‹ La Grèce continentale et la MoréeChapitre 36 sur 68 · AL0NA. S · texte numérisé non relu

AL0NA. S

irrégulières, bien ou mal taillées, et tantôt de pierres quadrilatères taillées ici fort soigneusement, et à côté fort grossièrement. Cette différence indique-t-elle deux ou trois époques, ou simplement deux modes contemporains de construction? L'inspection des murs de Salona rend cette dernière opinion plus probable. Les encoignures , qui devaient être plus fortes, sont bien taillées et composées d'assises régulières quadrilatères; les murs intermédiaires, exigeant moins de soin , sont composés de pierres irrégulières plus ou moins bien taillées. Ainsi voilà les trois espèces de constructions réunies sur un seul point. Deux tours rondes sont d'origine évidemment byzantine i deux tours carrées, à l'une desquelles on aperçoit les vestiges d'une porte-coulisse, sont d'origine et de construction franques. Dans l'intérieur des murs sont les ruines d'une église franque, audessous de laquelle est une petite église souterraine d'une forme tout à fait inusitée. Elle est double , mais non pas composée de deux corps qui se joignent longitudinalement : Tune vient tomber à angle droit sur l'extrémité de l'autre et n'a d'issue que par la première. Près de l'église franque sont les ruines d'une petite église byzantine, et tout à côté de cette dernière est un petit sacellum fort probablement romain. Sur la gauche en entrant est un degré creusé dans le roc tout le long du mur de côté, et tout le pavé est éga-' lement creusé dans le roc. Ainsi sont venues s'accumuler sur cet étroit espace bien des générations d'hommes qui n'y ont laissé que poussière et ruines.

En descendant du château , je m'arrêtai à contempler nne belle fontaine à arcades de construction turque. L'eau y est extrêmement abondante et d'une excellente qualité. Elle alimente tous les jardins de la ville, et permet à tous les habitants d'orner leurs maisons au moins de quelques arbres chacune. Salona est dispersée çà et là , sans aucune rue arrêtée, comme un village suisse, sur tous les flancs de la colline. L'effet en est charmant de loin ; mais de près «n pénètre bien difficilement à travers ce dédale de pierres,

356 GHECE CONTI?«ENTALE ET MOKEE.

et il sera fort uial aisé de relier jamais tout cela eo une petite ville.

Je parcourus tous ces décoo)bre3. Sur les pans de muraille encore debout d'une église ruinée de Saint-Jean^Ie-Tbéolo* gien, bfltie sur les ruines d'un temple antique dont les ba« ses subsistent, apparaît encore une longue fenêtre en ogive de l'époque franque. Une autre église, placée au bas de la ville sous l'invocation de saint INicolas et sainte Paraskevi, ofTre sur les parois, au milieu du chœur, un bas-relief représentant l'aigle i deux têtes de l'Empire tenaut une boule dans sa serre droite. Ce même blason se retrouve au-dessus de la porte d'une maison particulière. De l'époque turque il ne reste à Salona qu'une mosquée, et encore, aussitôt après la révolution grecque, par représaille contre les Turcs qui faisaient abattre les clochers des églises chrétiennes et défendaient d'en construire d'autres, les chrétiens ont-ils fait démolir le minaret de la mosquée. Deux autres églises subsistent au-dessus de la ville , celle de la Panagia, et une autre plus petite consacrée à la Panagia et au Sotiros (sauveur), et située plus haut dans les platanes, sur le versant de la montagne 5 mais je n^y ai rien retrouvé de curieux*

lies murailles de Tantique Ampbisse, composées de grosses pierres quadrilatères, se continuent tout le long de la rivière, au pied de la nouvelle Salona, De l'autre côté de h rivière est un monument de la plus haute antiquité. C'est une grotte de six pieds carrés environ, taillée dans le roc vif* La porte est large et haute , et au fond est une tombe découverte. Suivant les traditions du pays, c'était le tombeau de l'Égyptien Phocas , qui a donné son nom à la Phocide, De cette grotte, un peu élevée au-dessus de la rivière, sur le penchant de fa montagne, en face de Salona, on aperçoit toute la vallée, et on devait voir se développer Tantique Amphisse, dont les murailles, qui suivent le lit de la rivière, sont placées à une centaine de pieds plus bas,

A deux lieues de Salona, sur la montagne par laquelle se

monastèee de saint-éub, 259

dirige une seconde route pour se rendre è Delphes , es placé le monastère fort ancien et fort riche de Saint-Élie. J'espérais y rencontrer quelques manuscrits, mais les caloyers de Saint-Élie, qui soignent fort bien leurs terres, leurs vignes et leur église , n'eurent i me montrer aucun vestige de bibliothèque ou d'archives. Le monastère et Téglise ont été entièrement rebâtis «i neuf depuis peu d'an* nées. Un ouvrier intelligent et sans élude a décoré le chœur de cette église d'un voile en bois sculpté, d'une vingtaine de pieds de hauteur sur trente de largeur, qui n*est pas 3ans mérite. La conception annonce beaucoup d'imagina-^ tion dans un homme qui n'a rien vu ailleurs ni rien étudié. Les colonnes sont formées d'arabesques d'arbres, de fleurs, d'animau^s, de personnages fantastiquement groupés* I,e coup de ciseau annonce aussi une main habile, mais la correction du dessin ne répond nullement au talent de la mise en œuvre. On croit voir un bois sculpté chez nous au onsûème siècle, tant le dessin en est rude et incorrect,

L'bégoumène, qui m'accueillit avec la plus parfaite pré-^ venance, m'avait fait préparer dans sa chambre une collation et quelques flacons de son meilleur vin. Nous allâmes jouir ensuite de l'aspect de sa terrasse. La vue en est toute grandiose. A ses pieds on a le golfe de Corintbe , qu'on emibrasse tout entier, depuis les montagnes de la IVlégaride jusqu'à Fatras et au mont de Santameri, forteresse de no^tre Nicolas châtelain de Saint-Omer, Au midi, la vue s'étend dans le Péloponnèse jusqu'aux montagnes du Tay-> gète ; au nord, on a le Parnasse ; à l'est, THélicon; et la vue se prolonge à l'ouest le long de la mer jusqu'aux lies Ionien-nés et jusqu'aux dernières pointes des montagnes de la Cala* bre, vaste horizon qui s'étend ainsi des premières côtes de Turquie aux dernières côtes d'Italie, et qui comprend un ensemble de vallées , de montagnes , d'îles et de mers dont la beauté attirerait pendant de longues heures l'admiration la plus rebelle. Je fus pourtant forcé de m'y arracher pour songer au retour. Le chemin de montagne pour desçen-

^60 GRECE CONTINKTiTALE ET MOREE. ,

dredans la vallée d'Ampbissc est âpre et rocailleux; et si Ton veut bien choisir entre ses roches pointues, il convient d'avoir à recueillir quelques rayons de soleil. Je pris donc congé avec regret de mes bons moines et de leur délicieux couvent où j'aimerais à mener une vie de bénédictin , partagée entre l'admiration d'une belle nature et les études les plus propres à améliorer les hommes.

