LAMIA
reates couleurs, et les murs peints de toutes sortes d'arabesques. L'une des chambres ressemble eatièrement à une salle à manger de vieux château noble de troisième classe du temps de Louis XV, avec ses deux armoiresarrondies de côté su> toute la hauteur et la grande armoire du centre formant an demi*cercle et de plus grande dimension. Les parquets et les cloisons sont en mauvaises planches fort mal assorties et réunies. Cette maison , et surtout celle oà se tenaient les femmes , était entourée d'une muraille qui s'élevait à la hauteur du second étage au-dessus du rezde-chaussée. C'est probablement pour cette raison que le rez-de-chaussée et le premier étage étaient consacrés au service , et qu'au deuxième étage , où il y avait plus de clarté, étaient placés les appartements d'honneui:. Le mur est aujourd'hui démoli , ainsi que les bains destinés aux femmes, et rien n'arrête plus la vue, qui s'étend sur le golfe Malliaque et les Thermopyles. Le reste de la ville a tout à fait l'apparence d'une ville turcfue ; particulièrement les bazars, où, sur une estrade élevée, trônent paisiblement les marchands assis sur leurs jambes croisées. Les boutiques de pipes y sont surtout nombreuses. On y vend presque pour rien de longs tuyaux de cbiboukis que les bergers s'amusent à sculpter dans leurs montagnes , d'une manière quelquefois fort originale.
Malgré l'extrême chaleur, je me mis en route pour monter à la citadelle de Zeitoun mentionnée dans la Chronique de Marée^. Sur le chemin , un peu en dehors de la ville actuelle, on aperçoit les murs d'enceinte d? la La • nûa hellénique, composés, comme d'usage, de largos pierres quadrilatères. L'Âcropulis était située sur l'emplacement même de la citadelle actuelle. En montant cette colline , on aperçoit dans les murs modernes , beaucoup de restes des anciennes constructions helléniques. Les murs d'enceinte de la forteresse portent la trace des divers pen-
1 P. 8& de mon édition à deux co!onnes.
pies qui Tont occupée : les premières assises sont des ancieos temps helléniqoes ; la partie supérieure et les remparts intérieurs sont francs ou catalans ; la tour carrée est tout k fait franque ; le fort intérieur, qui coupe une partie du mur d'enceinte, et quelques adjonctions faites aux mors crénelés sont tout à fait turcs. Du haut de la tour carrée^ reste de la domination franque ou catalane , la vue s^étend sur un vaste borixon qui embrasse tout le golfe Malliaque et TEubée, et, tout en face, les sommets du Parnasse, de THélicon et de FŒta.
A répoque de la conquête française, Zeitoua resta comprise dans les limites du royaume de Tbessalie ou de Macédoine, conféré an roi-marquis Boniface de Montferrat, la principauté d' Acbaye ne commençant alors qu'aux Tberr mopyles et au marquisat de Bodonitza. L*éTéqne latin de Zeitoun était un des dix suffragants de Tarcbevéque de tarisse '. Innocent III lui adressa plusieurs lettres sous le titre iesidontensis episcopus ^, tout en donnant aussi quelquefois à révêque de Thèbes en Pbtbiotidele titred*évêquede Zeitoun, suivant en cela Terreur commune. La mort prématurée de Boniface de Montferrat, la jeunesse de son fils et héritier Démétrios, Fambition des despotes d'Épirede la maison Comnèue empêchèrent le royaume de Salonique de se maintenir long-temps avec autorité. Guillaume dalle Garcere, baron de Négrepont, qui avait épousé une parente de Démétrius, chercha bien en 124^ à reprendre une possession réelle de ce royaume *; mais on voit par la Ghroniqoe de Morée ^ que les villes de cette partie de la Tbessalie vivaient dans une sorte d'indépendance des em-
i Ces dix suffragaiits étaient les évèqiiesde : !<> Gardiki, 2« Domo- Ç08, 30 Dimitriade, 4* Zeitoun, 5<> tlzeri ouNazoïi, 6» Kolydrofi, 70 Lidoriki, 8» la Thèbes phtliiotique, 9° Macri, l*ancieune Stagyre, et 10° Phartalo.
' « Baluze, t. if , p. 618, 619, 625, 626, 627, 63o, 636.
