DUCS FRANÇAIS D^ ATHENES
L'ATHÈNES FRANÇAISE DO MOYEN AGE. — SES DUCS. — SES MONUMENTS. — CHATEAUX. — ÉGLISES. — SÉ- PULTURES. — ARMURES.
Lorsque, semblable à uue nuée d'oiseaux de proie, rarmée de nos ancêtres croisés, maîtresse de Conslantinopie et de l'empire grec , eut franchi l'Olympe et la vallée de Tempe pour se répandre dans la Thessalie et dans toutes ks parties de la Grèce antique , Athènes devint l'apanage d'un des plus puissants lirons de l'armée conquérante. Le chevalier français auquel fut dévolu ce glorieux fief était un Bourguignon nommé Othon de La Roche, ûls aine du sire de La Roche-sur-Ougnon en Franche-Comté. Il obtint dans le partage de l'empire grec en 1205, d'abord, ce qu'il estima le plus haut , un morceau de bois de la vraie croix, dont il fît hommage à l'église du village de Ray, où elle se conserve encore comme un dépôt dont la propriété reste à la famille Marmier; puis, ce qu'il estimait moins, mais évaluait plus, la riche province de Héotie et la glorieuse Attique. Il devint ainsi un des feudataires relevant de la principauté de Morée, possédée par la famille champenoise des Yille*Hardoiu ; il établit sa ré^dence à Athènes, et s'y fit bâtir un châleau-^fort. Pendant une quinze d'années il continua à séjourner dans sa seigneurie d'Athènes , satisfaisant également bien à ses devoirs judiciaires dans la cour féodale du prince de Morée, et à ses devoirs militaires dans ses garnisons et ses expéditions. Puis, son père étant venu à mourir en Bourgogne, il quitta à l'instant sa seigneurie d'Athènes au grand- nom pour aller prendre pos*' session de sou obscur fief paternel au comté de Bourgogne.
Plusieurs de ses neveux et nièces, enfants d*un frère
cadet moins brillamment apanage en Bourgogne comme en Grèce, étaient venus s^établlr auprès de lui dans sa seigneurie d'Athènes. À Fainé, nommé Guy^ ûls de Pons de La Roche , seigneur de Ray, près de Gray ', il ût don de sa seigneurie d'Athènes ; et Guy , resté en Grèce avec une partie de sa famille, ne songea plus qu'à bien s'élablir dans sa seigneurie et à y bien établir les siens. Son ambition faillit le perdre. Au moment où Guillaume de VilleHardoin succéda à son frère, Geoffroi de Ville-Hardoin , dans la principauté de Morée , Guy de La Roche voulut profiter du moment où l'autorité du prince n'était pas encore bien solidement assise pour se soustraire à sa suzeraineté , en refusant l'hommage d'allégeance et en se déclarant indépendant dans sa seigneurie. Il avait entraîné dans sa révolte plusieurs autres chefs féodaux qui étaient charmés comme lui de l'espoir de se rendre tout à fait indépendants dans leurs baronnies ; mais les feudataires ligués furent battus par le prince Guillaume. Guy de La Roche, assiégé dans Thèbes, fut forcé de se rendre. Au lieu de le punir par la confiscation, le prince, dont la famille était alliée à la sienne, préféra l'exiler pendant quelques années, et il lui ordonna d'aller en France trouver le roi saint Louis et de s'en remettre à sa décision pour tout ce qu'il ordonnerait de lui. Saint Louis, qui préparait une nouvelle croisade, parvint à réconcilier ses compatriotes de Morée au nom de l'assistance commune qu'ils devaient à la religion, et, pour panser les blessuresfaites par une éclatante défaiteà la fierté du seigneur d'Athènes, il l'autorisa à changer son titre grec de megas-kyr ou grand-sire en celui de doc. Guy, en retournant en Grèce en 1260, y reparut donc avec le titre de duc d'Athènes. Il mourut en Grèce vers 1264.
* La dernière héritière des La Roctie , seigneurs de Ray, épousa un Marmier, dont elle était éprise , et par ce mariage la seigneurie de Ray passa dans la maison Marmier. Le chftteau de Ray appartient aujourd'hui au duc de Choiseul-Marmier. J'ai retrouvé dans ses archiTes plusieurs actes curieux relatifs aux La Roche d'Athènes.
DUCS FAANGA18 d' ATHENES. 117
Deux fils de ce premier duc Guy possédèrent successivement le duché d'Athènes après la mort de leur père. Jean, Taîné, eut à lutter contre les entreprises de Michel PaJéologue, qui, après s'être rendu maître par surprise de Constantinople dès 1261 et avoir chassé les Français de cette partie de l'empire, cherchait à les déposséder également des autres provinces. Dans un combat que le duc Jean livra aux forces impériales , soutenues par la marine génoise, dans le détroit de l'Ëubée, il fut fait prisonnier^t amené à Constantinople. Là l'empereur grec, désireux d'obtenir son alliance et de l'éloigner de ses rivaux les Comnène d'Épire, lui offrit en mariage une de ses fdles; mais Jean était fort goutteux et peu disposé à se marier. Il déclina poliment les avances de l'empereur, obtint sa délivrance , retourna dans son duché , et y mourut peu de temps après, vers 1275, laissant le duché à son frère.
GuMaume , frère puiné de Jean et fils comme lui de Guy de Ray, de la maison de La Roche , lui succéda au duché. Celui-là était jeune , ardent , belliqueux. Il s'allia dans la famille des Comnène d'Épire, ennemis des Paléologue, en épousant Hélène, fille de Théodore Comnène, et il s'acquit une telle importance dans la principauté française de Morée qu'après la mort du prince Guillaume de Ville-Hardoin et de Louis-Philippe d'Anjou, mari d'Isabelle de Yille-Hardoin , ce fut lui qui succéda en 1280 à Rousseau de Sully dans le baîlat et le vicariat général de la pnncipauté de Morée pendant le reste de sa vie'. Il fit à cette époque faire de grands travaux de défense et bâtit la place de Dimatra dans les défilés de Gortys^ En outre de son fief qu'il tenait du roi Charles d'Anjou, seigneur supérieur de la principauté , il se trouvait en relations constantes avec le royaume de Naples et avec les seigneurs français ses compatriotes qui y étaient établis. Hu-
* Chr. de Morée, p. 1S7 de mon éJit. à deux colonnes. Md., ibid.
