‹ La Grèce continentale et la MoréeChapitre 39 sur 68 · UNE SUCRERIE FRANÇAISE EN GRÈCE. — THRONXUM · texte numérisé non relu

UNE SUCRERIE FRANÇAISE EN GRÈCE. — THRONXUM

ET LA LOGRIOE.

£a route de Bodonitza à la mer traverse on pays magnifique. Les vallées sont arrosées par dés cours d'eau et les pentes des montagnes offrent comme une délicieuse forêt où toutes les herbes et tous les arbres sont en fleurs, et où je respirais tous les parfums du printemps. L'arbre de Judée avec ses bouquets de lilas y croît à l'égal des plus beaux arbres de nos climats; le genêt d'Espagne couvre tous les rochers de ses immenses buissons diaprés de fleurs jaunes et s'entremêle aux sauges colossales et aux plantes les plus odorantes. En présence de cette variété de fleurs qui embaument l'air, on se croirait transporté dans le plus riche de nos vergers français au mois de mai; mais les vergers ici sont des forêts gracieusement jetées sur le penchant rapide de la montagne , et les cours d'eau qui les traversent serpentent et retombent partout en mille cascatelles« La colline qui descend dans la vallée

LOCAIDE. 289

après le village de Kalyvia offre surtout le pays le plus fccoud , le mieux boisé que je connaisse. Il n*y a pas un pouce de la montagne et de la vallée qui ne soit recouvert de bonne et profonde terre végétale et de la plus épaisse verdure. Les calzopia » ou arbr<^s de Judée , sont là sur leur sol malernel. Dans plusieurs parties de cette riche vallée la verdure de ces grands et beaux arbres et de ces jolis arbrisseaux se maintient toute Tannée , et le chêne lui-même y conserve ses feuilles pendant des hivers doux comme Test notre plus doux printemps. £t toutes ces terres fécondes, et tous ces beaux ombrages , et ces délicieux parcs et vergers naturels sont pour ainsi dire sans maître ! Au milieu de cet abandon de tout bien , ce n'est que bien rarement que se fait sentir la présence de rhomme, par Taspect de quelques terres ensemencées de blé ou par quelques kalyvia de chaume distribuées çà et là et défendues par des chiens de Thessalie à Thumeur redoutable, contre lesquels un bon pistolet n*est jamais horà de saison. Les prairies y sont toutes épaisses et fécondes , mais d'une fécondité spontanée qui ne doit rien aux irri* gâtions artificielles ou aux coupes opportunes; car personne n'y travaille, n'y sème et n'y recueille. Celte partie de la Grèce se distingue entre toutes les autres par la sève active de végétation dont jouissent ces pays, plus riches et plus pittoresques en même temps.

À mi-chemin vers le golfe de Lamia, s'embranchent deux routes qui, de Bodouitza et des versants du Kaliidrome, conduisent vers la Thessalie et vers la Locridc : l'une a gauche mène au glorieux passage des Thermopyles; l'autre, à droite, mène h un lieu qui n'a de nom ni dans rhisioire ancienne ni dans l'histoire du moyen âge , mais qui a au'^si son avenir peut-être , et qui , dans les fastes pacifiqu s de nos nations modernes, pourra mériter d'être mentionné un jour parmi les éléments de richesse et d'àniélioration decepays nouveau. Ce lieu, désigné sous le nom de Kainourio-Khorio ou le Nouveau-Village, est celui où

vient d'être fondée par des spéculateurs français tme sucrerie de sucre de betteraves. J'avais là à satisfaire on intérêt plus récent, mais plus national aussi. L'ancien fief français qui dominait tout le littoral des Thermopyles et de la Locride a disparu , et une nouvelle puissance, celle de Tindastrie, portée sur une partie de ce même littoral par des compatriotes des anciens feudataires de Bodonitza, cherche dans ce moment à faire succéder son utile domination à la domination violente qui soumettait tout à Futilité d'an seul Aux tours de vigie, où veillaient des soldats toujours armés, ont succédé de hautes cheminées en forme de tours carrées , destinées à alimenter perpétuellement une grande usine de sucre de betteraves. La betterave, si ridiculisée à sa naissance, si contrariée aujourd'hui dans sa marche après avoir été si démesurément encouragée, veut étendre maintenant ses conquêtes en dehors du pays de sa naissance , et , de la France , veut aller s'implanter dans le reste de l'Europe et donner à la fois , si elle peut réussir, un nouveau débouché à la richesse industrielle , à la richesse agricole et à la richesse commerciale. J'avais appris, en allant de Malte à Syra, que plusieurs ouvriers français se rendaient en Grèce sur le même bâtiment que moi pour aller s'employer dans une raffinerie dont l'existence m'était ainsi révélée, et mon attention en avait été vivement éveillée ; j'avais rencontré dans les bois du Pentélique, en revenant de Marathon à Athènes , d'autres ouvriers français se rendant par Oropos à ce même établissement , et j'avais promis au fondateur, M. Roberiy, qui m'avait beaucoup parlé de ses projets à Athènes, de m'arrêter quelques jours dans sa manufacture à mon passage en Locride. Je laissai donc la roule qui mène aux Thermopyles de Léonidas et m'acheminai vers la sucrerie française de sucre de betteraves de Kainourio-Khorio.

Des dernières parties de la chaîne du Kallidrome , on Voit se développer devant soi une vaste plaine de près de deux lieues de profondeur jusqu^à la mer, et d'environ six

lieues de knigoeiir entre le Sperehius et le Boagrius , qui toos deux vieaoeat se jeter dans le golfe de Lamia. Le» eaax torrentueuses du Boagrûis formaient dans cette saison ua lit vaste , mais assez profond ; je les passai à gué au-dessous de Throoium. Ces passages sont parfois as$e:s dangereux en Gr^ ; les lits des torrents sont larges et encoait>rés de fragments de rochers ; leur cours est rapide» et si un cbe^al faisait une chute il serait assez difficile de lutter contre la rapidité des flots au milieu de ces pointes aiguës de rochers. Quelquefois aussi ^ quand on n'a pas la léte ferme et qu'on ne prend pas le parti de fixer ses yeux sur U rive sans regarder l'eau » ce torrent qui coule rapi* dément vous laisse croire qu'au lieu de le couper vous êtes entraîné par lui ; on est f^ris alors d'une espèce de vertige qui pourrait amener une chute dangereuse. C'est ainsi qu'un jour, dans les eaux de TAlphée, près d'OIym^ pie , un de mes guides perdit la tète , tomba de cheval , et ne fut sauvé que par un berger que j'avais eu la précau** tion de faire marcher avec nous dans l'eau pour indiquer le gué. Je tins bon contre le Boagrius , qui luttait pour m'entratner, comme autrefois le fleuve Scamaodre s'élan* çait pour engloutir Achille a en mugissant et soulevant ses flots couverts d'écume, de sang et de cadavres^»Le Boagrius n'entraînait que les débris des asphodèles , des lau* Tiers-roses et des autres plantes de la montagne, et je n'eus pas besdn du secours de Yulcain et de ses feux pour ar« river è l'autre rive. De là on aperçoit, de loin, et sur le bord de la mer, une longue ligne de murs blancs avec des toits en tuile rouge , et au milieu , hautes et puissantes comme des tours crénelées des temps féodaux , les chemi* nées de la sucrerie de Kainourio. Ce fut comme un phare qui me montrait ma route. Je me mis au galop dans cette belle plaine , et au bout d'une heure au plus j'arrivai parmi des compatriotes parlant la langue de France» dans la sucrerie de betteraves de Kainourio-Khorio.

* ilioikf cliant xxi , vers 324.

M. Roberty me fit le plas cordial accueil , et me montra tout son établissement en détail. Cette vaste entreprise doit son origine à une société d'actionnaires parisiens auxquels sont venus depuis s^ajouter des actionnaires grecs et moldaves. Le gouvernement grec a concédé à cette société , pour vingtans,moyennant7,000 francsde loyer annuel, huit cents hectares de terre dans cette belle plaine de la Locride. Là, tout en face du canal de Trikeri , dans une situation aussi belle que bien appropriée au commerce , non loin de la baie de Paloeo-Khori, où peuvent s*arrêter les bâtiments arrivant d*Â8ie par le canal d*Eubée , près de la chaîne du Knémis, qui forme un rempart contre les vents et porte de vastes forêtô , près aussi de la riche plaine du Sperchius, qui ouvre une route facile vers ta Thessalie, on a choisi à cent pas tle la mer remplacement où devait être bâtie la future manufacture. La première pierre de l'usine avait été posée le 24 décembre 18&0, et, grâce à l'activité extrême mise dans les travaux , ces bâtiments étaient presque complètement terminés au moment où j'y arrivai, le l*' mai 1841, et les machines étaient déjà presque toutes placées et prêtes à fonctionner. Il y avait d'énormes obstacles à vaincre pour fonder un semblable établissement; mais M. Roberty est doué d'une rare activité et d'une grande persévérance , et il est enfin parvenu à triompher des difficultés que lui opposaient les hommes et les choses. Tout était à créer à la fois dans un pays si neuf. Quelques ouvriers français se multiplièrent pour guider et former les ouvriers grecs , avant même qu^aucun des chefs et de leurs co-travailleurs comprit encore la langue que parlait l'autre. Les rochers du Knémis et les ruines de Thronium fournirent la pierre; les forêts de Palœo-Khori et de Bodonitza donnèrent le bois de construction. Les tuiles furent confectionnées sur les lieux , ainsi que les planches et les poutres. Des maçons albanais arrivèrent en bandes de la Turquie , et en quatre mois les bâtiments de la manufacture et deux lignes delJbâtiments placés des deux côtés pour

KAINOUaiO-KHORIO. 293

le logement des maîtres et ouvriers s'élevèrent comme par eDcbantement. Oa me donna une de ces chanibres, dans Taile située en vue de la mer, et je m*y trouvai aussi com« modément logé que je Faurals été en France. On m'avait dit à Athènes que je ne trouverais rien encore de commencé , et qu'il n'y aurait pas même de chambre pour me loger; cependantje trouvai deux lignes de maisons de vingt chambres chacune, entre deux jardins,et des bâtiments élevés et couverts , aussi étendus que ceux d'une des plus vastes exploitations de nos domaines normands. Les communica-* tions sont encore très-difficiles entre les provinces grec« ques. De Livadîa à Kainourio , il faut franchir le Parnasse et le Knéfflis , semés de rochers et de précipices , et tout voyage à travers ces montagnes est non-seulement fatigant, mais souvent dangereux. Il n'est donc pas étonnant, même sans parler de l'envie que l'on porte en général à tout grand établissement naissant , qu'on ait nié l'existence de ce que je voyais alors debout devant moi. M. Roberty et moi , nous parcourûmes à cheval les terres concédées à la manufacture , et là m'apparurent d'autres obstacles dont une grande énergie peut seule triompher.