3Rinaldi, t. xxi, p. 2&8, à l'an 1343.
LAHIA. 327
pereurs de Niccecoanne des despotes d*Épire et des Francs d'Acbaye.
A quelques années de là Zeiloan fut annexée au duché d* Athènes, qui s'étendit même au delà de l'Othrys jusqu'au pori d'Armyros inclus du temps de Ramon tduntaner dans les domaines de Guy de La Roche , duc d'Athènes K Lorsque, après la mort de Guy de La Roche, la Grande- Compagnie catalane s'empara sur Gautier de Brienne, duc d'Athènes, de tout son duché, elle étendit aussi ses possessions jusqu'à Zeitonn et jusqu'à NéopatrasX)u Patradjik. Cette prise de possession est constatée de la manière la plus indubitable par le titre de duc d'Athènes et de Néopatras conféré par les Catalans de la Grande-Compagnie au roi Frédéric de Sicile, leur seigneur, et à ses descendants, qui ont toujours continué à le porter. Pendant tout le quatorzième siècle nous trouvons les bandes catalanes et navar« raises établies de ce côté , et résistant toujours aux Grecs; jusqu'à ce que les Turcs vinrent les mettre d'accord en s'emparaut de tout, dans la dernière moitié du quinzième siècle.
£n redescendant de la forteresse je me rendis un peu hors de la ville pour voir un grand marché aux chevaux qui avait commencé la veille. C'est une foire assez considérable pour le pays. Malgré les frais énormes de la quarantaine il s'y était rendu un grand nombre de fermiers de Thessalie qui venaient vendre par troupeaux de pedts chevaux fort bien membres , mais fort mal tenus. Si la Thessalie appartenait à la Grèce , ainsi que cela serait rai* sonnable, la richesse de cette belle province et la richesse de la Grèce eu recevraient un accroissement notable ; mais dans l'état actuel des choses et avec les entraves de laqua* rantaine il n'y a rien à espérer.
Le lazaret est à une dcmi-iieue de la ville , an pied des monts Othrys et à deux lieues de la frontière turque. Ce
* B. Muntaner, ch. 230, p. 467 de mon édit. à deux colonnes.
3 28 GBECE C01«TI3iEftTAI.E ET HGREE.
serait un forl médiocre établissement pour un poste de ^i ndartnerie ; c*est un détestable gîte pour une quarantaine, l^s chambres n*ont pas de fenêtres , et si on veut y voir clair il faut sortir et rester à Fair. J'aperçus plusieurs femmes, arrivées des frontières turques, obligées de se tenir en dehors pour travailler. Au dedans il n^y a pas un meuble et tout est tenu avec une fort grande malpropreté. C'est là pourtant qu'il faut passer sa quarantaine en arrivant de la Macédoine et de la Thessalie en Grèce! En faisant quelques pas au delà dans la montagne on est fort dédoremctgé de ses fatigues, car on voit s^tendre devant soi celte magniûque et opulente plaine de la Thessalie jusqu'à la vallée de Tempe et au majestuetix Olympe ; royaume de Jupiter, qui, après avoir conquis la Grèce, s'y fît respecter comme un dieu.
De I amia à Patradjik ou Néopatras , la route est courte et facile ; il y a deux chemins pour s'y rendre , et je les ai successivement parcourus tous les deux : l'un , par le pont de Franlzi et la rive droite du Sperchius; l'autre, par les eaux thermales et la rive gauche en passant le Sperchius à gué. Je rc\ins par celte dernière roule; majsen partant de Lamia les eaux du Sperchius étaient trop enflées par c!es pluies de montagnes pour que je pusse le passer à gué , et je pris le pont de Frantzi. Les environs de Combatadès qu'on traverse en suivant cette route sont fort bien ombragés , et c'est forl justement que les poètes latins ont célébré les charmes des rives du Sperchius. La distance n'est que de trois à quatre lieues pour aller de Lamia à Néopatras ou Patradjik , l'ancienne Uypafe, pays des Enians.