Le temps était fort couvert à mon départ de Salona et l'aspect des nuages du matin annonçait une pluie prochaine, i peine étais-je monté au village de Topolias, à une lieue de Salona , que commença une de ces ondées terribles qu'on ne voit que dans les pays méridionaux. Pendant plus de trois heures la pluie continua sans interruption avec violence , et accompagnée d'un tel vent , que plusieurs fois je faillis être renversé de mon cheval. Toute cette route, le long du Parnasse , est composée de rochers et de montagnes sablonneuses. Lorsque les pluies viennent à délayer ce sable et que les torrents grossis s'étendent et débordent sur les sentiers, ces terres sablonneuses deviennent en peu d'heures parfaitement liquides ; et partout où les rocs brisés qui forment la route laissent un peu de vide , les pieds des chevaux enfoncent sans aucune fin. Veut-on s'avancer au delà des bords du torrent et du sentier jusque dans la prairie non frayée, on court risque d'y rester plongé comme dans un marais de Hollande et de n'en plus sortir. Ce temps affreux donnait à ces grandes scènes de montagne une couleur âpre et sans teinte. Tous les bois de pins paraissaient d'un vert sombre , et les mille brisures de ces ravins accidentés, garnis de toutes sortes de pentes boisées, perdaient toute la grâce que le soleil donne à un beau paysage , et se montraient dans toute leur rudesse. Malgré la pluie battante qui m'avait transpercé , cette belle et forte nature me saisissait d^admiration ; et je m'arrêtais parfois à étudier ces scènes imposantes qu'il m'était donné de voir à ce moment pour ne plus les retrouver jamais. Le temps s'adoucit toutefois un peu , et la pluie diminua de violence

KHANI DK GRAVIA. S61

à mesure que nous descendions vers la vallée de la Dorîde. Ce qui rend les voyages souvent si pénibles en Grèce, c'est qu'après un temps comme celui qui venait de m'assaillir, ou après une grande fatigue , on ne peut trouver la plupart du temps un bon feu pour se sécher, un abri pour se délasser, un repas supportable pour réparer ses forces. Quand on a été bien mouillé , on attend qu'il cesse de pleuvoir pour se sécher ou changer , si on peut trouver quelques effets respectés, en allumant un grand feu en pleine air ; quand on est trop fatigué , on se repose sous un arbre : heureux si, après une pluie d'orage comme celle que j'avais reçue en route , on peut rencontrer l'abri d'un khani. Une éclaircie me laissa voir à quelque distance le khani de Gravia , et j'éperonnai mon cheval pour y arriver promptement.

XTII.

KHANI DE GRAVU.

Un khani , l'auberge orientale , est un vaste hangar com-^ posé d'une seule pièce. Sur les deux côtés se rangent les chevaux. Au milieu est une sorte de terre-plein carrelé un peu plus élevé , sur lequel les hommes viennent étendre leurs tapis pour le«repos de la journée et le sommeil de la nuit. Si on a besoin de feu pour se sécher ou faire sa cuisine , c'est sur le même terre-plein qu'on l'allume à l'aide de rameaux séchés, et la fumée s'en va , se perdant dans le haut du hangar et s'échappant par la j)orte on par toute issue qu'elle peut rencontrer. L'ameublement est des plus simples. Un baril de vin , un baril de vinaigre, quelques flacons et pots destinés aux provisions , des bottes d'oignons suspendues en l'air, parfois une boite remplie d'œufs, une ou deux poêles pour le service du dîner, et

t6S GRECE CONTINENTALE ST MOREE.

quelques assiette» anglaises et fourchettes de fer alleoMndes; voilà tout ce qu'on peut espérer rencontrer dans le khani le mieux pourvu. Tout le monde vil pêle-mêle au milieu de ses bêtes » de ses paquets et des apprêts de cui«> sine et de toilette de tous ses compagnons de voyage; car là , il ue peut rien y avoir de mystérieux. Tout se fait en présence de tous.

Le kbani de Gravia, situé à rextrémité de la vallée de la Doride , au pied du revers septentrional de laf^chaine du Parnasse, esi un lieu de passa£;e assez fréquenté. L'immense pluie de la journée avait fait refluer sur ce point tout ce qu'il y avait de voyageurs rapprochés de ces parages , et , au n^omept où j'arrivai , je trouvai une vingtaine de personnes déjà réunies ; les uns arrivés avant moi par la route det montagnes , les autres se disposant à reprendre la route que nous venions de quitter , aussitôt que la pluie aurait cessé de battre avec tant de violence. Les plus anciens arrivants, groupés par lerre^ terminaient cependant leurs modestes repas et causaient , pendant que les nouveaux venus se séchaient de leur mieux , ce qui n'est pas une opération facile ; car rien n'est bien protégé contre une telle pluie , et les effets de rechange sont souvent aussi maltraita que lea. vêtements qu'on a sur soi.

Pour moi personnellementj'étais sous l'action d'une mé« tamorphose , et je devenais fontaine. Mon sac de nuit , ma carnassière, mes menus effets étaient transpercés, livres et cartes compris. Mes deux malles de cuir, qui se faisaient équilibre sur les deux flancs du sommier, s'étaient tellement imprégnées d'eau que toutes les premières ooucbes intérieures s'en étaient ressenties. Je trouvai enfin à grand'* peine une suite complète de nouveaux vêtements tout à fait respectés par l'orage. Mes compagnons du khani se réunirent à moi pour m'aider à faire sécher ce qui avait le plus souffert ; car tous sont ici de la complaisance la plus prévenante en faveur des étrangers. Je me mêlai ensuite aux conversations. Comme on avait été forcé de résider

kflANIA DE ORAVIA. 263

SOUS le toit du kbani plus long-temps qu*on ue Teât dé« siré, on cherchait à faire passer les heures en contant des histoires. Il y avait deux ou trois conteurs privilégiés sur lesquels s'en reposaient tous les autres. 11 y eut le un re** noavelleinent des Miiie et unt Nuii$; et comtn^ Tun des principaux conteurs était né à Lesbos , qu'un autre arrivait de h Thessalie , d*Élassona au pied de TOlynipe , et que nous avions parmi nous des bergers descendus des hauteurs du Liakoura , le plus neigeux des pîcs du Parnasse , la mythologie antique avec tous ses souvenirs traditionnel 88 trott¥« mêlée à leur insu avec leurs troyances modernes. L'une de ces histoires était le conte de Radia que made-^ nmiselle Sébastitïa Sout^o, fille de là bonne et douce princesse Marie Soutzo, s*éiait fait conter autrefois par une de ses femmes chiotes, et qu'elle avait bien voulu nie donner il y a quelques années ^ Je la rapporterai ici* ainsi qaedaux autres* rédigées aussi de la même manière et par la même plume j et en suivant exactement le simple récit du conteur, satis rien y ajouter.

