I. — L'éstlavage et la concurrence du travail servile
« Le monde ancien et dès lors aussi la Grèce ont reposé sur la pierré angulaire de l'esclavage » (1). L’esclavage éxistait avant Homère et personne dans la Grèce classique ne pensait à trouver l'institution inique. « L’homme ne peut se passer d'outils, ne fut-ce que pour se procurer les choses indispensables à la vie. Parmi ces outils, les uns sont animés, les autres inanimés. L’esclavage est uñe pro-
jriété animée et un instrument supérieur à tous lès autres » (Aristote- Politique). Sous l’âge d'or comme on ne travaillait pas, il n'y avait pas d'esclaves, pas plus que de propriété, mais pour un Grec « aussitôt qu'il avait fallu cultiver la terre, ausitôt que la loi du travail s'était imposée à l'homme, deux institutions s'étaient égalément produites, la propriété et l'esclavage » (2).
Aristote déclare : « La première des propriétés et la plus nécessaire, C'est l’homme » (Economiques), Dans ce ays de « minuscules agrégats sociaux » l’ésclavage permet a division du travail par “la séparation d’une classé guerrière et d'une classe productive. Une institution paraît d’ailleurs d'autant plus oppressive qu’elle est plus discutée, L'esclavage ne choquait personne et sans doute entrafnaitil moins ‘de violence quon ne le croit généralement. Mais
(1) Barbägallo, op. cit.
(2) Fustel de Coulanges. Nouvelles recherches sur quelques problèmes d'histoire. :
la valeur économique d’un pareil régime est fort discutable. Utile au début quand la tribu n'avait pas assez de bras pour à la fois cultiver le sol, se défendre contre les agoressions et produire les objets nécessaires à la vice : l’esclavage en se développant produisit des effets néfastes au milieu social où il était placé. Le travail servile est improductif : l’esclavage n’a en général ni habileté, ni bon vouloir. Il paralyse le développement technique de l’agriculture et de l’industrie. Son rendement est faible : pour cultiver une oliveraie de 60 hectares, lès Anciens calculent qu'il faut 13 esclaves. Les mauvais traitements ne peuvent, en affaiblissant l'individu que le diminuer encore.
Dans l'intérêt même du propriétaire il faut s'abstenir de sévices envers eux. « Le travail servile est un travail de bouchers ». Les domaines sont confiés à la surveillance de surintendants esclaves qui exploitent le sol jusqu’à l’épuisement pour produire à peu de frais.
La nature grossière du travail servile et l'incapacité organique de ceux qui le fournissent excluent tout outillage agricole ou industriel : on ne peut leur confier des instruments délicats et difficiles à manier. Le haut prix de la main-d'œuvre et la faiblesse de la production rendent inévitable la grande propriété, le plus souvent le latifundium.
Mais la plus grave conséquence de l'esclavage est d’ « interdire aux hommes libres la source éternelle, universelle de la vie, parfois de la joie humaine, le travail » (3). L'homme libre qui veut gagner sa vie par son travail se heurte à la concurrence de l’esclave. Son salaire est déterminé par le prix de la main-d'œuvre servile. Il y a égalité de rémunération entre esclaves et ouvriers libres.
Chaque ouvrier libre reçoit donc un salaire équivalent seulement à sa propre nourriture, car l’esclave est logé et habillé par son maître et il n’a pas de famille à sa charge. Aucune entente au sujet du salaire n’est naturellement possible entre ouvriers libres et esclaves. Aucune grève non plus de la part des libres, le marché d'esclaves étant abondamment fourni. Le maître utilise ses esclaves au maxi-
(3) Barbagallo, op. cité.
mum, car ils représentent un capital improductif et dispendieux quand ils ne travaillent pas. La classe servile ne cessa d'augmenter. Les sources de l'esclavage étaient multiples : la naissance — les enfants d'esclaves ou d’un homme libre et d’une esclave sont esclaves — la guerre : « c’est une opinion constante parmi les hommes qu'après la prise d'une ville, les personnes et les biens des vaincus doivent tomber dans la possession du vainqueur » (4) — la piraterie extrêmement développée — un fait d'ordre juridique, tel que l’exposition des enfants, la condamnation à la suite de certains délits — l'engagement en garantie d’une créance. Leur nombre était au moins aussi grand que celui de la population libre. La majorité venait des pays « barbares », de Thrace en particulier. Etat se désintéressait en général complètement de ces questions. Il préférait distribuer des vivres — de l’argent quand il le pouvait — que du travail. Il y eut sans doute des exceptions : la politique des grands travaux publics d'Athènes sous Périclès. À Co- rinthe, le tyran Périandre défendit l’entrée de la ville à de nouveaux esclaves, pour empêcher la concurrence du travail servile.
Parfois l’arrivée massive d’esclaves dans une cité ameutait la population libre. Lorsqu'au 1v° siècle, un citoyen de Phocée introduisit pour la première fois dans le pays 1.000 esclaves, ce fut une insurrection générale, ces intrus venaient enlever le travail et le pain à autant d’ouvriers libres. Mais l'industriel, le grand propriétaire, ne tiennent pas à employer des hommes libres. L’accroissement de la circulation monétaire a entraîné une dépréciation de la monnaie et une hausse des prix, donc des salaires, aussi l’économie servile qui donnait un matériel de travail moins cher et une plus libre disposition fut encouragée. L'homme libre, citoyen conscient, veut jouir de ses droits civiques et suspend son travail pour courir à l’agora. Le patron préfère donc l’esclave, le métèque (privé de droits politiques) ou l’affranchi (assimilé à un métèque au point de vue politique, car l’affranchissement est un
(4) Xénophon : Cyropédie,
acte privé et le droit de cité ne peut être conféré que par un décret du peuple). Les professions libérales, assez fruc-
tueuses, sont à peu près fermées aux citoyens : médecins, commis de banque, constructeusr de navires, fonctionnaires subalternes sont esclaves. L'homme libre : pouvait donc trouver peu d'emplois, Mais tenait-il lui- Sa à al vailler ?