Néopatras est située tout en haut d'un plateau fort élevé que domine un plateau plus élevé encore sur lequel est bâtie nue vieille forteresse , et tous deux sont couronnés d'une enceinte de hautes montagnes. Elle est resserrée entre deux ravins profonds dans lesquels s'eugoulTrent deux torrents qui en défendent l'alwrd. 11 faut monter pendant
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près d*une heure par un sentier fort rapide pour arriver en haut de la gorge d*où s'échappe le torrent, qui ?a se perdre dans la grande et belle vallée développée au pied de la colline. J'avais une lettre d'introduction du général Church pour le dimarque d'Hypate, Hadji Petraki, qui habite tout en haut de la ville. Je trouvai un grand et bel homme, fort élégaoïmeQt mis à la grecque , mais sans dorure sur ses vêleaaents de soie ; il était assis à la turque sur un coussin posé sur un tapis, sous les beaux arbres en fleurs de son jardin , près d'une fontaine d'eau vive , à côté d'une petite table à manger turque d'un pied de haut , autour de laquelle étaient groupés une jeune et jolie femme fort élégamment mise aussi à la grecque, sa belle-mère et son beaufrère vêtus avec toute aussi l'él^ance du costume national. On ne rencontre ici personne portant le costume franc; et, comme il n'y a pas de garnison, on n'y rencontre pas non pins Tuniforme bavarois, adopté pour toutes les troupes grecques , comme si elles faisaient partie du contingent de la Confédération. L'aspect de ces festins de famille, dans un jardin , au murmure d'une fontaine où l'on peut puiser sans se déranger, et en vue d'une profonde vallée thessaliqne coupée par le Sperchius et terminée par la longue chaîne des montagnes turques , me fit le plus grand plaisir. La belle figure martiale et le beau costume militaire d'Hadji Petraki , la figure animée et modeste de sa jeune femme paraissaient tout à leur avantage dans cet encadrement, et j'aurais voulu être peintre pour pouvoir donner tout son effet à ce charmant tableau de la vie patriarcale.
La réception d'Hadji Petraki et de sa famille fut tout à fait cordiale. Pendant que mes chevaux étaient allégés et qu'on transportait mes effets dans la chambre réservée, on fit descendre d'un salon meublé à l'européenne une chaise pour que je pusse m'asseoir à la banque ; puis le pallicare de service m'apporta un chibouki , et, conformément aux rits de la plus délicate hospitalité, madame Hadji Petros me présenta elle-même, avec la grâce la plus parfaite , le
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glyko, le verre d'eau fraîche et le café, le meillearcafé que j*aie certainement pris en Grèce, où il est toujours si bon. On a conservé dans la Roumélie, plus que dans les autres provinces grecques , tous les usages antiques. Il y a peu de maisons où les femiites se mettent , comme chez Hadji Peiros, à table avec les étrangers; mais lui a passé plusieurs années de sa jeunesse à Vienne, et il est familier avec les bons usages francs. Il n'en a pas moins repris avec aisance le mode de vie roumélioie. Sa femme fait apparaître ce genre de vie sous son côté le plus poétique. Assise à l'extrémité d'une longue galerie ouverte sur son jardin, à une exposition qui assure un peu de fraîcheur, et placée Sur un siège élevé, comme une reine sur son trône , elle tisse sa toile, ainsi que le faisaient les princesses antiques, tandis qu'autour d'elle ses femmes , placées çà et là sur des sièges plus bas , lui présentent la navette , rectifient les fils et facilitent ses travaux. Cet intérieur de famille offre une suite de scènes agréables.
Il faut monter encore une demi-heure au-dessus de la ville pour arriver aux ruines de l'ancienne forteresse, qui semble un château aérien , une création de fée. Sur trois des côtés il est entouré de précipices ouverts entre des rochers à coupe perpendiculaire ; du quatrième côté il se termine en une pente de verdure assez rapide pour mériter aussi partout ailleurs le nom de précipice. Une source, qui fournit de l'eau h la ville, s'échappe d'un de ces rochers: un peu avant d'y arriver, on trouve les ruines d'une tour ronde de construction franque; puis, un peu au-dessus, l'une des portes de l'ancienne forteresse, dont il ne reste plus que les assises inférieures. En arrivant au sommet du plateau on aperçoit d'abord des ruines helléniques, parmi lesquelles on distingue les fondements d'un temple. Tout autour sont dispersés les murs et les tours carrées de la fortification du moyen âge; mais la nature a pris soin de fortifier le plateau avec plus de puissance que ne peut le faire l'art des ingénieurs. Qu'est-ce que quelques murs de plus
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en comparaison d'un roc de huit cents pieds d'élévation au-dessus d*un ravin dans lequel se précipite un torrent I A la vérité une colline plus haute, séparée par le précipice, menace cette colline, et le canon pourrait aujourd'hui y arriver ; mais au moyen âge aucune machine de guerre n'atteignait à de telles distances. Néopatras avait été comprise dans le despotat d'Hellade ou d'Éiolie que s'étaient acquis les Comnènc après la prise de Constantinople par les Francs. Nicéphore, ûls de Michel Gonmène et beaufrère du prince de Morée, Guillaume de Ville- Hardoin , fit , dit-on , bâtir cette forteresse ^ Les Catalans s'en emparèrent un peu après l'année 1310 , et la possédèrent jusqu'à la fin du quatorzième siècle.
