‹ La Grèce continentale et la MoréeChapitre 30 sur 68 · NOCE GRECQUE · texte numérisé non relu

NOCE GRECQUE

de la fiancée avant mon départ. Le marié y consentit de bonne grâce, et le nounos ou compère me prit par la main pour m'introdùire de nonvean avec lui dans la tente. Les jeunes filles chantaient, toujours rangées sur deux lignes, et la mariée était assise sur la même escabelie, recouverte de son voile. Le nounos et moi , nous pénétrâmes jusqu'à elle, et le nounos, après avoir prévenu la mère et les parentes de la mariée de ma demande et du consentement du marié , souleva le voile. La figure de la mariée offrait un bel ovale , de beaux traits fort purs et de grands yeux noirs dont l'ardeur était augmentée encore de la chaleur effroyable qu'elle avait à supporter, sous cet épais voile, à la lumière de ces brandons , au milieu de tant de jeunes ûUes pressées dans une seule chambre et la faisant sans in< terruption retentir de leurs voix vibrantes. Quant à son teint , il était impossible d*en juger , car elle était fardée comme la plus précieuse marquise de la cour de Louis XV. Au-dessus de ses deux sourcils étaient peints deux petits cercles d'or ; au-dessous des yeux était tracée une ligne bleuâtre qui les agrandissait encore ; sur ses joues étaient répandues d'épaisses couches de rouge, et çà et là de petites mouches noires à la Pompadour donnaient à cette tête de seize ans la mine la plus vive et la plus agaçante. Les mouches sont un ornement et un trait de beauté fort appréciés en Grèce, et on ne manque jamais, dans les chansons populaires, de décrire les mouches qui parent les joues , le cou , les épaules et le sein des belles qu'on veut louer. Celles de la jeune fiancée de Méra étaient fort habilement posées. Je la remerciai d'avoir bien voulu me permettre de la voir , et usai en même temps d'une liberté qui n'est accordée qu'à l'adelphopoiètos , celle de l'embrasser, et je choisis celle des parties de sa figure qui était le moins couvertes de peinture. Elle devint tout à fait incarnat , et ses amies applaudirent en riant à la familiarité de l'étranger. Je me fis d'ailleurs pardonner mon audace en demandant la permission d'ajouter une petite monnaie

de ¥nw» k celles qui allaient parer sa jeune tête, et je la priai de la placer la première sur son joli front entre lei deux cerdes d'or de ses épais sourcils. Puis je reuiereiai les jeunes chanteuses et je sortis. Avant mon départ, toutefois, je me fia conter le reste des cérémonies qui allaient suivre.

Ce mAme jour . lorsque le repas est terminé , la fiancée se lève de son escabelle , entourée de sa mère et de ses parentes, et s'avance jusqu'à la porte intérieure. Le fiancé l'attend en dehors, soulève la porlière, saisit le bras de sa fiancée qui résiste mollement, et il l'arrache comme de forée de la maison paternelle. Ses parentes, pendant ce temps , remplissent les fonctions du chœur antique el adressent, au nom de leur compagne, des adieux à sa mère, h son père, à ses frères et sœurs, parents et voisins, et elles demandent au^si en son nom la bénédiction de tous. Douze gardiens, choisis dans la famille de la mariée, sont chargés de l'accompagner et de la confier au mari , ainâ que i*eAl f«it la mère , aussitôt que la cérémonie religieuse qui suit Tarrivée du cortège est accomplie, Le cortège , déployant la même pompe qu'à ion arrivée, emmèBe ainsi la fiancée et ses douie gardiens dans le village et k la de^ meure du mariée Le père et la mère de Tépous les atten dent debout à la porte ppur les recevoir. Devant eux soni placés par terre un essaim de miel , un panier de beurrs^ et une petite corbeille de grains, La mère du fiancé porte de plus à ses bras, comme des bracelets, deux de ces petits psins en forme de couronne que l'on appelle hiou* ria^ La nouvelle belle-^mère , à l'approche de la fiancée » Ini tend la main , passe k son bras les deux klouria , e| l'aide à sauter légèrement par^dessus le miel, le beurre et kl grains déposés à sea piedSi, C'est là aussi une sorte de mythe. Le (piel signifie la douceur qui doit régner dans les r^latioiis domestiques { le grain et le beurre, l'abondance qH*Qffre à la noariée la maison de son mari , et les ktQuria passés à siQn hrai lôgiiilient Tabond^nce qu'elle va

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y aptïorter elle même et qui est due à sdn mari. Placée entre sa belle-mêre et son beau-père , elle s'incline trois Ibis devant chacun d'eux et leur baise respectueusement la main. Les jeunes filles , ses nouvelles parentes , entourent la belle-mère, et, à la façon du chœur antique, chantent pendant ce temps une chanson dont voici quelques lignes :

Sortez, sortez, heureuse belle-mère.

