‹ La Grèce de la Décadence: Aux Points de Vue Économique et SocialChapitre 28 sur 44 · ___ LA CONCURRENCE DES PAYS NEUFS · texte numérisé non relu

___ LA CONCURRENCE DES PAYS NEUFS

Tous les fléaux de la Grèce, l'esclavage, les idées sur le travail, l'impérialisme, la guerre s’apaisèrent au milieu du 1v° siècle. La pratique du travail libre se répand, l’épuisement consécutif à quatre-vingts ans de guerre, fait répudier les visées impérialistes. :

Maïs à ce moment, Alexandre conquiert l'empire Perse, et l'Orient entre dans la vie économique méditerranéenne. En temps que gigantesque tentative de colonisation, l’entreprise d'Alexandre n’est que le couronnement des efforts de dix générations de Grecs. Elle donna la possibilité d'innombrables clérouquies, de marchés immenses, de débouchés illimités. Mais pour la Grèce propre, elle fut le coup de grâce.

Aux Grecs aventureux, confiants — las de la guerre, s'ouvre un terrain magnifique où déployer leur initiative et leur intelligence. Il s’agit non plus de disputer sa place au soleil et son pain dans un pays étroit et pauvre, mais de commander, de créer, de faire surgir les richesses dans des régions jusque-là inconnues et en puissance extrêmement productives. Une foule d’aventuriers, d'ouvriers, d'entrepreneurs, quittent leur pays et vont faire fortune en Orient.

Pendant deux siècles, les Grecs donneront le meilleur de leur sang et de leur intelligence aux monarques de la Syrie et de l'Egypte. |

La propagande dans les pays grecs et macédoniens est bien faite et les Hellènes ne se font pas prier beaucoup. Ils trouvent là-bas du travail et de l’argent. Alexandre voulait achever par des colonies l’occupation militaire des pays

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conquis. Les colons viennent en masse de Grèce, de Macédoine, des îles, d'Italie et de Sicile pour peupler les Antioches, les Laodicés, les Séleucies, les Apamées, les Ptolémaïs, les Bérénices, les Thessaloniques, les Démétriades, les Lysimachies qui foisonnent sur les rives de l'Oronte et du Méandre, de l’Indus, de l'Oxus et de l’Iaxarte. L'origine des courants d’émigration qui entraînent les Grecs dans les nouveaux royaumes varia suivant les vissicitudes de la politique. À la fin du règne du philadelphe, à l’apogée par conséquent de l'Egypte Ptolémaïque, alors que la domination des Lagides s'étend sur les côtes de l'Asie

Mineure, on trouve une véritable colonie carienne dans le

Fayoum, la province conquise sur le désert.

Sans doute, l'Asie n’était pas ignorée des Grecs avant Alexandre. Darius avait des Grecs près de lui, mais la con-

naissance plus exacte que les expéditions guerrières et les

explorations géographiques en ont donné, permet un aménavement technique plus étudié et plus savant.

Les pays neufs ne présentent pas seulement l'attrait de la nouveauté et de l’étendue, ïls sont d’une fertilité étonnante. La Grèce ne peut supporter la concurrence que font à ses terres médiocres, les plaines les plus riches du monde. Que sont les petites plaines grecques, même la Thessalie, même la Sicile et la Grande Grèce en face des mers de blé et d'orge, que sont l'Egypte et la Mésopotamie?

Les cités grecques du Pont-Euxin, jadis riches exportatrices de céréales, sont battues elles aussi par la concurrence de l'Egypte et du nouvel Occident. Elles importent

des céréales au 1r° siècle : « Nous faisons avec eux le com-

merce du blé, tantôt ils en exportent chez nous, tantôt ils nous en demandent selon les besoins du moment » (Polybe), Les nouveaux royaumes ajoutent d’ailleurs à leur fertilité l'avantage d’une production de masse et d’une organisation rationnelle, Le rendement Ponte est plus élevé en Esypte, qu’en Grèce,

L'Orient a cent produits que la Grèce n’a pas et donne au centuple ce qu'elle fournissait déjà à l'étranger, le marbre par exemple.

Faute de matières premières, l'industrie en Grèce reste au-dessous du niveau qu'elle atteint dans les nouveaux royau-

Mmes. Pendant la courte période de croissance des nouvelles

gités, la Grèce montre encore une certaine vitalité grâce

aux nouyelles clientèles ; les départs d'émigrants atténuent

= le manque de terres, de trayall et le surpeuplement. On

demande à Athènes, à Corinthe, des modèles et des techniciens. Mais bientôt les villes neuves sont de taille à riyae liser avec les plus grandes villes de la mère-pairie et peu après elles les dépassent. ; :

Les nouveaux royaumes deviennent des centres actifs de production agricole et industrielle. Athènes est dépos-

