‹ La Grèce continentale et la MoréeChapitre 23 sur 68 · COLONE · texte numérisé non relu

COLONE

la vue de la rade de Phaière en partant , et la vue magnifique de la rade de Salamine à Textrémiié de ma promenade de Daphoi ; tout me captivait dans ce court et fréquent pèlerinage.

La route carrossable d'Athènes à Daphni et à Eleusis passe devant les restes d'un aqueduc dans lequel les femmes d'Athènes viennent laver leur linge et se répéter, comme au bon temps d'Aristophane, tous les caquets de la plus bavarde des villes. Le jardin botanique actuel, qui , du temps des Turcs , était l'habitation de l'ancien vaivode , est à quelques pas de là sur la route ; mais le voyageur à cheval aime à s'écarter un peu sur la droite pour suivre un sentier un peu plus varié. De là on peut faire une rapide excursion sur l'emplacement de l'ancien village de Colone, dont on n'est éloigné que de quelques pas. Arrivé sur le lieu de la scène de la magnifique tragédie de Sophocle, je cherchais vainement le lieu qu'Antigone décrit à son père le vieil Œdipe , comme * parsemé de lauriers-roses, d'oliviers, de vignes abondantes » ainsi que les « nombreux rossignols, qui, sous le feuillage épais, faisaient entendre leurs chants mélodieux. » L'aspect de Colone est un peu , changé depuis le jour où un chœur d'Athéniens répétait, en petits vers si élégants, au malheureux Œdipe qui venait expirer au milieu d'eux et les protéger par son tombeau : « 0 étranger, tu es venu dans le séjour le plus délicieux del'Attique, à Colone fertile en coursiers. Là, au fond des vallées couvertes de verdure, de nombreux rossignols font retentir l'air de leurs chants plaintifs , à l'ombre de lierres épais, dans un bois sacré inaccessible aux rayons du soleil , où les vents ne font point sentir leur brûlante baleine , où fiaccbus , toujours riant , marche escorté des nymphes ses divines nourrices. Là, une éternelle rosée entretient le safran doré et le narcisse brillant, antique couronne des grandes déesses. La plaine est sans cesse arrosée par les eaux du Céphise , qui , dans son cours intarissable , féconde de ses eaux limpides le sein de la terre.

170 GRECE CONTlNIttTALG ET MOEEE.

Ni les chœurs des Muses » ni Véna» aox rênes d'or ne dé* daignent ces lieux. Là croît un arbre tel que ni l'Aâe , ni File puissante de Pélops n*en produisirent jamais do sem* blable. Il ne fut pas planté par une main morlette. 11 fiett sans culture et fleurit en alMmdance dans cette coBtr4e; c*est la plante de l'olivier, effroi des ennemis et douce nourrice de Tenfance. Jamais en aucun temps une main étrangère ne pourra l'extirper du sol , car Jupiter et Mh nerve veilleot sur elle d'un œil attentif ^ »

Ces lieux sont bien loin d'être aussi séduisants anjoar^ d'bui. On y voit bien encore quelques vignes , maie leur feuillage est brûlé par les rayons du sofeiL Le bocage sacré a disparu avec tes eaux limpides du CépUse qui devait ne tarir jamais , et qqi n'offre plus qu'à regret «ne bumidité cachée , suffisante à |»eine pour nourrir les laoriers-roees de ses bords. Avec les bos^piets ont foi les mille rossignc^ pour aller chercher ailleurs un peu d'ombre et de fraîcheur* L'olivier seul, qui ne pouvait jamais être extirpé de son aal natal , car Jupiter et Minerve veillaient sur lui d'un oeii attentif, se maintient encore dans les mêmes lieux; mais son feuillage sec et pile ne fait plus honte aux magnifiques oliviers d'Asie , de b Laconie , et même du beau royaume de Naples, qui mérite si biep le nom de seconde Grèce. Sur l'emplacement même « consacré aux redoutables filles de la Terre et de TÉrèbe, aux vigilantes Ëmnéoides, • a été bâtie une petite chapelle, aujourd'hui ruinée » au pied de ce moDilculc de Colone, qui seul n'a pas changé d'aspect et qui est bien encore le dur rocber dont parle le vieil Œdipe.

Les jardins de l'Académie où Platon enseignait si poétiquement la sagesse étaient placés sur les deux rives dit Gépbise , et allaient de Colone à la voie Sacrée ou voie d'Eleusis. De ces collines légèrement ondulées on jouit d'une fort belle vue sur la rade de Phalère ; mais les jardins ont disparu avec l'eau du Céphise qui en alimoAtait la

^ Ver» 66S à 690.