RODtA.

COMTE GhBG.

Un vieillard était père de trçfis filles. La plus jeune d^eiitre elles Joignait h UDe l)éauté rare toîites les perfections de Tesprit et de l'ftme. Les deux atnées, exirèuiement jalouses, et ne pouvant souffrir cette supériorité dont tout te monde parlait , se décidèrent à consuUer le soleil. Un jour elles se mirent à la croisée, et dirent ; « Soteil , brillant Soleil , toi qui parcours le monde, quelle est celle » de nous qui l'emporte par Téclat de ses charmes? » Le Soleil leur répondit : «Je suis beau, tous êtes belles aussi; mais yotre sœur ca« * dette nous surpasse en beauté » La réponse du Soleil les transporta d'un tel accès de fureur, qd*el1es résolurent la mort de Rodia ; c'était le nom de leur sœur. Elles lui proposèrent donc d'aller cueillir des herbes pour préparer le souper de leur père. Rodia y consentit, et accompagna ses sœurs avec confiance. Celles-ci, après l'avoir menée

* Je Tii çoiDiDttiii<|iié a M. Képomucène Lemercier, qui Ta Insère diiis m da «M voluniea conMcrés aux montagnards grecs*

264 GR£C£ GOiNTJAENXALE fiT MOREE.

assez loin de la maison paternelle pour qu'il lui fût impossible de la retrouver, rabandonnèrent et s'en retournèrent seules. La bonne Rodia, s'étant aperçue de son isolement, ne s'en prit qu'à elle-niéme; elle crut s'être égarée par sa faute, et, sans accuser personne , elle pleorait amèrement.

La nnit, qui rend tout plus terrible, augmentait le désespoir de cette malheureuse. Knfin, elle vit de loin un brillant cortège qui se dirigeait de son Mé : c'était Nyctéris, déesse de la nuit, qui, après avoir fait ses courses mystérieuses, retournait vers sa demeure. Tout à coup, frappée des accents plaintifs et des sanglots de la belle, Nyctéris s'arrêta ponr en pénétrer la cause , et vit une jeune fitle tout en larmes. La déesse alors lui demanda par quel basard elle se trouvait seule dans ce lieu; et, d'après son récit naïf, elle lui proposa de l'adopter comme sa fille. La pauvre Rodia accepta l'offre et suivit la déesse. Myctéris , k peine arrivée chez elle , lui donna l'inspection de son palais , et remit entre ses mains tout ce qu'elle avait de plus précieux ; car la bonté naturelle et la douceur de Rodia charmèrent tellement la déesse, qu'elle conçut ponr elle la plus vive tendresse, et ne songeait qu'à lui rendre la vie heureuse. Mais laissons RodIa pour un moment, et revenons aux deux méchantes sœurs.

Bien que persuadées de la mort de Rodia, elles voulurent néanmoins demander encore au soleil quelle était la plus belle. H leur fit la même réponse. Alors elle^ loi déclarèrent que Rodia était morte depuis long-temps; mais le Soleil assura qu'elle vivait dans le palais de Nyctéris. Leur jalouse méchanceté n'eut pas de bornes à cette nouvelle. Sans perdre de temps,.elles prirent une écliarpe ensorcelée qui, par son pouvoir magique, devait faire mourir la personne qui la porterait , et elles allèrent Toffrir à leur sœur. La joie de l'innocente Rodia ne peut pas se décrire, lorsqu'elle vit ses sœurs qu'elle adorait et qu'elle croyait perdues pour elle : sa bonté les reçut avec un plaisir inexprimable, leur fit l'accueil le plus amical et leur oifrit tout ce qu'elle possédait ; elle ne pouvait plus s'en séparer, tlles, de leur c6té, feignant le plus sincère contentement de son heureuse destinée , la prièrent de recevoir l'éciiarpe enchantée , comme un faible gage du souvenir de deux sœurs qui la chérissaient tendrement. Rodia accueillit ce don perfide comme une chose précieuse, et, aussiK^t après leur départ , elle mit l'écharpe sur son cou , ce qui soudain causa sa mort. Nyctéris, de retour, s'empressa^ à son ordinaire, d'aller dans la chambre de sa fille bien-aimée. 0 surprise! elle la retrouve sans vie. D'aboixl elle crut rêver; mais, reconnais* sant que sa perte était trop réelle, elle mit tout en œuvre pour de-

ROOIA. 265

viner la eause d*uii si graud malheur : elle ue put y réussir, car personne n'eu soupçonnait la moindre circonstance. Nyctéris, dé^ espérée y s'approcha d'elle pour lui adresser le dernier adieu » et Yit sur son sein un ornement qu'elle n'avait jamais porté; elle le lui ôta, et» subitement ranimée y Rodia reprit ses sens. Il est difficile de peindre la joie de la déesse, qui lui adressa mille questions pour apprendre d'où venait cette parure mystérieuse. Elle lui défendit à Tavenir de recevoir personne sans sa permission ; car Nyctéris, aussi pénétrante que sage, devina, par les récits de sa protégée, le secret de cette triste aventure. Mais RodIa, n'attribuant son malheur qu'au hasard, non-seulement n'eut pas le moindre ressentiment contre ses sœurs, mais elle fut sincèrement affligée de l'expresse défense de les revoir. Ces méchantes créatures ne lui Iais.<:èrent pas un long repos; et, s'adressant de nouveau au Soleil, lui firent la même interrogation f et en reçurent la même réponse.

Elles imaginèrent alors de prendre une pastille de gomme enchantée pour l'offrir à leur sœur, puis se rendirent chez elle. Mais il ne leur était pluspermis de l'approcher ; elle parut seulement à la feDétre» et , les larmes aux yeux , elle leur dit que sa mère lui avait défendu de recevoir personne. Les sœurs , feignant la plus grande douleur, la prièrent d'accepter une pastille parfumée qu'elle pouvait prendre à l'aide d'un fil qui la ferait monter jusqu'à elle. Elle reçut la pas* tille, la mit dans sa bouche et mourut. Nyctéris, de retour, demanda comment Rodia se portait ; on lui répondit qu'elle était morte. La déesse parut d'abord inconsolable : cependant l'espoir de la faire revenir comme la première fois l'engagea à fouiller dans tous les replis de ses vêtements; mais ce fut en vain : comment deviner le charme qui la tenait évanouie? Ces recherches inutiles la réduisirent au désespoir. 11 fallut qu'elle se séparât enfin de sa chère Rodia ; mais elle ne put se résoudre à lui donner la sépulture, peh* sant que quelque autre parviendrait peut-être à dévoiler le mystère. Remplie de cette idée consolante , elle ordonne aussitôt que l'on construise un cercueil d'argent; et, après avoir paré Rodia de ses plus brillants atours, elle Ty enferme, met le cercueil sur un beau cheval, et le laisse aller au hasard. Le coursier, errant sans guide, l'emporta au travers des contrées voisines , où régnait un prince le plus beau jeune homme de son temps. Ce jeune roi , étant ce jourlà à la chasse , rencontra le cheval sur son passage. Étonné de m légèreté et de l'aspect du fardeau brillant dont il était chargé, il s'en approche, et, le voyant sans maître, il ordonne qu'on s'en empare et qu'on le mène au palais. Là parsesordies on ouvre la caisse. Quelle fut sa surprise de voir la plus belle femme du monde

