs oectfpfttions, tout en restant patriotes, ainsi qu'ils l'ont prouvé par des sacriOces multipliés, ils sont defenus cosmopolites; ce sont des hommes pratiques et intelligents.

Tous les Grecs qui appartiennent à ces diverses classes parlent ordinairement fort bien les langues française et italienne , et portent l'habit franc ; mais les mœurs franques n'ont pas fait encore complète invasion dans leur intérieur, surtout dans les positions les plus modestes. Leurs femmes, tout en portant le costume franc, conservent par-ci par là quelques restes du costume grec. Elles sortent peu , reçoivent peu , et ne se montrent guère qu'à la promenade du dimanclie sur la route de Patissia , mar* chant seules avec gravité derrière leurs maris, qui marchent seuls aussi , ou parfois au bat de la cour , dans une grande solennité nationale.

En dehors de ces classes f)énétr^8, imprégnées ou frot^ tées de l'esprit occidental viennent les Grecs plus purement grecs , qui n'ont jamais porté leurs regards au delà du magnifique horizon de leurs montagnes et de leurs mers, qui n'ont jamais parlé que la langue grecque, n'ont jamais porté que le costume grec , n'ont aimé et connu que les costumes, la religion, la nationalité grecs. Les uns , comme Condouriotis , avec sa vieille réputation d'hon-^ neur et d'intégrité, siègent au conseil d'État; les autres, comme Canaris le brûlotier, si populaire en Europe , honorent la marine de leur pays; ceux-ci , comme le vienx Colocotfoni , ont la gloire de n'avoir jamais désespéré dti la cause de l'indépendancie grecque quand la fortune lui était le plus contraire ; d'autres, dans l'armée régulière ou dans 1p corps des phalangistes , comme l'excellent Perrbebos, le simple et éloquent historien de Souli, qui a si bien servi sa patrie de sa plume et de son épée , sont là comme les vieilles colonnes de la société antique et les plus solides appuis de la société nouvelle. Au milieu d'eux tous et à leur tétc doit être inscrit le nom d'un homme qui

a été mêlé k toutes les luttes politiques et militaires de 8oa pays « depuis les premières lueurs de l'ambition d*A]i- Pacfaa; qui, malgré son absence, est toujours présent dans Testinoe de tous, et qui est peut-être destiné un jour par sa prudence à asseoir Tavenir de la Grèce sur des bases fermes et régulières , lorsqu'après beaucoup de remaniements ministériels le roi voudra faire appel à TexpérieuGe, au patriotisme et à la patience de Golettis.

Sous la bannière de ees chefs populaires vient se classer le reste de la population grecque. Ce sont comme dei( cliefi de clans derrière lesquels marche toute leur famille* Chacun autrefois avait 'ses rapsodes , comme les chefs écossais leurs bardes et leurs cornemuseurs, I^a race de ces vieux rapsodes n'est pas encore éteinte. Tous les jours en Grèce, et même dans les rues d*Atliènes , on rencontre deux vieillards dont l'un est aveugle , comme son devan-* der Homère , et vous chante les cinquante et quelques chansons relatives au héros ou à la famille dont il est le chantre exclusif, soit Marco Botsaris, soit Coloootroni , pendant que Tautre raccompagne en raclant avec son ar^ chet les cordes de laiton de sa guitare. Mais aux rapsodes enrôlés sous la bannière du chef de clan succèdent mainte^ nanties journaux 9 enrôlés sous la bannière de leur chef politique. Les casinos comme les cafés sont devenus TA- S^ra et le Pnyx où on discute et décide les affaires. Les chansons populaires ont cessé ; les premiers- Paris des journaux d* Athènes ont usurpé sur les vieilles chansons le gouvernement de l'opinion publique. Tous les jours , dans l« rne d'Éole, les cafés sont pleins déjeunes Grecs qui dift^ sertent sur la politique de l'Europe avec les journaux français, et sur leur politique à eux avec leurs nombreux journanx. Il y a dans ce pays des anomalies biiarres. Ainsi les cabinets européens ont pu former un royaume en Ci'ice , mais non faire la moindre impression sur Tesprit déinocratique : ils ont empêché qu'on préparât une coui^titution politique avant l'arrivée du roi , et il n'en a pas

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été donné depuis ; mais la liberté de la presse est reconnue et établie, Forganisatlon municipale est parfaitement indépendante da pouvoir, le jury a été introduit, et les débats des tribunaux sont publics , à l'instar de notre organisation judiciaire. Le roi est absolu de fait et de dnnt , et il n*y a ni chambre ni autre institution pour régler son .autorité ; mais il est amené par la force des choses à respecter les institutions établies avant lui , et son esprit de justice lui impose des lois à lui-même. Ainsi coexistent le droit de l'absolutisme et l'usage de la liberté , sans qu'au* cun anéantisse l'autre : la monarchie, parce qu'elle respecte la liberté qui l'a créée ; la liberté, parce qu'elle respecte la monarchie qui l'a garantie.