' ^■^VOIE SACnCB. 171

verdure, et à peine quelques rares broussaNles porieateiles la trace d'une pénible Yégétaiion.

De là , traversant ces quelques oliviers épais qui s'arro*gent faatoeoaeaient le nom de bois d'oliviers, on retrouve laroote d'Athènes à Eleusis» que j'ai bteti souvent pareoanie. Sur toute la voie Sacrée , les deux côtés de la route étaient autrefois i^arnisde monuments religieux et de tonw beaux dont où retrouve encore quelques d^'bris dispersés snr le bord de la route et au milieu des champs. A l'endroit ou Tétranger, arrivant de Corinthe à Athènes, avait franetli là dernière ooUîne par laquelle est encore interceptée la vue de l'Acropolis, un beau mouument, dont il n'existe plus que qnelqnes pierres brisées « se présentait à ses regards, A qui doOG était consacré ce religieux édifice placé sur le vestibule même de la ville éo Minerve ? Était-ce aux immortels fondateurs de la république , à ses grands légis»bceurs , à ses braves guerriers , k ses poètes sublimes , à sas admirables artistes « à ses éloquents orateurs , à quel»ques-una de ces bommes d'élite qui ont fait son nom glo<fieut à travers tous les âges ? Non) c'était wa monument élevé II um courtisane par aon atnant » ancien caissier de Tarmée d'Alexandrç . qm * après avoir volé sa caisse en Asisi était venu avec sa nouvelle opulence faire figure dans b brillante Athènes. Paussnlas cite ce tombeau comme re- IfiarquaUe par sa beauté, v Sur cette route d'Étousia à Athènes, dit-il (Attique, cb^p* 37), sont aussi des tombeaux dont deux se font remarquer pas lenr grandeur et letir beauté. L'un 9 été érigé à un Rbodien établi k Athènes; l'autre a été construit par le Macédonien llarpalus, qui , ayant désertédu service d'Alexandre, s'embiirqua et p^ssa d'Asie en Europe. L^s Athéniens , cbex qui il s'étai( rendu , Tayaut fait arrêter, il corrompit avec de Targent différentes personnes, entre autres les amis d'Alexandre, et parvint ài s'évader. )1 avait épousé précédemment Pythio*nice , dont l'origine m'est inconnue , mais qui avait été courtisane à Gttrinlhe et à Athènes. Il en était si éperdu-

ment amoureux que , Payant perdue par la mort , il lui fit ériger un tombeau qui surpassa en beauté tous ceux qu'on avait bâtis anciennement dans la Grèce. »

Athénée , dans son livre xiii sur les courtisanes , parle aussi, d'après notre Gaulois Posidonius, d^ cette brillante Pythionice et de son tombeau. « Harpalus le Macédonien , dit-il*, celui qui enleva une grosse somme d'argent à Alexandre et se retira chez les Athéniens, devint épris de la courtisane Pythionice, pour laquelle il fit de grandes dépenses. Lorsqu'elle fut morte , il lui éleva un monument des plus pompeux , et suivit lui-même son corps à la sépulture , accompagné d'un nombreux cortège des plus habiles artistes et de musiciens qui chantaient en accord au son de toutes sortes d'instruments ; c'est ce que rapporte Posidonius , livre xxii de ses histoires. Dicéarque parle aussi de ce monument dans son ouvrage sur la descente dans l'antre de Trophonius, Voici, dit-il , ce qui doit arriver à quiconque entre dans Athènes par le chemin sacré qui va d'Eleusis à cette ville. S'il s'arrête à l'endroit d'où il peut déjà découvrir les temples et la citadelle , il verra à côté de ce chemin un monument qu'aucun autre n'égale en grandeur dans les environs. Il se dira probablement d'abord, et avec raison : Voilà sans doute le monument d'un MiUiade, d'un Périclès et d'un Gimon, ou enfin d'un des principaux personnages , et peut-être élevé aux dépens de la république , ou au moins par un décret des magistrats. Que devra-t-il penser en apprenant que c'est celui de la courtisane Pythionice ? » Théopompe , dans la lettre qu'il écrivit à Alexandre, censura ainsi l'incontinence de cet Harpalus. «Considère attentivement, lui dit- il, et informe-loi avec soin de ceux qui sont à Rabylone , de quelle manière Harpalus a déposé Pythionice au tombeau. Elle avait été l'esclave de Bacchis , joueuse de flûte ; et celle-ci l'était de Sinope, courtisane, née en Thrace,et qui

* P. 124, 2« vol. de la traduction de Lefebvr^e Villebnine.