A peu de distance de la manufacture est un marais formé par les cours d'eau qui descendent du Knémis à la mer, et qui , faute de pente suffisante, se perdent dans les prairies. Le vent qui sort de la gorge de Thronium et passe sur ce marais s'imprègne à la chute du jour d'exhalaisons dangereuses. Il est facile sans doute d'assainir ce marais, en pratiquant des saignées à la prairie et en faisant couler les eaux jusqu'à la mer, qui est voisine ; mais, pour avoir négligé cet assainissement , on s'est exposé à une épidémie qui a moissonné beaucoup de monde , et il a fallu l'énergie de M. Roberty pour résister à ces nouveaux fléaux et pour s'occuper, quoique malade , du prompt assainissement de ces lieux , assainissement assuré aujourd'hui. Des terres avaient été concédées par le gouvernement; mais, par suite de l'organisation défectueuse d'une

t94 GRÈCE CONTIKIlirrAI*! Wr IIOREE.

lociicé p^tiqiie wml n^v«Ue qoe l'eit la société greocpie« let terres étaient souvent possédées ou cultivées par le pre* mier occupant. Une juste mesure de conciliatîoii et de fermeté de la part de M. Roberty, soutenu qu'il était par l'appui bienveillant des auiorités locales , n'a pas tardé k aplanir les voies vers le bien. Les gens du pays ont d'ailleurs compris tous les avantages que devait apporter à leur agriculture Fexistettce d*on établii«ement considérable bien dirigé et occupé par des ouvriers français, qui, s'ils travaillent beau^ coup , aiment aussi à bien vivre et dépensent largement. Déjà un peu de mieux se fait sentir dans les environs , et on remarque une grande différence entre les habitations grecques du village voisin et celles des villages plus éloignés. Les chambres sont plus propres et mieux aérées i l'usage des chaises, des tables, des matelas , inconnu à quelques lieues de \ï , s'y répand de jour en jour. La nourri* tare y est plus saine et plus abondante. Si cet établissement prospère, ce bien* être s'étendra rapidement h tous les environs; car ce pays est merveilleusement situé pour y appeler les étrangers. Tous les versants inférieurs du Kné« mis sont couverts de forôts , et des sources d'eau minérale qui jaillissent du pied des rochers, près de Palooo-Cbori , permettent d*y établir des bains d'eau thermale. Un bateau à vapeur qui irait de là k Porto-Raphti , à cinq lieuos d'A* thènes, en passant sous le pont un peu étroit de i'Ëuripe , à Chalkis, transfoijnerait complètement ces riches campa* gnes de la Locride , et , en peu d'années , elles pourraient être couvertes de petites maisons d'été. J'ai rencontré \k des sites charmants. Ces améliorations réagiraient bien vite sur une population aussi active et aussi intelligente que la population grecque. J'ai vu moi-même qu*au mo* ment de mon arrivée l'esprit de jalousie avait déjà disparu pour faire place à l'esprit d'union. J'en eus une preuve frappanle à l'occasion d'une fête curieuse à laquelle j'assistai le lendemain dimanche 2 mai, M. Roberty avait annoncé que, pour célébrer l'anni-

versaire de la Saiat-Pbilippe» il iuYiUit ce jour-là tous les employés de sa manufacture-, maîtres et ouvriers , Français, Italiens, Allemands, Anglais, Grecs, Albanais et Bulgares, à une partie de campagne dans une belle forêt siluée au delà de Tbroaium, Je fus invité aussi et fus cbarmé de cette occasion qui s'offrait à moi de satisfaire amplement ma curiosité.

Nous partîmes tous h pied, au nombre de plus de soixante. Nous traversâmes le Boagriusi ou Plataoia, k Taide d'arbres morts jetés sur les rocberrdu torrent, et nous remontâmes son cours en laissant Tbronium à notre gauche. Plusieurs fois nous eûmes à traverser au milieu des bois la Plataoia et ses affluents k Taide de ponts impro* Tîiés» Ces torrents au cours si incertain sont un des grands obstacles qui empêchent lesvoyagesàpiedenGrèce, qu'il est si aisé pour tout le monde de £»ire en Suisse; il faut des chevaux pour traverser sans cesse les torrents et les bords des vadtoSf ou terres marécageuses. Nous continuâmes II cheminer à travers des bosquets remplis de fort beaux arbres jusqu'au pied de la montagne de Basilissa , qui sépare cette vallée de la belle et vaste vallée de Livadie. Pouque* ville a cru ï tort que la montagne appelée Basilissa était plac^ dans les Tbermopyles mêmes , et qu'elle devait ce nom au souvenir de l'invasion armée du grand roi. JLa Ba* siUssa est fort en avant des Tbermopyles et très-^éloignée de la route qu'a suivie l'armée persane* Nous nous arrêta^ mes enCn dans une situation charmante , que nous indiqua un berger, près d'un village qui a conservé, dans son nom de Komnina , le souvenir de la domination des Corn** néne. Une source d'eau excellente jaillissait de terre, et, à peine née , elle allait, à quelques pas de là, confondre ses eaux avec celles d'un torrent , qui se repliaient autour d'un tertre frais et en faisaient comme une petite île de verdure. De beaux arbres aux formes les plus pittoresques ombrageaient de toutes parts cette pelouse. £u peu d'instunts un campement fut dressé. Les branches feuillues

996 ^ GRECE CONTINEIVTALE ET MOREE.

tombèrent soas les yatagans et les haches. Nous avions été accompagnés dans notre marche de deux pavillons , ie pavillon français et le pavillon grec , qu'un Français et un Grec faisaient flotter au-dessus de nos télés. Arrivés à notre station , ils s'élancèrent au plus haut d'un grand chêne, et sur la plus belle branche ils les déployèrent gracieusement. On s'occupait pendant ce temps des préparatifs du repas, et, en vérité, je crus assister à un repas homérique. Des moutons composaient le fond de ce dîner de campagne. Pendant que quelques pallikares, habitués à des festins de montagne , faisaient tomber des arbres propres à alimenter un grand feu, amenaient quelques troncs ou gros rameaux desséchés par l'âge , taillaient les petites branches émincées en broches, et allumaient des branches pour préparer d'avance des charbons ardents , leurs compagnons saisissaient les moutons amenés vivants , les égorgeaient près des eaux du torrent, les attachaient à un arbre , les dépouillaient en un instant de la peau , comme le Faune dont on voit la statue au musée de Naples , nettoyaient leurs entrailles, et frottaient les moutons de graisse et de sel , en appliquant sur leurs flancs les deux rognons. Ainsi préparés, les moutons étaient embrochés dans un long pieu que tournait un pallikare devant un énorme feu qui flamboyait en plein air , tandis qu'un autre les frottait avec la graisse appliquée à une longue branche de myrte. Les entrailles, enveloppées autour d'une baguette de fusil et bien nettoyées etépicées, sont braisées plus promptcment et forment un mets véritablement excellent appelé kou- Heuretze. Il faut environ une heure pour cuire le mouton entier , et plusieurs moutons rôtissaient à la fois sur les trois côtés de chacun des grands feux qu'on venait d'allumer. Un coup de doigt appliqué fortement au défaut de la cuisse et séparant les chairs , et le refroidissement , au milieu du feu le plus ardent, de l'os qui sort de l'estomac, prouvent que la cuisson est à point. Un Européen s'imaginerait que, cuit sitôt après être (ué, un mouton doit faire

KAINODRIO-KnORIO. 997

un fort mauvais mets et que la chair doit être fort dure ; il n'eu e6t rien , et ce mouton , préparé ainsi à la manière homérique, est tendre et succulent.

La table est tout- aussi champêtre que le repas. On abat un énorme amas de feuillage , que dans ces lieux frais et inhabités n'a jamais souillés la poussière. On en fait une sorte de lit de deux ou trois pieds de hauteur , et ce lit de feuillage, c'est la table; cbaeun s'assied alentour sur un antre lit de feuillage recouvert de sa talagani. Des oignons verts, des œnfe durs et du pain sont placés devant chacun des assistants ; puis un pallikare saisit le mouton, et de son yatagan sépare les membres et les jette sur la table de feuillage. La tzitza de bois circulait pendant ce temps à la ronde pour huïnecter ce repas avec d'excellent vin d'Ëubée.

