XIV
LA CLÎSOrKA. — BODONITZ A.
Dès que la pluie eut cessé et que je me fus un peu séché , je quittai le khani de Gravia et remontai à cheval. Le soleil avait reparu plus brillant que jamais et toute cette belle vallée de la Doride, qui se développait sous mes yeux avec son beau Cépbise, m'apparaissait plus verte et plus féconde que jamais. Les flancs du Parnasse et du Callidrome qui encadrent cette riche vallée sont revêtus de toutes parts de ruines de châteaux antiques et de châteaux du moyen âge. La position de Gravia , au débouché d*un passage de montagnes et sur les bords de la Gravia , était trop importante pour avoir été négligée par les Hellènes ni par les Francs ; aussi trouve-t-on près de Gravia, d'un côté les ruines d*un château hellénique , et de l'autre côté, plus bas, sur la montagne, les ruines à*un château franc qui était peut-être celui du seigneur de Gravia qu'on trouve mentionné dans les lettres d'Innocent III '. Un peu plus loin en montant vers Dadi on aperçoit , près du village d'Agoriani , les ruines de deux châteaux francs qui commandent les deux sources du Céphise , et plus loin les ruines de l'antique ville de Liléa. Le charme que j'éprouvais à parcourir au galop cette belle vallée m'avait fait
1 Voyez liy. xv, p. 610, lettre ^7, une lettre écrite au seignenr de Gravia par Innocent TH.
VArXEE DE LA DORIDE. S8l
complètement oublier agoiate et guide, que j'avais laissés cheminants avecd'antres voyageurs vers le Galiidrome. Près du pont de pierre jeté sur le Géphise , je me retournai pour les chercher et ne vis plus personne ; ils avaient disparu à travers les replis des collines éloignées. Un paysan qni labourait un champ voisin me dit que je m'étais égaré de beaucoup et que je ne pouvais aller coucher ce soir^là ^ même h Bodonitza, qui est de l'autre côté du Galiidrome, et il m'engagea à aller coucher à Dernitza , dans la mon* tagne, au pied des plus hautes cimes, sur ce côté de la Doride. Je suivis son conseil et reçus ses instructions. J'a* vais à traverser cette vallée dans sa longueur, mais les prairies sont verdoyantes et la beauté du temps avait donné de l'ardear à mon cheval. Je laissai donc derrière moi les villages pittoresques de Mariolates et de Soubala , le Platanos avec les ruines de son vieux château et le neigeux Parnasse, et me dirigeai vers Dernitza. Le Galiidrome , entre les escarpements duquel est placé Dernitza , est d'une physio^nomie toute différente de la chaîne du Parnasse. Dans le Parnasse tout est rocher, dans les chaînes du Galiidrome tout est terre végétale , belles forêts de pins , gracieuses pelouses jusqu'aux sommets les plus élevés. G'est à cette composition de son sol que le Saromata doit son nom de Galiidrome ou montagne aux beaux chemins. A moitié che* min, entre Glonnista et Dernitza, à une demi-heure avant d'arriver à ce dernier village, j'aperçus quelques ruines près du chemin. Une petite ^lise chrétienne avait été élevée sur les débris d'un temple païen ; mais, ^lise et temple , tout est en ruines aujourd'hui , avec la différence que les grandes pierres helléniques subsistent encore pleines de jeunesse , tandis que les murailles modernes ne laissent plus que quelques traces chétives et de la poussière.
Il était temps que j'arrivasse à Dernitza , le temps s'assombrissait avec vitesse; et à peine étais-je entré pour prendre mon gîte du soir dans la maison qui me parut la plus propre , tout en haut du village*, qn'nne plqîe violente
S82 GRECE CONTINEKTALE ET MOREE.
recommença el dura pendant une bonne partie de la nnît, La maison que j*avais choisie était bien abritée. Au*^ea* •U8 de la bergerie , quelques marches conduisaient à h partie habitable , dirisée en deux compartiments ; le compartiment des hommes et le compartiment des grains et fruits. Je pris place an milieu de la famille dans le com-« partiment des hommes , femmes et enfants ; je fis étendi^e mon tapis, me fis servir d'excellent lait et quelques fruits, et, au bruit de Torage qui battait mon toit hospitalier sans 0*y frayer passage , Je m'endormis du meiMeur des som* meils.