Je passai la soirée chez Hadji Petros avec quelques capitanis rouméliotes, qui aimaient à me prouver par leut visite l'aiTection qu'ils avaient pour la France. L'existence de ces capitanis retrace au vif cette époque si différenle de l'époque actuelle, où deux religions et deut races, celles des mattres et celles des rayas opprimés, étaient en présence sur ce même sol. Alors les montagnes étaient devenues le refuge de tous les hommes fiers et indépendants. Autour de quelques chefs , dont la supériorité était consacrée par d'antiques traditions de famille ou par d'éclatants services persomiels, venaient se grouper tous ceux qui se trouvaient mal à l'aise sous l'arbitraire humiliant de la domination turque, qui redoutaient des persécutions , qui avaient des injures à venger. A un signal donné tous les klephtes venaient se ranger sous la bannière de leur chef, l'assistaient dans quelque grand acte de vengeance et , rentrés dans leurs montagnes, se dispersaient jusqu'à nouvelle occasion et échappaient ainsi aux poursuites de leurs tyrans , qui n'osaient s'aventurer dans ces positions dlDiciles. Si la force
* AotTTOv TOÎÎTOÇ ô 'SiKri'^ôooç ExTia« T/jv Niav ndtToav , xai xiffTpov exatpi« ^tàîpvXa?tv (Dorothée : voyez ce fragment de sa Chronfqne dans ma préface de la Cliron. de More?, p. xxxv).
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de ces bandes prenait une coiisisiance réelle, alors les Turcs, habitués à compter a\ec la puissance, prenaient des arrangements avec eux , et les pachas leur confiaient , en qua- Kté d'armatoies, la garde des défilés qu'ils avaient su conquérir. Pendant les guerres longues et obstinées qui amenèrent l'indépendance de la Grèce , les capitanis de la Roumélie furent ceux qui se distinguèrent le plus par leur braifoure et par leur dévouement : et il fallait là des sacrifices de tous les instants; car les Turcs étaient en force dans ces provinces , et il n'y avait à attendre aucun secours de personne.
Tontes les montagnes d'Épire, d'Étoile , d'Acarnanie et de Thessalie, jusqu'aux gorges de l'Olympe, se remplirent alors de généreux combattants qui espéraient bien se conquérir promptement une patrie nationale et libre. Ils réussirent à faire une Grèce ; mais cette Grèce n'était pas pour eux. Le traité de Londres déclara qu'elle ne s'étendrait que jusqu'à la chaîne de l'Othrys. Ainsi tous leâ montagnards d'Agrapha i, du Mezzovo et de l'Olympe, si braves, si patriotes, furent rejetés sous la main des Turcs. Ceux qui s'étaient le plus signalés dans celte guerre refusèrent d'abord de retourner dans leur.-: foyers; et c'est ainsi qu'un grand nombre, classés dans le corps des phalangistes, ont dit adieu à leur lieu natal et sont restés attachés à la patrie grecque, espérant à chaque instant entendre sonner l'heure où il leur serait permis de reprendre sur leurs ennemis les Tu^cs desprovinces que ceux-ci ne pourraient plus défendre. D'autres , impatients de cette vie d'oisive attente , ont regagné leurs montagnes, y ont repris les chances de la vie klephtique, et ont fini, selon l'antique usage, par se faire reconnaître par les Turcs et devenir chefs de l'armée régulière ; mais leurs yeux sont toujours tournés vers la patrie chrétienne : comme aux premiers, il leur suffirait d'un léger encouragement pour redevenir Grecs et pour tourner contre la domination turque les armes destinées à la défendre.
