MESSÈNE
Après quelques jours passés à Sparte , je me décidai à me rendre à Calamata par la route du Taygète , qu'Achmet- Bey m'avait décrite comme fort supportable , au lieu de m'y rendre par Leoudari, route beaucoup plus facile, mais aussi beaucoup plus longue. M. Latris voulut bien m'accompagner dans cette excursion. A quatre heures du soir nous quittâmes Sparte , accompagnés de gendarmes et de guides fort au courant des lieux , et nous nous dirigeâmes d'abord sur Parori (village limitrophe des montagnes) près de Misti-a. A mesure qu'on s'en apprche la verdure de\ ien t plus vive , les champs se couvrent de m ûrirrs, les mon-
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tagnes se revêtent d'oliviers, et dans les nombreux jardins des habitants la verdure des orangers et des citronniers est irariéc par la couleur des fruits encore suspendus aux branches. Le village de Parori , situé un peu au delà du rocher des Apothètes , remonte en pente douce au pied de ces monticules qui annoncent rapproche de la grande chaîne du Taygète. Une belle fontaine d'eau abondante coule avec vivacité du rocher par plusieurs ouvertures , et forme , à quelques pas de là , une rivière employée ensuite par les habitants à Tirrigation de leurs jardins. Plusieurs beaux arbres forment , à quelques pas de là , une petite place qui d*un côté s*étendjusqu*au bord d*un ravin par une sorte de petit plateau où autrefois venaient s'asseoir les Turcs de Parori pour y fumer leur narguilhé, y prendre leur café et s'y livrer aux charmes d'un long kieff. Cette eau qui murmure vivement et entretient la fraîcheur des arbres et du gazon , cette vue du ravin et de la campagne de Sparte et des montagnes les jetaient dans cette indolente rêverie qu'ils recherchent. Je me reposai un instant sous ces ombrages , je bus de la bonne eau de Parori et remontai à cheval. Parori est, ainsi que je l'ai dit, comme un faubourg de Mistra ; j'étais bien aise de revoir encore la cathédrale et les inscriptions gravées de ses colonnes et la jolie église de Pantanasia, qui sedétache si bien au-dessus de cette partie de la ville. Je m'arrêtai aussi à visiter l'école de Mistra: c'est un bâtiment assez vaste, dans une partie un peu élevée de la ville. L'école est régie par deux maîtres et fréquentée par quatre -vingts externes. Ceux des jeunes enfants qui désirent demeurer dans l'établissement peuvent profiter gratis de ses nombreuses chambres, mais doivent s'arranger comme ils le peuvent pour la nourriture. La vie matérielle du jeune Grec est dure : un tapis pour lit ; à dîner du pain , des olives , quelques fruits et légumes ; pour boisson l'eau fraîche de Parori , qui ne leur manque jamais; voilà tout ce qu'ils es|)èrent et ce qu'ils obtiennent de leurs parents.
48t GBÈCB CONTnrBllTAt*S BT MOREE.
Au lleo de redesceadre de la haute ville poar aller re<* joindre la route de Trypi, nous cootinuâmes , sous la con^ duite d'un moine que l'archevêque Mélétius nous avait donné pour guide , de longer la montagne ; nous laissâmes Tarchevêque prendre le frais sur sa magnifique terrasse qui commande la vue de toute la vallée de TEurotas , et nous suivîmes son caloyer. La route est difficile , mais elle offre constamment de beaux points de vue sur ces ravins profonds. Le torrent qui descend de la montagne doit ;gouter encore à l'effet du paysage quand il y a de l'eau ; mais aujourd'hui il est arrêté en chemin pour servir à l'ir r rigation des jardins. La vue devient plus belle encore eo s'approchant de Trypi : un torrent plus considérable » le Knakion , se précipite du fond de cette profonde vallée et r enveloppe. Je n'ai rien vu de plu3 frais que cette petite vallée resserrée avec amour entre les montagnes et le Kpa* kion. Un grand nombre de cyprès élèvent leurs pointée au milieu de ces masses d0 verdure et donqent au p^ysagç un aspeot tout oriental. Par le chemin le plus difficile &( le plus entrecoupé en tout sens par mille et mille canaux d'irrigation , nous descendîmes chez le papas , qui prenais le frais dans son jardin. Avec ce beau temps e( ce beau ciel notre appartement fut bientôt prêt : uue sorte (ie longue terrasse couverte en bois {chaiati) règne tout le long de la maison , et de là on a une vue de Suisse 9vec un soleil de Grèce. I^ous fîmes étendre des tapis et placer des oreillers, et nous y passâmes la soirée et la nuit, L*air ét^it doux et calme , toute la nature verte et jeune ; il y avait un véritable plaisir à s'endormir sous ce ciel embaumé.