I^s luttes de la tempête contre la sérénité du ciel dorent peu en Grèce. C'est le soleil qui règne en maître; c'est le beau temps qui est Pétat normal. Au moment où les mou* tons , placés au^^dessoos de moi , s'échappaient avec em« pressement pour aller prendre leur repas parfumé dans le^ herbages rafraîchis par Tolrage de la veille, je sortis à leur suite pour respirer aussi Pair embaumé du matia, H voulais revoir d'une vue de mi-c6te cette opulente vallée de la Doride que j'avais traversée la veille. Je tournai en descendant les deux ravitts verdoyants que cfttoie lo aeu* tler et me dirigeai vers Giounista, Devant moi se dévriop** pait avec majesté la chaîne du Parnasse avec ses sonamets couverts de neige et dont les flancs accidentés préaeoteot tantôt les villages blancs de Soubala, de Mariolates et de Pla^ tanos, untôtles ruines beiléniquesde Liléa, et tantôt le vieux château franc placé derrière Platunos et les deux vieux châteaux d'Agoriani aux deux sources du Céphise. Des réservoirs sccrets-où s'infiltrent les eaux du Parnasse descend doucement le Cépbise* qui traverse cette vaste plaiue dans toute sa longueur, de l'ouest è l'est , pour aller ensuite de nord au sud chercher le lac Copaîs près des marais situés au pied d'Orchomène. La chaîne du Saromala, qui encadre cette vallée sur l'autre rive du Céphise, a aussi son intérêt historique et sa beauté. A une lieue derrière le viiiage de Glounista j'apercevais!*, sur un monticule qui se détache
L\ cuaoumA. S83
des hnutes montagnes du CaUidroine , un château franc
fort bieo conservé et du plus heureux effet dans le paysage,
A Tôuest de ee château , et à Textrémité de la vallée •
s'ouvre la route qui conduit de Gravia aux Thermopyles
on plutôt un peu au delà des Thermopyles en passant entre
Elevterokhori et NevropoHs et entre les ruines d*Heraciea
et de Damasta pour aboutir , pris de la caserne , au kham
et au pont ancien d'Alamana. C'est par cette route que
passèrent, en remontant jusqu'à Elevterokhori et à Nevro-
polis et en redescendant de là par Drakospilia et près de
Palœo-Yani, le corps d'armée perse qui , sous Hydrastes,
tourna les Thermopyles et vint attaquer par derrière les
5,000 Grecs échelonnés derrière lea 800 Spartiates qui
sucQombaient si glorieusement aux Thermopyles en faisant
face au corps d'armée principal des Persea. C'est par cette
môme route aussi que passa le Brenn gaulois avec les siens
lorsque, tout fier du butin de l'Italie, de l'illyrie et de la
Macédoine , et ne po^ivant forcer les Thermopyles avec les
120,000 heaumes d'infanterie et 15,000 de cavalerie qu'il
tratnait, suivant Justin , après lui, il tourna le (^allidrome
et, traversant la vallée de la Doride, se dirigea le long de la
rivière de Gravia jusqu'à Topolias et de là jusqu'à Delphes,
Vn intérêt historique plus moderne me prescrivait de
prendre une autre route pour arriver aux Thermopyles.
Je voulais arriver par Dernitza à Bodonitza et suivre la
route qu'avait prise l'empereur Henri de Constantinoplc et
que suivit probablement aussi , un siècle plus tard , la
Grande*Gompagnie catalane en allant des Thermopyles à
Thèbes,
« Li empererea, dit Henry de Valeoeiennes continuateur de Ville-Hardoin (en parlant de l'empereur Henry de Flandres à l'année 1208), vint jesir à la Bondenice un mercredi au soir. Dont passa la Closure , et Gripbon le vinrent endiner. Li empereres chevaucha tant que il est à Tbèbes venus'. ^
« Pag. 294 de mon édition, k la suite de loes itslair<NMflllia<«
284 GRÈCB GONTINBFITAtE ET MOBEE.
Ce mot de Glosure m'avait semblé devoir être la reproduction du mot gre xXet«roupa , défilé ; mais où était celte Clisonra ? c'est ce qu'aucune carte ne m'apprenait Arrivé sur les lieux qui devaient en être voisins, j'interrogeai les habitants de Dernitza et lâi j'appris d'eux que , pour aller de Dernitza à Bodonitza , on passe entre deux montagnes une gorge qui n'est en effet connue dans le pays que sous son nom de Clisoura. Je fus tout à fait charmé de pouvoir à mon tour passer la Glosure comme mes compatriotes croisés 4 et montai à cheval avec bonheur pour aller la reconnaître.
