‹ La Grèce continentale et la MoréeChapitre 43 sur 68 · RETOUR DE POURSOS A ATHÈNES · texte numérisé non relu

RETOUR DE POURSOS A ATHÈNES

Je quittai les moi ues de Poursos avec quelques regrets et me remis en route à pied jusqu'à Mikro-Khorio pour ne perdre aucun des beaux points de vue de c^ettc route pénible et dangereuse. De temps à autre je faisais tirer quelques coups de fusil pour jouir du retentissement prolongé des échos. Le son était répété par moments plus de dii fois , toujours s'agrandissant et s'amplifiant de manière à produire l'effet du roulement du tonnerre. Après m'ôire reposé quelque temps au bord d'une fontaine pour laisser paître les montures , je remontai à cheval ; et après onze heures de temps, mais seulement huit heures de route , je rentrai à Carpenisi. La pluie s'annonçait violente dès le

360 GRÈCE CONTINENTALE ET MORÉe.

lendemain matin. Je n*en fas pas moins ferme dans mon pn>jetde hâter le pas des chevaux et de rentrer le soir même à PatradjiL La pluie , d'abord légère , tomba par torrents dès que nous eûmes atteint le piedduVelouchi, elles chemins près de Laspi devinrent presque impraticables ; je n'en persistai pas moins , et après deux heures et demie j'étais arrivé à la caserne des siratiotes. Là J'entrai et fis allumer un grand feu pour sécher tous mes vêtements trempés, sans exception. Les stratiotes m'aidèrent avec une parfaite complaisance et se distribuèrent entre eux toutes les pièces de mon ajustement pour que l'opération fût plus promptement terminée. La solde des officiers et soldats est si minime que tous boivent habituellement de l'eaa. Je fus donc le très-bienvenu en faisant une bonne distribution de vin et de tabac. Je laissai de plus quelques drachmes pour continuer l'approvisionnement général , et , en dépit de l'affreux temps qu'il faisait , je me remis en route. Les chemins sont promptement gâtés dans un pays rempli de torrents et où la terre est partout fort grasse ; mais aussi quelques rayons de soleil suffisent pour ramener tout en bon ordre. Le ciel se dégagea enfin , et quand nous arrivâmes à Hagi-Janni l'air était redevenu serein. A mi quart de lieue environ de la route, entre Hagi-Janni et le chemin de Palœo-Yracha , on m'indiqua les ruines d*un temple antique remplacé par une église aussi en ruines. J'allai les visiter. Elles sont situées sur une belle pelouse au-dessus de la rivière, dans un de ces emplacements que les anciens savaient si bien choisir pour y bâtir leurs monuments publics. J'y retrouvai en effet les ruines d'un temple antique , des colonnes crénelées en marbre et des fragments d'un mur d'enceinte.

Mes gens auraient fort désiré s'arrêter à Palœo- Vraca et Ils eurent recours à toutes sortes de petites ruses grecques pour m'y décider; mais bien résolu de me rendre le soir à Patradjik, je poussai mon cheval au galop, leur prescrivant de me suivre comme bon leur semblerait , et je les devançai

DEJEUNER DE PALLICARES. 36f

de beaucoup. Je m'égarai de plus d'une bonnelteuc ; mais, deux heures avant le coucher du soleil, mou escorte , qui aVait couru de différents côtés à ma suite , m'avait rejoint sur les bords de la Vistritza dont les eaux avaient crû un peu par la pluie du matin , et qui charriait d'énormes pierres ; mais cette fois , au lieu de contempler les eaux en passant, je me dirigeai avec fermeté sur l'autre bord, et, sans encombre pour moi ni pour mon cheval ni pour aucun de» gens de ma suite, nous arrivâmes sur l'autre rive. Une heure après je passai le Xerio , torrent moins large maii non moins dangereux , et, peu après la chute de la nuit , j'entrai dans la maison hospitalière d'HadjiPetros. 11 était revena de sa chasse aux chevreuils dans l'QEta ; et nous passâmes une bonne journée de causeries intimes avec quelques-uns des nombreux amis de Colettis, si populaire dans cette partie de la Grèce , où il a des propriétés.

Le jeudi suivant, qui était le 1*' mai selon le calendrier grec , je fis mes adieux à Hadji - Petros et h sa charmante famille, et me remis en route. Il y a sans doute une suite d'émotions bien douces à recevoir de ce penchant de notre caractère national à la sociabilité. Par la , nous ne vivons en quelque sorte étrangers nulle part ; mais â les sympathies qui nous rattachent à des hommes dont l'affection s'éveille aussi pour nous, ou dont les sentiments et l'intelligence morale sent d'accord avec ce que nous sentons nous-mêmes , nous procurent de véritables plaisirs et donnent un intérêt nouveau à chaque lieu, il faut dire aussi qu'elles nous préparent de longs regrets. Il est si triste de dire qu'on ne retrouvera plus dans sa vie aucun jour d'intimité avec ceux qu'on s'était habitué à aimer. Pour moi, j'éprouve toujours une peine réelle à m'arracher d'un pays où j'ai passé quelque temps; et j'ai besoin que le temps, le mouvement du cheval, le changement de lieu viennent déplacer un peu mes idées. J'avais été invité ce jour- là par M. Tolmidis et par le colonel Gouras Mamouris à un déjeuner de pallicares au milieu des ombrages de la col

