MONASTERE DE SAINT^LUG
était devenu amoureux d'une jeune Française, fille de Baudoin de Neuville , d'Arras , mort depuis quelques années, et il s'en était fait aimer. La mère et la fille avaient même consenti à venir habiter le palais impérial, où Robert passait sa vie aux pieds de sa belle maîtresse , sans se soucier beaucoup des affaires d'un empire que sa situation exposait pourtant à de si grands dangers , et qui avait besoin d'un bras poissant habitué à porter l'épée. Cette conduite indigna ses chevaliers , qui lui firent connaître leur désappro^ bation par un acte atroce de vengeance qui peint bien les mœurs do temps. Un jour ils pénétrèrent, l'épée à la main, dans la chambre où l'empereur était assis auprès de sa jeune maîtresse et de sa mère. Pendant que quelques-uns d'entre eox retenaient l'empereur, leurs complices s'em<parèrent de la personne de la mère, la jetèrent dans un ba-» teao et la noyèrent dans le port ; d'autres saisirent en même temps la jeune fille et la défigurèrent d'une manière affreuse en lui coupant le nez et les lèvres. L'empereur désolé n'eot pas plutôt recouvré sa liberté , qu'il abandonna Constantinople et se rendit à Rome pour porter plainte au pape contre ses chevaliers. Le pape le consola de son mieux, lui fit de grands dons , et le décida à retourner dans son empire ; mais, avant d'y arriver, s'étant arrêté près de son beau-frère, Geoffroi de Ville-Hardoin, en Achaye, il y tomba malade et mourut ^ Ne serait-il pas possible que son beaufrère lui eût fait ériger un tombeau dans ce monastère, alors fort vénéré, bien que le corps de saint Luc en eût été déjà enlevé avec plusieurs des anciens diplômes pour être transportés à Rome ? La croix ancrée de Champagne, blason des Ville-Hardoin, se voit encore sur les deux colonnes
* « Qoant il vint là (à Rome) si se plainst à Tapostole de le lionfe qoe si home li ayoieot faite. Le pape le conforta durement et li dona da sien, et le pria tant et fist tant vers li qu*il retourna arrière en Constantinople. En ce qu'il se retornoit arrière, il ariva en la terre GiefTroi de Vile-hardoin. Là prist maladie, dont il fu mort. » (Bernard le Trésorier, édit. de M. Guizot, p. 334.)
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du voile de TégUse souterraine , ainsi qiie dansi une peti|e chapelle située à droite dans l'enceinte supérieure qui do-^ mine la nef, Beauconp d'autres armoiries de nos fomilles françaises sont distribuées dans les diverses parties du monastère : ici, sur l'extérieur d'une cellule, une croix ajocrée 9vec quatre fleurs de lis renversées dans les quatre çantouM de la croix, et deui^ paons pour support ; là, sur la i»ar(àQ d'un escalier (ai^ depuis peu à l'aide d'<vnçiens (ragmeiits^ une croix perlée, et plus bas, sur uoe 9Mtre marche , )a croix ancrée de CbampagQe. Ailleurs, dans la chapelle su^ pérleure , et sur le revers même d*une plaque qui porte deux croix de Champagne sur lesquelles pose un ^gle | ailes éployées, se trouve ua fort mauvais bas-relief qui doU appartenir à ce temps d'orgueilleuse conquête. Un lion est représenté assis triomphaleipent et contemplant un antl^ lion qui tient dau£ sa gueu^ ui) cerl tremblant qu'il va dé^ cbirer. Ce cerf tremblant est pr^ de mourir : est*ce l'image du pauvre peyple de h Grèce déchiré par le lion de Bourgogne et de Champagne, emblème des Champ-Litte et des Yille-Hardpiu, sous l'œil dédaigneux du lion de Flandre, emblème des empereurs français de Constaptinople ? Une allégorie du même genre se retrouve dans un bas-relief incrusté sur la muraille extérieure du catboUcon ou église métropoUlaine d'Athènes , baMe par les Français en i21&, et dans un autre bas-relief que j'ai retrouvé parmi les ruines d'une église à Thèbes^
J'avais grand désir de m'assurer par mes propres yeux s'il ne restait rien des anciennes archives et n[)anuscriu qu'avait dû posséder autrefois ce couvent, (i'exact voyageur Leake , qui a visité Saint-Luc il y a une trentaine d'aonée&« dit n'avoir rien vu et semble soupçonner les moines de lui avoir dissimulé leurs richesses littéraires. Les mohies grecs sont souvent insouciants et négligents par ignorance ; mais
* On trouve aussi beaucoup d'autres bas-reliefs du même genre dans bon nombre de monuments byzantins , et. même dans les monuments antiques de l'Asie mineure.