118 GRÈCB MNTIHEIITALG M «OREE.
gnes de Brienne, comte de Lecce, étant votn ioi faire one visite à Athènes vers 1280, il lui fit épouser sa sœor Isa* b^e, qui en eut un. fils, Gautier de tienne, asquel devait un jour revenir le dncbé d'Athènes après l'extinction de la branche mâle des de La Roche. Isabelle mourut en 1290 et son frère Guillaume d'Athènes moorut peu de temps après *, hissant le duché à son fils unique. Gai ou Guido, encore mineur.
Ce Gui ou Guido nous est fort connu par les récite d'un anteur contemporain qui a eu avec hii des relations personnelles, le piquant chroniqueur Ramoa Muntaner, un des capitaines de cette Grande-Compagnie calalane si fameuse au quatorzième siècle. On trouve dans sa chro* nique une peinture ancienne de la cour brillante et somptueuse dn doc Gui d'Athées. Il raconte' qu'au temps du duc Gnillaame un membre de la famille dalle Carcere de Yérone alla s'établir âi Athènes, et que le duc Guiflauvie le reçut avec la plus grande bienveillance , lui accorda beau* coup de biens, le fit un puissant feudataire, lui donna une femme fort riche et le fit chevalier. Au bruit de cette for* tune un autre membre de la famille dsdle Carcere voulut aller chercher fortune à son tour ^i Grèce. «Or, dit Ra* mon Muntaner^ messire Boniface n'avait qu'un cfaltean que son père lui avait laissé. Il le vendit afin de mieux s'équiper , et ainsi il s'équipa lui et dix chevaliers et dix fils de chevaliers. Et il prit l'ordre de chevalerie des mains de son frère aîné , parce qu'il valait mieux pour lui de partir comme chevalier que comme écuyer ; car, dans ces pays, aucun fils de grand feudataire n'est considéré jusqu'à ce qu'il soit chevalier. Voilà pourquoi il se fit armer chevalier des mains de son frère. »
Yoilà donc Boniface qui part de Yérone pour Athènes
* Chr. de Morée , p. 187, et mes Nouvelles Recherches histori" gués dans la généalogie de la maison de La Roche à la fm de l'avantpropos du tome i*''.
«Ch. 244, p. 481.
avec de baotes espéra&ces; mais il se troava fort désappoinlé en arrivant. Son parent était mort un mois auparavant, laissant deux ûls et une fille, tous trcHs mineurs. Dans cet embarras, le jeune duc d'Athènes Gui le recoft- Ibrta comme son père le doc Guillaume avait reconforté le parent de Boniface. Il le mit de sa maison et de son conseil et le lit inscrire pour une ration belle et bonne pour kïi et sa compagnie. Boniface vécnt de ce genre de vie pendant bien sept ans, de telle sorte, dit Ramon Mun* taner, que « jamais il n*y eut un homme à la cour du duc qui se vêtît plus élégamment et pluë richement que lui et sa compagnie, et nul qui se présentât partout en raeilleuf arroL £t le bon duc d'Athènes remarquait son intelligence 1 quoiqu'il n'en fît pas semblant , et d'autre part il le trouvait plein de sagesse dans le conseil. » Il conçut même le projet de profiter de l'occasion d'une fête qui devait avoir lieu au moment où il se faisait armer chevalier pour lui donner une marque plus éclatante de sa haute faveur. Je laisse parler le naïf et piquant Ramon Muntaner. « Il est de toute vérité, dit-il, que le duc d'Athènes était un des plus nobles hommes qui fussent dans l'empire de Ronaanîe, et des plus grand» qui ne fussent pas rois.... £t il avait eu sa terre franche et quitte* ; et il avait donné à ses chevaliers châteaui , maisons et terres, de telle sorte qu'il s'y établit (en Morée et à Athènes) bien certainement mille chevaliers français, qui tous firent venir de France leurs femmes et leurs enfants. Depuis ce temps, ceux qui sont issus d'eux ont pris pour femmes les filles des plus hauts barons de France. £t ainsi en droite ligne ils sont tous nobles hommes et de noble sang. Il arriva donc un jour que le bon duc d'Athènes (celui qui laissa sa terre à Gautier de Brienne) voulut prendre l'ordre de chevalerie, et il fit convoquer une cour plénière de toute sa terre, et il
* Cette prétention était celle des ducs d'Âthènps ; mais île furent obligés de se soamettpe, selon TinstitutioB de leur baronnie, à la su- Kraineté des princes français de Morée.
130 GBÈCE CONTINENTALE ET MOREE.
ordonna que, le jour de la saint Jean de juin, tout ce qa'il y avait de nobles hommes dans son duché se trouvât dans la ville de Tbèbes, où il voulait recevoir Tordre de chevalerie. Il convoqua également les prélats et tous autres bonnes gens; ensuite il fit publier dans tout Tempire, dans tout le despotat et toute la Ylachie (THelIade) : que tout homme qui désirerait y venir n'eût qu*à se présenter, et qu'il recevrait de lui grâces et présents. £t celte cour plénière fut proclamée bien six mois avant sa réunion.