Autour de cette table rustique étaient assis des hommes de toute nation , Grecs, Turcs et Francs ; c'était un mélange curiemt de toutes les langues et de toutes les races, et les notables du village voisin étaient venus se joindre en amis à notre fête. Les Grecs pauvres soat peu habitués à sortir de leur vie régulière d'abstinence; ils ne peuvent jamais, ainsi que nos ouvriers , compter sur un travail ex* iraordinaire pour compenser une dépense extraordinaire qu'ils auraient faite , ils sont donc toujours fort réservés dans leurs plaisirs. Les Albanais sont plus insouciants de l'avenir et plus expansifs , plus bruyants aussi dans leurs moments de gaieté. Nous ftmes chanter des chansons françaises, grecques, albanaises et bulgares. Un jeune garçon albanais de treize à quatorze ans, à la voix de fausset extrêmement tievéeet qu'il forçait de son mieux , entonna la chanson albanaise, tandis que ses compatriotes, assis en cercle autour de lui , répétaient le refrain en chœur. Les airs bulgares sont plus vib et plus saccadés que les airs grecs; les airs grecs sont toujours dits par les beaux chanteurs avec un accent nasillard qui en détruit outrageosemeat la mélodie, ilïnq ou six de ces airs auraient mérité d'être recueillis; c'est une mélodie simple et sans

SM GRÈCE OWffiHBltTAU MX «OREE.

accotd partait, mate parfois use iéée maaicde aaaei gfik cîeoiê i*y fait joor. Après lea diasts on porta les leaalft: celui du roi de France, ponr la lète duquel oooi étimê tooa réuiiif , et celui do roi de Grèce, sur le territoire duquel était yenoe t^implanter cette nouvelle coloiiie iiidii^ trielle , et de nombreux pdychrooia firrat retentir les à la auito d*uBe petite aHocution qoeje en» devoir k mes compatriotes k cette occasion.

«Deux (ms d^, leur dis-je, et dans des temps Ues éloignés et bien diSArents des nôtres, nos compatriotes de la terre de France ont porté lenrs pas en ces mêoMS lieix* Ils s'y présentèrent alors Fépée à la main et fraacfairem les montagnes qui nous apparaissent d'ici , et lesTfaeruopyles au nom si héroïque. 279 ans «vant notre ère, us chef dV ventnriers gaidois , qne les anteors anciens désigncBC avec son seul titre de Breonus on chef de guerre , après avoir ravagé TltaKe, riUyrie, la Pannonie, laThraee, la Ma* cédokie, arriva danà ces montagnes ponr se frayer on pas« sage Jusqu'au trésor du temple de Ddpbes. Arr^ un insunt an passage des Thermopyles , de ce côté de la naén» tagne , le Brennus s'avança avec &0,000 hommes de pied et de cheval par un chemin plus hardi encore, et, s'é» levant par les ravins à la droite du Kallidreme ou Saromata» dont les derniers versants viennent expirer ici , il débou* cha dans la plantureuse vallée du Géphîae, et arriva avec les siens sur les flancs élevés du Parnasse , où se trouvaient le temple vénéré de Delphes et ses trésors, et ils pillèrent tout. C'était là d'odieux triomphes de Fatidace et de la bar« barie , de. ces triomphes qui ne laissent après eox que des Itirmes ponr les opprimés, des mdédietioos pour les oppresseurs.

» Quinze cents ans plus tard , le aèledes croisades avait armé des milliers de Français et les poussait à la délivrance du Saint-Sépulcre. Le malaise qu'on éprouvait cfaex sol , et le désir pour les at nés ambitieux d'augmenter leur nom et leor puissance , ponr les cadets pauvres de se foire

IUUNODftIO-&H6ftlO. M9

na domine à esx , pour ie peuple inûtatettr des villes de

marcher seton Tesprît an temps^ pour le peuple des aerfe

d'échapper par la licence des campsàTo^ression domesti*

que des maîtres 9 tsutes ces causes, ploi encore que Tar*-

deiir rdigîevse, son^ot à i'épeqcK de la croisMle de G(MUh

tantiBopie , appelaient les Français sons les drapeaux de la

guerre sainte. En idtent à Jérusalem, Ils s'éUmA arrMs

devant ConsUMifim]^, qu'Us oonquirent en i20ii , et ib

firetrt ici on empire français arec des cbefe français» des

comcmies françaises, des oMurs françaises. Tooies les

fyroYHices de Fempire grec fiaient partagées entre les nô^

tresL A rHémns, où 6»ssait l'empire, oommença le

royftoflie de Macédoine on deSatonlqne. Là oà finissait le

royaiMde de Satenique , à la cbaîne snpérieure de TOBu,

que Tmis toyez de? ant tous blanchi de neiges , œmmença

h prîneipaoté française de Morée on d'Adkaye , qiâ oom^

prenait , afec tout k territoire de la Grèce actoette , ks

Gyclades, les Sporades et les ties Ioniennes moins Gorfoo»

La partk de Tarmée française qui se détacha ponr q)érer

cette oonqo^te passa par ce même détroit des Thermopylea»

placé i deux pas de nous. Au delà de cette colline où nous

soBimes est h ooHine et ie cbâteau-iort de Bodonit2a , que

Tons connaissez ts«is, et cà ils fondèrent un marquisat

ponr Tnn d*ent ea le diargeaot de la défense de la frmh-

tière. An ddà de ce détroft qui se développe si gracieuse*^

ment sons vos yeox apparaît k pointe de cette féconde et

beik fie d'£«bée, ornement principal de votre vallée; et

nn peu plus Mn est k port d'Orèos « où ils fondèrent pour

nn autre des knrs nne baronnie dont une forteresse en

mines indique Remplacement Ib occupèrent ainsi toitt

les lieux forts et dominèrent ce pays pendant trois siècka.

Mais Tesprit de rivalité mit bientôt la désunion entre les

diefs, qui ne voulaient obéir à aucun, et ks divisions in«

testines knr firent perdre ce que kur courage knr avait

gagné. Gontempkz ces mines de tourelles , de portes^con-

lisses , de créneaux du château de Bodcnûtza , etde«nan-

300 GRëCË GONTINBNTALE ET MOREE.

dez-vous ce qui resle de tant d'actes généreux » de laot de sacrifices héroïques de toute nature : quelques tourelles à moitié démolies où Therbe croit au milieu des ruines dans tous les endroits où nos croisés ont vécu , quelques monnaies grossières que dédaignent les paysans , quelques noms français conservés à des villages , des ruines de châteaux, d'églises, de couvents et de tombeaux, et quelques souvenirs de générosité et de dévouement ou d'audace de nos compatriotes et de leurs femmes ou de leurs filles préservés par la tradition ou par les chants populaires, voilà tout ce qui a survécu d'une domination de trois cents ans. Un grand service fut toutefois rendu à la Grèce par cette conquête des nôtres. La force unit entre elles des provinces habituées à vivre dans la division, et , quand s'éteignit la principauté française de Morée, elle laissa du moins le souvenir d'un État grec qui pouvait vivre et se maintenir uni par ses seules forces. Ainsi les idées morales , les idées nationales sont les seules qui aient vie.

» Les temps modernes nous ont montrés à la Grèce sous un aspect bien différent. Depuis le jour où , pour la première fois, l'évêque de Patras Germanos fit appel, du couvent de Calavryta, aux sentiments chrétiens, aux sentiments moraux , aux sentiments nationaux de l'Europe , la France n'a cessé de se montrer amie puissante et généreuse. Le peuple de France tendit la main au peuple de Grèce qui demandait à renaître ; le gouvernement envoya ses armées et ses flottes libératrices pour assurer l'œuvre de la civilisation , et les armées et les flottes ont rempli leur œuvre avec dévouement. Le peuple grec exista. Il ne s'agit plus que de compléter l'œuvre de civilisation si heureusement commencée.

» C'est là ce que vous allez contribuer pour votre part à faire ici, vous qui , dans ce pays inculte, abandonné, apportez la vie de l'industrie , du travail , de l'ordre. Soyez-en fiers, car il y a dans vos succès bien au delà des succès de présent ; il y a de nobles avantages encore à recueillir à la

KAINOURIO-KIIOIIIO. 301

suKe des avantages matériels. Qu*uq établissement indu- «sfriel comme le vôtre prospère, et la marche de la civilisation est rapidement accélérée ici. En peu de temps cette vallée, DÛ la végétation est si puissante, va se couvrir des plas riches produits ; ces misérables kaiyvia vont être ren^ placées par de petites maisons propres et élégantes; ce canal d'Ëubée, aujourd'hui désert, peut s'animer par la présence des vaisseaux à vapeur et à voiles ; ce port de Palceo-Khori, si sûr et si vaste, peut se couvrir de mâts de vaisseaux marchands; ces coteaux si boisés, si odorants, couverts de grenadiers , de myrtes , de figuiers , d'oliviers , de mûriers , de platanes auxquels vient s'enlacer de toutes parts la vigne en festons , ces bords de la source d*eau thermale placée au bas d'un si gracieux coteau , peuvent devenir, grâce aux brises qui modèrent ici les chaleurs de l'été , le rendez-vous de toute la Grèce , qui viendra admirer ici ce que des Français ont su faire les premiers au milieu de tant d'obslacles des hommes , des temps et des lieux ; et cet exemple d'un pays heureux par le travail et l'esprit d'union portera ses fruits dans les autres parties de la Grèce. Cet avenir est certain, si vous savez à la fois rester actifs et unis; et le temps est peu éloigné peut-être où le bruit des machines à vapeur éveillera les échos endormis du mont Karya. Il m'est agréable de pouvoir vous manifester mes espérances du bonheur destiné à cette vallée, à la Grèce et à vous, au jour même où sur notre sol de France on se livre aussi à la joie. C'est à l'occasion de la fête de notre souverain que nous sommes réunis ici. Pour des Français qui se rencontrent à l'étranger , il n'existe pas de partis ; ils ne reconnaissent qu'un drapeau , celui de la France et de son souverain confou-> dus. Le voici qui flotte au-dessus de notre tête, ce drapeau national , uni sur le haut de ce chêne séculaire au pavillon de la Grèce et de son souverain. Réunissons donc tous ici. Français et Grecs, nos acclamations en l'honneur de la France et du roi de France, etjoignons-ynosvœuxet

303 GRÈCE CONTlNSNTiVLfi UJ MOREE.

oos syiRpadiies eo liveur de la Grèce et du roi de Grèce» » Aux chants ëvccédèreat les danses de toute espèce^ Les Bulgares, qui vivent presque toute Tannée dans la plus grande abstinence , se livraient avec bonbeur aux plaisirs d'une fête si nouvelle pour eux , et formaient des rondes fort animées* La danse des Grecs ne manque pas d'une certaine grâce , mais elle est lente et froide , et les beaux danseurs se dandinent beaucoup trop. La ronde de» Turcs est beaucoup moins gracieuse , mais plus vive et plus gaie^ et on y retrouve fréquemment les germes de la mastourcpis des Hongrois , leurs compatriotes antiques , et parfois de la valse allemande. La danse terminée , on se livra à Texercice du tir; un prix fut promis au meilleur tireur, et ceint un ancien klcpbte qui le remporta avec sa longue carabine. Son adresse a dû être fatale à plus d'un Turc dans les dé- ' sordres de sa vie klephtique ; c'est aujourd'hui un gardecbasse habile et régulier.