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ils» aoQl bonnes geqs , et , pour peu qu'on slbil loçiabie et ilaoïilier avee eux» ils ne sont pas moias sociables et femiliem d« kivp côté. Il oe faut avec eux ai pédaoUsme ni afn feelalion et , si on veut lea gagner teul-rà-feit , on n*a qu^à leur parler 4es afibirea publiqikes » car tous y prenoent te plufl chaud intérêt* Une toi» leur affection gagnée , et on te gagne rapictomenit ainsi« rien ne vous sera plus eaebéL Je let ai tonjeur» trouvés, pour ma part, déposés à faire toutcequt pouvait m'être agréable , et avec la plus entière franchise. A mes questions sur leur bibliothèque , les nicânes de Saint» Luc me répondirent que leurs plus anciens diplômes et ma^^ Aiiacrîts avaient été transportés ^ Rome , au temps de la croisade d^ Çonstantiniqide , avec les reliques de saint Luc r que, depuis la conquête turque du quiniiôme sîôclp , leur monastère avait été souvent pris et pillé , el on connaît le respect 4es Turcs pour les choses d*art et de science. EtaQn f dans Tanuée 17ft8 , le Klephte Andruzzo , père du (ameiii. Odyssée, précipité de TAcropolis pour avoir voulu rsunener les Turcs après les avoir vaillamment combattus, s'était eaaparé du monastère de Saint-Luc , avait forcé les moiiies 11 chercher un refuge dans les montagnes , et avait tout ptUlé ou brûlé. Depuis cette époque, les moines ont peu songé h se procurer une bibliothèqu& Bien cuhiver leurs fermes , vivre largement dans l'intervalle des quatre longs carêmes , des trois jeûnes et des trois vigiles observés si scrupuleusement par tous les Grecs S bien entretenir
^ Les Grecs ont quatre carêmes : celui d'avant Pâques, qui dure huit semaines; celui des Saints-Apôtres, après la Pentecôte, qui dure trois semaines ; celui de la sainte Vierge , pendant les quatorze premiers jours d'août ; celui de Noël, qui dure quarante jours avant Noël. Ils ont trois jeûnes : Ton de vingt>six jours, avant la Saint- Démétrius; le second de quatre jours, pour l'exaltation de la Croix, et le troisième de huit jours , pour la Saint-Michel , sans compter le mercredi et vendredi de chaque semaine, et quelquefois le lundi. Ils ont enfin trois vigiles : la vigile de l'Epiphanie , celle de saint Jean-Baptiste et celle de la Croix , pendant lesquelles ils ne mau- ((eut nou pins ni viande ni peissM.
)4S GRÈGB CONTINENTALE ET MOREE.
leors églises et célébrer lear litargies, et, de temps en temps, au milieu des guerres contre les Turcs, bien manier le long mousquet contre les infidèles , voilà Toccupation de ceux qui remplissent le mieux leurs devoirs cléricaux. On voit que l'étude des livres n*a là aucune place. Pour satisfaire toutefois ma curiosité , ils se livrèrent avec moi aux plus minutieuses investigations. Toutes les chambres furent visitées, toutes les cellules explorées, tons les souvenirs invoqués , et nous parvînmes enfin à découvrir deux manuscrits grecs fort imparfaits ; Tun était un livre de prières écrit au quinzième siècle sur papier de lin, de format in-d**, et Tautre un évaogéliaire , de format in>8* illussi , écrit vers la fin du quatorzième siècle , sur papier de soie , d*une écriture cursive beaucoup plus lourde.
Le monastère de Saint-Luc a été bâti sur l'emplacement d*unc ancienne ville hellénique. On voit encore , un peu en dehors du couvent , beaucoup de vestiges des fortifications helléniques , et sur les murs de l'église quelques anciennes inscriptions, entre autres la dédicace d'une fontaine qu'y fit creuser à ses dépens un nommé Xénocrate. Cette fontaine alimente encore le monastère, et ses eaux fraîches et pures sont aussi abondantes qu'elles l'étaient il y a plus de deux mille ans. Elle coule derrière l'église et défaut un bon bâtiment d'économat avec des chambres bien éclairées que le couvent fait construire en ce moment.
Je pris congé de mes excellents hôtes les moines de Saint-Luc pour continuer mon voyage vers Delphes , Salona ou l'antique Amphysse , Bodonitza et lesThermopyles.
DELPHES. — SALONA. — LA GLISOURA. — BODONITZA.
La route du monastère de Saint-Luc à Delphes tourne le long des flancs du Kirphis ou Xero-Vouni, dans ses em-«