S66 GRÈCE CO!«Tli^ENTALE ET MOnÉE.

sans vie! Ce qu'éprouva le jeune homme e»t au-dessus de toute expression : nû trouble nouveau égara son âme émue par la singularité de cê spectacle ; la présence de tant dé charmes , quoique iflaniiHis, Tembraia d'un tel amour, qu'il Ué s*élo}gnaU du cercueil ni four ni Bult f qtlMl rusait toutes les distractions , tous les conseils, tous les obJetA qui pouvaient l'en séparer , qu'il ne pretiaii plus é'a- HmeMe, et qu'il était privé de tout sommeil. La reine, sa mët«, téOM>ia du dépérissement de son dis unique, ne satait à quelle passion Bttttbuer sea ehagrltig.

Après mille perquisition» vatned, elle résolut un jour, pendant rabienee de son fils, d'entrer dans sa chambre pour voir ce qui le îttenalt enrermé. En y entrant, elle aperçoit te cercueil d'argent $ elle accourt « l'ouvre soudain et trouve le corps de la belle Rodia. D'abord elle en admira la rat-e beauté; mais, supposant blentét qu'elle était sans doute la cause du malheur de son fils, elle ta tire avec colère pftr les cheveux , et, la soulevant avec force, fblt heureuiement tomber la pastille enchantée ded lôvres de la b^llc. Aussitôt Rodia retient encore à la vie. On ne saurait donner une juste idée de tout rétonnement de la r&lne à cette vue. Elle pleura d'ailégreaae, elle l'embrasM, et , dans «on ravissement, lui jura qu'elle aérait Tépotise de son fils. A i>eine instruit par un prompt message de cet heureu)( miracle, lé jeune prince accourut, vît Rodia dana les brA8 de sa mère, là reçut d'elle et Tépousa. Ce bonheur ne Alt pas de longue durée ; car la méchanceté des dent sœurs oc tarda pas à l'empoisonneur. Elles inlerrogèreut pour la troisième fols le Soleil sur la beauté de leur smùr. tl leur répondit qu'elle était la plua belle reine du monde , et qu'elle portait dans son sein le l^ult de son union. Ces méchantes filles n-avaient pu la souffrir seulement beRe ; or on présume aisément qu'il leur fut plus impossible encore de la supporter reine. Elles imaginèrent de s'annoncer comme les plus habiles sages^femmes du royaume, et de parvenir ainsi à leur but : ce qui ne leur réussit que trop bien. Elles Ke présentèrent, forent admises et exigèrent que tout le monde sortit des appartc' ments de la reine, soua prétexte qu'on pourrait jeter un sort sur son enfantement. Étant donc restées ^utea, elles enfoncèrent une épingle ensofcelée dans la tète de l'accouchée. Cette épingle la métamorphosa en un petit oiseati qui s'envolà, et une des deux sœurs se mit au Ht h sa place. Le prince, averti de la naissance d'un fils, Courut dans les appartements de sa femme , et resta stupéfait de tè prompt' diangement. Elle , devinant sa pensée, prévint ses questions et lui dit ! « Voye^-vous, sire, combien mek souffrances ont altère « mes traRsf « Le roi f^goit de n'en avoir pas fait l'observation ;

maift «on cœur s« refroidit après qu'il «nt eontàmplé l'objet <!• e»tlê

f4cUeu«e mëtamorpboee. Il avait l'ui^age de déjeuner toujouM dahg

Bon Jardin. Un jour qu'il y était, à rêver aolitairemenf, il vit un joli

petit oiseau qui, a'étant approché, lui dit ; « Prince, la reine-inèm,

w le roi et le jeuqe prin<^ ont<iU bien dormi la nuit p«i«$e? » Sur la

réponse afIQiiiative du roi, l'oiseau répondit x m Que tous dorment du

» ^nim^il le plui dou]( ; mais que la jeune reine dorme d'un aom<i

» meil &IW9 réveil» et que tqug lea arbres que je traverse se sèchent. »

^n ^hevaut ces paroles, l'oiseau ieudit les airs, et partout nù i)

pASsa la yerdure et les fleurs s^ flétrirent, et tout devint arid#« lies

jardiniers, eHligés, demandèrent au prince s'd leur permettait de

tuer roiseau malfaisant i mais il It^ur défendit, «nus peine de mort,

de lui faire k moindre mf^U Durant une suitç de jours, le petit oiseau

revint, et la duuee voix du piinoe l'apprivoisa tellement, qu'il res»

tait sur ses genoux et déjeunait aveo lui. Cette familiarité donna

au Jeune roi l'occasion d'observer mieux U reste de son plumage s

il Tit sur sa léte une épingle* Cette découverte le frappa vivement]

il osa la lui arraclter, et sa véritable femme reparut devant lui beau*

coup plus belle encore qu'auparavant. Sa surprise et son trouble le

retinreiH pendant quelque temps immobile et muet i mais enfin ,

revenant i lui-même, il voulut s'instruire de la vérité, et se fit ra»

conter jusqu'aux moindres circonstances de cet étrange événement.

Pèa qu'il fut bien informé de toutes les ruses des deux méohantes

sœurSi il les fit saisir et len condamna l'une et l'autre à un supplice

bien digne du crime dont elles s'étaient rendues coupables. En vain

la sensible Bodia sollicita leur grAce par d'instsutes prièpea, le roi

ne se laissa piis fléchir) elle n'en essuya jamais que ce seul raflts.

Mais la dées^o I^iyctéris apparaissant h leurs yeux , et touchée de

l'aflliciion de sa fille adqptive, commua l'arrêt que la vengeance

dictait è son royal époux , en lui prescrivant d'ortrir aux deux eri'«

minelles le choix de périr ou de vkre témoins du perpétuel bonheui

de leur smur cadette, sans jemais pouvoir lui nuire. Ces envieuses

cré4tures ne terdèrent pas h mourir de jalousie.

lï: dracophage.