363 GBECE CONTIBiENTM.E ET MO&EE.

line de PlaUuia , à uae demi-lleue de la montagne d'Hy* pale. Je laissai mes cbevaui au bas de la cdiine et moDlai au lieu du rendez-vous, situé un peu au-dessus de la plaine, mais bien au-dessous des collines d'Hypate et en face de la chaîne de l'Oibrys» C'était en Tbonneur du 1***^ mai grec, fête universelle depuis les teoip» antiques, que le colonel Gouras nous donnait ce déjeuner. Nous étions une tren* laine de convives, parmi lesquels se trouvaient cinq ou six officiers de Gouras , un capitaine de Tauden corps ré< gulier formé par Fabvier, qui avait quitté Gorfou pour venir en Grèce chercher la liberté et la nationalité , rhégioumèae d'un couvent voisin , le protopapas de Patradjik , et un Turc nommé Had]i-Baba, qui , après le départ de& Turcs, ses compatriotes, est revenu s'étaUir dans ce pays qu'il avait toujours habité et où il est fort aimé de tout le monde. Le déjeuner consistait conmie d'ordinaire en agneaux rôtis tout entiers sur le lieu et servis sur une table de feuillage avec des oignons verts, des œufs durs et du yaourd. Les agneaux furent découpés avec prestesse par des paUicares et les morceaux distribué» sur le Ut de feuillage devant chaque coavive , dont Tappétit avait été plus a^uisé que satisfait par les excellents koukouretzes servis comme préliminaire. Le vin, et un fort boa via , quoiqu'un peu doux comme le vin d'Italie, circulait à la ronde. Notre ami turc fut le seul à s'en abstenir malgré les provocations amicales du protopapas et de rhégpumènie (abbé), entre lesquels il était assis» Hadji-Baba a fait trois fois le voyage de La Mecque, a pieusement accompli toutes les cérémonies au tombeau du saint prophète, et suit régulièrement, mais sans ostentation, les principes de si religion. Le papas et l'abbé le plaisantèrent un peu sur sa rigidité religieuse ; il répliqua en \e& plaisantant à son tour, mais avec mesure , et il tint bon. Ayant appris mes fouilles précédentes dans le torrent du Xerio , il me reprocha de n'être pas venu le chercbet* pour me servii* de guide comme il en avait servi à M^ Enian ; m'assu*

ART CABALfSTIQCE. 363

nntque, si je Toaiais recommencer, il me désignerait un endroit où je troa serais certainement des tombeaux non explorés» avec statuettes de terrfe cuite, pierres gravées et médailks. Il me raconta qu'au temps de la domination turque il connaissait déjà ces tombeaux , mais que, bien qu'il lui fût loisible alors de les fouiller comme bon lui semblait, il n'avait pas moins dédaigné ces explorations scientifiques que ses autres frères musulmans. Depuis» voyant les Grecs attacher de Tiraportance à ces fouilles , il avait compris qu'ils avaient raison ; mais maintenant il était obligé à de grands ménagements avec des chrétiens qui l'accueillaient avec amitié parmi eux, et il craignait, en iouillant lui-même, de passer pour uu accapareur de tré<sors et de risquer ainsi la tranquillité de sa vie. Je lui demandai si ce ne serait pas à l'aide de la science cabalistique qu'il avait appris l'endroit précis où étaient les tombeaux , car beaucoup de Turcs pratiquent encore la cabale et y croient. Hadji-Baba m'assura qu'il n'était pas un adepte, mais qu'il avait eu un ami turc trës*fort dans cette science et qui même en avait donné des preuves à un étranger fort distingué que j'avais certainement connu à Paris et è Athènes. Ce Turc , qui est mort au* joard'bui , était d'une fortune aisée et d'un caractère fort honorable ; il avait beaucoup pratiqué la cabale, et préten* dait , à l'aide de certaines formules > se mettre en com-* munication avec des créatures inaperçues et insubstantielles, intermédiaires entre Dieu et l'homme, et, par l'effet de la ferveur de ses prières à Dieu , les forcer à se plier à ses volontés honnêtes. A mon retour à Athènes je demandai en effet au personnage mentionné par Hadji- Baba s'il avait consulté le Turc cabaliste, et il me raconta un de ces événements que les magnétiseurs fervents aiment à attribuer aussi au magnétisme. Le Turc Gt venir devant lui une femme qui lui fut désignée par son interprèle , h fit placer devant un miroir et commença ses formules ca-^ balistiques. Au bout de quelques instants la femme fut

saisie d'ane sorte de sommeil magnéiique, et, snr les interrogations du Turc , déclara ¥oir le miroir se troubler d'abord puis s'édaircir. G'étaiit le moment des questions, et le Turc demanda ce qu'on désirait que la femme examinât dans le miroir. L'iuTestigateur demanda ce que faisait en ce momentle ministre des aiïairesétrangères à Berlin. Laïemme le décrivit assis dans son fauteuil , enveloppé dans une robe Meue et gardant la chambre parce qu'il venait de se démettre le bras, accident confirmé par la "Gazette d'Àfigsbourg qui arriva à Athènes quinze jours après. M. R... voulut savoir ce que faisait sa fiancée : la femme la décrivit foucbéedans son lit avec un drap placé sur sa tête et privée de la vie ; et Ai« R... apprit , en effet , par une lettre reçue quinze jours après, que sa fiancée était morte au jour désigné par le miroir. M. Th. demanda une queslion sur le cabinet du roi Othon , et la femme le décrivit de la manière la plus exacte. Enfin M, deSaint-S... voulut que la femme vît une solennité d'Athènes du temps de Périclès , en se plaçant devant l'Acropolis,- et qu'elle décrivit le retour des théories de Délos avec toute leur pompe ; et la femme lui décrivit le tout de la manière la plus circonstanciée , et les longs murs avec leur suite de tours, et l'aspect de la ville, et les cérémonies, et les costumes, et la beauté de toutt^ C'était une véritable séance archéologique, comme on toi t. Avec un pareil miroir on pourrait se passer de bien des recherches historiques. Fort malheureusement je ne l'ai pas retrouvé. L'investigateur charmé demanda au Turc s'il y avait possibilité d'acquérir une telle science, et le Turc voulut bien lui enseigner et lui traduire ses formules; mais lui ne put jamais parvenir à faire voir à la femme autre chose que du brouillard et des nuages dans son miroir, et tout au plus quelques-uns des traits confus des personnes qu'il lui désignait , et même assez étrangement amalgamées les unes avec les autres. Le vieux Turc est mort ; mais ceux qui sont curieux de devenir professeurs en cabale peuvent aller l'apprendre en Arabie, où on la pratique encore au-