Les anciens rapports qui unissaient entre eux les capita-
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nis retournés en Turquie etiescapilanis restésen Grèceont continué depuis à subsister, par suite delà facilité que leur donnent toutes les chaînes de montagnes. L'espoir de reconquérir à la Grèce le terrain perdu se maintient vivant dans le cœur de tous, et cet espoir entretient la suprématie des capitanis et le dévouement des anciens soldats. A un signal toutes ces bandes se recomposeraient en un instant. Pendant que j'étais dans cette partie de la Thessalie j'ai ren* contré un de ces capitanis qui veuîflt de faire au roi Othon une réponse qui n'était point une forfanterie , mais la simple expression d'un fait. Le roi lui demandait pourquoi il se tenait toujours dans ses montagnes et ne venait pas à Athènes çt il lui offrait même un l(^ement dans son palais pendant son séjour. Le Rouméliote objectait son attachement à ses montagnes, ses habitudes de la vie patriarcale, puis même le charme de se sentir important parmi les siens au lieu d'être annulé au milieu des autres. « Important I lui dit le roi ; mais vous êtes diraarque d'un village. — Dimarque ! dit le Rouméliote en se redressant, je suis roi dans la montagne , plus que roi. Votre Majesté veutelle un exemple de mon autorité ; qu'elle dise un mot , et après-demain , dans cette vallée qui se déroule sous vos yeux , j'aurai réuni sous ma bannière six raille hommes armés et disposés à marcher , à ma voix , pour ou contre Votre Majesté. » Le roi préféra ne pas tenter l'expérience. Pendant les événements de iStiO, tous attendaient un mot de la France; et il a fallu plus de peine pour les engager à la patience qu'o/i n'en eût eu à les faire courir peut-être jusqu'à Salonique. L'homme qui a conservé le plus d'influence sur tous ces capitanis est un Épirote qui n'a lui-même jamais été qu'homme politique et non pas soldat , Colettis. Il n'aurait qu'à vouloir , pour réunir à l'instant toutes les volontés éparses. Mais Golettisest un homme sage et un véritable patriote. Il désire dans son pays l'établissement de l'ordre et des lois, et il saura ne rien hasarder qui com« promette le durable avenir promis à la Grèce. Je n'a» pas
334 GRÈCB CONTINENTALE ET MOREE.
TU en RoDinéHe an seul chef qui ne fût disposé à se soumettre complètement à lui pour le repos comme pour l'action. Tel élait autrefois près de lui le brave Palasca, assassiné par Odyssée, tels ils sont tous ; et son séjour en France n*a fait que donner plus de puissance encore aux conseils de son bon et sain jugement. Mon excellent hôte Hadji Petraki est un des amis de Colettis et des Français, et il est un de ceux qui aiment ii ne pas quitter leurs montagnes. Où trouverait-il ailleurs le spectacle d'une famille plus agréable, une maison mieux située, une fontaiue qui murmure plus doucement, un jardin d'où il puisse jouir d'une aussi belle vue de montagnes et de vallées ? Où trouveraitil , hors de chez lui , une plus belle chasse aux chamois, aux chevreuils et aux ours, que dans la forêt de Greveno, rCEta d'Hercule ; une plus abondante chasse aux faisans que dans la plaine du Sperchius ; de meilleurs bains ther« maux que ceux de Patradjik ; plus d'affection, un plus lier patronage que parmi les anciens pallicares des deux revers des montagnes tiiessaliques, toujours tout prêts à recommencer avec une nouvelle valeur de nouvelles entreprises pour l'agrandissement de leur pays ? Où trouverait-il des cœurs plus chauds, plus fidèles que dans les monts d' Agrapha 7 Comme on conçoit bien, à la vue de cette riche plaine du Sperchius, de C(>s montagnes et de ces torrents qui se déroulent de tous côtés, la passion de la patrie locale qui vous fixe dans ce coin isolé du vaste monde dont les vains bruits expirent avant de pouvoir dépasser cette barrière do montagnes !