Un plaisir nouveau m'attendait à mon réveil ; mille oiseaux chantaient dans la verdure , et le torrent accompagnait leurs chants en tombant avec harmonie. Devant moi se soulevait cette rose aurore si bien décrite par les poètes anciens et si mal comprise des hommes d'Occident. Avant, que le soleil n'émergeât Irop chaudement au-dessus des monts de Tzaconie, nous nous remîmes en route. Nous nous
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éloignâmes jda coavent de Saiot-Jean le précurseur, dont une colonne, ainsi que l'annonce le manuscrit de Tarche^ ¥ôque Méléiius, porleune inscripiion relative* comme celle de la métropole, aux [«ropriéiés de rarcbevéché de Lacédéf iDonia. Le torrent, qui a déjà renversé une partie de ce monastère , ne tardera pas à entraîner le reste dans sa course. Nous remontâmes jusqu'à la source du Knakion, qui du haut de la montagne se fraie voie soûs le rocher par plusieurs ouvertures et jette une eaii rapide et abondante qui , au lieu d'aller se perdre au hasard eu se précipitant dans les jardins placés au-dessous , est retenue et divisé^ par deux parties, et réglée dans son cours par une digue da pierre. Ici toute vue gracieuse disparait; on entre dans la chaîne du Taygèie.
Le chemin est rude, quoi que m*eq eût dit Achmetrhey, entre Trypi et Lada-Coutyava ; ou plutôt ce n*est pas un chemin, mais un sentier, à peine tracé entre les rochers les plus bouleversés. Partout on voit que les couches de rochers ont été abaissées par de grandes révolptions du globe. Au milieu de ces rochers se retrouvent de temps en temps quelques terrains profonds et unis ; mais ces sortes de vallées sont trop hautes pour être bien fertiles. Fréquemment nous fûmes obligés de nous arrêter pour nous reposer et surtout faire reposer nos chevaux, qui n'avaient jamais franchi des chemins si terribles. Ils glissaient sur le marbre uni des rochers en montant et en descendant. La meilleure partie de la route ici était devenue le lit desséché des torrents, parsemé d'énormes blocs qui ailleurs auraient semblé un obstacle. Dans une partie de ee ravin, mon agoïale arrêta mon attention sur une ouverture du rocher : « C'est par là , me dit-il , qu'Aristomène de Messénie suivit le renard qui lui enseigna le moyen de sortir de sa prison.» Je regardai mon cicérone : c'élait un ancien pallicpre qui m'avait tout l'air d*avoir eu souvent besuin de pratiquer lui-même tous les moyens possibles d'échapper aux Turcs dans les guerres klephliques, à travers les moniagnes
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et les fissures des rochers. Toute cette route est d'une horrible difiBculté d'un hout à l'autre. Aucun cheval ne pouvait tenir pied ; les agoîatesen pleuraient de désespoir, tant ils redoutaient pour leurs bêtes soit la fracture de quelques membres, soit même des chutes faciles à travers les précipices. Ces chutes furent en effet fréquentes, mais elles furent faites h propos, et il n*y eut de brisé et de boulev ersé que mes malles et tout ce qui m'appartenait. Il n'y avait pas là de quoi les préoccuper beaucoup , et , quant à moi , j'y étais fort préparé ; plus d'une fois mes malles , livres et cartes avaient subi ces chutes et même avaient soutenu fort commodément la bête qui les portait au beau milieu des rochers d'un torrent un peu jauni par le superflu des irrigations. Enfin, aprèscinqgrandesheuresde marche, sans compter nos points de repos, nous arrivâmes en vue de Lada-Goutzava et de Goutzava-Karveli , situés chacun sur un versant opposé. C'est près de là, du côté du mont Saint- Ëlie , qu'on trouva, en 183/i, un grand morceau de marbre avec cette inscription antique en langue grecque gravée des deux côtés :
MONTAGNB M Lk LKCÈùimOWEf LIMITE DB LK HESSâflE. NOUTiGNE DE LK MESSéNIB , LIMITE DB hk LACÉDÉMONIE .