EAUX THERMzlLES. 365

joardiini avec non moins de succès que ic magnélismo dans nos salons.

Je n*avai8 pas le temps de relourner à Hypaie pout

profiter des lumières et de Ja coaiplaisance d*Hadji-Baba

et faire des fouilles plus heureuses; mais je le priai de me

conserver sa bonne volonté pour mes amis. Le déjeuner

fut gai et' cordial. On porta des toasts aux Français et au

général Fabvier en particulier : car le nom de Fabvier

est toujours vivant en Grèce , et prend chaque jour une

plus grande autorité à mesure que s'éloignent les causes

des petites jalousies qui ont souvent arrêté ses succès. Je

ne connais pas de nom qui soit populaire ici à Tégal du

srien. C'est un titre d'honneur d'avoir fait partie de son

corps régulier , et ceux mêmes qui ont montré le moins

de bonnes dispositions pour le seconder ne sont pas les

derniers à le préconiser. Quant è ceux qui peuvent dire:

j'étais un officier de Fabvier; j'étais avec Fabvier dans

telle ou telle affaire ; j'ai partagé les fatigues de Fabvier ;

îl n*est pas de croix , de décoration , de marque d'hon^

iienr qui soit évaluée aussi haut à leurs yeux et aux yeux

de tous. Il m'était bien doux de trouver dans les Grecs

une mémoire aussi reconnaissante en faveur d'un compa-

triote ei d'un ami.

Mes hôtes m'accompagnèrent jusqu'à mes chevaux qui m'attendaient au milieu des arbrisseaux , et je redescendis dans la plaine pour aller visiter les eaux thermales de Patradjik. Elles apparaissent de loin comme un lac au milieu d'une plaine de sel blanc et sans une seule habitation sur les bords. La ville de Patradjik avait offert, il y a plusieurs années , de faire construire à ses frais un établissement de bains afin d'y attirer les étrangers ; mais le gou* ▼ernement, qui veut se réserver le privilège de l'explôilation des eaux , a répondu qu'il s'en chargerait lui-même. Jusqu'ici rien n'a été fait. Seulement, pendant la saison , on construit quelques cabanes à la hâte. Et cependant les eaux thermales de Patradjik sont réputées fort bienf(|.isan(es.

366 Gr£cC COlWTIllElITiitE R MOREE.

Elles sont d'une nature sulfureuse, ferrugineuse et saline, et ni*ont paru aToîr sur les bords une chaleur de 32*Réaaiiiar. Ao milieu du lac l'eau doit être bien plus cbande, car on voit la floarce sortir en boaillonnant. Ces bains étaient connus des anciens, car tout anionr on apa*çoit des restes de marches par lesquelles on descendait dans les bains. Alors sans doute des précautions étaient prises pour que les baigneurs ne glissassent pas malgré eux de ces marches jusque dans le gouffre d'où sort la source; aujourd'hui rien n'a été fait pour prévenir le danger , et il est arriva quelquefois que des baigneurs qui ne savaient pas nager ool glissé, ont été entraînés et ont disparu.

Du lac d'eau thermale je me dirigeai par le valtos sur le Sperchiiis afin d'abréger la route en passant le fleuve à gué. Uq berger nous indiqua un endroit qu'il assura être guéable» Les eaux limoneuses du Spercbios empêchent de voir le fond de son Ht ; il faut donc bien se fier aux bergers d'alentour , qui sont des guides presque toujours bien informés. Après la saison des grandes pluies, il est impossible de passer à gué ce large fleuve ; mais il était alon» rentré dans son Ut ordinaire , et nous le franchîmes sans encombre. Presque dans tout son cours ce beau fleuve est navigable , et il serait très-facile d'en tirer parti p9ur l'avantage de cette riche plaine de plus de dix^buU lieues de longueur ; mais rien n'est fait.

J'arrivai de fort bonne heure à Lamisi et je descendis chez un des hommes les plus éclairés dq pays, M, Stanoff, procureur du roi , homme an cœur tout français malgré son nom russe. Quelques amis avec lesquels je devais visiter la Phthiotide d'Achille jusqu'à Ptelia» où se trouvent encore de fort belles ruines antiques , avaient profité des fêtes pour se rendre à la campagne, I^es fêtes se succèdent sans fin ici. Chaque jour a son saint , et ce saint est parfois un si grand saint qu'on ne peut manquer de faire une fête du jour qui lui est consacré. Hier c'était le premier mai V la fête des fêtes ; aujourd'hui c'est Saint-Atha-