»... A l'époque oâ le bon duc avait convoqué sa cour plénière, chacun s'empressa de se faire faire de beaux habillements pour sol-même et pour sa suite, et aussi pour en distribuer aux jongleurs , afin de donner plus de lustre à la cour. Que vous dirai-je ? Le jour de la cour plénière arriva , et dans toute la cour il n'y eut personne plus élégamment et plus noblement vêtu que messire Boniface et sa suite. 11 avait bien cent brandons armoriés de ses armoiries. Il emprunta de quoi subvenir à toutes ces dépenses en engageant d'avance la solde qui devait lui revenir plus tard. Que vous dirai-je ? La fête commença d'une manière splendide. Et, lorsqu'on fut arrivé dans la grande église, où le duc devait recevoir l'ordre de chevalerie, l'archevêque de Thèbes dit la messe, et sur l'autel étaient déposées les armes du duc. Tout le monde attendait avec anxiété le moment où le duc allait recevoir Tordre de chevalerie , et on s'imaginait , comme grande merveille , que le roi de France et l'empereur se seraient disputé cet honneur et auraient tenu à grande gloire que le duc voulût bien recevoir Tordre de chevalerie de leurs mains. Et , au moment où tous étaient ainsi dans l'attente, le duc fit appeler messire Boniface de Vérone. Celui-ci se présenta à Tinstant , et le duc lui dit : « Messire Boniface , asseyezvous ici tout près de l'archevêque, car je veux que ce soit vous qui m'armiez chevalier. » Et messire Boniface lui dit : « Ah ! seigneur , que dites-vous ? assurément vous vous moquez de moi. — Non, dit le duc, car je veux que cela
DUCS FRANÇAIS D^ATHENSS. 121
soit ainsi. » Et messire Boniface , voyant qn'il parlait du fond du cœur, s'avança vers l'autel auprès de Tarcbevêque , et donna aii duc Tordre de chevalerie. Et, quand il l'eut créé chevalier, le duc dit en présence de tons : « Messire Boniface , l'usage est que toujours ceux qui reçoivent un chevalier lui fassent un présent. Eh bien I je veui faire tout le contraire. Vous, vous m'avez fait chevalier; et moi je vous donne, à dater d'aujourd'hui, cinquante mille sols tournois de revenu, à posséder à jamais , pour vous et les vôtres, et le tout en châteaux et autres bons lieux , et en franc aleu , pour en faire toutes vos volontés. Et je vous donne aussi pour femme la fille de tel baron qui est et demeure sous ma main , et qui est dame de la tierce partie de l'île et de la cité de Négrepont. » Voyez comme en un jour et en une heure il lui donna bel héritage. Et certes ce fut le plus noble don que depuis bien long-temps ait fait en un seul jour aucun prince. »
Telle était alors la cour féodale des ducs français d'Âtbènes de la maison de La Roche. L'amiral de France Thibault de Gepoy S qui alla le voir à Athènes de la part de Charles de Valois, empereur titulaire de Constantinople, dont le désir était de substituer une possession réelle à sa possession nominale de l'empire, mentionne dans son compte de dépenses^ les ménestrels et l'écuyer du duc d'Athènes : • Pour don aux ménestreus du duc d'Athènes, » etc.-*« A deux ménestreus du duc d'Athènes qui vindrent pour le mariage de Roquefort. « — «A Jean de Barquon, escuyer du duc d'Athènes, » etc. Pour rendre sa cour plus brillante et augmenter en même temps le nombre de ses hommes d'armes francs, afin de faire respecter les droits de la jeune princesse de iMorée, Mathilde de Nainaut, qu'il venait d'épouser à l'âge de douze ans , il profita des dissensions qui
1 Son portrait est à Versailles parmi ceux des amiraux , sous le n» 1170.
> Rouleau en parchemin de Tancienne chambi'e des comptes ^
note 3, p. 467 de R. Muntaner.
]2i GRECS GIM«TI]lfBIITM.E IT HOAiE.
t'étaient mises dans la Crande-Compagnie catalane et earMa soas ses drapeaux quelques- uns de ses chevaliers les plus brates, qui étaient arrivés au porl d'Armyros en Thessalie. Il n'en restait pas moins lié d'intérêt et d'affection a^ec la ttBÎson d'Anjouffiipolitaineet avec l'empereur titulaire Charries de Valois, son suaerain. Rainoo Muntaner raeoate que, lorsque l'infant Fernand de Majorqjie, son ^ni, fat arrêté par le duc d'Athènes, pour plaire à l'amirab français Thi* bauh de Cepoy il alla lui-même voir IMniant dans sa prisoii à Thèbes, et qu'il vit Mi le dac Goi d'Athènes.
ff Je me procurai alors cinq montures , dit^il *, et me ren^ à la cité de Thèbes , qui est h TingtHfu^re railtes de Négrepoiit, et j'y trouvai le duc d'Athènes malade, KC, tout malade qu'H était, il m'aecueillit très^bien « et me dit qu'il était bien fâché du dommage que j'avais souffert, et fa'il se mettait à ma disposition poor qne jie Itii indiquasse à quoi il pourrait m'être utile, et qu'il aurait grand pla»ir à m'être en aide. Je lui fis beaucoap de remerdmeats et hii dis que fô plus grand plaisir qti^il pât me fake f c'était de traiter avec toute sorte d'honneurs le seigneur in^t Il me répondit qu'il s'y sentait tenu par Itri-même et qu'il était bien fâché d'avoir à prêter ses services dans une teite circonstance. Je le priai de vouloir bien me permettre de le voir. Il me répondit que oui , et non seulement de le voir, mais rester à ma volonté auprès de lui ; et que, par honneur pomr moi, tant que je serais avec lui, tout homme pourrait entrer dans sa prison et manger avec lui , et que même , s'il voulait monter à cheval , il le pouvsut. Il fit aussitôt ouvrir les portes du château de Saint-Omer ^» où
* Chronique de Ramon Manfaner, p. 474 démon édition à deux eolonnes.
s iUasi appelé parce qaUi avait été bâti par Nicolas de Saint- Omer lorsqu'il était bail de Morée, au treizième siècle. « Par ses grandes rtobesses , il se vit en état de faire construire à Thèbes le château de Saint-Omer, et il y fit bâtir une habitation si magnili^ que, quun empereur eût pu s'y établir avec toute sa maison ; et il l'orna de très*belles peintures. » (Chr. deMorée, p* 189).