Le lendemain de mon arrivée, j'allai explorer les restes antiques que je pouvais découvrir çà et là. Quelques débris ont été réunis par Hadji-Pelros dans sa dimarchie. Tels sont : une tête de marbre faisant partie d'un sujet funéraire, d'un travail plutôt romain que grec ; le corps d'une autre statue de marbre, d'environ trois pieds de hauteur ; la tête et les bras manquent , mais le corps est fort bien conservé et d'une fort bonne exécution, apparemment ro-
NEOPATRAS. 335
Diaiue ; trois petites statuettes eo terre cuite , Tune, de Mîoerve, fort jolie et fort bien conservée, les autres d'un travail moins bon. Le tout a été découvert dans des fouilles récemment faites sur les rives escarpées du torrent de Xerio, tout voisin. Près de la dimarchie est l'ancienne mosquée, bâtie dans un fort bel emplacement, sur les ruines d'un temple antique, plus tard transformé en église latine et récemment en église grecque. Les colonnes , dérobées au temple antique sont encore debout , et les murs d'enceinte sont composés de grands morceaux de marbre dont plusieurs portent des inscriptions grecques. En faisant faire les réparations nécessaires autour de cette église et près de la porté, on a retrouvé quelques fragments de sculpture du moyen âge. Telle estunelonguefriseàplusieurs compartiments. Les deux derniers compartiments sont seuls conservés et portent l'un one fleur de lis, l'autre la croix ancrée de Champagne. Un autre morceau provient sans doute d'une pierre fu<* nérairc. On y voit une croix latine élevée sur trois degrés ; dans les cantons supérieurs de la croix sont deux ûeurs de lis renversées et dans les deux cantons inférieurs deux cyprès, sorte de blason funéraire que j'ai souvent retrouvé en Ëubée.
M. Enian, frère du conseiller d'État Georges Énian, possède aussi quelques antiquités trouvées sur les lieux. Il me montra une fort belle pierre gravée , des pendants d'oreilles en or et quelques belles médailles d'argent dus ï des fouilles faites aux mêmes lieux qui avaient fourni les jolies statuettes de terre cuite de la dimarchie, les deux rives du Xerio. Je voulus tenter aussi des fouilles sur le bord du torrent, avec la permission des autorités locales. J'amenai trois hommes armés de pioches et nous descendîmes sur la rive du Xerio, que nous franchîmes dans une des parties les plus rapides de son cours en sautant de rochers en rochers au milieu des cascades; car le pont a été entraîné il y a quelques années , et les revenus de la ville ne suflisent pas pour en faire un autre.
Il faut donc traverser comme on peut le torrent rocail-
336 OEÈCE CONTINENTALE ET MOREE.
Ivux; et chaque année, entre les rochers glissants du passage, des hommes, femmes et enfants tombent dans le torrent, dont le cours est trop rapide et trop convulsif pour qu'on puisse résister, et ils sont brisés par les rochers quand ils ne sont pas ensevelis sous les eaux. Les rives escarpées des deui branches du Xerio laissent apercevoir çà et là de nombreuses couches de briques , restes des tombeaux qui bordaient son cours et qui ont été entraînés par ses débordements. Les anciens avaient coutume de placer ainsi leurs tombeaux sur le bord des torrents et quelquefois même dans leur lit. La série des tombeaux à travers lesquels je dirigeai mes fouilles ne me semble pas remonter an delà du second siècle de Tère chrétienne. Cette portion ne contenait, à ce qu*il semble, que les tombeaux des gens obscurs , et presque tous ont été emportés en bonne partie par le travail des eaux qui avait fait ébouler les terres et les avait entraînées. Â chaque couche je rencontrais des centaines de petites monnaies frustes de cuivre de l'époque romaine. Au fond d'un tombeau je trouvai un grand morceau de marbre grossièrement creusé en forme de mortier et sans trace de sculpture. Je Toyais blon que pour rencontrer quelque objet d'art un peu remarquable il fallait porter mes fouilles vers le terrain destiné aux personnages plus considérables; mais, depuis le peu d'heures que je faisais fouiller, le nombre des curieux qui aflSuaient autour de moi s'était considérablement augmenté malgré la pluie, qui n'avait pas cessé depuis la matinée. Les gens ignorants , dans tous les pays du monde , en Turquie comme en France et en Grèce, s'imaginent toujours que, quand on fait des fouilles, c'est parce qu'on cherche un trésor caché, et ils suivent tous vos regards et tous vos gestes avec anxiété. Le concours des curieux et le redoublement de la pluie mirent fin à mes fouilles.