SYRAMINON. 367

nase , demain c'est Saint-Timothée, après-demain ce sera dimanche. Voilà donc plus d*une moitié de la semaine pendant laquelle aucun travail ne se fait. Je parlais de cet inconvénient à un paysan grec , qui défendit vivement ses saints et ajouta que, si le gouvernement trouvait qn*il y eût trop de fêtes , il était convenable qu'il n*en créât pas de nouvelles par de nombreux anniversaires d'événements politiques : tels que l'arrivée du roi k Nauplie, son entrée à Athènes et tant d'autres; qu'il aimait particulièrement le roi et beaucoup aussi la jeune et belle reine, ei trouvait fort naturel que l'on donnit une fôte pour chacun » mais qu'il aimait et estimait b^uooup «usai saint Athanaso et n'entendait pas lui refuser l'hommage que sa familto lui avait toujours accordé. Ghtcan a d'aussi bons argu^ ments pour le saint de son choÎK. £t si l'on considère eoQH bien le défaut de bras réduit la masse du travail* on verra combien il est désastreux de voir cette masse de travail si réduite encore par le repos des bras qui pourraient tra'< Tailler,

Dans l'absence de mes amis, je renonçai à l'excursion dont ils devaient être les guides, et me bftiai de retourner h Athènes en allant par mer à Orégs en Enbée, D'Oréoa j'étendis mes ei^cursions dans toute l'Ile d'Eubée, si intéressante à voir et si peu connue. Je réserve cette partie de mes investigations pour un volume relatif auY iles*

De TEubée je regagnai par mer les côtes de la fiéotîe , près d'Oropos. A une lieue de cette ville antique se trouve le château franc de Sykaminon , indiqué dans notre belle carte de l'état^major; c'était là qu'habitait iMarguerite veuve de Franco Acciaiuoli, fils de ce Donato qui avait obtenu, en 1394, la survivance du duché d'Athènes, J'ai publié un acte rédigé par ses ordres en 1421, dans ce château * , en faveur de ses enfants mineurs, Neri et Antoine Acciaiuoli, dont l'un, Neri, fut depuis duc d'/Vthènes. D'Oropos je rentrai à Athènes par Léosia et le Pentélique*

* In gala castri «loainiiiisu a(Hul insulam Nigroponlis (t. ii, p 1 9)).

MOREË.

ËnDACRE. — LIGOURIO.

J'avais long-temps été retenu à Athènes et dans les en^ irirons par les ebalears excessives qai rendent tout voyage en Grèce très-fatigant en été, et aussi par le désir de me mêler à cette société nouvelle et de bien Tétudier dans sa vie politique et sociale de tous les jours. Sans cette étude préliminaire, je courais risque de ne voir en Grèce que les lieux et j'aime aussi à voir les hommes. Je me décidai enfin, après avoirbien visité les environs d'Athènes et achevé une course au cap Suninni et à Trézène , à me mettre en route , malgré Textréme chaleur , pour visiter Tintérieur de la Morée. Je louai pour une somme assez modique un jpetit bâtiment ponté au Pirée , et , comptant sur la brise de nuit, je m'embarquai le vendredi 2 juillet, à dix heures du soir, pour Epidaure; mais la brise ne vint pas à minuit, elle ne vint pas avec le lever du soleil, et je n'étais encore parvenu à midi qu*à la pointe de Salamîne. Mais cette brise si impatiemment attendue se fit enfin sentir et nos voiles s'enflèrent Nous longeâmes toute la côte pier* reused'Egine, dépassâmes Ânkistri, l'ancienne Pityonnesus, et Kyra, l'antique Gecryphalia, laissâmes bien à gauche la presqu'île de Methana , et entrâmes à six heures du soir dans le petit port d'Epidaure clos par une langue de terre montagneuse fort étroite. C'est un pauvre petit hameau composé d'une quinzaine de malsons. Cinq à six petits bâtiments stationnaient dans son port, qui sert de communication habituelle entre la Morée et Athènes. Un détestable khani, décoré du titre fastueux de locanda, est destiné

ÉPiDAunE. 369

aux miiordi ou Yoyagcurs étrangers, tous transformés ici en niilordi à quelque nation qu*iis appartiennent. Hôte et hôtesse , tout est à Tavenant du khani, peu agréable pour le fond et fort malpropre pour la forme. Le mari est une espèce de gros cuisinier dont les habits blancs, veste blanche et fustanelle blanche, portent partout la trace du nettoyage de ses instruments culinaires. Sa hante taille et Tampleur de tout son corps rendent plus remarquable encore la gracilité de sa voix et la docilité parfaite de son caractère, en présence d'une petite femme noire et maigre, qui Tassouplit comme un gant en sa présence, et le fait à son gré se taire devant elle et grommeler devant Tétranger. Quelques œufs cuits dans une huile échauffée dérobée à la lampe , voilà l'unique souper qu'on put me présenter; une planche près d'une ouverture large et sans voiets, tel fut mon lit de camp pour la nuit. Heureusement je parvins à découvrir d'excellent lait dans le village, et je fis un souper parfait. Quant à la nuit, l'air était pur et doux, mon manteau était étoffé et mon caban épais, et la satisfaction de coucher sur la terre où avait commandé Dlomède me promettait d'heureux songes.

J'avais, dès mon arrivée, ordonné des chevaux pour aller le lendemain faire une excursion dans les environs. A quatre heures du matin je me réveillai et me mis aussitôt à ma fenêtre. Le long des maisons du hameau , sur le rivage , étaient étendus, couchés sur une natte et sans au-> tre couverture, quelques matelots, revêtus de leurs habits de la journée et dormant profondément ; plus loin d'autres hommes reposaient couchés avec insouciance sur la terre sans même la mollesse d'une natte ou d'un tapis. La nuit est si belle , l'air si pur , que chacun dort sans crainte en plein air. De l'autre côté du port , en face de moi , était la petite colline sur laquelle se voient, tout à côté les unes des autres , les ruines des constructions grecque , romaine , byzantine et française destinées^ à différentes époques, à la défense de ce petit port.