Pour recevoir cette joUe perdrix

Qui s'avance avec pas léger et cœur léger,

Et Tient se placer dans une jolie cage

Où elle chantera et chantera mélodieusement,

De manière à vous donner longue joie

Et à ce que vous vous félicitiez de votre bonheur, etc.

Ce même jour , la mariée et ses douze gardiens sont placés dans un appartement séparé pour la nuit. On passé la soirée en repas, en chants et en danses. Le lundi matin, tout le cortège des deux familles se réunit et se rend en pompe à l'église, où on célèbre la cérémonie religieuse , puis on donne un grand festin où le mari dîne pour la pre^ mière fois avec sa fiancée et à côté d'elle ; mais les dotlze gardiens ne la quittent pas encore , et elle passe cette nuit seule sous leur protection.

Le mardi on donne un grand diner aux douze gardiens, qui prennent congé des nouveaux époux. Les parents du marié restent à danser toute la soirée, puis vont en grande cérémonie préparer et parfumer la couche de la mariée , simple lit de camp recouvert de tapis.

Telles sont les cérémonies des derniers jours, que je me fis raconter minutieusement, et en faisant chanter par les jeunes filles, dont la mémoire est remplie des chansons du pays, tous les chants réservés à chacun des jours et à chacune des cérémonies. J'aurais bien voulu pouvoir assister i toutes ces fêtes , mais je désirais aller coucher ce même jour au monastère de Saint-Luc» Malgré ma répugnance à me séparer de mes nouveaux amis , je fis donc selto mer

chevaux et me disposai à ine mettre en route. Le marié vint prendre congé de moi entouré de tous ses amis ; il porta sa main droite sur son cœur et sur son front, me prit la main, la baisa, puis la porta à son front incliné, et, dès que je fus monté à cheval , il m'apporta' sa tzitza pour que je busse à la manière antique , ce qde je fis , en por* tant leur santé à tous , au milieu de leurs cris de polychronia, renouvelés aussi des usages antiques ^ Craignant de les blesser en voulant payer leur hospitalité, je Gs venir le marié devant les siens et, après lui avoir fait une courte allocution, je le priai de vouloir bien me permettre de lui offrir à lui-même, comme nous avions tous offert à sa fiancée, un léger souvenir qui lui rappelât un jour la présence d*un ami français à son mariage et la reconnaissance que cet ami emporterait dans son pays de Taccueil cordial de ses hôtes les bergers du Parnasse et du Khlomos. De nombreux et bruyants polychronia m'escortèrent jusqu'à ce que j'eusse disparu aux regards des bergers, en dépassant l'épaisse haie de lauriers-roses qui bordait le ruisseau de leur village.

Je coupai court pour arriver à temps au monastère de Saint-Luc en franchissant quelques torrents et quelques ravins de plus. Jusque-là le temps avait été magnifique ; mais une fois que je fus parvenu dans la profonde vallée de Stiri, si fameuse par l'impétuosité des vents qui la balayent continuellement, il me fallut soutenir une véritable lutte contre les ouragans. Un chemin pittoresque et excellent dans les temps ordinaires suit la pente de la montagne, dont les flancs rocailleux présentent comme un mur qui enclôt un précipice profond et tourne avec toutes les sinuosités du rocher. La variété des ombres projetées par ces milles dé-

^ « Et quant li emperères entra eu Tlièbes, dont peussiës oïr on si gcant polucrone de Palpas et d'Alcontes, et d'ommes et de fames^ et si grant tumulte de tymbres» de tambours et de trombes, que la terre eu trambloit. » (Henry de Yalenciennes, Gontinuatioa delà Chronique de Geofïroi de Ville*Hardoin , p. 294 de mon édition.}

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