Tout se passa dans Tordre le plus parfait et la meilleure harmonie , et il n'y eut pas une parole , pas un geste blessant pour aucun des convives. Nous nous étions assuré des montures pour le retour ; une musique improvisée « corsde-chasse» clarinettes, flûtes de France , guitares grecque* et tambours turcs, nous {décédait avec les deux bannières déployées de France et de Grèco^ Tous à cheval, nous fîmes une halte sur les ruine» de Thomérique cité de Thronium, qui peut se releva à Kainourio-Khorio, et nous renuâmes sans encombre , fort satisfaits d'une fête dont on n'eût pu rêver la possibilité en Grèce dix ans auparavant^ J'avais été dès le premier jour charmé de l'aspect du pays* En m'éveillantà Kaioourio-Khorio, mes'premiers regards avaient été caressés par le lever du soleil qui teignait de rose et le ciel et les belles eaux du canal de Trikerii entre TËubée et la jointe de l'ancienne Thessalie pbthû)tique t patrie d'AcbiUe« Deux petits bâtioMints voguai^t à freine voile dans ces flots de rose et d'azur. Ce n'est qu'en Grèce que Ton comprend bien t«»ote h vérité do cette ex-*

K.AiiiroiJiiio*]C.BoirTO. 303

pteÊekm des poètes anefens , Tazur des flots , l'aorore aux doigts de rose ; eipressions que noos traduisons comme si elles s'appliquaient à notre mer et à notre ciel , tandis que dans notre ctlmat tempéré de France les flots de la mer sont vert-' bouteille et Tauroreest rouge-orange. Id, an con* traire, et partout en aflant vers l'orient, depoisNaplessur* tottt, et parfois depuis Nice, les flots sont do plas bel azur, et, en Grèce en partiinilier, le ciel, au lever du soieil , est d'un rose si tendre , qu'aucun peintre n'oserait rendre cet eSèt, de peur de nous paraître un coloriste faoi ou exagéré. Les moDtsde l'Ënbée me dérobaient ici la première appa*» rition des rayons do soleil comme l'Hymette me les dérobait à Athènes; mais ici, comme à Athènes, ces rayons s'élançaient dâBS toute retendue du ciel et le coloraient du rose le pins fin. Je sortis pour aller sur la grève, âtoée à eln-> qoante pas de ma chambre. Les flots ne faisaient pas entendre le plus léger murmure, et, sor^cette ^ace do canal de TËubée, ouvert devant moi, je voyais se détacher çk et Ui quelques villages sur les deux rives, tandis qu'à l'entrée les îles Lichades brillaient comme une émeraude.

La plaine qui s'étend de la grève au Knémis, ceinture hardie jetée autour de la Locride, a çè et là une apparence nuffécageuse parsuite des inflUrations de l'eau qui, en des** cendant de la montagne , a pénétré dans les terres grasses sans que qui que ce soit prit la peine de lui frayer une fa« die issue jusqu'à la mer ; mais des saignées d'assainisse* ment se feront aussitôt que le pays commencera à se peu* pler. A mesure qu'on s'élève vers la montagne , le pays change complètement d'aspect.

Tons les versants septentrionaux du Knémis et ceux du Kallidrome , depuis la baie de Talante jusqu'à la baie de Lamia, au delà des Thermopyles , sont gracieusement on-* dulés à la base et couverts de la plus opulente végétation, tandis que la partie supérieure s'élève comme un mur impénétrable de rochers aux belles couleurs. Sur ces mille collines croissent majestueusement les Aguiers sauvages,

les platanes et les chênes les plus magnifiques et toujours Yerts ; ici les arbres de Judée, les hauts genêts, les lauriers, les myrtes et les grenadiers charment tour à tour Tœil et Todorat , là les vignes sauvages et les chèvrefeuilles- s'entrelacent autour du tronc des grands arbres pour les transformer en haies de verdure comme la liane dans les forêts du Brésil. Tantôt, sortant en bouillonnant du flanc des rochers, une sourced*eau thermale fume et bruit à vos pieds, et tantôt surgit mollement du milieu des gazons une source d*eau fraîche et pure qui va coulant doucement en mourant presque sans bruit sous les racines d'un vieil arbre. Les rossignols , charmés d*ane solitude si bien faite pour eux, emplissent toute la forêt de leur suave harmonie. C'est le long de la pente inférieure du Knémis, au milieu de ces bosquets, à l'ombre de ces arbres parfumés, le long de ces ruisseaux aux bords émailiés d'anémones aux cordles roses, pourpres et bleues, que serpente la route qui conduit de la Locride en Thessalie.

Au moment où j'approchais de la montagne , un spectacle tout à fait original et plein d'intérêt s'offrit à ma vue. Cette route était ce jour-là couverte do. nombreuses caravanes de Grands-Ylaques, qui , tous les ans , à l'approche de la saison froide , descendent la chatrie du Pinde et des monts d'Agrapba , pour aller poser leurs tentes et faire paître leurs troupeaux dans les régions plus chaudes de la Béotie, et qui, à l'approche des grandes chaleurs, au jour consacré à saint Georges, vers la fin d'avril, partent de leurs campements d'hiver pour aller reprendre , dans la chaîne ombragée du Pinde , leurs frais campements d'été. Les femmes marchent les premières , à pied , filant leur coton ou tricotant l'espèce de chaussettes ornées et bariolées qu'on appelle ici tzourapia. Elles. portent souvent en même temps sur le dos le dernier né de leurs nombreux enfants et le long fusil de leurs maris. Les hommes s'avancent gravement et solennellement par derrière, assis la plupart sur leurs ânes ou mulets, sans rien faire ni rien

TBRONIUM. 305

porter. Les troupeaux de moutonsyet de mulets se pressent sur les pas de leurs maîtres. La marche est fermée à distance par les vieillards, qui suivent lentement à pied avec les enfants les plus jeunes, s*arrêtant avec eux au bord des fontaines pour leur distribuer leur pain et une eau salutaire, et, s'il se fait tard, rester chaque soir à dormir avec eux sous les grands arbres , tandis qu*à peu de distance en avant le reste de la famille vlaque a disposé aussi ses tentes ou ses toits de verdure pour le repos du soir, prête à recommencer le lendemain avec ses bestiaux son pèlerinage habituel vers ses chères montagnes.

Je m'arrêtai quelques instants à causer avec les Ylaques ; j'étais bien aise de contrôler par leur témoignage Fexactitade de certains renseignements topographiques. Leurs exactes notions du pays me satisfirent complètement , et , après que nous eûmes bu tour à tour, en signe d'affection mutuelle, quelques gorgées de vin des tzitzas^ ou dames-jeannes de bois, que portait chacun de nous , je repris ma route , décidé à aller jusqu'aux ruines de l'homérique Thronium ^ On n'a pas à passer le fioagrius pour arriver de ce côté sur l'emplacement de Thronium ; on laisse ce fleuve un peu à sa droite , et on remonle vers la chaîne du Knémis, au point où elle s'abaisse pour laisser apercevoir à distance les sommets neigeux du Parnasse. Strabon décrit avec beaucoup d'exactitude la situation de Thronium dans la Locride épiknémide, et ce qu'il dit du Boagrius s'applique de la manière la plus juste au fleuve ou plutôt au torrent de la Platania , qui coule au pied de cette colline. Meletius , dans sa description de la Locride , donne fort exactement aussi l'emplacement de Thronium, parmi les ruines de laquelle il dit avoir trouvé une inscription mentionnant le nom de cette ville. La colline sur laquelle elle est placée descend d'un côté dans la vallée de la Platania vers la mer ; l'autre versant s'étend

1 Et Thronium, non loin des rapides eaux do Boagrias. {Tliade^

chant XI, vers 533.)

306 GBECB CONTINENTALE ET MOEEE.

sur one petite vallée qui s*encbatae au groupe de monta* gnes dans lesquelles s'ouvre la route par Drakhmana jusqu'à Livadia. De ce côté on aperçoit toute la chaîne des montagnes qui ceignent la vallée intérieure de la Doride, derrière laquelle s'élève le fier Parnasse tout blanchi de neige ; de l'autre côté s'étendent la vallée de la Platania, la mer, le golfe Malliaque, le canal de Trikeri, les îles Lichades formées, dit la fable antique, des membres du malheureux Lichas, et l'Eubée avec ses belles montagnes. Les murs d'enceinte de la ville de Thronium sont reconnaissablés sur les deux flancs du coteau , et les habitants du pays, en cherchant des pierres pour leurs moulins et leurs maisons , les ont mis à découvert en plusieurs endroits, ainsi que les murs de quelques maisons de l'intérieur de la ville, car les murailles des maisons particulières étaient construites en vastes pierres quadrilatères presque aussi grosses que celles des murs d'enceinte. Cette ville devait être peu considérable, puisqu'elle semble ne s*être pas étendue au delà des deux versants de la colline ; mais sa situation était délicieuse, et elle paraît avoir été assez opulente. En suivant la croupe du coteau Jusqu'au sommet sur lequel était placée l'Acropolis, je retrouvai, un peu au-dessous de l'Acropolis, les ruines d'un temple. Un fût de colonne cannelée en marbre blanc , et quelques autres frag« ments de marbre presque informes répandus çà et tt alentour, montrent assez que ce temple a dû être remar* quinble en son temps.