Nous prîmes le chemin de Lada-Coulzava, situé tout au milieu de la chaîne du Taygète. Une belle eau, dans laquelle nos chevaux aimaient à rafraîchir leurs pieds fatigués, descend en pente rapide de toutes les rues , et cette eau entretient de beaux arbres qui lèvent leur tête gracieuse au milieu de ces pauvres maisons. J'aperçus de loin , pardessus les toits , un beau bouquet d*arbres planté sur une petite place. Impatient de savourer leur ombrage et de faire étendre mon tapis sous leur couvert, j'éperonne mon cheval à travers ces rues si rapides et ces eaux courantes, et j'arrive. Mais quel est mon étonnement ! La place ressemblait à un camp. Mes quatre gendarmes , que j'avais envoyés d'avance , y avaient trouvé quatre autres gendar-
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mes d'une autre escorte déjà établis. La rue était comme encombrée de chevaux. Je m'approche , franchis un petit mur de clôture pour aller prendre possession d'un arbre : son ombre était occupée. M. Piscatory , que j'avais rencontré quelques semaines auparavant à Athènes, et qui en était parti avec M. de Roujoux, qui connaît si bien la Grèce, les Grecs et la langue grecque, pour aller jusqu'aux monts d'Agrapha , avait passé d'Acarnanie à Fatras, et, après avoir traversé la partie occidentale de la Morée par les routes de montagne les plus difficiles, se rendait en ce moment de Galamata en Messénie, à Sparte par cette même route si rude du Taygète que j'avais traversée dans le sens opposé. Il avait été , comme moi , tenté par cette ombre épaisse et la fraîcheur des eaux , et il était étendu sur son tapis au milieu de la place , dormant paisiblement pendant que Roujoux fumait avec bonheur son chibouki. J'éprouvai un vif plaisir à rencontrer ainsi mes compatriotes. Nous restâmes quelques instants à nous raconter les incidents de nos mutuelles odyssées, et nous remontâmes à cheval chacun de notre côté, laissant Lada-Koutzava tout étonné de ce grand déploiement de milordis et de leurs escortes, qui ne s'étaient certainement jamais rencontrés en pareil nombre dans un tel endroit depuis les temps historiques. M. Piscatory , qui brave la fatigue comme le plus obstiné chasseur, et à qui les rudesses de la vie grecque , malgré leur contraste avec la vie des plus agréables salons de Paris qu'il aime et où il est aimé , semblent chose toute familière, et Roujoux, qu'on dirait un véritable pallicare rouméliole, s'enfoncèrent avec empressement dans le Taygète, dont je ne leur avais pas dissimulé les aspérités, résolus à passer la nuit au milieu des bois , campés auprès de la fontaine et de l'échappée du renard d'Aristomène; et moi je résolus de descendre , sans démonter une seule fois , le rude , long et tournoyant escalier de rochers brisés qui mène, après trois heures de route, de Lada à Galamata, et qu'ils avaient cru devoir monter à pied , les rudesses du
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voyage devenant ainsi poar chacan de nous « moins les gendarmes, les agoiates el les chevaux, un charme de plus» Aussitôt qu'on a franchi cette pente du Taygète , un tout nouveau pays se présente à vos yeux. La vaste plaine de Messénie apparaît tout entière avec son beau golfe qui s'étend en nappe longue et unie ^tre le Magne et Coron. U était sept heures du soir quand j'arrivai à Galamata.
Celte ville avait pour moi on intérêt tout particulier. C'était là qu'était né le prince Guillaume de Ville-Hardoin^ le premier des |H*inces français d'Achaye qui naquit sur le sol grec ; aussi le nom de Guillaume de Galamata lui en était-il resté. U affectionnait cette ville, il l'habitait souvent» et je pensais que bien que près de six siècles me séparassent de lui, puisqu'il était mort en 1278, je trouverais cependant dans sa ville natale quelque chose qui indiquât sa présence et celle de ses Français. Je ne me trompais pas. A la première vue, Galamata a plutôt l'air d'une petite ville du Bourbonnais, du Berry ou de la Champagne que d'une ville de Messénie rapprochée d'une journée de Sparte. Elle me rappela, je ne sais trop pourquoi précisément, Moulins en Bourbonnais* Les portes de beaucoup de maisons ont encore conservé les deux colonnes surmontées de l'architrave brisée que l'on rencontre dans nos vieilles villes ; et« pour lui donner une ressemblance de plus, une fleur de lis est parfois sculptée dans la brisure*
Je des^cendis chez le receveur général de l'éparchie de Messénie, M. Nicolaïdi. 11 y avait là un véritable cercle de petite ville ; c'étaient le dimarque, M. Benaki, un des plus opulents propriétaires du pays, descendant d'une des vieilles familles grecques; le mirarque (colonel de gendarmerie), M. Barbôglou, homme éclairé, président de la cour d'appel; M. Morandiy que j'avais déjà eu le plaisir de rencontrer à Nau* plie, et plusieurs fort jolies femmes, mises, ainsi que les hom-» mes, complètement à la française. La maison de M. Nicolaïdl et celles des plus riches habitants sont presque en entier meu* blées à la française, comme si noscompatriotes croiséset leurs
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successeurs eussent toujours continué depuis les Ville-* Har* doîn à avoir Toeil sur la France. Mous passâmes la soirée dans d'agréables causeries; puis chacun, comme on l'eût fait à Moulins, ût appeler son domestique, qui à Calamata était un paUi« eare à grosses moustaches et à longs cheveux, et, se faisant précéder du falot nécessaire , rentra chez lui en médisant probablement , comme en Bourbonnais , en Berry ou en Champagne, de ses amis de la journée. Moi, grâcç aun soins délicats de Fattentive madame Nicolaïdi, je pus comrpendre tout le bonheur de s*étendre entre deux draps frais, dami un lit de France , après uqe course de onie heures dans les ravins du Taygôte.