370 GBÈCB CONTINBIHTAU ET HOREE.

A m heures j'étais à cheval et me dirigeais sur Aagelo- Gastro par Piada. La route d*£pidaure à Piadaeat fort jdie. SUe esl tracée sur les siovosités d*ttne nKmtagDe couverte d'arboBfees » et on a perpétuelleiiieat sons les yeox» en tournant ces sinnosités, la presqulle de Methana, puis l'île de Poros, qoi sedémasqoe derrière ristbme Sarcmiqne, et plus près de soi Kyra. Aakistri et Egine. Quand on a atldntla hauteur de la vallée dont le versant oMHwé est occupé par Piada on jouit d*une vue toute semblable à celle de la belle phiue de Sorrento en y arrivantde Gastellaniare» moins les Dombreoz villages qui l'animent La plage de Piada est resserrée entre deux montagnes qui descendent en pente adoucie du côté de la vallée seulement» et qui forment de gracieux et fertiles vallons couverts de jardins et de verger& Les orangers et citronniers au riant feuillage vert y abondent» tons les légumes y croissent à l'envi ; c'est là le paUffr d'Athènes y et tous les jours des barques viennent s'y ap^ provisionner de légumes et de fruits que l'on va vendre aux marchés du Pirée et d'Athèoes. Du côté de la terre cette vallée est fermée par une numtagne peu élevée mais iiort pointue et que domine un château -fort, d'origine Irançaise, mentionné dans les actes émanés de Catherine de Va- Ms et de Marie de Bourbon, qui forent successivement princesses de Morée, comme ayant appartenu à Nicdas de Guise le Maigre , connétable de Morée , et à Nicolas Acciaiuoli» seigneur de Coriothe^ A droite de cette montagne est une gorge âpre et infrancbissabie; ài gauche, la montagne s'indine et se courbe assez près de sa cime pour aller s'unir à une montagne plus élevée. C'est par cette courbure , espèce de port suivant l'expression des Pyré« néesi ou de diaselo suivant l'expression moraîte, que passe

< Et totam aliam terram qate ftilt quondam lïteolai Guiail Magri, Gomestabali priBcipatns Acbaye, aitam in castellaniam Coristliii, eam qiiodam fortellicio quod dicitur la Piada (t. iide mes Nouv. Rech.f p. 111 ; et 1. 1, p. 66).

FIAAA. 371

la route ; et là est assise Ja TÎUe de Piada , déioadiie aussi de ce côté par mte antre tour carrée d'origiiie firaaque*

Piada est un boni^ assez important reofermaiit entinm huit cents bahicants. C'était un jour de dimandie , et tous les hommes étaient réunis dans la rue principale et dans les cafés;. Les Grecs »»it toujours pleins de poUtesse pour les voyageurs étrai^ers* On m'entoura» on me questionna, et il faUat que » pour répondre à leurs politesses » je descendisse de cheval et entrasse dans un café pour accepter d'eux l'offre de ]a tasse de café et du chibouk. En eau* saut avec eux » je m'infiM^mai des antiquités du pays. Un des habitants m'emmena chex lui pour me montrer une pe* tite statuette en terre cuite refMrésentant un Silène nu » d'environ six pouces de hauteur. En travaillant à ses vi<^ gnes il avait trouvé ua tombeau , et dans ce tombeau deux petits vases longs et étroils sans peinture , une ardoise, et un style en ambre jaune-clair, aminci en forme de crayon » de quatre pouces de longueur. C'était peutrétre là remUème de l'écrivain inconnu enseveU dans ce tombeau. Le tout paraissait être de l'époque romaine. Un papas m'indiqua une petite église en ruines, au-dessus du café, où je pourrais vok quelques objets antiques , et en m'atlendant il fit nettoyer et laver un bas-relief qu'il désirait me mon* trer* C'était une plaque de marbre, d'un pied et demi de largeur sur un pied de hauteur» refHroduisaot une cérémeh nie funéraire^ et destinée à être placée sur on tombeau* Un homme et une femme étaient représentés assis sur une couche » et deux Amours jetaient devant eux quelques objets de sacrifice sur un trépied. Ce has-relief. qui a'est pas de la grande époque « est fort endommagé.

J'allai ensuite visiter les deux châteaux-forts aceom* pagné du papas et de quelques notables du pays^ Le châ<^ teau situé sur la crête de la mont^ue aiguë est une vraie forteresse dont il ne reste plus que les murailles d'enceinte» qui sont construites avec du iiKNriiiT. La partie inférieure semble de coustruotiou byzantine, mai» la partie supérieure

372 GRÈCE CONTIKENTALE ET MOREE.

est évidemment frànque. Â Vintérieur on trouve les ruines d'une petite église, en face de laquelle est incrustée une grande pierre portant Técusson suivant : croix latine sur deui gradins; dans cbacun des deux cantons supérieurs de h croix une rose de Provins surmontée d'un oiseau qui becquette une grappe de raisin , dans chacun des deux cantons inférieurs un cyprès. Le pyrgos ou la tour carrée située sur Tarête qui sépare les deux montagnes, un peu au-dessus de la ville, est complètement franque, et subsiste en son entier. Les balMtants actuels ont seulement ajouté un escalier grossier , pour remplacer la petite tourelle sur laquelle on jetait sur le seuil de la porte, élevée d'une vingtainede pieds, le pont-levisquidevait en faciliter l'accès. La meurtrière, placée au-dessus de la porte d'entrée, est trèsbien conservée , ainsi que les deux tourillons crénelés qui la flanquaient par te haut, et qui étaient destinés sans doute à recevoir des vedettes.