«DOS PBAHCAIS B ATSSNHI. If S
éteic détesa le seigneur infant » et j'allai le Toir... Après
qae j'eus detneurédeui jours à Thèbes auprès du seigoeur
infiaJit, je pris congé de lui arec grande douleur ; car peu
s'en fallut que mon cœur ne s'en brisât. Je lui iais8« une
piH*Ue du peu d'argent que j'avais, et je me dépouillai de
quelques babillements que je portais et les d<noai au cui-
nÎDÎer que le duc lui avait fourni ; et je pris k part ledit
cuisinier, et lui dis qu'il se gardât bien de souffrir que
rie» (ut mis dans ses mets qui pût lui faire «uoun mal , et
que, s'il y donnait bonae giffde, il recevrait de bonnes ré*
eorapeases de moi et d'autres. Et je lui fis mettre ks mains
sur TËvi^ngile et jurer en ma présence qu'il se laisserait
plutôt couper b tête que de souffrir qu'il arrivât naalkeur
à l'infant pour avoir mangé d'aucun mets préparé par luL
Ces précautions prises, je le quittai. J'avais déjà pris congé
du seigneur infant et de sa compagnie; j'afiai aussi pren*
dre congé du duc d'Atbènes, qui, avec bonne grâce, me fit
don de quelques ricbes et beaux joyauK. Nous parûmes
satisfaits de lui , et nous retournâmes à Négrepont , où se
trouvaient les galères, qui n'attendaient plus que mot »
Le duc Gui mourut de maladie * le $ octobre 1 308 et fut enterré au tombeau de ses prédécesseurs, dans une abbaye de Bénédictins de Citeauz ^tué près d'Athènes. Mathilde de Hainaut, princesse de Morée, sa femme , avait à peine accompli sa quinzième année ^. A défaut d'enfants du duc Gui qui héritassent du duché d'Athènes, sa succession passa à son cousin germain, Gautier de Brienne, fils de sa tante Hélène et d'Hugues de Brienne.
Maison de Brienne. Gautier de Brienne, arrière-petitneveu du célèbre Jean de Brienne, roi de Jérusalem et empereur de Constantinople , arriva de son comté de Leece dans le royaume de Naples, pour prendre possession du duché d'Athènes, qui venait de lui échoir. Déjà la Grande-
^ R. MuDtaner, p. 474.
^ Elle était oée vers la iïa de 1292.
124 grÈcb continentale et moree.
Compagnie catalane, conduite par Roger de Flor au secours de l'empereur Andronic, avait perdu son chef, s'était décla* rée en guerre avec l'empereur et tout l'empire, avait dévasté les^ campagnes qui entourent Galiipoli, et s'était mise en route par la vallée de Tempe et la Thessalie pour aller chercher un établissement dans des provinces moins épuisées ou plus disposées à les accueillir. Elle s'approchait de la Béotie et de l'Attique, domaines de Gautier de Brienne. Celui-ci, qui redoutait leur indiscipline, refusa non-seulement de les prendre à son service, mais même de leur livrer passage , et se porta à leur rencontre sur le bord du lac Copais, près d'Orcbomène , à la tête de ses chevaliers. De même qu'à Grécy, à Poitiers, à Azincourt, la bravoure imprudente de ces chevaliers entraîna leur perte. Les archers catalans , qui les attendaient sur le terrain humide où la chevalerie française s'était témérairement engagée, les accablèrent de leurs flèches sans qu'ils pussent avancer. Gautier périt dans la bataille, en 1310, et la Grande-Compagnie s'empara du duché d'Athènes. Sa veuve ^ Jeanne de Châtillon, duchesse d'Athènes, se retira à Naples avec son fils Gautier et sa fille Isabelle. Dès 131^i , Gautier de Châtillon, tuteur du jeune Gautier, chercha à reprendre pour lui le duché d'Athènes; mais il n'y put réussir.
Gautier II d'Athènes fit quelques tentatives pour ressaisir plus tard le duché d'Athènes sur les Catalans S mais il ne put réussir et fut forcé de retourner dans le royaume de Naples. C'est lui que nous voyons deu% fois gouverneur temporaire de Florence, en 1320 et 13^3. Il en fut chassé celte dernière fois pour avoir voulu s'emparer complètement de la seigneurie , et mourut en combattant glorieusement en 1356, sans laisser d'enfants, à la bataille de Poitiers, où il commandait comme connétable de France.
Maison d'Enghien. Sa sœur hahelU^ qui avait épousé Gautier d'Enghien , hérita de ses titres et préten-
* Voy. Villani, et mes Nouvelles Recherches^ p. 32.
tions sur le daché d'Athènes, qae cherchèrent à faire valoir deux de ses fils, Sohier et Gui. Sohler avait pris le titre de duc d'Athènes , qu'il transmit à son fils Gautier^ tué à Gand en 1381, sans que ni le père ni le fils, tout occupés des affaires de France , aient fait aucune tentative pour ressaisir leur duché d'Athènes. Gui, dernier enfant d'Isabelle , n'ayant rien à espérer des terres de France et d'Italie , tourna son ambition vers la Grèce , se rendit en Morée et parvint à se rendre maître de la seigneurie d'Argos; mais, n'ayant laissé après lui. qu'une héritière nommée Marie , à laquelle les Vénitiens firent épouser un des leurs, nommé Pierre Gornaro, pour pouvoir lui succéder, comme ils le firent en Ghypre, la seigneurie d'Argos, saisie d'abord par Nerio Acciaiuoli, finit par retomber entre leurs mains *.
Maison d'Aragon. Depuis la mort de Gantier de Brienne, en 1310, la grande compagnie catalane possédait effectivement le duché, et y avait même ajouté la seigneurie de Néopatras ; mais le titre fut réservé aux rois de Sicile, qui le donnèrent à un de leurs enfants. Aucun de ces ducs titulaires n'alla toutefois habiter son duché. Leur titre de doc devint un simple titre honorifique, qui fut transmis avec tous leura autres.tîtres aux rois d'Aragon et est encore porté par les rois d'Espagne.
Maison Àcciaiuoii. L'année même où Gautier de Brienne , duc d'Athènes et seigneur de Florence , expirait à Poitiers, le Florentin Nicolas Acciaiuoli , grand-sénéchal de Naples, commençait à posséder réellement d'importantes seigneuries dans la principauté d'Achaye , et entre autres la seigneurie de Corinthe , dans laquelle lui succédèrent son fils et son petit-fils. Un neveu du grand-sénéchal, nommé Nerio Acciaiuoli, auquel il avait légué quelques seigneuries en Grèce , avait fini par se faire céder par son parent cette seigneurie de Cofinthe , et il fut créé en 139/i
* Voy. mes Nouvelles Recherches, p. (41; et la Chronique d'André Dandolo, p. 48? (CoHect. de Mnratori, t. xii).