Je me réveillai toutefois de bien bonne heure, caria chaleur était effroyable à Calamata. Dès cinq heures du matin , le thermomètre marquait 32 degrés de Réaumur, plus de 38 centigrades , et cette température continuait depuis dix jours. Aussi la mortalité s*était-*elle mise parmi les enfants , et il en mourait jusqu^à cinq et six par joun C'était réellement une véritable souffrance. Il kna fallut toute ma curiosité historique pour me décider à braver» même sous un large parapluie , ce soleil dévorant. Après quelques pas j'éprouvais comme un point de côté qui m'arrêtait dans ma marche; mais j'avais à visiter et le château* fort de Guillaume de Yille-Hardoin et les églises bâties peut-être par lui, et je reprenais ma marche lente. En allante la citadelle je passai devant une petite église en ruines et je demandai son nom. On me répondit qu'elle s'appelait 8ainte-Anne. C'est là un nom peu commun dans le calen> drîer grec. Je me rappelai que la femme de Vijle-Hardoin, qui était ûlle du despote d'Arta , et belle-sœur du roi Mainfroi de Naples, s'appelait Anne, et je pensai que cette église pourrait bien avoir été consacrée par lui à la patronna de sa^^emme. Il ne reste plus que la porte qui ait pu apr partenir à la primitive église , et l'architecture en est cer* tainement du treizième siècle. Tout au-dessus de cette petite porte est sculpté Técusson des Templiers , la croix
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dont les qoalre extrémilés se terminent par des flears de lis 9 et des deux côtés de cet écasson sont deax grandes fleurs de lis rattachées par une sorte de boude. Plusieurs autres églises de Calamata offrent des vestiges du moyen âge. Dans la cathédrale, dans Saint-Athanase, dans Téglise des Saints-Apôtres existent encore soit des peiutures anciennes, soit les clochers de pierre des architectes normands, soit quelques portes à colonnes surmontées d*un cintre brisé. Quelques autres ^lises hors de h ville offrent aussi des réminiscences du moyen âge, et çà et là quelques écussons, un aigle avec deux lions pour support, des fleurs de lis, rappellent que là ont passé des hommes appartenant à un ordre de civilisation différent
Le château de Calamata est aussi de la même époque : seulement, dans les dernières années du dix-septième siècle ou les premières années du dix-huitième, les Vénitiens y ont ajouté^ne enceinte plus considérable du côté de la ville, à commencer par la porte qui est encore surmontée du lion de Saint-Marc. Tous les anciens murs et remparts se reconnaissent fort aisément du côté du torrent, qui est aujourd'hui à sec, et du côté des jardins d'orangers. La vue dont on jouit de cette esplanade est fort belle : on a devant soi le golfe de Messénie tout entier et des deux côtés les montagnes du Magne et de Coron.
M. Beoaki, qui possède à Calamata une excellente mai* son dont rapparence est celle de nos grandes maisons bourgeoises à la campagne, avait voulu me faire les honneurs de sa prodigue hospitalité. Après un excellent dîner servi à l'européenne , nous allâmes visiter le bazar, qui est fort bien approvisionné d'étoffes de Tunis et de menues marchandises d'Allemagne et d'Angleterre. Toute la petite mercerie y arrive de Trieste, et la poterie et vaisselle commune arrive d'Angleterre. La France n'y envoie que peu de chose, l'Allemagne ayant seule un traité de commerce à droits avantageux avec la Grèce. Nous montâmes à cheval au coucher du soleil et suivîmes le lit de la rivière
jusqu'à la mer, qui n'est qu'à une demi-heure de Calamata. Sur le rii^age est un petit hameau dans lequel les habitants des principales familles iriennent respirer un air plus frais et jouir des avantages des bains de mer ; mais on n'a encore songé à y établir aucune facilité pour les baigneurs. Telle qu'elle est , Calamata est encore , comme au temps des Ville -Hardoin, la principale ville de Morée et celle qui rappelle le plus les habitudes européennes.