Il y avait une fois un roi qui avait trois fils et deux filles s voyant

approcher sa fin , il fit venir auprès de lui ses enfants pour leur

communiquer ses dernières volontés. U ordonna à ses fils de venir

. prier sur sa tombe chacun en particulier trois nuits de suite après

sa mort, et à ses filles d'accepter les premiers qui se présenteraient

268 GRÈCE CONTINIsNTALE BT MOREB.

pour époux. 11 expira bientôt après, et ses enfants s'empressèrent d'exécuter ses ordres. Aux approches de la nuit, Patné le premier, tenant en main des cierges , alla réciter de longues prières sur la tombe du roi son père. Revenu cliez lui après avoir rempli ce devoir religieux , le premier objet qui frappa ses regards fut un liomme nialbeareuxy malpropre et infirme, qui, se présentant hardiment , lui demanda la main de sa sœur. Les deux plus âgés des frères , voyant sa misère, voulaient lui refuser la main de leur sœur, alléguant que si leur père vivait encore, il ne consentirait jamais à une pareille union ; mais le troisième, qui était plus sage et plus généreux , prouva que c'était mépriser les dernières volontés du roi que de refuser le premier venu, et de cette manière il fut décidé, do consentement commun , de l'accorder à cet homme Le lendemain, à la nuit tombante, le cadet se rendit pareillement à la tombe, et, après y avoir rempli son devoir, il retourna k la maison , où il trouva un homme bien pire que le premier qui lui fit la même pn>position pour la sœur cadette. Les deux frères hésitaient bien plus sur ce quMls avaient à faire ; mais le plus jeune finit de nouveau par les persuader, et ils marièrent aussi la seconde. Alors le jeune prince, satisfait d'avoir été l'organe de l'exécution des ordres de son père, se fit donner à son tour des cierges, et s'empressa de se rendre à la tombe ; mais la prière n'était point encore achevée qu'un vent violent étant survenu , ses lumières furent tout à coup éteintes. Réduit à Tobscurité la plus profonde, il promenait ses regards autour de lui avec inquiétude, lorsqu'il parvint à distinguer au loin une grande et vive lumière ; il s'achemina avec empressement de ce côté, qui était beaucoup plus éloigné qu*il ne lui avait d'abord paru à cause de la nuit. Malgré ces difficultés, le prince, sans se déconcerter, avançait toujours. Bientôt il rencontra dans l'obscurité unefemmequ'il pouvait à peine distinguer. Sur sa demande, par quel hasard elle se trouvait à cette tieore-làdans un endroit aussi écarté, elle répondit que c'était là sa place, parce que c'était elle qui gouvernait le jour et la nuit, en tenant dans ses mains deux pelotons, l'un blanc et l'autre noir, qu'elle dévide successivement à mesure qu'elle veut produire l'obscurité ou la lumière. A cette annonce inattendue, le prince se mit à la supplier de dévider le fil noir un peu plus lentement, afin qu'il eût le temps nécessaire pour terminer ses prières avant le jour. La déesse lui objecta qu'elle ne pouvait agir contre les lois de la nature. Prenant alors le parti de la force, il la lia à un arbre, et, s'emparant de ses pelotons, il continua son chemin. Après une course bien pénible , il arriva enfin au lieu d'où partait la lumière. Là, à son grand étonnement, il trouva quarante dragons couchés

LE DRACOPHAGE. 269

sur la terre ; et surveillant une chaudière d*nne grandeur énorme qui bouillait sur un grand feu. A cette vue, sans penlre courage» il enlève d'une seule main la chaudière, allanne ses cierges et la remet sur le feu. Les dragons , étonnés d'une pareille force, l'entourèrent aussitôt et loi dirent: « Toi qui as la force de lever une chaudière qu'à peine nous pouvons porter à nous tous , tu es le seul capable d'enlever une fille que nous tâchons depuis si longtemps d'avoir entre nos mains, et qu'il nous est impossible de saisir à cause de la grande hauteur de la tour où son père la tient enfermée. Snis-^nousdonc!» Le prince Tit l'impossibilité où il était d'échapper à ces monstres. Accompagné des quarante dragons, il se rendit près de la tour ; et, après l'avoir bien examinée, il se fit donner de grands clous qu'il enfonçait dans le mur en gûise d'échelle, et qu'il retirait à mesure qu'il montait, afin que les dragons ne pussent le suivre. Parvenu à la plus grande hauteur, où se trouvait une petite fenêtre par laquelle il pouvait à peine entrer, il proposa aux dragons de monter de la même manière qu'il l'avait fait lui-même, chacun à part : ce qu'ils firent; de telle sorte qu'il eut le temps de tuer le premier qui seprésentalt pendant que l'autre montait , et de le jeter de l'antre o6té de la tour, où il y avait une très-grande cour, un jardin superbe et un château magnifique. S'étant ainsi défait de tons ses incommodes gardiens , il pénétra seul dans la tour pour voir si ce que les dragons lui avaient dit était vrai. En effet , à peine introduit dans les appartements, il vît dans an salon magnifique uo lit très-riche sur lequel était couchée une Jeune personne qu'on pouvait nommer plutôt une divinité qu'une mortelle. A sa vue il se sentit brûler d'un amour si ardent, qu'il s'approcha involontairement du lit, leva le voile qui la couvrait, lui donna un baiser sur le front, échangea sa bague contre la sienne, et sortit aussitôt de la même manière qu'il s'était introduit. La jeune fille, entendant du bruit autour d'elle, ouvrit les yeux ; mais elle eut à peine le temps d'apercevoir le jeune prince, qui se pressait d'arriver sur la tombe de son père, qu'il quitta après la fin de ses prières pour aller délivrer la déesse de la nuit et du jour qu'il avait liée, et lui remettre ses pelotons pour la continuation de son trayail. Toutes ses affairesétant achevées, il retourna dans la maison paternelle, rêvant à ce qui lui éfait arrivé pendant cette nuit. Mais laissons pour le moment le prince se reposant de ses fatigues , et voyons ce qui arriva dans le château. La princesse à son réveil commença par demander à ses suivantes et aux gens de sa maison pourquoi ils avaient permis l'entn^t! de la tour à nn inconnu pendant la nuit ; mais tous s'excusant leur mieux et prouvant qu'ils n'ayaient pas la moindre connaissance de l'aventure, laprincesftc se rendit dans les appartements dv^ roi son