It6 GREGE CONTININTA» BT MOREB.
doc d* Athènes par Ladislai, roidcNaplet, héritier des droits de la maison de Tarente. Son frère Donato lui fut sabrogé comme duc d'Athènes, au cas où il mourrait sans enfants. Nerio fut enterré dans l'dglise 8ainte*IVlarie d'Athènes K
Antoine ^ fils naturel de Nerio, Ini succéda au dacbé d'Athènes en 1395 , malgré les droits de Donato et de ses enfants et petits-enfants. Il avait (ait embellir la ?ille d'Athènes et acquis de grandes richesses. Ce fut lui qui plaça ao Pirée sur leurs deux piédestaux les lions qui furent ensuite transportés à Venise par François l!lloro8ini^ Il avait conclu un traité de commerce avec la république de Florence ^ Antoine, se voyant sans enfants, fit venir de Florence Nerio et Antoine , fils de Franco, qui, lui-même, était fils de ce Donato auquel avait été subrogé le duché à défaut d'héritiers de Nerio , et il leur laissa sa aeigoeurie d'Athènes en mourant en l/i35.
Nerio II, petit-fils de Donato, obtint aussi le duché d'Athènes et s'y maintint jusqu'à sa mort. Sa veuve , s'étant re» mariée ï un Vénitien, P. Atmcrio, etn'ayant pu réussir à lui assurer le duché, fut obligée de se sauver d'Athènes avec luL
Franco, neveu de Nerio II par son frère Antoine, devint alors duo d'Athènes et fut tué ensuite après avoir été déshonoré par Mahomet II, qui s'empara en 1462 de l'Attique comme il s'était emparé du reste de la Grèce,
Je ne pouvais pas m'imaginer que les ducs de la maison française de La Roche , qui avaient possédé la seigneurie d'Athènes pendant plus d'un siècle , et les ducs de la mai* son florentine d'Acciaiuoli, qui y avaient résidé aussi pendant près d'un siècle , n'eussent laissé aucun monument de leur passage. Déjà j'avais publié des deniers tournois frappés dans l'atelier monétaire de Thèbes par chacun des
< Lo corpo nostra inditamo che 8ia sepellito nell' ecclesia di Santa Maria di Athene. (Testament^ tome n, p. 254 de qps NouveUes Reckerches,)
^Yoy. me» JS^çuvelUs Recherchent p. 145.
^ Yoy. mes Nouvellm RechercheSf p. 173.
CHATEAU DBS DUCS D^THEMBS. 127
seigneurs de la maison de La Roche ; n'existait-il aucun antre monument de leur domination , aucuns vestiges de ebâteaux et églises bâiis par eux, aucune trace de leurs tombeaux de famille déposés dans le monastère de Béné* diclins de Cîteaux , désigné par des actes des archives de Mon» comme se trouvant dans la proximité d'Athènes f Tel fut l'objet principal de mes recherches pendant les premiers jours de mon séjour à Athènes , et elles ne furent pas infructueuses. Mes remarques sont consignées dans un rapport que j'adressai à l'Académie des inscriptions et belle8-lettre3' au moment de mon départ d'Athènes :
« Athènes, écrivais -je à PAcadémie, fut la pre* mière ville par laquelle j'eus à commencer mes études» Après avoir payé mon premier hommage aux merveilleux restes de l'architecture et de la sculpture antiques, je tourinai les yeux pour voir si , dans l'ancienne résidence des ducs français d'Athènes des maisons de La Roche et de Brienne , dans la capitale de ces ducs dont Ramon Muntaner et Thibaut de Cepoy, qui les ont visités et connus personnellement dans les premières années du quatorzième siècle , attestent le luxe et l'opulence , il n'existerait pas quelque débris de monuments qui leur fussent contempo* rains. J'en retrouvai trois*
Le premier est une tour carrée, sur l'Acropolis, à côté des Propylées et du temple de la Victoire sans ailes. Celte tour est un reste du palais ducal, construit sur l'AcropoUs, embrassant les Propylées et se prolongeant au-dessus de cette gracieuse pinacothèque ornée autrefois des chefsd'œuvre de Zeuxis , et transformée au treizième siède en chapelle latine. Il y a peu d'années que la colonne centrale sur laquelle reposaient les arceaux de cette chapelle , qui allaient s'appuyer sur les quatre angles de la pinacor thèque, existait encore. Ce n'est qu'en 18a(> et 1837 qu'elle
* M. LenormaDd eat U complaisanee d*en taire lecture en moû nom à FAcadéinie.