Je renouvelai plusieurs fois mes visites dans cette ville intéressante et j'y essayai même un jour quelques fouiHes, C'était un jour de fête du pays, et les travaux vaquaient I la raffinerie. Je pris avec moi le maître maçon de la fabrique de sucre de betteraves de Kainourio-Khorio, laborieux, économe et patient Albanais de Castoria en Péiagonie , et deux de ses ouvriers, Albanais^Turcs comme lui, l'un venu de Y^testino • presque à égale distance de Pharsale et de Larisse, l'autre d'Ëlassona (Thalassinom) , au |Hed

THRONIUM. 307

da mont Olympe. Les ouvriers albanais de la Macédoine et de la Thessalie ont coutume d'émîgrcr tous les ans de leurs Tillages au mois de septembre , pour y rentrer à ta fin de mai. Pendant ce temps , leurs femmes et enfants restent comme otages, sous la main des autorités turques, et les émigrants laissent même une certaine somme pour caution. Malgré Tamonr de la patrie, si vif dans le cœur de tout habitant de montagnes , ils pourraient bien , sans cette précaution de leurs maîtres, ne plus vouloir rentrer dans un pays où tout ordre , toute activité , toute énergie ancienne , tout gouvernement , toute nationalité même s*eQ vont mourant en même temps.

J'avale eu beaucoup de peine è décider mes Albanais & me suivre avec leurs pioches un jour de fête. Voyant cependant que je ne voulais qu*un essai , et non un travail suivi , et que le péché était moindre , ils se décidèrent , et nous nous dirigeâmes ensemble à travers les champs et les prés vers les bords du Boagrlus.

J'essayai d'abord, sur les ruines de l'ancien temple, si , en soulevant quelques-^uns de ces marbres et en les mettant 9t découvert , je pourrais retrouver soit des fragments de bas-reliefs ou de statues, soit une inscription antique. Je dis donc à mes Albanais de me déchausser un peu quelques*uns de ces marbres avec leurs pioches. Ils se mon<' trèrent épouvantés de l'énormité de ma demande : c'était le jour de l'Ascension, jour de fête solennelle, et je voulais que ce jour-là ils ti*avaiilassent , à quoi ? à profaner le terrain religieux sur lequel avait existé une église ! Tout temple, de quelque date qu'il soit et à quelque culte qu*il ail )ippartenu , est pour eux une église ; et toute église en ruines, tout terrain où a été bâtie une église, est un terrain sacré qu'on ne viole pas sans crime. J'ai vu près de Chai* Us, le long des rochers qui précèdent la petite vall^ qu'arrose rAréihuse, terre natale du papyruà , comme Syracuse elle-même , au milieii des nombreux tombeaux antiques creusés sar tous leurs flancs, un reste de voûte taillée dans

308 GRÈCE CONTIi\ENTALE ET HOREE.

le roc, et qai avait probablemcDl fait partie é'ùnhéroilm antique, d'un tombeau consacré à quelque héros ou demidieu des temps fabuleux. La tradition populaire du respect voué à ce tombeau s*e8t conservée de génération en génération , et sous cette voûte est placée une lampe toujours allumée. Le berger qui fait paître ses brebis sur le coteau voisin , le . pêcheur qui vient étendre ses filets sur cette côte, se chargent religieusement d*en renouveler i*huile à leurs frais , et les voyageurs qui passent à côté ne manquent pas de phcer sur la pierre de la tombe l'offrande de quelques monnaies auxquelles personne n'oserait toucher, et que vient ensuite recueillir avec solennité un prêtre du voisinage , pour pouvoir un jour relever VàéroUm et le transformer en chapelle, consacrée à quelque saint vénéré dans le pays, à quelque successeur chrétien des demidieux antiques. Ainsi l'idée religieuse protège encore le culte qui a cessé d'être , et le respect des choses sacrées forme une chaîne non interrompue jusqu'à nous.

Il me fallut de longs arguments pour bien établir, aux yeux de mes Albanais, la différence du respect dû à un temple païen et à une église chrétienne , et pour bien leur démontrer que c'étaient là les ruines d'un temple, et non d'une église. Ils se rendirent enfin , et l'un d'eux , bien qu'avec répugnance, commença à donner un coup de pioche et à soulever un marbre à demi enterré ; mais qu'on juge de son effroi quand il "vit, du milieu des marbres, sortir un gros serpent, qui alla tout doucement se perdre au milieu des broussailles. Mon homme crut voir en lui le vengeur des dieux offensés et le protecteur du temple ', et , sans dire un mot, il déposa sa pioche en faisant vingt signes de croix. Je m'adressai alors à son compaguon , qui me semblait plus hardi , et je me servis moi-même de la pioche

' At ^mini lapsu deliibra ad samma dracones , Effuglunt , saevœque petunt Tritonidis arcem , Siib pedibnsque dex clipeiqae &ub orbe t«guntur.

(Aineidas lib. ii.)

TaRONiUH. 309

pour lui donner l'exemple et dissiper ses terreurs. Il se laissa persuader, et donna, les yeux à dentî fermés, on vigoureux coup de pioche, à un endroit que je lui désignai^ près d*un autre fragment de marbre. Cette fois , ce ne fut pas un seul serpent , mais un nombreux nid de petits serpents verts, qui se découvrit à nos regards. En vain je cherchai à lui prouver que ces petits serpents étaient inoflensifs, la terreur religieuse avait pris le dessus. Je ne voulais pas d'ailleurs blesser si vivement leur conscience , et je renonçai à mon temple pour utiliser leur travail dans un autre lieu. Je me contentai de suivre Tenceinte extérieure de la ville et de l'Acropolis, et d'en bien déterminer l'étendue, et je quittai les ruines deXhronium.

Un autre jour je me dirigeai d'un autre côté sur les

mêmes flancs du Knémis pour visiter la jolie baie de Pa-

lœo-Khori et tâcher de retrouver un point géographique

intéressant pour moi, la situation de la ville de Sidéro*porta

(la porte de fer ). La Chronique de Morée raconte' que,

dans la guerre portée en 1259 en Macédoine par le prince

d'Achaye, Guillaume de Yille-Hardoin, et par son parent

Michel Comnène, despote d'Arta, les troupes de Guillaume

s'embarquèrent à Pyrgos, en Morée, traversèrent le golfe

de Lépante , se joignirent à Arta aux troupes du despote ,

passèrent de là à Janina, puis en Vlachie, et attendirent dans

la plaine de Tfaalassiuo en Thessalie les troupes des feuda-

taires de l'Attique et de l'Ëubée, qui arrivaient d'un autre

côté. Ces troupes, composées des contingents des feudataires

d'Aihènes , de Thèbes , de Salona , de l'Ëubée et des îles

de Skiathos et Skopelos, étaient, dit la Chronique, venues

tout droit par Sidéro-porta , et les deux corps d'armée

opérèrent leur jonction à Thalassino , désignée comme

rendez-vous général.

Malgré les recherches les plus minutieuses je n'avais pu sur aucune carte découvrir ce lieu de Sidéro-porta. Tout

* p. 85 de mon édition.

ce que je pouvais voir, c'est qu'il devait être placé sur h c6te orientale de la Grèce; mais rien ne m'indiquait son emplacement exact. Une épreuve de la nouvelle et excellente carte de la Grèce continentale, par les officiers de rétat-major français détachés en Grèce , était entre mes mains. Je vis qu'elle indiquait un Sidéro-porta à l'extrémité de la baie de Dapbnos , an pied du mont Knémis, en face delà baied'Âidipsosen Eubée, et je résolus d'aller vérifier par moi même si c'était bien là la situation du Sidéro-porta de la Chronique, et ce qui en restait. Je partis à cheval , voulant visiter en même temps toutes les gracieuses pentes du Knémis jusqu'à la baie de Palœo-Khori et au couvent de la Transfiguration. .Après mille nnueux détours à travers un véritable parc, tout disposé par la nature avec la grandeur qu'elle met dans ses œuvres, j'arrivai près d'une source d'eau thermale qui découle d'un rocher. L'eau , assez abondante pour faire tourner un moulin , est d'une température peu élevée et d'un goôt fort salin. A un quart de lieue de là je rencontrai une seconde source d'eau thermale. Déjà à quelque distance une odeur sulfureuse se répand tout autour. La température de celte seconde source est de 22 à 2/i degrés fléaumur et ses eaux ont aussi un léger goût salin. Un bassin de forme carrée, construit solidement en pierres, annonce qu'elle a été autrefois connue et employée , fort probablement au temps des Romains. Les anciens faisaient grand cas des eaux thermales , et cette source , qui est si abondante et si puissante , placée dans un si beau pays et avec de si facile accès par iner, ne pouvait être dédaignée d'eux. La vallée de PalcBo-Khori, terminée par une baie aussi belle que sûre en forme de demi-cercle, s'étend an delà, resserrée entre la mer et le Knémis. Vallée , montagne et baie , tout cela appartenait autrefois à un Turc puissant , qui , au pied de la montagne et près d'une source d'e^iu fraîche , avait fait bâtir un pyrgos et de grandes maisons d'exploitation rurale , et , chose tout à fait exceptionnelle

COUVENT P£ LA TRANSFIGURATION. dit

pour uo Tare , gérait de là avec intelligeoce sod domaine bien entrcteau, qui lui rapportait un revenu considérable et régulier. Ce pyrgos , ruiné par la guerre , est aujourd'hui une maison de ferme faisant partie des concessions de terres faite par le gouvernement giec à la société commerciale de Kainourio-K-horio.