BAPHNI. 173

transporta d*Égine à Athènes son commerce de prostitution ; de sorte que Pythionice était une triple esclave et une triple prostituée. En effet , Harpalus a employé plus de deux cents talents pour lui élever deux monuments qui font Tadmiratiofi de tout le monde ; tandis que ceux qui sont morts en Gilicie pour affermir ton trône et assurer la liberté de la Grèce n'ont encore obtenu de monuments d'aucuns de tes gouverneurs de province. Quoi, l'on -en verra deux , déjà élevés depuis long-temps , l'un près d'Athènes , l'autre à Babylone ; et celui qui se disait ton ami aura impunément osé consacrer un temple et un autel à celle qui devenait commune à tous ceux qui contribuaient à sa dépense , et le faire sous le nom de temple et d'autel de Vénus Pythionice ! N'est-ce pas là mépriser ouver* tement la vengeance des dieux et manquer aux honneurs qui te sont dus ! o

Le galop est facile sur cette belle route d'Eleusis, et, à moins qu'on ne rencontre quelque caravane de chameaux apportant les marchandises de Gorinthe et de la Morée à Athènes, et causant toujours une certaine terreur aux chevaux , on est en quelques minutes arrivé à Daphni. Ce nom seul éveille le souvenir d'un lieu consacré à Apollon. Le lit du torrent desséché , qui est creusé à gauche de la route, est encore parsemé de lauriers-roses. Un puits est tout près, destiné probablement aux lustrations dans les temps antiques. Au-dessus de la margelle, formée du couvercle d'un tombeau hellénique, s'élevait, du temps des Turcs, un fort bel arbre, contemporain peut-être des ^iUe-Hardoin, des La Roche et desBrienne. La fraîcheur de son ombrage attirait ici les Turcs, qui venaient y fumer leur narguilbé en se perdant dans les béatitudes de la contemplation ; mais , comme ils ne se relevaient de là que pour préparer quelque déprédation contre le monastère et ses habitants, les moines prirent le parti de porter la hache dans cet arbre séculaire , sacrifiant ainsi d'un seul coup la gloire du monastère à son repos, le plaisir de tous à leur

sécurité, car c« lieu, eoosacré jadis à Apollon, était devenu un roouastère de moines grecs de SfainlrBaiile, puis 4e moines latins de Saint-Benoit, pois encore de moines grecs. Il est aujourd'hui abandonné» Une petite chapelle d*un styl^ fort ancien subsiste de l'autre cdté dn r^vin , è deui pas de Tabbaye. C'est peut-être un ancien tombeau de famille sur lequel on aura élef é ude chapelle ; car, en pénétrant dans la partie inférieure qui esi en ruine, je trouvai d^ux tombeaux vides , qui annoncent le quatrième ou cinquième siècle* Le peuple slmagine toujours trouver un trésor dans ces tombeaux , et aucun tombeau ne peut rester inviolé.

A rcxiérieur , le couvent de Dapbdi , à rimitution de plusieurs de nos aocieiiQ^s égliaes de teoipliers en Fraboe^ ét^it eutouré d'une muraille de défense; mais ellei était si peu compacte qu'un seul coup de canon^ bieit ^yuaté^ Tau* rajt percée de part en part. i,es Turcs «croient que • pour féparer un pmr de forteresse, il suffit dq le badigeouiier; ^t ils trouvaient ces tnurailles fort ImpoMlltes. A cette époque , il y avait wm de ces petites portes étroites et bat^ qu'on retrouve dans presque tous les couvents grées. Ce-: lait là souyent un Qbstac)e suffisant contre les violences des Turcs i car, pour pénétrer dans le couvent et r^lfÇQtlner les moines , les cavaliers turcs qui passaient sur la route auraient été obligés df d^sf^çpdre de cbeyal et de se baisser avec précaution : or tout délai . toute précaittion , tout plan suivi, toute réflei^ion laborieuse étaient en dehors de leara habitudes et de leur nature*

Du monastère il pe reste plus que Téglise , encore debouti et quelques restes de murs helléniques, byaantioa et latina Écartez ces hautes et épaisses orties qui vous percent de leur dard envenimé comme la zagaie du Malgache, et yous trouverez, à trois pieds hors de terre, toute la suite des colonnes de l'ancien cloître des bénédictins; tourqea au* tpur d'un puits antique d*eau excellente, et voqs vous trouverez devant une façade gothique avec portail ^t deuit