 tous ces habitants réguliers d'Athènes et prenant part à la vie sociale et politique d'une manière active , fanariotes, magistrats, étudiants, banquiers, employés civils et militaires, tous ayant quelque vocation (car personne n'est assez indépendant de fortune pour rester oisif) , il faut ajouter bon nombre des anciens militaires et clients qui arrivent des provinces pour témoigner leur allégeance à leurs chefs ou solliciter leur appui. Pendant le jour , tous les anciens palicares , revêtus de la fustanelle , drapés d'une blanche toison ou de l'épais talagani * qu'ils portent avec beaucoup de grâce sur une seule épaule , avec la ceinture bien garnie d'un bon couteau , la moustache bien fournie , et la longue pipe toujours en main , obstruent les rues d'Hermès , d'Éole, de Minerve, et les trottoirs de FAgora. Ils vivent complètement sur la place publique; la beauté constante du ciel et la clémence de l'air, même pendant les plus rudes journées d'hiver , leur rendent cette vie facile. Pour la nourriture et le coucher , la table et la maison du chef sont hospitalières ; et , si les moyens sont fort circonscrits, les besoins le sont aussi. Les carêmes,

• Sorte de lorigue veste épaisse de poil de cîièvi*e, îrapennéable, et termitxfe par un capuchou. Il y en a de grandes fabriques à Saloiiique.

SOBRIETE GaEGQUË. 109

d'ailleurs , sont longs , sévères et nombreux , et il n*est pas de Grec qui ne les observe avec la plus grande rigueur. Eu dehors de ces jours d'une abstinence incroyable pour nous , un mouton rôti en entier , à la façon homérique , quelques œufs durs, des oignons crus et du fromage de brebis , voilà le repas qu'ils pariagent en commun , en faisant circuler à la ronde une dame-jeanne de bois remplie devin raisiné. Il ne faut pas de grands frais d'ameublement et de vaisselle pour les recevoir ; une petite table ronde , haute d'un pied au plus , est placée au milieu d'eux , et tous se rangent alentour , assis à l'orientale , sur leurs jambes croisées. Le pain sert d'assiette , et avec leur poignard ils peuvent se passer de fourchette. Quelquefois, en été , une immense jatte de yaourd , sorte de lait caillé , mais beaucoup meilleur que le nôtre et tout à fait particulier au pays, termine le repas, et tous à la gamelle y plongent tour à tour leurs cuillers de bois. Pour la nuit on étend des tapis fort minces sur le parquet, et chacun s'y couche enveloppé dans son caban ; car, après l'extravagante domination des Turcs et les désastres profonds de la dernière guerre, il n'est presque personne sur le soi grec qui ait reçu de son père un ameublement , de la vaisselle , de l'argenterie, des tables, des chaises, du linge, un lit, heureux qui a pu trouver une maison en ruine qu'il lui fût possible de relever! Aussi, les plus grands comme les plus petits, supportent-ils avec la plus parfaite gaieté la privation de toutes les aisances de la vie. Un gouverneur, un général , un conseiller d'État , un ministre , s'étendront avec la plus complète impassibilité, pour passer la nuit, sur un parquet recouvert d'une simple natte ou d'un léger tapis en se drapant ainsi dans leur caban ; et ceux même qui ont connu les douceurs d'un lit de France n'éprouvent pas la moindre difficulté à retourner à leurs premiers usages , à dormir en plein air sur un tapis.

Je n'ai pas parlé du menu peuple d'Athènes, parce que, en effet, à l'exception de la population albanaise, qui sem^

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Ue plus particuUèrement destiaée au travail matériel , à Athènes comme dans la campagne tous les autres Grecs semblent appartenir à ce qu'on sq>peUe chez nous les clauses moyennes^ Toua veulent s'instruire, grandir» s'élever; aucun ne désespère de son avenir. Faites-vous venir le Grec le moins savant pour lire et converser avec lui dans sa langue , il réunît le peu qu'il gagne ainsi pour aller faire son droit à Paris; prenez-vous ua domestique, il accumule ses gages pour aller étudier la médecine à Pise ; un on^ vrier se place-t-il chez un dief d'atelier européen, en pen de mois il a appris tout ce qu'U lui fallait pour s'établir seul dans un pays où les bras sont rares , où le manœuvre gagne 2 fr. 50 à 3 fr. par jour , et où personne n'a à redouter de concurrence. Ceux qui oi^ vu leurs amis grandir, et grandir honorayement , celui-ci de professeur de* veuff président d'une cour de justice ou. conseiller d'État» celui-Û de médecin devenir ministre et ministre estimé » cet autre de matelot devenir navarque et de soldat devenir général , veulent à leur tour arriver par le travail ou préparer à leurs enfants des moyens de succès dans les études littéraires. De là l'empressement avec lequel sont partout suivies les écoles par les enfants appartenant aux plus pauvres familles. Ceux qui désespèrent d'arriver par le travail appellent de tous leurs vœux les dangers et les chances de la guerre, et se trouvent trop à l'étroit dans le petit État qu'on leur a fait Ils se sont élancés avec ardeur à l'affranchissement de Candie , ils s'élanceraient avec la même impatience à l'affranchissement de la Tbessalie , de l'Épire ,. de la Macédoine ; et ils y réussiraient très-certamement si les puissances étrangères ne les contenaient et ne servaient de bouclier ii la débile Turquie , car un Grec est convaincu qu'il ferait aussi sûrement fuir aujourd'hui dix Turcs en Europe qu'un Turc , au temps de sa confiance, faisait fuir dix Grecs ses rayas. La confiance en soi est déjà une force ; mais l'armée et la marine militaire ne leur ofirent pas maintenant assez de débouchés»