Il faut une heure pour monter de là au monastère de la Métamorphose ou Transfiguration. La route est âpre et rocailleuse, mais continuellement tracée à travers des bois odorants, et elle offre une suite non interrompue des points de vue les plus variés. Dès le premier quart d'heure on arrive à Yavton (coude) d*un ravin profond formé de rochers à pic. Un torrent s'y précipite à grand bruit et va se perdre au milieu des myrtes, des ombrages et des fleurs dans les sables de la baie de Palœo-Khori. A quelques pas plus haut, rœil Éitigué peut se reposer sur de vastes pelouses arrosées par Teau paisible d*un ruisseau. Paitout des vignes sauvages, enlacées aux plus beaux arbres , dérobent leur tronc h la vue dans un berceau de larges feuilles, du milieu desquellea s'élancent déjà en petites grappes les fleurs de la vigne. Par^ tout des arbres et du gazon parsemé de fleurs; partout une nature élégante et gracieuse.

Le couvent de la TransGguration est situé sur un plateau bien cultivé qui domine tout le pays, mais qui est dominé lui-même par la chaîne supérieure du Knémis. On ne peut l'apercevoir ni du rivage ni même de la mer ^ parce qu'il est caché au milieu des arbres et dérobé à la vue par une sorte de coude de la montagne ; mais quand on est parvenu au-dessus de la plate-forme découverte sur laquelle il est bâti ^ on aperçoit de là la vallée tout entière. Tout était à l'abandon à l'intérieur du monastère désert.' Les cellules humides des moines étaient sans portes » les escaliers pourris et brisés, l'église en ruines; le pupitre était couvert d'un manuscrit grec de prières , resté ouvert ; Tautel revêtu de son liùge, mais souillé ; quelques icônes à cadres dorés mais noircis par le temps et la poussière étaient

appenduesaax mursou renversées sur l'autel, des fragmenls d'encensoirs gisaient dispersés sur le pavé avec les restes da dernier encens, et, en présence de ce spectacle de ruines et de mort, trois lampes continuaient à brûler, allumées et alimentées d'huile tour à tour par la piété reconnaissante du meunier placé au bas du torrent et du berger qui garde ses chèvres sur la montagne. C'était une vue mélancolique et solennelle. Autour des ruines du couvent fleurissent et prospèrent encore les arbres fruitiers que les moines ont plantés. Une vigne assez étendue continue à fournir d'excellent raisin ; les arbres du verger , disposés sur une pelouse bien verte qui couvre le flanc arrondi de la colline voisine, poussent avec luxe leurs branches fécondes couvertes de fruits naissants, et partout les grenadiers déjà en fleurs, les mûriers, les figuiers aux larges feuilles promettent, à quiconque viendra la leur demander, la récolte la plus abondante. Je m'arrêtai quelques instants à admirer ce qui m'entourait. La situation du pays , cette belle baie de Palœo-Khori, cette longue et étroite île de Lichade, semblable à un corps étendu sur les flots, ces monts de l'Eubée, cette colline boisée qui descend à la mer , tout me rappelait des lieux dont le souvenir ni'est bien cher et bien triste, Arenenberg sur le lac de Constance ; Arenenberg, où, près de cette excellente reine Hortense et de son fils le prince Louis, j'avais passé quelques heures si douces. La baie de Palœo-Khori me représentait la baie d'Erroatingen ; l'île Lichade s'étendait en longueur comme l'île de Reichnau , mais sans les villages et les clochers d'une abbaye semblable à celle où vint reposer Louis-le-Gros ; le canal de l'Eubée, fermé d'un côté par le golfe de Zeitoun (Lamia) et de l'autre par le golfe de Talante , qui vient se clore au pont de Chalkis, me représentait en grand le lac inférieur de Constance, que le Rhin traverse sans y mêler ses eaux; rOËta, le Yelouchi et la chaîne neigeuse de l'Olhrys, qui viennent se joindre de si près aux monts de l'Eubée pour encadrer cette gracieuse mer, me rappelaient les montagnes

SIDÉBO-PORTA. 313

de ia Soaabe , du Yorarlberg et du canton de Saint-Gall , et les idées morales éveillées pat* ia présence de ce monastère en ruines me reportaient avec plus de force encore que les images physiques des lieux aux mélancoliques souvenirs d'Arenenberg. Qu'était devenu aujourd'hui cet élégant pavillon d'Arenenberg? La reine Hortensc est morte, morte avant le temps, et son corps, transporté, loin des bosquets où s'était abrité son exil , dans cette patrie qu'il ne lui a été donné d'habiter qu'après sa mort, repose près de celui de l'impératrice Joséphine sa mère, dans la petite église de Ruelle, tout près de la Malmaison détruite. Son ûls, le prince Louis, contraint peu de temps après de quitter ces lieux tout pleins du souvenir des bienfaits de sa mère et de chercher un refuge en Angleterre, est aujourd'hui renfermé en France dans une prison d'État. Dans cette dispersion profonde de toute sa fortune avait-il pu conserver cette petite propriété maternelle à laquelle il tenait par des pensées si douces, et avait-il pu maintenir ce legs pieux entre ses mains 7 Malgré moi ces tristes Idées retombèrent sur mon cœur de tout leur poids, et en quittant la vieille abbaye pour descendre sur le rivage de Paloeo-* Khofi, à mesure que se représentait à moi, à chaque tour* nant de la montagne, l'image de cette jolie baied'Ermatingen placée sous les fenêtres de la chambre que j'ai habitée quelques mois dans le pavillon d'Arenemberg , la tristesse me resserrait le cœur et je me sentais heureux que les larmes me vinssent aux yeux.

Restait ma recherche de Sidéro-Porta à mettre à fin. Arrivé à la baie de Palœo-Khori , je suivis le bord de la mer jusqu'au cap Yromo-Limni (l'étang puant) ; là je pénétrai dans la montagne , guidé par l'intendant anglais de Kainourio-Khorio, qui connaît à merveille tout ce pays. Je longeai le rivage à quelque distance de la route qui mène àVorlovos. A un petit nombre de pas de là , en montant dans le bois, je rencontrai prèsd*un sentier les débris d'une tour hellénique ^ qui ne s'élève plus qu'à trois pieds au-dessus

814 GRECE CONTINENTALB BT MOREE.

de terre, sor le penchant d*uo coteau au milieu des arbres el qui était fort bien disposée pour servir de vigie. Sur le revers opposé, i vingt rainâtes en descendant vers le rivage, je remarquai près d'une fontaine des ruines fort modernes. Autour de la fontaine et des murs en ruities, quelques traces de défrichement et quelques vergers annonçaient qu*à une époque assez peu éloignée ce lieu avait été habité. La position de ce village ruiné, désigné dans la grande carto française sous le nom de Néo-Kbori, était bien choisie. Il dominait une vallée qui sVtend entre des collines jusqu'à la mer, à peu de distance de l'antique baie de Dapfanus. Ce ne pouvait être dans cette partie de la colline que je trouverais Sidéro-Porta. Tout ce pays était bien boisé et sans rochers , et rien alentour ne me semblait rappeler son nom de Porte-de-Fer. Je regardai si dans ia montagne 1fi»-à-vis il n'y aurait pas quelque passage , quelque défilé étroit qui pût mériter ce nom. La montagne semblait tout à fait à pic au-dessus de ma tête ; mais souvent , dans ces montagnes inaccessibles en apparence, une fente de rocher ouvre la voie à un torrent et le torrent trace la voie au pied de l'homme. Je résolus donc de tourner les coteaux en remontant et de visiter tout avec soin jusqu'au bas du pic. A peine avais-je erré une deml-beure en cherchant dans tous les sens , que , sur un vaste plateau qui va toujours en s'éievant dans une très-belle situation , j'aperçus des pierres et des briques amoncelées. Partout sur le terrain sont éparses les ruines d'anciens murs de construction non helléniques , mais romains , puis byzantins. Je suivis leur trace jusqu'à la partie la plus élevée de cette colline, rattachée aux terrains inférieurs de cette pente si âpre du Knémis. Là aussi étaient répandus de nombreux débris* Parmi les pierres et les herbes épaisses un berger était assis, tenant en main sa houlette classique : je m'approchai et lui demandai le nom de ces ruines. Suivant lui, ce lieu, depuis long- temps ruiné, était connu dans le pays sous le nom de Mîcorla ( Néo-Kbori ). Ce n'était pas encore moa aSatàre,

»IDERO*rORTA. 3t5

Je n'enqms ensuite de mon berger , qui semblait l*hôte familier de ees iBootagnes, s'il ne connaîtrait pas une fente praticable ou un ravin aux détours cachés pour pénétrer à travers le pic du mont Karya , et s'il ne se trouvait pas près de quelque pyrgos en ruine, un passage étroit qui portât ou p0t porter le nom de Sidéro-Porta. Il me répon* dit en me montrant, dans une fente de rocher, une voie étroite et difiBcile, mais possible, et qu'il avait suivie luimême ; et il ajouta qu'en monunt par ce sentier rapide pendant une demi-heure, on arrivait à un défilé de rochers pendus au-dessus d'un précipice , et qu'à travers ces ro-* cbers était ouvert un passage étroit , droit et élevé , conna en effet dans le pays sous le nom de Sidéro-Porta , et que le vieux pyrgos mentionné par moi était placé au-dessus sur la montagne.

Je le pris pour guide dans ma recherche. Je fis attacher les chevaux aux arbrisseaux qui croissent au milieu des ruines de Nicoria, et nous commençâmes à monter le ravin. Arrivés à un endroit où le sentier vient rencontrer un ra-r vin fort précipiteux et fort étroit , nous fûmes arrêtés par un mur de pierre infranchissable ; mais le sentier tourne le long des rochers, et, en suivant cette chaîne de pics ar-* dus, on arrive â deux roches au milieu desquelles s'ouvre une voie étroite. Ces roches se lient à d'autres plus élevées, dont l'une des deux se sépare pour donner passage comme si elle eût été arrachée par une convulsion soudaine et Jetée sur le bord du ravin, où elle surplombe en s'élevant d'une vingtaine de pieds seulement au-dessus du sentier. A une quarantaine de pas au-dessus, se présente une nouvelle barrière de rochers qui s'ouvrent, de manière ï laisser passage à quatre hommes de front , et tout à côté est on précipice d'environ éinq à six cents pieds de pro-» buideur. Cette barrière de rochers^ appuyée comme une sorte de forteresse sur une troisième barrière de rochers taillés en quelques endroits de main d'homme, est ce qu'on appelle encore aujourd'hui iMdéro-Porta. Le vieux pyrgos

316 GRÈCE CONTINENTALE ET MOllÉE.

est placé un pea plus liant dans la montagne et domine tous les points de débarquement de la baie de Daphnus.