370 GRÈCB C01IITINWTAI.B KT MOEBE.

p^, «t lai racoQta tout ce qq! «'éUit passé • m le priant da faûrt les reclierches oéceft«aii«s (loiir décoavrir Ttiomn^ MMt bardi pour oser s'introduire dans ses appartemeats. La roj, irrité da ca qp*il venait d'entendre , fit venir le portier de la tour et lui demanda avec colère pourquoi il avait permis à Tétraufler l'entrée du cbAtean» exigeant sous peine de mort que ce malheureux lui dévoilât tout ce qu'il savait là-dessu». Le portier jura qu'il n'en avait pas la moio^ dre connaissance, et» se donnant pour otaie il on venait à lu reconnaltie coupable , il ajouta qu'à sa gmnde surpriai il avait aperçu le matin les quarante dragons , qui depuis si longtemps tîclkaient d'enlever la princesse, étendus merts dans la oour, l^e roi courut aussitôt pom* voir ce prodige de ses piepree yeux ; nt • persuadé du fait , il i^ndit grAoe au ciel 4e eet événement auaai heureux qu'inatleudu, et pria Dieu de lui découvrir celui qui l'avait délivré de tant d'ennemis, dans l'intention 4e lui donner en mariage sa fille, qui lui assurait pouvoir reconnaître le jeune homme dès qu'elle le verraitr Le ro|, rassuré par les paroles de sa fille f résolut de donner de grandes réjpuissances et des fêtes magnifiques avec tous les divertissements les plus dignes d'attirer la curiosité des étrangers, il publia l'annonce de ees Itttes en disant qu'il priait ceux qui se rendraient ches lui, pour prendre part k cea réjouissances, de lui raconter pour toute récompense l'histoire de leur vie. Aussitôt que cette annonce se fut répandue, il y eut grande affiuepce tant des états voisins que des pays l.s plus éloignée, Lea trois princes, informés de la magnificence de ces fêtes, se décidèrent aussi , comme les autres, soit comme voisina, soit pour les liaisona amicales que leur père avait eues avec le roi, de s'y rendre, et de raconter tout ce qui leur était arrivé durant leur vie. Après s'étra amusés pendant quelques jours dans le cbAteau, au ntoment de par» tir ils eurent chacun une audience particulière du roi, qui, au récit du plus jeune des princes , reconnut bien vite les circonstances que sa fille lui avait racontées; mais il voulut, par précaution, la con« fronter avec le prince, qu'il invita è dîner avec ses deux frères. £n effet, dès que sa fille le vit, elle le reconnut» et, s'approchent de son père, elle l'assura que c'était celui-U noéme qui était entré dana sa chambre pendant la nuit; mais le roi, pour s'en assurer davantage, demanda au jeune prince la bague qu'il portait , et reconnut l'échange. 11 lui proposa aussitôt la main de sa fille et la succession au trône , ce qu'il fit en présence des deux frères aines, te bonheur des nouveaux mariés dura quelque temps ; mais ensuite il fut trou« blé de la manière suivante. Un jour que la princesse était coucUée à côté de s(m mari» celui-ci remarqua paruii les cheveux de son

^pouM une petite c^ef id'ort Ëxoité p»r la eurioMté, peut-âtra aiisii par Je soupçon jaloux qiia catte clef ne cachAt quelque mystère, il la délia aye<: beaucoup d'adresse, et chercba à «'auqrer si allé ne poQf ait point g*ajii8ter h quelqu'une des diiïérenteè serrure a des wevbles de rappartement; eufip, après avoir essayé partout, il ne* nuii^ua uue armoire dont la serrure était tièS'petite ; il y mit la clef, et la porta s'ouvriti D'abord 11 ne pouvait rien distinguer k eause de l'extrême obscurité; ensuite, ayant entendu des plaintes et des géipissemeots, il se mit à fouiller partout, persuadé qu'il était d'avoir attrapé son rival. A force de cbereber, il trouva un anneau appliqué à une plaque de marbre. Il le tira et vit surtir un noir d'une (igure hideuse qui , monté sur un clieval ailé, k peine hors de sa prison courut dans les appartements de la princesse, la fit monter sur son cheval, et s'échappa du chAteau an uu aliu d'œil, Le prince, au désespoir du résultat de ses ri'eharohea, anurut les larmes aux yeux cbe^son beau^pèra, et lui raconta révénament, ep la priant de trouver las moyens d'y remédier ; mais le roi, déses* pérant de ravoir une autre fuis sa fille, lui reprocha son imprudence en lui déclarant que ce noir était le plus habile des magiciens di| siècle, et que par conséquent tout effort contre lui serait inutilaf lia jeune prince, au lieu de perdre courage, résolut de faire Timpossibia pour parvenir h ravoir une femme qu'il aimait plus que lni-«ème« Il mit sur ses épaules un sac qu'il remplit de pain pour unique provision, et partit i^ans savoir lui même où il allait précis^mantt Aprèâ une longue course, la nuit l'ayant surpris prèsd*uo grand cb4« tesu, il s'y arrét^. Près de 1^ une esclave puisait de l'eau à une fontaine; il lui en demanda, et, après avoir apaisé sa aoif, il la pria de demander de sa part è la maitresse du château la permis* sion d'y passer la nuit. Cette permission lui fut aocordée; et l'esclave ayant jyouté que sa maîtresse le puait de monter pour souper avec elle , il accepta cette aimable invitation, et monta che» ellai Mais quelle fut sa surprise lorsqu'il reconnut sa smur atnéa! Il na imuvait en croûre ses yeux; il l'embrassa, lui demanda ce qui s'était passé depuis leur séparation, s'infurma de l'iieureuse situation dans laquelle il la trouvait, et , satistait d'avoir été la première cause da sa bonne fortune , il se mit à lui raconter aussi son bonheur passé et son malheur actuel , et à lui demander des conseils sur ce qu'il avait è faire pour parvenir à son but. Sa sœur s'efforça par toua les moyens possibles de le détourner de son entrei^rise. Mais, voyant «on entatement , elle lui dit d'attendre au moins le retour de son mari, qui était le roi de tous les oiseaux, lui faisant entendre en laènie temps que ce puissantlmonarque pouvait, à la suite d'un

i7t GRÈCE CONTlNENTAte BT MOREE.

éomeil avec ses sojets, le tirer de rembarras où il se trooTait. Le prince attendit donc avec inupatience le retoar de son bean-Trère , qui , ausailôt sa rentrée au cliâteaa , fit assembler tons les habi tants ailés de l'air, et se mit à discourir sur le sort futur du jeune prince. Mais aucun oiseau ne sut lui dévoiler l'avenir, à l'exception d'un vieil aigle boiteux qui avait le don de prophétie , et qui s'approcha et dit à son roi que lui savait très-bien le lieu où se trouvait le noir avec'la princesse, et qu'il pouvait même porter le j^ne homme jusque-là, mais qu'il ne promettait pas de pouvoir l'atteindre en vitesse ; car le cheval ailé avertirait sans faute le noir de Tenlèvement de la princesse. Au lieu de perdre courage, l'amoureux prince, enchanté de l'espoir qu'on lui donnait , n'attendit pas même le retour du jour. Il monta sur l'aigle, qui le porta à l'endroit où se trouvait sa femme. A l'entrée de la cour, il vit un magnifique château et un jardla superbe; et en entrant dans le parc , le premier objet qui frappa sa vue fut sa femme assise sous un bercean7 tout en denil , pâle, dé&ite et pleurant sur le sort cruel qui l'avait se* parée de son bien-aimé. En le voyant , quoique hors d'elle-même à cette rencontre inattendue, elle s'empressa de le conjurer de fuir ce lieu funeste, parce qu'il risquait de perdre la vie. Mais celui-ci répondit qu'il préférait mille fois la mort à sa séparation. Il la fit monter précipitamment sur l'aigle , et partit en l'emmenant avec ^ni. Ils étaient à peine sortis du cbftteau que le noir, averti par son cheval de l'enlèvement de la princesse, vint comme un éclair, la reprit et mit en deux pièces son époux. Le bon aigle le porta alors chez son matlre , qui unit les deux morceaux de adù corps, lui versa de l'eau de l'immortalité et lui redonna la vie en lui recommandant de ne plus pensera sa femme, car il ne répondait pas de lui ; mais, sans donner la moindre attention aux paroles de son beau-frère , il se mit en route pour trouver le moyen de parvenir de nouveau à son but. Après avoir marché toute la journée, il parvint, à la nuit tombante, auprès d'un château pareil au premier pour la magnificence; et, s'y étant arrêté, il demanda l'hospitalité à une esclave qui puisait aussi de l'eau à une fontaine. L'esclave demanda la permission de sa maltresse, qui le reçut de très-bon cœur, et l'invita aussitôt à souper. A leur grand étonnement, ils se reconnurent encore pour frère et sœur, et set racontèrent mutuellement les événements de leur vie depuis leur séparation. Le voyageur confia alors à sa secdnde sœur son projet, dont elle tâcha de ie dissuader par Ions les moyens en son pouvoir. Mais tout fut inutile, son parti était pris; elle lui conseilla alors d'attendre le retour de* son mari , qui , étant le roi de tous les animaux , pouvait lui donner quelques secours. Son b<«au-fr^re revint