En partant de Dernitza , on continue è monter jusqu'à ce que s'ouvre devant vous ce qu'on appelle ici un diaselo, ou un port dans les Pyrénées , c'est-à-dire une ooyerture étroite entre deux pics de montagne, d'où on puisse redescendre dans les vallées. Les pics qui forment le diaselo de Dernitza sont des plus gracieux et des mieux ombragés du Gallidrome , et on ne l'a pas plutôt franchi pour pénétrer dans la Clisoura, que se présente un'spectacle vraiment magique. Je m'étais imaginé ^trouver une gorge obstruée par des rochers et des précipices , et je voyais une route serpentant élégamment , bien qu'un peu rapidement, le long d'un ravin creusé par un torrent , à travers une forêt de pins majestueux, qui remontaient des deux côtés, du bord du ravin jusqu'au sommet des hauteurs qui enserrent le défilé. Dès les premiers pas , la vue , guidée par les deux flancs de la montagne, se prolonge bien au delà des limites du défilé. Là s'étend la jolie vallée de Bodonitza ; et tout au milieu, surgissait, comme pour m'étre plus agréable, un plateau surmonté du vieux château français des marquis de Bodonitza. Mais ce plateau et ce château, qui sont jetés dans la vallée inférieure, n'arrêtent pas la vue, qui se porte bien au delà, et découvre la noler, la belle mer azurée de Grèce, enfermée comme un lac entre le golfe Malliaque et le golfe
historiques, généalogiques et numismatiques sur la principauté française d^Achaye,
LA CLISOURA. 285
de Talente, par la chaîne de TOthrys d'une part et par les monts de TGubée de l'autre, et enfin, comme pour ajou-» ter un dernier trait de perfection au tableau , le gracieux canal d*£ubée s'ouvrant entre ces deux golfes et ces monta* gnes, et conduisant Tœil jusqu'aux îles de Skiathos, Sko* pelos et Skyros, et à la haute mer.
Je restai long-temps en admiration devant ce beau tableau , auquel ne manquait pas l'effet' du soleil , et je m'engageai dans la Glisoura. La vue y est restreinte par les courbures du rayin et par l'épaisseur de la forêt qu'on a à traverser; mais, pour être plus rapprochée, la perspec« tive n'en est pas moins fertile en beautés de toute nature, tant sont féconds les flancs de ces montagnes où la végé* • tation se montre avec la même puissance depuis les colli* nés inférieures jusqu'aux croupes les plus élevées. En sortant de la Glisoura , la vallée s'ouvre enfin dans toute sa grandeur. Les Thcrmopyles continuent à gauche, les monts de Garya à droite , le Gallidrome en arrière , et en face est la vallée de Bodonitza ondulée de collines verdoyantes, avec son château gothique siégeant fièrement au centre, etau delà la mer, et un horizon de montagnes. Je conçus alors tout ce que pouvait avoir d'importance le possesseur d'une pareille seîgneorie, placé à la marche ou frontière de la principauté française d'Achaye, ainsi que l'indique son nom de marquis de Bodonitza, sous lequel il figure au nombre des hauts barons jusqu'aux derniers jours de l'existence de la prin^ cîpauté *. G'était à lui qu'était confiée la garde des Ther« niopyles, et son fief s'étendait le long de la mer, depuis ce passage jusqu'au delà de Sideroporta , au delà de Palœo* cbori sur le golfe de l'antique Daphnuse. Le marquis de Bodonitza se trouvait ainsi le seigneur des deux Locrides, et
^ Il est désigné encore dans lé dénombrement de 1391 parmi les dommages des barons sous le nom de marquis de Bondenice (p. 298 de mes Éclaircissements historiques, géologiques et numisma" tiques sur la principauté française d'Achaye, t. i).
386 GRFXE CONTIHfiNTALE ET MOREE.
le succMseur naturel d* AJax , fils d'Ofiée , et de Ménétim pore de Patrocle.