Il est assez probable que le passage aura donné son nom à la ville qu'il commandait, et qui était fort probablement celle dont je venais de voir les ruines sur le plateau couvert de débris et d'arbustes où était assis mon berger. Ce passage est un point excellent d'observation. De là on découvre au loin tout ce qui se passe sur la route de Talante à Lamia, sans pouvoir être découvert derrière les rochers . qui vous abritent Aussi , dans les derniers temps de la domination turque , les klephles qui abondaient dans ces parages en avaient-ils fait leur repaire habituel. Ils épiaient de loin l'arrivée des voyageurs , savaient s'ils étaient seuls ou comment ils étaient accompagnés , et , à l'aide de signaux convenus, pouvaient indiquer aux leurs, distribués dans d'autres parties du pays, le meilleur point d'attaque, le nombre d'hommes nécessaire au succès, et ce qu'ils avaient à craindre ou à oser; mais les klephtes sont rares aujourd'hui par toute la Grèce, De là un chemin fort âpre conduit au village élevé de Karya, d'où on peut gagner Drakhmana et la vallée du Géphise. Le rendez-vous de Si^ déro-Porta était donc assez bien choisi pour la réunion des divers contingents féodaux du comte de Salona , qui pouvait arriver par Karya ou rejoindre les troupes au débouché de la route qui conduit à Bodonitza. Dans la baie de Daphnus pouvaient débarquer le contingent envoyé par le duc d'Athènes et ceux des seigneurs de Ghalkis et de Ca rystos. Quant au troisième baron d'Eubée , le seigneur d'Orèosetdesîlesde Skiathos, Skopelos et Skyros, il n'avait qu'une bien courte traversée pour se rendre, soitd'Orèos, soit d'Aidipsos , à la même baie de Daphnus. Le chemin de Sidéro-Porta jusqu'au pied de l'Olympe à la ville d'Elassona ou Thala9sinum« fixée pour le rendez-vous général du corps d'armée du prince Guillaume de Morée , arrivé de Lépante et d'Arta avec son allié le despote, et du corps d'armée de ses feudataires, pour marcher ensuite sur Ca-

SIDERO-PORTA. 317

storia était ensuite très-facile. Parmi les ouvriers de la manufacture de Kainourio-Khorio il se trouvait plusieurs habitants de la Thessalie et de la Macédoine; le chef des maçons albanais habitait ordinairement la ville même de Gastoria, près de laquelle s'est donnée la bataille de 1259. Plusieurs fois je Tavais interrogé sur son itinéraire de Kainourio- Khorio à Casloria. « En cinq jours , m'avait-il dit , j'arrive à Castoria sans fatigue. Je passe les défilés de TOthrys entre Zeitoun (Lamia) et Patradjik, puis je pénètre dans la grande plaine de Thessalie ; je suis les bords du lac Nezeros que j'ai à ma droite, et j'arrive à Domocos (Thaumacos), où se trouvent les ruines d'une ancienne tour fort considérable , construite en murs de ciment ( c'est-à-dire d'origine franque) , et dominant la route de Donoiocos. Je me dirige sur Pharsale, et de là sur Larisse , laissant à ma droite Armyros et Yelestino. A Pharsale, qui est en plaine, ainsi qu'à Yelestino, sont aussi deux vieux châteaux à murs de ciment ; Larisse, qui est aussi en plaine, est fortifiée. De Larisse je me rends à Tournovo, de Tournovo à Elas^ sona; puis je m'enfonce dans l'Olympe, traverse Servia et suis à Castoria , ma patrie , située sur le bord d'un lac et contenant 10,000 habitants, dont 8,000 Grecs et 2,000 Turcs , le cinquième jour après mon départ. » Toutes ces villes de Thaumacos, Armyros, Pharsale, Larisse, Armyros, Yelestino, ainsi que celles de Platamona et de Kitros, placées sur la côte, sont souvent meniionnées dans les lettres d'Innocent III , aussi bien que les seigneurs francs qui y tenaient forteresse.

Fort charmé des renseignements que j'avais obtenus dans la journée, je retournai dans la baie de Palœo-Khori, où m'attendait un caïque qu'on m'avait envoyé de la manufacture. La mer était douce et le ciel resplendissait des feux du soleil couchant. Je laissai loin de moi la baie d'Aidipsos , les ruines de ses bains et de son temple d'Hercule ; et, après deux heures d'une délicieuse navigation , je rentrai à Kainourio-Khorio.

LES THERMOPYLES. — LAMIA. — NÊO-PATRAft.

Quelques renseignementa que j'avais puisés à Thèbes m'avaient fait penser que dans le monastère de Poursos, près de Vrac, au pied de l'Arakynthe, dans les monts d' Aeamanie , je retrouverais quelques manuscrits relatifs \ notre occupation féodale du pays. Un officier de stratîotes m^avait même dit y avoir vu un manuscrit dans lequel il présumait qu'étaient inscrites les distributions de terres. Je m'imaginai que oe pourrait être le fameux Livre de ta conquête \ mentionné par la chronique de Morée, et qui était soit une chronique de la conquête , soit un régis* tre des tieh. Un tel ouvrage avait trop d'intérêt à mes yeux pour que je ne bravasse pas les fatigues du plus long voyage pour le trouver. Je décidai donc , qu'après avoir visité les *niermopyles , je me rendrais par Néo-Patras à Poursos.

Je partis de Kainourio le 5 mai, accompagné d'un aneien klepbte qui avait autrefois fait partie de la bande du célèbre Galamata, cantonnée dans la montagne de Greveno, près Hypate ou Néo^Patras, là même où ou montre encore l'endroit où était placé le bûcher au milieu duquel se jeta Hercule. Hâbleur conome un Gascon, il se vantait d'avoir tué le klephte Manolaki , dont la tête avait été mise à prix, mais il fallait que Manolaki eût beaucoup de têtes , car j'ai eu tendu plusde vipgt pallicares se vanter de lui en avoir coupé

^ «LeroiHaymeriSyde qui nous trouYops au Livre dou conquest (Assises de Jérusalem, ch. 213, f. 174 du mi^nuscrit de Venise). E si andô ( Baudoin H) in ponente siccome in lo Libro délia conquista apertemente se déclara (Assises de Bornant, préambule, p. 146 de ma Cliré de Morée) 9faGô< iyyftitftù^ nûpa^tv Xeirroç tic tÀ ^i^Xiov T^ç xovTT^orraç (Ciir. de Morée).

THBRH0PTLE8. 919

une. Co8ta , après avoir fait la guerre de montagnes aux Turcs et un peu aux voyageurs grecs, et surtout anglais et français , s'était peu à peu façonné à une vie plus régu-t Hère , et c'était un garde-chasse fort adroit ; mais je crois qnll n*oût pas été bien sûr de trop Texposer à la tentation. Le souvenir de cette indépendance des montagnes avec ses misères, mais avec sa fierté, les touche encore plus que Tai^t sance dépendante des villes. Avec moi et chacun de nous bien armé, c'était un guide dont je pouvais tirer bon parti. Je tra< ▼ersai de nouveau te Boagrius et dépassai le moulin de Thronium et le triste village de IMoIo , et les ouvertures des lallées qui mènent à«fiodonitza, et je me hâtai d'arriver avec désir vers ces célèbres Thermopyles , lieux que mon ami Pichot m'avait faits si terribles par la puissance de ses beaux grands vers, et que le peintre David m'avait fait voir si âpres et si redoutables.

Je m'approche; je longe de délicieuses vallées qui tan-« tôt remontent en pentes arrondies sur les flancs opposés de deux montagnes , et tantôt se resserrent un peu et sul< vent les ondulations de la montagne, en présentant à la vue une suite de collines verdoyantes qui, comme les flots de rOcéaOi se fondent en se rapprochant. L'arbre de Judée y prodigue ses fleurs lilas < et l'anémone de toutes couleurs émaille la verdure. Je m'avance sous l'ombrage des plus beaux arbres; je m'attendais à trouver un passage bien étroit et bien rocailleux suspendu au-de$sus d'un marais profond; la vigne sauvage forme au-dessus de ma tête d'impénétrables berceaux et me dérobe les troncs d'arbres les plus noueux ; tout est verduro , tout est fleurs, et mille et mille rossignols luttent d'harmonie sous ces bosquets délicieux. Je demande si je suis bien sur la route des Thermopyles 7 — Vous êtes aux Thermopyles , me répond*on. Je regarde avec étonnement autour de moi. L'épaisseur des ombrages me dérobait la vue des montagnes qui se jettent en avant pour resserrer la route , et les marais à fleur de terre sont d^uisis par 1^ Jones qui les couvrent.

Même parvenu à ce point où la chaussée est le plus resserrée , entre la montagne et un marais qui s'avance au pied de la route, j'interrogeais cette montagne si charmante de verdure, pour savoir si elle était en effet aussi infranchissable. Le fait est que , dans cet endroit où Léonidas combattit avec ses trois cents Spartiates, avant-garde puissante des cinq mille Grecs échelonnés dans la vallée voisine , et dans une position vigoureuse , il n'y a aucun autre moyen de passer que de suivre l'étroite chaussée entre la montagne et le marais. Bien que vertes et belles dans leurs pentes inférieures, ces montagnes sont absolument insurmontables de ce côté. Notre gaulois Brenn sévit arrêté dans le même endroit , et fut obligé de rebrousser chemin, bien au delà de la source d'eau chaude qui découle en torrent des rochers , et Hydarnès , le Perse , fut obligé de tourner aussi par le même chemin pour redescendre ensuite et surprendre les Grecs.