DAFHBil. 176

doubles fenêtres à arc pointu. Regarde^ ces murs latéraux et TOUS remarquerez, àcôtéd'une petite porte, une colonne cannelée engagée dans le mur avec les belles oves de sa corniche corinthienne. Dans Téglise, tout appartient k Taptique style byzantin. Au milieu de l'abside est le bima avec la table sacrée, et des deux côtés du bima la prothé^ m et le diaconicon. En aiant du bima , la solea était pavée ^'one mosaïque de marbres de diverses cquleurs taillés en losanges; mais presque tous ont été arrachés, Au-dessus de la solea s*élève un dôme élégant, revêtu d'une mosaïque à fond d'or, représentant, comme dans les églises normandes de Sicile , une tête colossale du Christ bénisisant et autoqr les douze apôtres aveq légendes bibliques. Ce dôm^ çst soutenu par quatre grands arcs h plein ceintre appuyés snr des piliers, tes deux côtés de la mt sont allongés sur toute la largeur de la sqlea , de manière ^ former la eroii^ latine, et }k l'extrémité de ces deux ailes sont deux chapelles particulières , dont le fond et les deux côtéii sont recoure vertfi sur toute la hauteur d'une fort belle mosaïque, com^^ posée, comme les mosaïque^ de Païenne et de Monreale» de petits cubes de pierre factice. Tout à côté d'une de ces deux grandes chapelles sont les deux petites chapelles la^ térales dans lesquelles sont déposés , comme je l'ai dit , les deux too^beaux des ducs français d'Athènes , que j'ai eu quelque peine à retrouver à Daphni, sous le non) défiguré de Oelphina que lui donne l'acte des archives de Mqus en Hainaut. Au restç, cette transformation des noms une fois découverte, ceux qui ont l'habitude, non-seulement des chroniques anciennes, mais des relations modernes des voyageurs, ne s'en étonnent pas trop. A quelque pays qu'appartienne un voyageur, il ne se fait jamais faute de défigurer impitoyablement les noms propres d'hommes et de lieux. Cela a bon air et sent son gentilhomme. Défigurer un nom propre, c'es^ comme dire « : Moi, je suis de trop bon lieu pour (pe r9ppeler un nom vulgaire, Je suis des grandes villes de Paris , de Londres , ^ Rome t â^ QfiriiQi

176 GRÈCB CONTINENTAIE ET MOREE.

de Vienne , de Munich ; comment voulez-vous que je me soucie des noms de ces petites bourgades, noms nécessairement barbares , puisqu'ils ne sont ni français , ni anglais , ni allemands. »

En faisant quelques pas seulement au delà du monastère de Daphni , on jouit d'une fort belle vue qui faisait souvent le but de mes excursions à cheval dans les environs d'Athènes. Au moment où on est parvenu au sommet de la colline sur laquelle est assis le monastère , la mer apparaît comme un vaste lac clos par l'île de Salamine et les montagnes de Mégare. C'est ici que se tenait la flotte grecque au moment où la flotte du grand roi se présenta pour l'attaquer. Tous les souvenirs sont ici pleins de magie. Plus loin , à droite , voici la montagne de Karydi d'où le grand-sire d'Athènes , Guy de La Roche , fut défait en 1256 parle prince d'Achaîe, Guillaume de Yille-Hardoin, et envoyé à saint Louis de France , qui lui fit remise de toute peine , le réconcilia avec son suzerain et l'autorisa à reprendre , en 1260, le titre de duc d'Athènes. La colline rocheuse adossée à la route rappelle des souvenirs plus anciens. De tous côtés on aperçoit la trace des ex-voto placés sur la voie Sacrée. Un bac , placé un peu plus près de la route du Pirée, conduit de cette côte à l'île de Salamine. Plusieurs fois je l'ai traversée en une demi-heure pour visiter cette île , qui est assez bien cultivée , qui offre des points de vue assez gracieusement accidentés , et où l'on trouve , après une heure et demie de marche dans la direction de Mégare, l'ancienne abbaye de Phaneroraeni.

Il y avait autrefois à Iilleusis un môle où l'on pouvait débarquer. La jetée en vastes dalles de pierre existe encore, et il serait facile de la réparer ; mais il y a trop de bas-fonds pour que le port puisse servir aujourd'hui. Il ne reste rien d'entier à Eleusis, mais on y trouve d'immenses restes de grandeur. Sur s<^s collines sont les soubassements de ses vastes temples , dont les colonnes de marbre gisent partout dispersées. On en trouve des fragments dans tous

Page 1