LE l^RAOOPHAGE. 273

bientôt et tâcha de lui démontrer à combien de dangers il allait g*expo8er. Mais, le voyant ferme dans sa résolution , il lui promit de le tirer de cet embarras s'il persistait à avoir la même résignation et la même intrépidité. « Le seul moyen, loi dit-il, de reprendre votre femme est de vous procurer un cheval ailé tout pareil à celui da noir. » A cet effet, il lui indiqua une grande montagne qui n'était pas trop éloignée du chftteau , et qui accouchait tous les ans d'un cheval de la même race que celui du magicien , lui conseillant de s'y rendre armé de courage, car cette montagne était surveillée par une quantité prodigieuse de bétes féroces qui ne laissaient appro* cher personne. Il promit de lui procurer un soporatif à l'aide duquel il endormirait ces bétes; mais cela encore ne suffisait point, sans une grande patience et de la force pour dompter le cheval qui naîtrait de la montagne. Le prince , muni de son soporatif et bien ferme dans sa résolution , partit enchanté de la maison de sa sœur et se dirigea vers la montagne , où, à peine arrivé, les bétes féroces se précipitèrent sur lui pour le dévorer ; mais la prévoyance de son beau-frère le sauva, par le moyen de la potion soporifique, qui frappa aussitôt d'assoupissement tous les animaux, et lui donna le temps nécessaire pour attendre Taccouchement de la montagne. Il eut la patience d'attendre quarante jours , pendant lesquels il y avait des tremblements terribles et des secousses auxquelles à peine il pouvait résister. Malgré toutes ces épreuves il attendit avec la plua grande intrépidité le moment des couches, qui n'eut lieu que le quarantième jour. Le cheval ailé parut enfin ; le prince courut sur lui sans perdre de temps, lui mit un frein, et, finissant par le dompter, monta sar son dos. Le cheval essaya d'abord de se débarrasser de lui en sautant trois fois aussi haut que la hauteur de la montagne et s'abattant avec la plus grande rapidité ; après cette épreuve, voyant que l'homme qu'il portait était un être surnaturel, puisqu'il savait résister à tons ses efforts, au lieu de s'irriter et de se roidir inutile* ihent, hennissant d'orgueil, il se laissa conduire tout à fait par son courageux guide, qui le mena directement au chftteau du noir, sous le berceau où était assise sa femme la première foisqu'il l'avait vue. Il la retrouva à la même place dans un état beaucoup plus déplorable, soit par le chagrin que lui causait la privation de son mari, soit par les importunités et les violences que lui faisait le noir ; omis lorsqu'elle le vit sur un cheval pareil à celui de son ravisseur [elle commença à espérer et à se préparer pour le départ, qui fut effectué aussitôt et sans aucun danger : car le noir, quoique averti de leur fuite, ne put les rattraper malgré tous ses efforts, la légèreté et la jeunesse du chevalde son adversaire surpassant la vites«ede sa propre monture.

874 GRÈGE C4MTfl«|B«TMS Wi MOREE.

L£ P£TIT ROUGET SOBCIER,

11 y avait une foii ua pauvre péclieur qui n'avait d'autres r^daoïiKseï pouc vivre que le ineau pruduît de sa Uko^* TiHia iaa jours i\ alNt m ^u rocbar au bor4 de la iner et a>iïurçait 4'«(tra|)«f qu^quea poiat aons avec lesquaU imi femioe prétMuait kw frvsa| repart Un jour qu'à aon ordinaire il était k p^ciify jl ae put attraper» aprèa Ue^ des eiïQits, qu*qi) trèa*petit rouget q»*il jeta 4aas la mer par mépria pour son ei^trôine |)^titesae ; il le lapéclia trois &i« et lo rejeta de même dam Teau i à la An, le petit poisson s'atta^l^ant t^ours k «i ligne , le pauvre p4cUeur, désespéré de ne pouvoir appartar ilei\ autre cbûse dans sa hutte, se décida h k garder et à le falro bouillir pour tf^mper au moins sa femme , eu attendant mieux ^ jour avivant. Mors le rouget, sentant qu'il allait étro décidément sacrifié au% besoins d^ la pauvre famille , dit au pécheur do l'épargner encore pour cette fois, et qu'il lui promettait dç le rendre iîeoreui en récompense de ce bienfitit « pourvu qu'il revtnt lo lendemain aq bord de la mer et qu'il l'avertit de son arrivée, lie pêcheur frappé de ca miracle lui accorda la liberté , et l^ lendemain i ^ rbeur« Tuée, il se rendit au rivage et l'appela k haute voii^. Le poiàson ^ montra aussitôt à la surface de i*çau et lui dit do prendre un bai teau, de le suivre et d*étendrf ses filet» à la pUce qu'il allait lui in* diquer. Le pécheur suivit exactement ses çon^ilsi et jeta &ns filets à l'endroit où le petit poistîon s'arrétd i 4U moment de les retirer, ils étaient tellement remplis des poissons lea plqs eyquia qu'à peina il parvint k les charger dans le bateau» Rempli de joie de cabon< heur inattendu, il se mit à table avec sa femnie et t après avoir mangé du poisson en abondance j il vendit le reste et gagna une somme considérable. Enchanté de aa bonne fi^rtuoe, il remercia de bon cœur le rouget de tout le bien qu'il |i|| faiaait. Celui-ci lui dit de venir tous les jours h la même heure i et qu'il lui pro» mettait de le mener à des endroits oii il ferait ^ fortune en trè^ peu de* temps $ et, effectivement» en suivant la môme méthode peu? dant quelques jours, il parvint à acheter une mai^n, à la meubler convenablement et à recevoir une nombieu&e société . Son bonheur dura pendant seulement quelque tempa, joaqu'à cd qne l'envie qui s'fittache de préférence h la fortune qui vient rapidement , vint troubler cruellement leur repos. Parmi les femmeaqnl fréquentaient leur société, il s'en trouva plusieurs qgi , jalouaea du bonheur de cette famille, demandèrent un jour à leur nouvelle amie par quel hasard, étant auparavant la plus malheureuse de toute la ville» elle