Il est facile de reconnaître encore le point désigné par Hérodote comme celui où combattirent et tombèrent Léonidasetses trois cents Spartiates. Â cet endroit la montagne , bien que belle encore de verdure , se termine d'une manière abrupte et vient expirer , sans adoucir sa pente , tout à fait au pied de la route , qui n'a que quelques pas de largeur, et est bordée de l'autre côté par un marais qui s'étend jusqu'à la mer, et à travers lequel il est impossible de pénétrer. A quelques pas plus loin sont les restes d'un mur de fortification par lequel Justinien , à défaut de poitrines de braves , avait voulu fermer le passage.

Un peu au delà plusieurs sources abondantes d*eaux chaudes se répandent jusqu'au marais et forment une croûte saline et blanche d'une longue étendue. On conçoit parfaitement qu'à ce passage trois cents hommes décidés à mourir, et servant d'avant-garde à cinq mille braves postés entre la montagne et le marais, aient pu arrêter de fort nombreuses armées. Mais tandis que les Spartiates se faisaient tuer pour sauver leur pays, un berger enseignait à

TIIERMOPYLES. 331

une partie de Tarinée persane le moyen de tourner le défilé, en remontant au-dessus d'Àlamaui par l'endroit où est la caserne actuelle jusqu*à Élevterochori , et redescendant de là près de Nevropolis le long du sommet du Kallidrooie jusqu'à PalœoJania , et là prenant par derrière l'armée grecque occupée à combattre le reste de l'armée persane. Ces lieux sont encore pleins de poésie ; et , au milieu de ces beaux ombrages , le long de ces sources bouillonnantes, on s'imagine voir encore les Spartiates, si décidés à mourir, jouer, se parer et admirer la beauté du lieu en attendant le moment terrible de leur dernière lutte.

Les sources d'eau chaude qui ont donné leur nom aux Thermopyles sont à quelques pas plus loin et au delà des restes du mur de Justinien. Cette croûte blanche qui retentit sous les pieds comme une voûte est formée par la déperdition des eaux sur le rivage pendant plusieurs siècles. Rien n'est plus triste et plus disgracieux. Je suivis jusqu'à la colline ces dépôts salins, sillonnés d'espace à autre par des filets d'eau chaude fort transparente et fort ra* pide, et j'allai jusqu'à la plus forte des sources, qui s'élance avec impétuosité du flanc d'un rocher. L'eau, qui me parut avoir de 36 à 40 degrés Réaumur, est extrêmement rapide et abondante. Il y aurait là de quoi alimenter des bains sans nombre. Un établissement de bains et un canal par lequel ces cours d'eau pourraient se diriger vers la mer voisine , sans se perdre dans les terres , donneraient tine toute nouvelle vie à cette langue de terre, dont l'apparence de désolation contraste d'une manière si pénible avec l'aspect gracieux du reste des Thermopyles. C'était aux eaux chaudes et au mur de Justinien que finissait la Locride et que commençait la Thessalie.

Des eaux chaudes jusqu'à Lamia , la route est fort monotone. Un pont de pierre jeté sur le Sperchius à Âlamani aboutit à d'abominables chaussées, qui conduisent lentement à travers des marais jusqu'au pied de Zeitoun, l'ancienne Lamia ou Mallia, dont le nom a été donné au golfe

33f GRÈCE CONTINEKTAtE BT MOREE.

MaHîaqae '. Cette ville, frontière do royamne grée, a coa- 8ervé toute l'apparence d'une ville turque. Deux mosquées abandonnées y ont leurs minarets intacts avec leurs galeries et leurs flèches. Quelques grandes maisons turques sont aussi conservées. Les deux seules qui méritent attention sont celles qui appartenaient à Kiamii Bey, un dis ces riches possesseurs de timars ou fiefs turcs entre lesquels les sultans avaient partagé tontes les terres depuis Satonique jusqu'à la Morée, c'est-à-dire tous les pays qui étaient restés le plus long-temps sous la domination des Francs et où leurs usages s'étaient le mieux conservés. Ainsi les anciens fiefs francs furent remplacés |Kir des timars, et les paysans restèrent colons comme sous les Francs. On retrouve pendant tout le temps de la domination turque le colon maintenu sous le nom presque franc de coroni, et l'usage du cheptel maintenu aussi sous un nom turc,|mais avec le même effet. Ali-Pacha, qui n'aimait pas les grands seigneurs turcs, maisqui aimait beaucoup leurs propriétés, confisqua toutes leurs terres dans ces provinces et les mil entre ses mains. A la mort d'Ali- Pacha, le sultan Mahmoud profita de ces confiscations , et ne voulut plus reconstituer de timars. Il garda tout pour lui et se contenta de distribuer çà et là quelques gros lots à ses favoris du moment , tel qu'était ce Kiamil-Bey. Lorsque le gouvernement ottoman fut remplacé par le gouvernement grec , toutes les terres du domaine du sultan devinrent propriétés naticmales du nouvel État; et jusqu'ici aucune mesure n'a été prise pour répartir ces immenses pn^iétés entre des travailleurs intéressés à en tirer le meilleur fruit possible. Dans les premières années de la révolution, chaque parti prétendait les distribuer entre les siens. L'assemblée d'Épidaure prit un parti extrême ; et , pour empêcher la dispersion folle des

^ C'est à tort que quelques auteurs ont transporté Lamia jusqu'à Domocos, et ont placé la Tbèbes pbthiotique sur remplacement actuel de Lamia. La position de Zeitoun sur les ruines de l'antique Lamin est an fait constaté par la science archéologique.

nationaux t elle Rendit au goaTerndraeQt d'en àm poser d'une quantité plus grande que celle qui rèprésentak rindemnité due aux jsoldats de Tarniée grecque , laissant le règlement du reste à une autre aaaenblée , qui n'a jamais été convoquée* A l'arrivée du roi , qui fut accepté saas GOoditioQ ni constitution ^ les tefres nationales devin* rent une hypothèque de l'emprunty et aueuae mesure n'a été prise pour les distribuer od les vendre à bon marché, de manière à muJtiplier la classe des propriétaires. On se contente de les affermer à qui veut les prendre, année par année, en payant au gouvernement 25 pour 100 du pro* dait Ainsi chacun choisit la terre qui lui convient , puis l'abandonne pour passer à une autre^ sans qu'aucun effort soit fait pour planter ou bâtir, eomme on le ferait sur un» terre à long bail, et encore mieux aur une terre qu'on posséderait en toute propriété.

Je rencontrai à Lamia plusieurs personnages Intéressants, tels que le colonel P^rhebos, du corps des Phalangistes, le docteur Georgiadès , le procureur du roi Slaneff, au nom russe et au cœur français, le ccMiseiller d'État. Droses Mansoulas. M. Perrhebos a servi avec honneur daos notre corps d'armée de Gm^fou au temps du géujéral Deiizelot , et il a conservé un vif attachement pour la France , oà il est fort connu par un exceLlent morceau historique < rfiistoire de Souli , écrit en grec avec une naïveté pleine de charme et de grandeur. Il a aussi, depuis, écrit ses souvenirs sur les ferres de la révolution grecque ; mais cet ouvrage est bien loin d'avoir l'intétêt de l'autre. Perrhebos était peur moi comme un reflet du temps et des mœurs antiques. Le doc* teOr Georgiadès a fait ses études avec succès à notre École de Médecine , et ses talents font honneur à l'instructioa française. Les sentiments de M. Georgiadès, aii^i que ses affections , ont continué à se tourner vers la France. Ge n'est pas là une exception dans cette partie de la Grèce y oar, dans tous les cœurs, j'ai trouvé des sympathies françaiaea ; mdé la constance de» opkioûs de M« GeorgiadèSi

constance qae la France n'a pas trouvée toujours dans ceux de qui elle avait droit de l'attendre , mérite plus particulièrement notre estime à tous. M. Drosos JVlansoulas, conseiller d'État et homme fort éclairé, s'est retiré des affaires pour cultiver ses terres à Hagia-Marina , près de Stillida, dans l'ancienne Phthiotide d'Achille ; et j'ai été charmé de pouvoir passer avec lui quelques jours à Lamia.

Mes nouveaux amis me firent avec beaucoup de bienveiHance les honneurs de leur ville , et , malgré l'extrême chaleur des premiers jours de mai, m'accompagnèrent tour à tour dans mes excursions d'antiquaire et de curieux. Lamia, placée sur les limites de la Grèce et de la Turquie, est une des villes les plus florissantes de la Grèce. La garnison qui y est cantonnée a amené la création d'établissements publics qui n'existent nulle part ailleurs en Grèce, si ce n'est à Athènes. Ainsi il y a un café assez grand , oà on peut lire les journaux grecs et les journaux de Paris, et même le Corsaire, le Charivari et quelques revues. Il est assez piquant de se retrouver ainsi parmi les siens au pied des montagnes de Thessalie. 11 y a aussi un billard et même un restaurateur à la carte en vérité fort supportable et à fort bon marché , deux choses également extraordinaires en Grèce. On n'est pas cependant allé encore au luxe d'une auberge, n'eôt>on à y trouver qu'une chambre nue et un seul matelas; il se passera encore quelque temps avant qu'on en arrive là.

Une place publique se forme, et des deux côtés sont déjà bâties en bonnes pierres une vingtaine de maisons à deux étages assez bien distribuées. L'une des deux grandes mai« sons anciennes de Kiamil-Bey donne sur cette place. Elles sont revêtues de haut en bas de peinturés extérieures. L'une d'elles est destinée à recevoir l'hôpital militaire. L'une de ces deux maisons était pour lui, l'autre pour ses femmes. Dans celle oOi il demeurait lui-même, une partie de la distribution intérieure subsiste encore. Les chambres sont spacieuses; les croisées fermées par des verres de diffé-

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