La charmante vallée de Piada me fit paraître plus arides encore les montagnes pierreuses par lesquelles, après plus de trois heures d'un voyage monotone , j'arrivai au village et au château d'Ahgelo-Castro.

Le village est fort bien placé sur le penchant de la montagne ; mais tout est sec et désolé alentour , et à peine pus-je trouver un arbre assez épais pour m'y abriter pendant quelques instants de repos. La population d' A ngelo-Cas- (ro est toute albanaise , les vieillards y entendent à peine le grec ; mais la jeune génération est plus avancée, et leurs enfants iront plus loin qu'eux. Tous vont à l'école et apprennent le grec. Pendant que j'étais assis sous mon arbre à faire préparer mon repas du jour, les habitants du village, hommes, femmes et enfants, se distribuaient autour de moi assis sur leurs jambes croisées , et ils cherchaient à me témoigner leur politesse par leurs questions sur ma personne et ma famille ; c'est moins chez eux une preuve de curiosité qu'une manière de vous témoigner leur intérêt. J'offris le café et la ciga relie h mes voisines et voisins, et m'en-

angelo-castrO. 37J

quîs de leurs traditions anciennes et modernes et de leurs éniiquités. On me vendit quelques médailles de cuivre assez médiocres, et d*autres en argent assez belles, trouvées^ dans les champs au bas d'Angelo-Caslro. Suivant leurs traditions , ils ne sont venus s'établir dans ce village que de^ puis une centaine d'années au plus ; ce qui reporte à l'invasion albanaise qui suivit l'expédition russe de 1770. t!n Tiell Albanais , marchant avec la vigueur d'un jeune homme, fut tout fier d'avoir été choijsi par moi pour m'accompagner aux ruines du Castro, situées au-dessus du village. Tout le long du chemin , il s'arrêtait pour expliquer aux habitants des maisons établis à leur porte qui j'étais, et ce que je voulais, et comment j- avais passé la mer tout exprès pour voir les ruines de leur Castro. Nous arrivâmes enfin au haut de la montagne, et je pénétrai dans les ruines du Castro. Les murailles sont composée^ de petites^ pierres sèches qui ne sont unies avec le mortier qu'à Tintérienr. Il me semble assez probable que ce château aura: été bâti sur la fin du douzième siècle , par un memhre de la famille des Ange Gomnène , au moment où tous les chefs impériaux se séparaient autant qu'ils le pouvaient de Teropire, et afiectaient une petite indépendance. Ces murs indiquent une construction faite à la hâte. Mon vieil Alba** nais avait aussi sa tradition sur ce château. Il me raconta* qu'autrefois ce pays avait été donné en dot par un roi ou baron d'Épidaure à une de ses filles. Celle-ci , qui était habituée aux délices de la belle vallée de Piada , trouva le pays bien triste et bien désolé et elle s'en plaignit à son père, qui, pour la consoler quelque peu, fit bâtir ce château , d'où elle pouvait du moins voir et la mer et la presqu'île de Methana,et les îles et le pays dont la vue la char* malt. Toutefois elle r?e put supporter cette triste vie : elle mourut de chagrin , et après elle le castro fut abandonné. Ce château, situé au milieu d'un |>ays abordable de tous côtés , et qui ne garde aucun grand passage , n'a pu êtrcr que l'asile temporaire de quelque mécontent , et il a dû

374 GRECE GONT1MENTAI.K ET MORES.

llie âSKz prompCemem abiodoiuié. Une petite église était OQttatroile sur le flanc de la même odlioe : eUe est aussi eBraîoes.

Près de là * dans la vallée, existait^ à ce qu*il semUe » une ville heUéoiqiie. Je descendis le long d'im puits quî fMmit de l'eau au villaged' AugekMlastro, pénétrai jusqu'au fond du ravin à environ un quart de lieue , et retrouvai qaekiuM grandes ruines * entre autres les forte» murailles d*une tour et d'un tetnpk en grandes pierres qnadrilatèr». L'bcrbe croit au milieu de ces débris dont aucun souvenir ni aucune inscription n'ont préservé le nom*

,ie rentrai à Piada par une autre route, jusqu'au ravin qui précède son montiCttle » ^ m'acbeminai de là ver& Épidanret d'oà j'étais parti le matin* La lune se levait derrière la raonU^pe belle et cbàude comme le soleil de nos climal& C'était un spectacle cbarmaat de voir de toutes parts ses rayons se répercuta^ sur cette mer tranquille qui s^élendait sous mes pieds. De temps k autre je m'enfouçais dans l'obscnrité nlencieuse de cesi coteaux boisés» puis j'en resiorlais pour jouir de cette vue si cakne et si mjsté* rieuse. J'ainsnisàproion^mQnvo^ageenm'avançantsettkment au petit pas au milieu de cette belle et calme nature ; et je n'urivaià Épidaure qu'après deux heures de marche d^obPiada* à onxe heures du soir. Le lendemain au matin je me mis.en route pour L'Hiéron d'Apollon escuiapien^