a été abattne, ainsi que les arcades, pour laisser à découvert l'élégante salle qu'elles encombraient ; mais on voit en« core au milieu de la pinacothèque la base de cette colonne, et sur les murs on aperçoit la porte et les fenêtres d'un étage supérieur construit pour le palais ducal au-dessus de cette chapelle. En dehors , du côte de la ville, se voient les armoiries des empereurs français de Constantinople, seigneurs supérieurs du duché d'Athènes et de la principauté de Morée , de laquelle relevait le duché comme première baronnie. En remontant sur les côtés des Propylées jusque derrière la pinacothèque , on retrouve d'autres restes des appartements ducaux , tous démolis aujourd'hui, mais où restent les portes surmontées des mêmes armes impériales , la croix perlée et fleuronnée , ainsi que des écussons des Viile-Hardoin , princes de iMorée, et des La Roche, seigneurs, puis ducs d'Athènes et de Thèbes. Un peu an delà , sur l'emplacement même où semble avoir été^ bâti l'antique palais de Gécrops , sont dans le mur des restes de grandes plaques de marbre sur lesquelles s'appuyait le balcon du palais ducal. Ce palais paraît s'être étendu jus^ qu'au temple d'Érechthée, et, comme tout château devait avoir sa prison , les traces d'un cachot se retrouvent dans la partie souterraine du temple d'Érecbthée, dans le passage même par où on pénétrait à la fontaine que Neptune fit jaillir du rocher d'un coup de son trident , dans sa dispute avec Minerve pour revendiquer la protection d'Athènes. Çà et là on rencontre aussi , dispersés au milieu des débris antiques, des débris de la sculpture grossière de nos ancêtres : ici un écusson fleurdelisé, là un fragment de tombeau; car, en Grèce, tous les tombeaux ont été fouillés par l'avidité scientifique des voyageurs ou l'espérance des habitants d'y trouver de l'or. Au-dessus de l'arceau d'une tombe jetée au milieu des décombres et qui représente des anges à la robe flottante et à la physionomie immobile , je lis les mots latins : Hic jacent. Le reste de la pierre est brisé , et je n'ai pu retrouver le nom
ÉGLISE FSANQUE DES DUCS d'aTHENES. 129
des Francs qui gisaient sous cette tombe ; car cette inscription latine , en lettres gothiques du treizième siècle , appartenait évidemment à une des grandes familles franques établies dans le iiays. J*ai prié le directeur du Musée, M. Pittakis , homme plein de zèle et d'obligeance, de réunir les uns près des autres tous ces fragments dispersés » pour qu'on puisse plus aisément les étudier et les reconnaître , et j'ai tout lieu d'espérer que les germes de curiosité historique pour cette époque , qui a aussi son intérêt , germes que j'ai cherché à enraciner et à développer pendant mon séjour en Grèce , ne périront pas tout entiers après mon départ , et qu'un autre pourra trouver de nouvelles facilités pour étendre ou corriger mes recherches.
» Dans l'intérieur de la ville nouvelle d'Athènes est une petite église plus intéressante encore pour l'histoire gallogrecque. Elle porte le nom de Catholicon , et dans les traditions populaires elle passe pour avoir été fondée par des princes français. On la reconnaît aisément pour église latine à la sculpture extérieure qui revêt tous ses murs, car les Grecs n'emploient jamais la sculpture à l'intérieur ni à l'extérieur de leurs églises. C'est un monument composé de toutes pièces. L'ensemble ne manque pas d'une certaine élégance, mais les divers morceaux de sculpture qui la revêtent offrent l'association la plus bizarre : ici une inscription grecque antique renversée^ là un fragment d'un beau chapiteau corinthien ; plus loin un fragment romain , puis un morceau d'un assez joli zodiaque antique coupé à plusieurs endroits , et quelquefois aux dépens des personnages du zodiaque , par les armoiries des Yille-Hardoin de Champagne, princes supérieurs de Morée^ dont relevait le duc d'Athènes , et, à côté de ces fragments helléniques et romains , des allégories byzantines et l'aigle impériale de Byzance. Mais le trait le plus caractéristique de cette église est la réunion des diverses armoiries franques sculptées de tous côtés sur ses murs. Dans les lieux les plus proéminents est placée la croix perlée et fleuronnée
130 GRBCB CONTlNBlilTALB BT MOftéK.
des empereurs français de Gonstaiitiiiople , puis la croix ancrée des Yille-Hardoin de Champagne, puis la croix cantonnée de quatre roses de Provins, telle qu'elle a?aitéié adoptée quelques instants par les seigneurs d'Athènes, qui« plus tard , quand saint Louis, en 1258, les eut autorisés à porter le titre de ducs , substituèrent , dans les deux cantons supérieurs de la croix , deux fleurs de lis à deux des roses de Provins ; et enfin un grand nombre d*autres ar* moiries des seigneurs français établis en Eubée , eu Morée et dans la Grèce continentale. Les lettres des papes nous aident à comprendre Tépoque de la construction de cette petite église avec tous ses blasons. On sait par elles et par la Chronique de Morée que Geoffroi de Vilie-Hardoin , prince d'Achaye , ayant sommé les prélats de faire le service militaire personnel pour leurs fiefs de conquête, ainsi que cela avait été réglé, les prélats refusèrent , et qu*alorg Geoflroi , d'accord avec les autres chefs féodaux , séquestra leurs revenus, et fit bâtir avec l'argent qui lui eo revint la forteresse de Chlemobtzi , qui existe encore parfaitement conservée, et qui , aujourd'hui même , est connue du peuple sous le même nom et aussi sous celui de Gastel- Tornese , ou château bâti à l'aide de deniers tournois. Le pape prit la défense des prélats et excommunia Yille-Hardoin et les barons qui l'avaient assisté. Enfin, en 1218, Yille-Hardoin parvint à faire agréer sa justification pour le passé , sous la condition d'une conduite plus respectueuse envers l'Église à l'avenir. L'excommunication fut levée; Geoffroi de Yille-Hardoin et les barons fra{^ d'anatbème rentrèrent dans la communion de l'Église, et, pour attester mieux cette complète réconciliation, ou peutêtre en exécution d'une réparation imposée par le pape , ils firent bâtir l'église du Catholicon , en y affixant les armoiries de ceux qui avaient pris part à la querelle et à la réparation. Telle est du moins l'explication qui m'a paru la plus probable , car l'âge, du monument répond parfaitement à l'époque mentionnée. Je ne sais pas si la vieille
SÉPULTUAt DES DUC» FRANÇAIS D* ATHÈNES. 131
église de Salnt-Nicodème ne serait pas aussi d'origine franqoe » bien qa'etic ne soit pas reiêiue de scnlptoces. C'est peut-être la chapelle d'honneur qui était placée, sekm l'usage , au bout de la lice des tournois au temps des ducs français d'Athènes ; car on ne pouvait alors avoir de fêtes sais tournoi , et le godt des Francs avait passé jusqu'à I» cour de Byzance^