AESTAT ITS

Les étoffes de soie de Cos disparaissent deyant l’afflux de celles qui-viennent d’Extrême-Orient. « L'Argolide et la Laconie ferment l’une après l’autre leurs bruyantes fabriques d'armes, les mines de fer et de cuivre de l'Eubée sont abandonnées, l’art du bronze et de la quincaillerie disparaît d'Egine, les ateliers artistiques de Sicyone sont déserts, Athènes abandonne pour toujours ses riches mines du Laurium et ses séculaires industries céramiques » (1). Chalcis, Démétrias nouvellement fondée, Thessalonique le nouyel emporium de la Macédoine, Tanagra ont engore dans la vie économique une place estimahle ot c’est jout. La mère-patrie ne peut résister à la concurrence des nouyeaux centres industriels et commerciaux. I] n'y a qu'un semblant de rivalité économique, car la différence est trop grande entre l’ancien et le nouveau monde. Les produils grecs sont désormais inutiles au delà du Pinde et de l'Egée. La prospérité matérielle des pays neufs est sans exemple. Nous avons évoqué celle de l'Egypte, celle de l'empire des Seleuçides est à pains moins remarquable, Elle permet aux souverains de bâtir de grandes villes, mo-

(1) Barbagallo, op. cité.

dèles d'urbanisme avec d’exquises banlieues, telle celle de Daphné près d’Antioche aux célèbres bosquets. Athènes qui ne gardait de l'importance que parce qu’elle était la métropole intelléetuelle et le lieu de la jouissance la plus raffinée, est même sur ces domaines concurrencée par An- “tioche et Pergame.

Les joueuses de flageolet, les cabaretières chargées de castagnettes, les chanteuses de carrefours, les diseuses de bonne aventure syriennes sont déjà célèbres. L'art, l’architecture, les applications industrielles, l’orfèvrerie florissent en Asie Mineure autant qu’à Athènes.

La vie intellectuelle grâce à Ménippe, Lucien et Posidonios ne sera pas moins intense. Athènes n’est plus ni géographiquement, ni économiquement, ni politiquement le centre du monde.

La civilisation est retournée à l'Orient. La position de la. Grèce est excentrique par rapport à ces foyers de vie économique intense qui sont la Syrie, la Babylonie et l'Egypte. Les produits de la Scythie, de la Chine, de l'Inde, de l'Arabie, de l'Afrique Orientale se rencontrent au bord du Tigre, comme autrefois ceux de la Thrace, de l'Asie Mineure, de la Crète et de la Sicile se rejoignaient au Pirée. La route des navires se détourne de l'Egée : tout au plus les ports extrêmes, Byzance et Rhodes gardent-ils une animation que leur valent une situation exceptionnelle ou une politique exceptionnellement habile. Les routes terrestres ne touchent pas plus qu'autrefois la Grèce. On en ouvre entre l'Italie et l’Europe Centralé, en Syrie, en Egypte, en. Thrace. Les marchés et les grandes foires ont disparu en Grèce en même temps que les croyances des Grecs de Périclès. L’Arique, l'Orient, l’Europe Occidentale ont maiïntenant foires et marchés.

Il est vrai que pour la réputation du nom grec, la ruine de la Grèce classique est rachetée par les conquêtes économiques des colons envoyés au delà de la Sogdiane ou de l’Arachosie. L'opiniatreté des cités grecques n’a d’égale que celle des colonies jetées dans un monde étranger et coupées bientôt de leur mère-patrie. 10 années après Alexandre, les colonies grecques de l'Inde tombèrent sous la’ domination de Tschandragroupta et subsistèrent cepen-

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dant. Elles servirent même plus tard de points d'appui à une restauration de royaumes grecs dans ces régions. « L'élément grec resta prépondérant en Bactriane et en Ariane et fit même des conquêtes alentour bien que l’empire des Parthes s’intercalant entre l'Orient et l'Occident rendit à peu près impossible un nouvel afflux de colons d'Occident » (2). L'élément grec se maintint bien avant dans l'ère chrétienne sur la côte d’ Abyssinie grâce aux Lagides.

La diffusion de la civilisation grecque, en égalisant les chances de part et d’autre de l'Egée, a détruit la suprématie grecque. Au lieu d'être le foyer de la civilisation, la source de la vie économique, la dispensatrice unique d'œuvres précieuses, la Grèce n’est plus qu’une petite partie d'un monde où la primauté appartient au plus fort et au plu s riche. La civilisation a perdu en profondeur ce qu'elle gagnait en étendue et, dans un monde où il n’y a plus des Grecs ou des Barbares, mais des « hellénisés », la Grèce n’a plus que le rôle qui correspond à sa place au soleil. Médiocrement peuplée, politiquement dépassée, économiquement ruinée et socialement déchirée, la Grèce n’est plus, suivant le mot d’un auteur moderne que « beaucoup de rois et de chèvres éparpillés sur du marbre ».

(2) Droysen. Histoire de l’hellénisme.

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