La route d'Épidaure à l'Hiéron d'Ëscula^ est dclideiise^ Elle serpente le long d'une petite rivière à travers un bosquet de myrtes en fleurs et de lauriers-roses» et devant f^os romantique à mesure qu'on s'approche davantâ^ de l'Hiéron* Les pieds des chevaux souffrent de ces poûnes de roches à demi brisée» k travers lesquelles ou monte ei descend sai» cesse; mais la vue du voyageur et son odorat: sont constamment eharmés. D'énormes sauges esfcbaknt la plus douce odeur, et les ravins sont entière^ ment g»rni^ d'arbres et de fleurs. Deux routes paiteut de ce ravi» : Tone pour l'Hiéron , l'autre pour Ligourio. Je

laissa! cette dernière, qui passe au bas d*€ine montagne à laquelle le peuple a donné le nom de mont du Pllari, pro* bablement à cause d'une colonne de marbre ndr qui m trouTe en bas , tout auprès d'une source fort renommée, dont la vertn rappelle celle de nos Eans-Bonnes dans les Pyrénées. Les gens du pays m'assurèrent qu'il y avait quelque chose de prophétique dans les eaux de cette fo»* taine. Tout malade qui boit de ses eaux connaît à l'instant même son sort Si sa maladie est incurable, l'eau feit sen* tir promptement ses effets médicaux et pronostique une mort prochaine c si la maladie peut se guérir, le malade se sent i l'instant soulagé; et, en continuant à en boire, il ne peut manquer de s'assurer une longue Tidllesse, On voit que la puissance d'Esculape continue à s'exercer dans les lieux que l'antiquité lui avait consacrés. Ses statues sont tom* bées, mais les traditions subsistent

Je suivis la première route qui continue à travers le ravin et conduit à l'Hiéron. Au sortir de cette gorge boisée s'ouvre une belle plaine onduieuse, entourée de toutes parte de hautes montagnes et de nïonticules qui s'avancent sur le premier plan pour leur enlever ce qu'elles auraient de trop âpre. Toute cette plaine et tous ces monticules ados** ses aux montagnes, d'où sort la route de Trézène et de Poros , sont couverts de fragments anliques. Un ruisseau et on torrent traversent la plaine, et le ruisseau offre me eau excellente. Au fond du bassin dans lequel est tra** cée la roule qui conduit de Poros à Nauplie est une petitn église byzantine bâtie sur les ruines d'un temple païen. Placée au milieu des arbres et des rochers, elle produit de loin un fort gracieux effet et serait très-bien placée dans un tableau. Le monticule situé au-dessus de cette petite église, de l'autre côté du ruisseau , est couvert des débris de tinnples antiques dont il ne reste plus que les soubasse* ments. En redescendant de là sur la route de Ligourio, led ruines se multiplient partout sous vos pas: ici, de vastes décombres de temples ; là, des colonnes brisées; ailleurs*

des restes de bains. Tout le sol est recouvert de débris qui prouvent que cette plaioe, si belle de ses beautés nalureliesy était encore embellie par toutes les merveilles de Tart Ce qui reste du théâtre suffit pour en faire apprécier toute la beauté ; c'était l'œuvre de Polyclète vers la quatre-vingtdixième olympiade , et il surpassait tous les autres par ses proportions élégantes et vastes et par la beauté des maté* riaux. Les gradins , qui étaient fort habilement disposés, existent encore en grande partie. Le beau marbre blanc dont ils étaient composés garnit le flanc de la colline et se détache au milieu de la verdure des broussailles. Ici l'air est pur et doux , et la brise qui souffle à travers la gorge qui conduit à Poros gémit harmonieusement en agitant le feuillage et apporte avec elle les parfums de la forêt et la fraîcheur de la mer. %

De l'Hiéron à Nauplie par LIgourio , la route est monotone et sans beautés. C'est une suite de montagnes sans grandeur et de vallées sans grâce. La seulç végétation qui couvre ces vallées est une bruyère aride. Seulement , de temps à autre , des lavandes en foule pressée vous apportent leur suave odeur. Ligourio, qui est en plaine, est célèbre par son tabac rival des meilleurs tabacs du Levant. 11 est estimé au-dessus des tabacs d'Ârgos et d'Àrmyros.

Environ trois heures avant d'arriver à Nauplie» j'aperçus sur ma droite une suite de châteaux en ruines qui revêtent les crêtes des collines. L'un d'eux fixa particulièrement mon attention par l'étendue de ses ruines. Il est placé sur une colline qui domine la route à environ une demi-heure en montant. Toute la colline est parsemée de fragments de tuiles antiques. Un peu au delà est une vieille église chrétienne bâtie avec les fragments d'un ancien temple dont deux colonnes sont encore debout. Tout au pied du mur de la forteresse est un autre petit temple antique, et au-dessous une niche votive creusée dans le roc. Il faut grimper par d'assez rudes fragments de rochers pour parvenir du bas de la montagne dans l'enceinte de la forteresse ; mais on est

XERO-CASTELLI. 377

fort dédommagé en arrivant , car oti retrouve là les restes considérables et fort bien conservés d'une forteresse hellénique de l'époque la plus ancienne. Elle est construite sur le rocher même, au-dessus d'un profond ravin, et ses murs 86 composent de vastes blocs de pierres non taillées et formant des polygones irréguliers , dont les vides sont comblés par de toutes petites pierres, comme dans les murs dits de construction pélasgique ou cyclopéenne. Les murs d'enceinte , à quinze ou vingt pieds de hauteur, sont trèsbien conservés, ainsi qu'une des petites tours de l'enceinte. Dans l'encoignure des murailles , dont un pan ressort sur l'autre , se trouve une porte de forme pyramidale de huit pieds de hauteur sur trois de largeur, tout à fait semblable h celle d'Arpinodans le royaume de Naples. On ne pouvait y entrer qu'en présentant le côté droit dégarni de bouclier. Dans l'intérieur de cette citadelle hellénique , dont le plan se montre en entier le long des rochers, est un vaste souterrain voûté, bâti de ces mêmes larges pierres, et destiné à servir dé magasin à blé ou de citerne. C'était là évidemment une forteresse importante. Au temps de l'empire byzantin, elle fut aussi employée à la défense du pays. Deux tours rondes de cette époque , élevées sur les débris des constructions antiques, se maintiennent encore, et on voit * partout au-dessus des restes des anciens murs un exhaussement de fabrication byzantine. Des fragments de tuiles des temps les plus antiques couvrent tous les champs environnants et remplissent tous les interstices des rochers. Il y avait évidemment là une grande ville hellénique dont le nom est inconnu. Ce château est désigné par les habitants du pays sous le nom tout moderne de Xero-Castelli, à cause de sa situation dans un lieu sec. Quant aux souvenirs byzantins , ils sont nuls là comme partout ailleurs en Grèce. Il y a quelque chose qui frappe beaucoup l'étranger dans ses relations avec les Grecs de toutes les classes. Les souvenirs antiques, bien que très- confus, ont conservé sur eux tout leur prestige. Les divinités mythologiques do der-