9 Le troisième inonumentdont je veux parler est la sépol* ture fnênie des ducs d'Athènes de la maison de la Roche.
9 Un acte déposé dam les archives de Mons en Haifta«t , et envoyé en iS09 au conMe de Hainaut au nom de s» parente Maibilde de HaiBatu, petke-fille de Guillaume de YiHe-Hardoitf , prince de Morée^ et veuve de Gui de La Roche , due d'Athènes , prouve que Gui de La Roche était mort le 5 octobre 1^08, et fait connaître que son corps svait été déposé le lendemain , 6 octobre , au tom-* beMi de ses prédécesseurs, dans l'abbaye de Delfina (dit le texte), abbaye de l'ordre de Cîleaux et dans le duché d'Atbi^ies. Les noms grecs ost été tellenient mutilés en passant dans les a«tres langues , et ils sont si souvent mé^ connaissaibles dass la forme que leur donnent et les actes oflicîels ci>viis et reHgieux et les écrivains latins et français anrtsut de cette époque et même de la nôtre , qu'il me fut d^abord fort diflfeMe de connaître oà était placé ce Satnt-» Denis des ducs d'Athènes. Il existe h deux lieues d'Albè* nés un vieux monastère du nom de Daphni , situé sur l'antique voie Sacrée , à moitié chemin emre Athènes et Eleuns. M. Ross, avec qui je parcodrais la liste des nnhnastères voisins, me conseilla d'examiner si ce Daphni ne serait pas le Delêaa de l'acte latin ; je pris des informations et allai moi-même visiter le monastère. Sa situation dans le duché d'Athèoes, son voisinage à deux lieues de la ca« pitale du duché , de manière que le corps de Gui de La
* Voy. Nicépliore Grégoras, 1. 1, p. 484, éd de Bonn, et mes nouvelles Recherekes historiques sur la principauté française et Moirée, t. f y p. 66, note i.
Roche eût pu aisément y être transporté le lendemain , et Tanalogie des noms n*avaient pas été de vaines présomptions. J*y reconnus d*abord les vestiges d'un cloître ouvert et à colonnes, selon la forme latine. Presque toutes les colonnes de ce cloître sont debout, mais à moitié enterrées. Sur le devant du narthex extérieur , ajouté par les Francs , sont les restes d'un vaste portail gothique flanqué de deux côtés de quatre longues fenêtres en ogives jointes deux à deux. Un ambassadeur anglais, en enlevant trois belles colonnes d'un ancien temple d'Apollon qui portaient ces fenêtres et un côté de ce portail , a ébranlé toute cette partie de l'édifice mal soutenu par les poutres de travers et la maçonnerie grossière substituée aux colonnes ; mais tout y est cependant encore fort reconnaissable , surtout les ogives du haut, maintenues par leurs fortes rainures de pierre. Je pénétrai dans l'intérieur de l'église par une petite porte extérieure soutenue par une autre colonne antique du même temple d'Apollon engagée dans le mur , et qui a ainsi écbapi)é à Tenlèvement que lui eût procuré son beau chapiteau , puis par une seconde porte armoriée de Técusson des seigneurs d'Athènes. A droite et à gauche étaient des colonnes antiques, mais encombrées de paille. Du narthex intérieur on entre dans l'église, qui a de fort belles proportions avec des arcs cintrés comme dans les églises normandes byzantines de Sicile. La voûte est ornée d'un Christ bénissant de la droite, avec un livre dans la main gauche, qui rappelle celui de l'église de Cefalù en Sicile plus encore que celui de Monreale , et est exécuté en mosaïque. Les deux mosaïques latérales représentent le Christ ressuscitant Lazare et l'entrée de la Sainte- Famille. Après avoir fait vider la chapelle à gauche , qui était plus sombre, mais moins encombrée, j'aperçus, le long du mur qui soutenait le côté de l'église , un tombeau de marbre sans couvercle , sans inscription , sans armoirie. Au-dessous de ce sarcophage je remarquai une ouverture et des degrés par lesquels je descendis , à travers des décombres , jusqu'à un
SÉPULTURE DES DUCS FRANÇAIS d' ATHENES. 133
caveau sépulcral qui règne tout le long du nartliex intérieur de l'église , et dont les murs latéraux anciens sont cachés par une muraille délabrée qui ne semble destinée qu*à dérober à Tœil quelque pierre funéraire , quelque inscription peut-être ; soin que les Grecs ont toujours eu lorsqu'ils ont pris possession des églises latines , soit en retournant les pierres sépulcrales dans un autre sens , soit en les remplaçant par d'autres. En remontant je tournai autour du tombeau ouvert pour examiner s*il ne se trouverait pas quelque inscription qui m'eût échappé , et j'aperçus une petite porte qui conduisait à une seconde chapelle un peu plus petite. Là était un second tombeau de marbre, ouvert aussi ; mais, en l'examinant avec des bougies , j'aperçus un écusson sculpté sur le long côté. C'était une croix avec deux fleurs de lis dans les deux cantons supérieurs de la croix, telle que la portèrent parfois les ducs d'Athènes , telle que la portait Gui de La Roche dont je cherchais la sépulture. A tant de signes réunis je me orois fondé à penser que c'est bien là l'antique monastère des Bénédictins mentionné dans l'acte de Mons , qui servait de sépulture aux ducs d'Athènes de la maison française de La Roche; et que les deux sarcophages de marbre, dont l'un porte l'écussott fleurdelisé , sont les tombeaux de deux de ces ducs. J'ai d'autres preuves encore de l'établissement des Bénédictins dans la principauté française de M orée. Une lettre d'Innocent III, publiée par Boschetus, et qui m'a été envoyée par les Bénédictins duMont-Cassin, que, pendant mon séjour dans leur abbaye, j'avais priés de faire toutes les recherches possibles sur l'établissement des Bénédictins de Gîteaux et du Mont-Cassin en Grèce , prouve que, dès les premiers temps de la conquête , des Bénédictins de Haute-Combe furent établis dans le diocèse de Patras.
» Ainsi , malgré toutes les prédictions qui m'avaient été faites par tous les voyageurs avant mon départ de France , et qui m'avaient été renouvelées par tous les savants à
Athènes même, que je ne trouYerais pas en Grèce un seul monument subsistant qui attestât le passage de la domination de nos croisés français , je venais de retrouver à Athènes et dans ses environs trois monuments avérés : les restes du palais des dues, une église bâtie par eux , et leur sépulture de famille. Un heureux hasard amena , à Tépoque noême de mon arrivée, une nouvelle découverte.