Lfe I^Eflt nODGEt SORCIER. 275

étirit |Mtrvena« à avoir tant de ricliesses en si peti de temps. Elle îeat assura que sa fortone venait de la péclie extrêmement lucrative que faisait son mari depuis quelqae temps. Ce$ méchantes créatures kfi obj«clèttstit qaéceià était impossible, attendu la nature des lieux et dès choses, et qu'elles étaîeut certaines que son mari était sorcier, et que c'était à ées maléfices qu'il devait Tacqu^sltion subite de ses richesses, lilf eouseUlant aussi, en femme honoffe qu'elle était, de rejeter deft trésor^ acquis par le sortilège et llmpiété. La bonne femme, ajoutant foi à leurs paroles , se mit à importuner incessaïkintent son mail et k le prier de lui confier la manière par laquelle il faisait fta fortuné, en lui disant qu'elle serait sans cela bien malheureuse. Le pèdieur, voyant la faiblesse de sa femme, lui raeonta de tkHine foi toute sou aventure , et lui'fit enteudre à la fia qu'an petit poisson était la seule cause de leur boutieur. t;elle>ci, extrêmement eontente d*avofr tout appris, courut aussitôt dévoiler ce aecr^ à set perfideê amies pour prouver iMunocenee de son mari ; mais ces méchatiiei femmes, au lieu de la tranquilliser, après avuif satisfait leur CttHoSité, rassurèrent que c'était précisément là <|U'elle8 voyaient le sortilège, et que, pour s'en assurer eHe*môme> die devait dire ii sou mari de lui apporter ce poisson , et , après l'avoir man^, de voir H son bonheur continuerait. La femme du fiécbeur, dans «a 9imt»llcité, crut de nouveau h leurs intrigues , et dit* à son mari que le rouget n'était qu'un magicien déguisé sous la iMte d'au petit poissoU, et qu'elle ne souffrirait pas que leur fortune tint d'une source ftuësi impure; qti'eile le priait donc de le prendre et de le fiiire êervir à dîner, ou bieu qu'elle mourrait de chagrin. iuB marî fit tant dun possible pour lui démoutncr que sa demande ■'avait pas le sens commun , et que c'était bien cruel à elle de vouloir la perte 4e ma bienfaiteur ; mais , voyant que sa femme, qu'il aimait plus que lui>méme , pleurait et se lamentait , il se ^lédda avec douleur è se rendre au bord de la mer pour confier au ^gei les inquiétudes et les exigences de sa femme, à laquelle il serait forcé de céder si le rouget ne lui iudiqnait qtielque remède. ie bon rouget 4 au lien de le détourner de cette cruelle résolution ^ M ounaeilla de le Mre couper en trois morceaux égaux qu'il par- Rigemit entre »a femme » sa jnmeut et sa chienne, et de planter la yiaae dans le jardin. Le pèdieur Sépara ftvee beaucoup de chagrin tepoiasoh en trois, tu partagea selon ses ordres, et, aussitôt, toutes les trois ftireut fSeoudé^s, el^ dans le t4<mp9 prescrit, elles accou* sbèrent cltaeuue de deux fumeaux tout à ftiit ressemblants ; en Siéma temps la queue donna naissance à deux eyprès de la même pandior. Les diux Ms uriiidissaient duus la matsau paternelle.

Bieotôt l'allié voulut vovager pour connaître un peu le monde; mais, craignant une opposition de la part de ses parents, il ne contla son dessein qu'à son fière , en lui disant que, tout le temps qu*il verrait Tun des deux cyprès fleuri, il serait bien portant, et que» lorsqu'il le verrait se faner et sécher, il serait près de sa perte. Après avoir pria congé de son frère, il monta sur l*un des deux chevaux de. la maisoD et partit. Après un voyage de quelques jours, arrivé dans une grande ville, il descendit dans une auberge pour se donner le plaisir d'observer les curiosités que cette ville offrait aux étrangers. En s'informant de Tétat du pays, il apprit que 1^ roi était le meilleur homme du monde , et qu'il était très-aimé de ses sujets , mais que la ville était sujette à un très-grand malheur. La fille du roi ,' qui était son unique héritière , avait la manie de frapper de folie tous ceux que son esprit lui indiquait, par le moyen suivant : elle se montrait tous les soirs sur un balcon qu'elle s'était approprié à cet effet, et, en invoquant les étoiles, elle se faisait un jeu de la tranquillité de ses sujets, qui risquaient tous de s'attirer cette affreuse maladie sitôt qu'ils étaient remar« qués de la princesse. A ce récit , le jeune homme étonné attendait avec impatience la nuit pour voir de ses propres yeux la princesse qui se faisait si fort redouter par sa puissance surnatorelle : à peine lit-il obscur qu'il courut du côté du château , et le premier objet qui frappa ses regards fut la princesse enthousiaste et f«*isant différents signes sur son balcon ; asssitôt il y monta , et la prenant par les cheveux il lui dit : — « Jure-moi que dorénavant tu ne feias plus ce vilain métier, ou dans l'instant je vais te tuer. » CelleHsi ter* rifiée du danger qu'elle courait jura , dans sa frayeur, que pendant toute sa vie elle n'essaierait plus ses maléfices; et le jeune homme, après avoir fait cette bonne action, retourna précipitamment à l'auberge où il était logé. La princesse, de son côté , alla chez son père et lui raconta ce qui s'était passé, en l'assurant qu'elle était tout à fait guérie de sa passion , après le serment qu'elle avait fait devant l'homme menaçant qui l'avait surprise. En conséquence le roi, pour tranquilliser ses sujets , publia aussitôt le récit de la guérison de sa fille , en ordonnant que tous ses sujets aussi bien que les étrangers qui £e seraient trouvés dans la ville depuis la veille eussent à passer sous ses fenêtres , voulant de cette manière reconnaître l'individa qui lui avait rendu un service aussi important. Il ordonna aussi à sa. fille, qui assurait pouvoir le reconnaître dès qu'elle le verrait, de tenir dans ses mains une pomme , qu'elle laisserait tomber sur celui qu'elle croirait ressembler au jeune homme. Cet ordre ayant été publié , l'aubergiste avertit le voyageur dt robligation où il

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