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nier ordre, les Néréides, les Parques, Garon, ont pris place au milieu des croyances chréliennes, et les cérémonies de Tancien culte se sont souvent fondues dans le nouveau culte. Les grands hommes antiques ont aussi laissé une tradition de respect, ainsi que la nation qu'ils ont glorifiée» Quand un paysan veut faire admirer uae ruine, une mon^ naie , un fragment de marbre , il vous dit que cela vient des Hellènes. Les Hellènes , ses ancêtres , sont pour lui cç qu'étaient les Géants et lesCyclopes aui; yeux des peuples antiques , la personnification d'une puissance surnaturelte bien supérieure à celle des hommes de nos jours. Les Grecs instruits s'en tiennent aussi par système à l'hisioirç des temps helléniques, La Grèce, pour eu:(, semble avoir sommeillé dans ses ruines depuis le jour de la destruction de Gorinthe et de l'asservissement de la Gj;èce aux Romains, et ne s'être réveillée qu'avec l'insurrection qui vient de lui rendre sa nationalité. Ne demandez donc è personne ce que devinrent les provinces grecques sous la domination romaine, ce qu'elles devinrent pendant la frêle existenee de l'empire byzantin, ce qu'elles devinrent enfin de 120/!i jusqu'à) la dernière moitié du quinzième siècle, sous les Francs; puis de cette époque jusqu'en 1685, sous les Turcs; puis de 1685 ^ 1715 ; ils ne veulentni l'enseigner ni l'apprendre, La seule histoire qu'ils veulent savoir est l'histoire hellénique. On a beau leur dire que les enseignements de l'adversité ne sont pas à dédaigner pour un peuple et qu'on peut y puiser des moyens pour ne pas retomber h l'avenir daqs les mêm^ fautes et les mêmes malheurs ; ceux qui se piquent de science ne veulent pas vous comprendre, et ceux qui n'oat aucune connaissance des lettres ne le peuvent pas. Byzance a passé comme une ombre , sans laisser de trace ; mais la gloire des républiques helléniques est encore jeune et vivante comme au jour où elles ont triomphé des Perses à MarathoQ. On peut appliquer à cette brillante époque ces vers de Chénier sur Homère :

Trois mille aqs ont passé sur la oendre d'Homère,

moNiA^ 379

£t depuis trois mille ans Horoèio respecté Est jeune encor de gloire et d'immortalité.

L.a route, en quittant Xero-CastcUi pour se rendre à Nanplie, pusse devant quelques ruines helléniques situées sur û gaucfae et se continue de la manière la plus triste ii travers des vallées et des montagnes sans culture et sans grandeur. De temps à autre quelques voyageurs venaient l'animer : tantôt une femme de Sparte allant , au milieu d*un assez nombreux cortège d'amis et de parents, prendre la scala d'Épidaure pour se rendre à Athènes ; tantôt une famille de Nauplie , hommes et femmes , revenant de Ligourio et rentrant dans ses foyers. Les femmes étaient assises sur des sommiers que relevaient encore un amas de tapis et de couvertures, et portaient de grands parapluies pour protéger leur teint contre le soleil ; les hommes chevauchaient autour d'elles, tantôt assis de la même manière et tantôt ï cheval sur des sommiers , et nouant la longe du cheval ou mulet de manière à la transformer en étrier. H est bien rare qn*une route en Grèce s'anime ainsi d'une succession 4e yoyageurs.

A mesure qu'on approche de Nauplie et de Pronia, qui lui sert de faubourg après avoir servi de rendez-vous à l'assemblée nationale, la roule s'agrandit et s'améliore. On reconnaît là un système européen; c'est qu'en effet cette partie de la toute a été faite par les Français, Depuis Aria, où se trouve une très-belle fontaine de laquelle les Vénitiens ont fait venir l'eau qu'on boit à Nauplie ^ jusqu'au faubourg de Pronia , je rencontrai un grand nombre d'hommes et de femmes à pied et à cheval. En m'approcbant de Pronia je vis un mouvement inusité se manifester partout Le lendemain était un des nombreux jours de fêtes grecques , et dans tous les jardins de la colline et tout le long de la mer des feux étaient allumés et donnaient à Nauplie tout le mouvement et tout l'aspect d*une grande ville. Nauplie n'a cependant que six mille habitants et ne peut guère en avoir davantage , resserrée

3S0 GRECE CONTIMBNTA&E ET MOEEB.

qa*elle est entl*e la montagne et la mer, et Pronia, qtit lai sert de faabourg et n'en est séparée que par la montagne sur laquelle est bâtie la forteresse de Palamède, n'en a que trois mille , et je ne vois que cinq ou six bâtiments dans le port; mais dans un jour de fête chacun se multiplie par le mouvement, et la population parait décuple de sa population réelle.

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