» £n 18/iO, peu de semaines avant mon arrivée en Grèce, un pan de muraille s*écroula dans la partie de la citadelle de Chalkis , qui sert aujourd'hui d'hôpital militidre. Oa aperçut que, derrière cette muraille légère, il y avait ua vide» On agrandit le trou , et oa découvrit un réduit dans lequel se trouvaient amoncelés des sacs de toile contenant une énornie quantité d'armures anciemies. On ea prévint aussitôt le roi Otbon , qui eut la bonté de me le faire sa* voir et qui voulut tnen, à ma demande,? envoyer à Ghâ^Hiis une gabare chargée d'apporter tous ces armures à Athènes. £l)çs furent transportées dans une salle du nouveaa palais^ Je pus donc les examiner à loisir ; et , comme on désirait connaître mon opinion à cet égard , je publiai daas le Courrier grec (Tacbydromos) uae lettre dans laquelle je cherchais à foire connaître et partager l'opimoa <|ue je m'en étais formée :
» — Ces armures, dtsais-je, remontent à la fia du treizième et au coma>encemeDt du quatorzième siècle, et ce sont, je pense , celles des Catalans , dos Turcopules et des Français qui, en 1309 , se sont disputé la possession du duché d'Albènes, la première des douze grandes baronnies ou pairies de la principauté française de Morée. Mais, pour mieux faire comj^eudre ce que sont ces armures, et comment , du grand champ de bataille sur les bords du lac Copaïs , elles ont pu être transportées à Chalkis et s'y retrouver aujourd'hui , il est nécessaire que je dessine ici une légère esquisse des événements de cette époque. Bien que ces faits soient propreiqent une épisode des guerres étrangères de la France à la suite de la quatrième croisade,
ARMURES DU MOVBII AGfl. 136
ils appartieniieiit aussi à Fbisloire moderne de la Grèce, qui ne saurait pas plus les rejeter de ses annales que nous^ne pouvons nous-mêmes rejeter de notre histoire de France l'établissement de la première et de la seconde race de nos souverains , bien qu'ils fussent des guerriers de r^ee germanique cantonnés sur le sol de France au milieu des désordres qat suivirent Taffaiblissement de l'empire ro* main. Le tableau de ces époques de conquête et de lutte sera toujours une grave et féconde instruction pouv les peuples y et l'histoire se compose aussi bien des souffrances supportées en commun et avec courage que des triomphes obtenus dans des temps plus heureux. Tout se lie dans la vie des nations , et ie mal comme le bien du passé doivent porter leurs fruits dans le présent.
» ▲ la fin du douzième siècle , l'empire de Byzanee avait
perdu toute sa force et son ressort. Les Turcomans d'Asie
le pressaient et le menaçaient déjà, et les Turcomans-Seld«
joucides avaient fondé un empire puissant à sa porte et
8Qr ses débris. En Europe , les Bulgares avaient reconquis
leur indépendance. Les provinces éloignées n'obéissaient
dèjli plus aux ordres venus de Constantinople. Chypre
avait passé entre les mains de Ricbard-Cœur»de-*Lion ,
puis des Lusignan de France ; Candie était cédée comme
dot au marquis de Noot-Ferrat, le Péloponnèse était entre
les mains de plusieurs petits tyrans indigènes. La conquête
de Constantinople par les Francs fut le dénoûment de ce
drame de discordes intestines. Un empire franc fut fondé
^ Constantinople, un royaume franc à Salonique; une
principauté franque dans TAttique , la Morée et les îles ,
depuis les Thermopyles jusqu'au cap Matapan. L'empire
franc de Constantinople dura à peine soixante ans, le
royaume franc de Salonique eut une existence plus pré*
Caire encore; mais la principauté franque d'Acbaîe se
conserva , plus ou moins puissante , plus ou moins corn**
pacte, pendant près de trois siècles.
» Le prince franc d'Achaïe n'était que ie chef féodal de
plusieurs grands Tassaux , dont les plus puissanls étaient : le duc d'Athènes , créé duc par saint Louis de France en 1258 ; le duc des Cyclades ou Dodécannèse, le marquis de Bodonitza en Locride , le comte palatin de Zante , Cépbalonie, et autres îles ioniennes (moins Gorfou , qui appartenait aux rois de Naples) , et les trois barons de i'Eubée. De tous les grands vassaux des princes français de Morée qui étaient de la famille Ville-Hardoin , le duc d'Athènes était incontestablement le plus puissant. Ses possessions s'étendaient le long de la côte , depuis Armyros jusqu'au cap Sunium, et du cap Sunium aux portes de Gorinthe, englobant ainsi plusieurs autres feudataires. Il avait droit de haute et basse justice, droit de guerre privée , et faisait frapper monnaie comme les souverains.
» J'ai publié dans mes Recherches sur iaprûicipauté française de Morée plusieurs monnaies de ces seigneurs et ducs de la maison de La Roche et de la maison de Brienne, maison qui se vantait d'avoir donné un roi à Jérusalem, un empereur à Gonstantinople (Jean de Brienne). Le dernier duc d'Athènes de la maison de La Roche avait à Athènes une cour des plus brillantes et y donnait, en 1300, des fêtes et des tournois célèbres dans toute la chrétienté, et dont le souvenir s'est conservé dans les chroniques de l'époque comme dans les poèmes populaires de la Grèce elle-même. Sa cour et sa bourse étaient ouvertes à tous les chevaliers qui venaient le visiter ou désiraient s'établir chez lui. Au nombre de ces derniers se trouvaient quelques Aragonais qui , sous le commandement d'un noble personnage , Fernand Ximenès , lié de parenté avec les rois d'Aragon , s'étaient détachés de la Grande-Gompagnie catalane après ses guerres en Asie et avaient pris du service parmi les chevaliers et les servants d'armes du duché d'Athènes. Gette Grande-Gompagnie avait quitté la Sicile au moment où la paix vint terminer les longues guerres qui avaient suivi les Vêpres Siciliennes , et était allée ""^rvir l'empereur de Byzance contre les Turcs d'Asie. Leur