ARMÉE ET MARIIIG. 111

L'année ^'«cqae se oompose aiJ9wird*tHii ée 6,(K)0 hom* mes d'infa»terîe et 5O0 bommes de caTalcrie. Ces 6,000 homiBes sont divisés en é&ax èatailfoBS habillés à Teiiro* péenne et portant complètement runiformede Tarmée ba« varoîse, deux bataillons habillés ^ la grecqœ es fustaneUe, un foataiUoii de Mainotes, aossî en fostanetie, et quelques colonnes mobiles.

Il y a , ea oatre , un corps fort bien organisé de 1 ,^0ê gendarmes ou gardes mnnic^ux {choropkylakaê) ba-* billes aussi è reurq)éeniie et r^rtis dans toat le pays poar en assurer la tranquillité. C'est un corps exoeHent ^ composé d'boinmes d'une bra'voure connue. Là ont piis place quelques-uns des anciens klejrfites qui ont ûiit leur soumission, et qui sont devenus fort utiles pour pouraitvne d'autres klephtes dans fes Hionta^;iies qu'ils amnaissent ai l»en.

Après la guerre, on était fort embarrassé de classer d»i8 des grades réguliers tous ceux qui avaient volootaireuient pris les armes et qui tantôt avalent rallié d'autres hommes à eux et tantôt s'étaient ralliés à des cbefs plus puissants. On leur a donc donné à tous le rang d'oflBcier , mais ils n'ont que ia paye de soldat ; on les a laissés se distriboei* dans le pays sous la dénominatîoa de pkalangisteè et sous les ordres d'un chef de jAalange , ici au nombre de dix, là au nombre de douze ou quinze. Ils peuv^t suivre sans gêne toutes les vocations de la vie civile, être fermi^^rs ou marchands. C'est une sorte de corps d'invalides; mais la plupart sont fort valides et très-^en état de porter les armes au besoin , et avec les meilleures dispositions pour cela.

La marine militaire se compose d'environ 2.000 hommes, officiers et soldats ; mais la marine marchande compte peut-être j^us de 20,000 matelots actifs , intelligents et entreprenants.

Toute cette population, avec ses différentes classes d'em* ployés publics, d'avocats, de médecins, de banquiers, de

ni GRECE CONTINENTALE ET HORÉE.

militaires et de boutiquiers, est complètement étrangère à rÂtbènes de 1820; tous sont Tenus s*y implanter depuis 18dZi , et ont remplacé ou fait oublier la population originaire , qui était presque tout entière albanaise. Aujourd'hui les anciennes familles albanaises d'Athènes , distri« buées dans de misérables cabanes autour de l'Acropolis, semblent marcher à côté de cette société plutôt que s'a^ fanccr de front avec elle. Leur intelligence moins rapide les retient dans les sphères les plus humbles. Avides d'argent, sobres, patients, laborieux, prêts à tout faire comme à tout supporter, ils semblent destinés à rester les ouvriei-s de la race grecque affranchie, plutôt qu'à l'aider ou la suivre dans sa marche rapide vers la civilisation. Les femmes albanaises sont grandes et belles , mais n'ont rien de l'aptitude des femmes grecques à se modeler sur les usages et les costumes de l'Occident. Pendant la semaine, vêtues seulement d'une épaisse chemise de laine fendue à la poitrine , que couvre une longue veste ouverte , sans qu'un lien quelconque vienne la rattacher à la taille et indiquer les formes, elles vaquent aux soins domestiques, vont remplir aux fontaines de vastes cruches d'eau qu'elles portent sur leurs têtes, allaitent leurs enfants sans scrupule devant leur porte, blanchissent le linge de leurs maris et des étrangers , et remplissent tous les menus offices moins celui d'aller au marché : car il n'est pas une seule femme , domestique ou non, qui se présente dans un marché, cela blesserait toutes les lois des convenances ; les hommes seuls vendent et achètent les provisions de la maison. Le dimanche , les femmes albanaises , après avoir assisté aux offices religieux , viennent prendre place , accroupies par terre peu gracieusement, à la porte de leur maison dans la rue, et y restent toute la journée. Leur mise est alors fort riche et fort brillante sans être plus gracieuse. La chemise de laine plus blanche et plus propre, mais non moins détachée et sans ceinture, est recouverte d'une tunique de couleur, d'une immense veste splendidement brodée, et d'un demi-jupon aux

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