Pendant le peu de jours que je passai à Calamata , je fis connaissance avec un homme qui m'intéressa vivement , M. Pierakos, de la famille des Mavromichalisdu Magne, pour lequel le jeune Mavromichalis m'avait donné une lettre d'introduction. Déjà à Sparte j'avais rencontré un des hommes les plus importants du Magne, M. Poulos, un des primats de Zarnata , qui m'avait parlé avec afifection du colonel Bory de Saint- Vincent , dont il était charmé d'avoir été Thôte lorsque le colonel fit deux fois l'ascension du Taygète. L'intensité de la chaleur , qui devenait surtout insupportable au milieu des rochers pelés du Magne, qu'on ne peut parcourir qu'avec de lents mulets, m'empêcbant alors de visiter cette curieuse pointe de la Morée, je profitai auprès de MM. Poulos et Pierakos de leur connaissance profonde du pays pour acquérir des notions exactes sur les forteresses franques qui s'y étaient conservées. Depuis l'invasion russe de 1770, cette province, gouvernée par un bey , avait vécu dans une sauvage indépendance ; elle ne paye pas encore la dîme, mais ses exportations sont surchargées d'un droit plus éfevé. Ses /iO,000 habitants, tous armés , tous guerriers , étaient une force sur laquelle s'appuyaient les Mavromichalis. Capo-d'Istrias avait voulu soumettre le Magne à la loi commune ; mais il révolta les esprits par l'arrestation illégale du vieux bey Pierre Mavromichalis, et il périt frappé par ses fils. Depuis ce temps des efforts heureux ont été entrepris pour ramener les habitants du Magne à l'unité grecque. L'entreprise n'était pas sans difficulté ; car, si les habitants étaient d'une seule
ToloBté quand il s'agissait de résister aux autres, ils étaient divisés entre eoi par des haines de famille qui rendaient toute administration intérieure fort agitée. Chacun, re* tranché dans son pyrgos, était en guerre avec ses voisins, et les guerres se triinsmettaient de père en fils. On retrou* vait là toutes ces vendette si communes jusqu'à ces derniers temps dans la Corse, où avaient émigré dans d'autres temps les familles mainotea de Vitylo. Un Allemand , nqqimé le colofiel Feder, a contribué àcalmev ces esprits turbulents ; il a été ^caoement secondé par M. Pierakos, et le progrès de l'esprit public a fait plus encore. M. Pierakos pensa qu'une des causes principales des révoltes du Magne était la pauvreté forcée de ses habitants ai| milieu de ces rochers. Il chercha doncà procurer aux hommes les plus actifo des moyens d'exi* slence. Ce n'était pas U lo désir de quelques-uns des mem-r bres de sa famille, qui pensaient que leur autorité se con» aerverait d'autant mieux qu'ils seraient les seuls riches au milieu d'un pays pauvre. Pierakos chercha dans la proxi* mité du Magne dos terres propres à la culture pour y fonder une colonie , et les trouva à Petalidi , de l'autre côté du golfe de Messénîe , tout en face de Vitylo. Il obtint ces terres du gouvernement grec, et cent cinquante familles maînotes allèrent y transporter leurs foyers. Ils ne perdaient pas leur patrie de vue ; car, de Petalidi, ils voyaient encore leurs côtes blanchir dans le lointain.
Au milieu de ces rochers du Magne, se conservent, presr que dans leur état primitif, quelques forteresses bâties au temps féodal des Ville^Hardoin : Passava, qui était une des hautes baronnies de la principauté; la grande forteresse de Kelepha, près de Yitylp ; le Château do la Belle, sur le cap Grosso ; celui de Tigani , près de Maîna ; le fort situé près de Porto-Quaglio et de Kisternès, et les ruines du fort de Spitacoulis , dont le nom conserve la trace de ses anciens seigneurs, les chevaliers hospitaliers de Saint- Jean. Les deux principaux de ces châteaux francs, Passava et Kelepha, %nt enisore fi>rt bien eonservés. Un poème grec moderne