II. — Les idées sur le travail
Les idées des Grecs sur le travail ont différé suivant les cités et suivant les époques. Pendant la période homérique, au temps des tyrans et jusqu'au v° siècle, les mœurs et les législations étaient en général favorables au travail. Ulysse travaille de ses mains êt fabrique lui-même les meubles de sa chambre. Nulle part on ne voit dans l’Iliade que l'exercice d’une profession manuelle crée des distinc-
tions entre les hommes. Au vu siècle, à Corinthe et à Athè-
nes, l’oisiveté est un délit puni par la loi.
D'après le droit de Solon, le fils à qui son père n’a pas fati apprendre un métier n'est pas obligé de nourrir son père dans sa vieillesse, et celui qui ne travaille pas est privé des droits politiques. À Athènes, une loi autorise l’action en diffamation contrer tout individu qui repro-
chait à un citoyen sa profession. À Corinthe, nous dit Hé-
rodote, il y a beaucoup d'artisans libres et considérés.
Mais dans les cités de régime oligarchique, surtout dans les pays qui connaissent le servage, le travail manuel est méprisé. È
À Thespies, c’est une honte d'apprendre un métier ét de s'occuper d'agriculture. À Thèbes, les boutiquiers et détaillants ont accès aux magistratures seulement dix ans après qu'ils se sont retirés des affaires. « À Sparte, dit Plutarque, la loi voulait que les citoyens fussent absolument inoccupés. Elle leur interdisait tout Fer tout commerce, tout moyen de gagner de l'argent.
L'aristocratie crétoise. chante : « Ma tee est ma lance, monglaive et mon beau bouclier, rempart de mon
Corps. C'est avec cela que je laboure, que je moissonne, que je fabrique le vin de ma vigne, c’est par là que je suis appelé le maître de mes serfs. » Re . . À Athènes d’ailleurs, les fonctions publiques furent d’abord réservées aux propriétaires fonciers. Les mœurs évoluèrent dans le sens d’une hostilité croissante au traveil manuel, même à Athènes, ville industrielle et commerçante, mais peut-être moins que les lois et les discours. Aux v° et 1v° siècles, les Athéniens et les Grecs en général pensaient que dans l'antiquité à l’âge d’or, l’homme libre ne travaillait pas, mais seulement les esclaves et les étrangers. Cette croyance populaire reposait sur la conception aristocratique que l’homme libre qui a le droit et le deyoir de prendre part à la vie politique, doit avoir une existence indépendante, L'agriculture et, à la rigueur, le grand commirce et la banque lui conviennent, mais le travail manuel et la vie professionnelle ordinaire qui ne visent
. qu'à gagner Je plus d'argent possible le déshonorent. Il y
a pour les Athéniens des métiers qu'il faut laisser aux étrangers et aux esclaves, Sans doute Périclès disait : « Ces mêmes hommes s'occupent à la fois de leurs intérêts privés et des intérêts publics... Pour avoir appris une profession on ne s’y entend pas moins en politique. » Mais insensiblement on s’écarta même du négoce et de l’agriculture pour se consacrer aux lettres et à la politique et bientôt les mœurs interdirent tout travail à l’homme libre, Les artisans ne tiennent pas plus de place que les esclaves dans les cités idéales des philosophes. Pour Platon et pour Arisotte, l'esprit humain pour se déployer a besoin de liberté et cette liberté ce sont les loisirs, Pour Aristote le travail d’ouvrier amène une dégradation de l'être humain, l’homme étant dominé par sa tâche et par le salaire qu'il en attend. Il regrette que les travailleurs tels que les marchands, les agriculteurs puissent être des citoyens libres et dans son état idéal il n’y a place que pour des travailleurs esclaves | Aristophane livre aux railleries de ses auditeurs Lysiclès le marchand de moutons, Cléon le corroyeur, Euripide le fils de la fruitière, il se moque de « l'homme de
métier ».
C’est que rien ne distinguait en apparence le travail du libre et celui de l’esclave — et il y avait une barrière infranchissable entre les deux. L’orgueil du pauvre qui ne voulait pas être confondu avec l’esclave était d’ailleurs aidé par la sobriété des Grecs, favorisée elle-même par le climat. Il fait bon vivre en plein air. L'homme du peuple qui, pour gagner quelques sous de plus, aurait sacrifié quelques instants de sa liberté, aurait passé pour un sot. Le Grec se nourrissait de pain, de fèves, d'olives, de poisson, rarement de viande. Une poignée d'olives pouvait suffire à sa nourriture. Longtemps les mœurs restèrent simples et les goûts modestes : on ne tenait donc pas à amasser beaucoup d'argent, on travaillait juste assez pour subvenir aux besoins d'une vie très simple, dès qu’on avait atteint une certaine fortune, on en jouissait. « Tout Athénien qui arrive à la richesse perd le goût de son métier et glisse vers la fainéantise » (Platon). On louait des esclaves et la bourgeoisie ne travailla plus. L’Athénien était heureux d'appliquer son temps et son intelligence aux affaires publiques. Il pouvait les comprendre car le budget d’Athènes était plus simple que celui d’une petite commune d’aujourd’hui et la politique étrangère n’exigeait d’eux pas plus de connaissances quelle n’en exige des UT du « café du commerce ».
Vite et bien armés pour la politique, les Grecs y prirent goût et s’y lancèrent à à Corps perdu. Les jetons de présence à ceux qui passaient leur journée dans les tribunaux, au Sénat ou dans l’Assemblée populaire, les allocations de blé, les repas publics, les soins gratuits, les secours aux invalides permettaient aux Athéniens de vivre sans rien avoir et sans travailler.
L'Etat assurait la subsistance des prolétaires « parce qu'il fallait solder une démocratie maîtresse des pouvoirs politiques et parce que la société sentait la nécessité morale de venir au secours d'hommes libres dont l'existence était compromise par le mécanisme de la production esclavagiste » (5).
(6) Souchon. Théories économiques dans l'Antiquité,
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