Hadji Petros voulait m'emmener avec loi passer quelques jours à chasser le chamois et le chevreuil en compagnie de quelques amis dans les forêts du Greveno , le plus haut des
MONT OBTA. 337
sommets de FŒta. L*excursion était fort (entante ; le sommet du Grevenfo était encore couvert de neiges, et de là on embrasse une vue magaifiquc qui s'étend, d'un côté, à travers toute la Thessalie et le golfe de Salonique, jusqu'aux DardaneUcs , et de Tantre côté au-dessus de tout le Péloponnèse. J'aurais aimé aussi à visiter les restes d'un héroûm que me disait y avoir vu M. Knian ; héroum consacré à Hercule à l'endroit même où avait été placé son bûcher, et non pas dans le Caiiidrome, à Héracléa, qui ne fut bâti que plus tard en son honneur : mais j'avais une autre excursion à faire pour mes recherches du moyen âge dans l'ab^ baye de Poursos en Acarnanie; j'étais impatient de lire les chroniques de notre principauté franque, que l'on me disait y avoir vues. Je ne suis pas d'ailleurs un ardent chasseur et craignais d'être un embarras pour ces chasseurs aux jambes aussi alertes que l'étaient celles d'Achille , leur Yoîs'n. Je me décidai donc à partir pour l'Acarnanie pendant que mes amis iraient chasser dans l'QËta, et je donnai à ma cavalerie et à mon infanterie l'ordre du départ pour le lendemain.
G AR PENIS I— POURSOS.
Il est assez périlleux de s'aventurer, même aujourd'hui, dans les montagnes limitrophes de la Turquie, dont le voisinage offre un prompt refuge à tous ceux qui ont conservé quelque prédilection pour la vie klephtique. Les forêts montueuses situées entre Hagi Janni et Carpenisi sont surtout tout à fait favorables à leurs expéditions, car ils peuvent découvrir de loin les voyageurs , dérober leur projet d'attaque dans les épais taillis, et échapper ensuite à toutes les recherches par des sentiers connus d'eux qui vont re-
338 GaÈCE CONTINBNTALB BT MOREE.
joindre les chaînes des montagnes limitrophes des denipays. Mes amis m'avaient donc impossé une escorte fort respectable de quatre gendarmes ou chorophytakas et de quatre stratiotes bien armer, qui , réunis à mou pailicare, Tancten klephie Costa, très-bien armé aussi ^ me constituaient un petit corps d armée assez propre à la défense. Quant ani agofates, ils ne font que grossir le cortège et ont grand soin, pour ne pas se mettre mal avec messieurs les klephtes, dont ils sont exposés de ce côté à recevoir les trop fréquentes vi-* sites, de ne jauMls porter aucune arme, aûn de mieux constater leur neutralité. La classe des agoîates de Grèce, des vetturini d'Italie et des muletiers d'Espagne est une classe à part dans chacun des pays. Les agoîates de la Grèce sont presque tous de race albanaise ; race laborieuse , sobre et avide.
£n quittant Hypate non? traversâmes sans difficulté les eaux du torrent, à la faveur de ses rochers brisés, et entrâmes dans une jolie vallée d'où l'on aperçoit déjà le Velouchi, l'ancien Tymphrestus, tout couvert de neiges. Trois heures de marche à travers cet agréable paysage nous amenèrent sur les bords d'un torrent beaucoup plus redoutable , la Vistritza. Son large lit est tout hérissé de rochers pointus , à travers lesquels, son cours rapide se fait jour en bouillonnant d'impatience. La Vistritza est en cet endroit au moins aussi large dans une de ses branches principales et bien plus rapide que ne l'est le Rhône luimême, et, au lieu de rouler sur un lit de sable, c'est à travers des rocs arrachés aux montagnes qu'elle se précipite des ravins dans la plaine. Les autres branches , fort rapprochées de la branche principale , s'y réunissent parfois après les grandes pluies et présentent une telle étendue d'eau à profondeurs variées , que force est aux voyageurs d'attendre sur une de ses rives que les branches se soient de nouveau séparées et que le cours du torrent soit moms étendu , moins profond et moins rapide. Deux des quatre branches étaient réonien au moment de mm passive; mais