JLe château est aujourd'hui ruiné ; mais ses ruines soat grandes, et elles couvrent tout le plateau. Les murs d'en* ceinte et deux tours restent complètement debout, et dans ces murs on reconnaît aisément les traoes des diverses es^ pèces de construction hellénique , romaine, bysaotine et franque. La partie inférieure est tout hellénique alentour du plateau, et celles de ces grandes pierres qui avaient été renversées ont été relevées par les Francs et distribuées où ils ont pu dans leurs murailles et leurs tours carrées. La porte intérieure est bdlénique aussi et me rappela la porte antique, dite cyclopéenne, que j'avais vue à Arpioo, patrie de Cicéron, dans le royaume de Naples. Elle est composée de six pierres dont chacune a deux mètres de hauteur sur un mètre soixante^dix centimètres de largeur et soixante centimètres d'épaisseur. Les deux pierres du haut se rencontrent è angle aigu. A l'intérieur de la forteresse sont denx citernes et les restes d'un conduit en briques; peut-être do temps de Justinien, qui, suivant Procope, fit rétablir beau« coup de forteresses de ce coté de l'empire. A l'aide de ce conduit , on pouvait profiter dans le château des eaux de la fontaine placée de l'autre côté du ravin, sur le penchant d'une petite colline qui vient expirer au pied de celle-ci. Les eaux de cette fontaine sont des plus pures et des meiU leures du pays, ainsi que je m'en convainquis en vidant avec bonheur trois coupes â la source même. Une petite église de construction franque , avec une fenêtre en ogive au milieu des murs du monument, atteste qu'ici ont passé d'autres hommes, d'autres moeurs, un autre culte. Suivant Meletius le géographe, Bodonitza serait l'antique Opus, capitale des Locriens Opuntieps; mais cette opinion me paraît tout i fait sans fondement. Strabon décrit fort exac^ tement la situation d'Opus et celle de la baie opuntienne, et il paraît évident qu'Opus, patrie de Patrocle, se trouvait
BUAQUI8AT DE BODONITZAé 287
près de Taiente, Tis-à-?is de Gaidouro-Nisi, et siir reinpbcernent du village actuel de Oardinitaa.
J'allai me reposer quelques instants chez le dîmarque^ vieillard de fort bonne mine, qui demeure dans le bas da la vilte» Sa maison serait d'assez bonne apparence s'il y avait &k dehors pour y monter une échelle moins délabrée qUe celle qui sert d'escalier ; mais les Grecs ne savent en<- Gore où ni comment placer un escalier. On construit d'a-^ bord la maison sans s'en occuper^ puis^ quand tout est âni, oo le place en dehors tomme on peut La famille du di> marque était réunie dans une seule chambre, tous et fou* tes étendus à l'orientale sur des tapis. Us se letèreat à mon approche, et, sachant que les Francs ont l'habitude de s'asseoir un peu haut, ils m'apportèrent, pour tenir lieu de chaises qui manquent encore , trois bons coussins que l'on disposa l'un sur l'autre près du mur, de manière à me former un siège fort commode. Puis la jeune et belle fille du diiliarqtie me serrit elle-même le giyko, i*eau frafche et le café , et me présenta ensuite gracieusement la longue pipe , et je me trouvai aussi à mon aise que parmi les nmos» tant l'hospiulité se montre partout en Grèce tftec âisAtice et botine grâce , et semble pluiAt la satisfooiiMi d'un plaisir que d'un û^ftAr, Pendant qâe j'étais assis h câoser are^ oes bonnes g^s^ j'avais etivoyé des eiplorA-' tears dans le lattage pour s'enquérir des antiquités^ pier-* re» gravées « médailles et gaiiettes (petites itionnàies de cuivre) ifoe Ton pourrait avoir à vcnâre< On m'apporta ifÊ^neê pierres gi^vées, mais d'une méiiôcre eiécution et de l'êpoqtie romaine ; des monnaies by tontine en grand nombre, que je ne recherchais pas; quelques médaille des anciens Opttutietts , dont l'uHe me ptot, et bon ooftibi^ de deniers tournois des princes français de Morée et des docs français d'Athènes^ parmi iesqtiels je choisis lesmieut iM>nsertés» Leurs demaaées ne tne pâturent pas trop dérai^ sonnaMe» et wm» nous séparâmes fort satisfaits les nas des atitres. Je tt»ierei«i ensuite U dimarque et m famiHa de
988 GHË€E CONTINENTALE &T MOAÉE.
leur bienveillante hospitalité , me fis amener mes cbevaax et quittai Bodonitza. Plusieurs fois j*y suis revenu depuis, et toujours avec un grand plaisir, même lorsqu'égaré pendant h nuit» en tournant la pente des coteaux, je me re^ trouvais arrêté, tantôt par on rocher sur le bord d'un torrent que j'avais quelque temps auparavant traversé à g;né, tantôt par un précipice inattendu placé sur un revers de collines que j'avais gravi à grand'peine ; mais alors la vue de la mer et des montagnes d'Eubée éclairées par un éda* tant dair de lune me remettait bientôt sur la voie, et je rentrais sans encombre, heureux du souvenir de mes ion-* gués courses.