IV. — La philosophie. Le cosmopolitisme
La religion
J'étudierai maintenant ce qu'on pourrait appeler « l’esprit hellénistique », c’est-à-dire un ensemble de tendances issues non de la formation des nouveaux royaumes, mais du déroulement des faits et des idées, et violemment contraires au système classique. Les malheurs de la Grèce entraînent les philosophes à rejeter les conceptions antérieures, à opposer la nature à La loi, à s’écarter du temps présent et à rêver d’un monde meilleur qui, disent-ils, existait primitivement. Ils traitent à la fois de morale, de politique et d'économie, ils ne les isolent pas les unes des autres. Les
esprits s’appliquent à de nouveaux objets. « Fr spéculation religieuse et scientifique accapare les forces spirituelles qui S étaient dépensées jadis au service de la cité. » (12) Socrate a dégagé la morale de la religion ; il enseigne que le principe du devoir est dans l’âme de l'homine et qu'il faut mettre la justice au-dessus de la loi. Avant lui. Pythagore avait conçu un être suprême, il dédaignait les cultes locaux, rejetait les anciens modes de gouvernement et rêvait d’une Société nouvelle, Anaxagore imagine un Dieu- intelligence qui règne sur tous les êtres. Il ne croit pas aux dieux du prytanée, Comme il ne remplissait pas ses devoirs de citoyen et ne voulait pas être magistrat, les Athéniens le condamnèrent à mort. Aristote enseigne que les institutions doivent être modifiées à mesure que Le temps s'écoule et qu'il ne faut pas tenir compte du respect des ancêtres, D'ailleurs, malgré les catastrophes de leur temps, Platon et Aristote ne connaissent pas d'autre idéal politique que la cité.
Après eux, les nouvelles écoles proclament que lhomme trouve une patrie partout où il peut remplir ses obliations morales et que le sage est citoyen du monde. Pour es cyniques, la patrie ne peut être l’étroite enceinte d’une ville : ils ne veulent pas être « citoyens ». Pour eux, la véritable domination comme la véritable communauté est universelle. La domination a pour but la culture commune de la race humaine. Elle ne doit pas faire de différence entre Grecs et Barbares, mais seulement entre les hommes accessibles à une conduite raisonnable et ceux qui s’entétent dans la déraison et la méchanceté. Les bonnes volontés seront gagnées par l'exemple et par la prédication, les auitres seront contraintes par la force ou punis pour leur résistance. Les cyniques ont l’idée du chef. De même qu’au commencement de la personnalité humaine il y a les grands. bienfaits de personnes divines qui ont mis fin à la bestialité, à la sauvagerie et à la folie des hommes, de même maintenant c’est le plus haut devoir du chef de répandre la civilisation, d’écarter les dissidences et les discordes des
(12) Riväud. Les grands courants de la pensée antique,
hommes et d'arriver ainsi à un empire de l'union et de
la paix. En général, les philosophes s’éloignent des affaires publiques. L’épicurisme conseille de vivre caché. Le - citoyen s’abstiendra de participer à la vie de l’état à moins que l'intérêt de sa propre sauvegarde ne Fy oblige.
Les stoïciens s'en occupent. Zénon a l’idée d’un état où entrerait le genre humain tout entier. Ils émancipent l'individu. Le principal travail du citoyen doit être son amélioration individuelle et quel que soit le gouvernement sa conscience doit rester indépendante. L'homme doit être vertueux et plaire à la divinité. La nature a un ordre immuable et nécessaire. La loi crée un ordre variable et contingent. La loi de la cité est une pure convention et le philosophe peut l'ignorer. L’utile déterminé par la loi est une chaîne pour la nature, mais l’utile selon la nature est libre. GCalliclès dans Fe « Gorgias » en dégage les conséquences « dans la nature, le fort s'élève au-dessus des autres. Ce que la loi considère comme une injustice est un droit absolu pour toute personnalité capable de dépasser le niveau commun. La loi est faite pour les faibles et dans leur intérêt. La vraie morale est la morale des maîtres. Justifier la domination des puissants c'était affranchir tous les individus, les détacher de l’état, leur assigner pour seul but dans l'existence la recherche du bonheur » (13). Individualisme et cosmopolitisme, telles furent les premières tendances qui se développèrent pendant l'ère hellénistique. Au 1v° siècle déjà le cosmopolitisme avait crû à Athènes, dû à l'effacement des particularités locales qui faisaient la valeur des villes grecques, lui-même provoqué en premier lieu, par l’afflux d'esclaves barbares qui, souvent aïffranchis, opérèrent à la longue un sensible renouvellement de la population indigène. La succession des malheurs et des vicissitudes dont les Grecs furent victimes, les poussa aû
fatalisme.
Un personnage de Ménandre déclare : « Cessez de réfléchir longtemps, car la réflexion humaine n'est rien en
(13) Glotz. La Cité grecque.
dehors de la fortune... La réflexion humaine ? Fumée, nuée, obéissez sans critiquer, la fortune gouverne tout. »
Les philosophes Grecs étudièrent soigneusement le problème de la répartition des richesses. Leur tendance générale est collectiviste. Ceci s'explique facilement, la guerre était dans l'Antiquité grecque, le mode d'acquisition essentiel de la propriété — et c’est un des moyens les moins individuels de conquête des richesses. « Une économie à base militaire » (comme était celle des Grecs) « doit forcément conduire à des appropriations collectives » (14). Le mouvement socialiste était fort chez les Socratiques, Platon, Aristote. Il se développe encore plus après eux, mais il ne se manifeste jamais que par des aspirations d'ordre purement imaginatif, par des utopies imprécises comme celles des communistes du xvin° siècle. Le socialisme grec contient trois thèmes principaux :
— la lécende de l’âge d’or. Pour Platon, les cyniques, les Stoïciens, Zénon, la préhistoire fut une époque de bonheur total,
— la légende du bon barbare — comme au xvri° siè-. cle. Pour Ephore par exemple, les sociétés barbares ont une grande supériorité morale sur les sociétés civilisées,
— l'exaltation des vieilles constitutions spartiates.
Plutarque, Polybe, Isocrate, Ephore s’extasièrent à l’envi sur les lois de Lycurgue. Il y eut en effet un partage du sol par Lycurgue, mais il n’empêcha pas les luttes sociales commencées avant lui et continuées après sa mort, ni la concentration de la propriété. Le but de la réforme était d’ailleurs de fixer les Spartiates vainqueurs à l’emplacement de la fortune, Lacédémone, et non de niveler les fortunes. L'influence des doctrines socialistes des philosophes sur leurs contemporains fut nulle.
La philosophie n’arrêta pas la lutte des riches et des pauvres. Par contre, la situation sociale contemporaine avait fortement influencé les philosophes. Les Grecs ont vécu depuis le v° siècle au milieu d'expériences socialistes.
(14) Souchon. Théories économiques dans l'Antiquité. £
Les confiscations ravalaient les fortunes. Les liturgies, les dons volontaires, les impôts permettaient les distributions ,les secours à la masse. Il y eut donc là une sorte d’appropriation collectiviste. La cité entretient les pauvres. Sous Aristote 20.000 citoyens sur 30.000 recevaient des traitements sous prétexte de salaire ou d’asistance. À par-. tir du 1v° siècle, les philosophes s’'émeuvent de la violence des luttes sociales et, prévoyant une victoire du peuple, cherchent un principe modérateur. Le retour aux institutions aristocratiques est impossible. Les conséquences de la lutte des classes sont dangereuses. Il faut acheter la paix sociale en ajoutant à légalité politique, l'égalité économique. Ainsi l'élément crucial qu'est l'opposition entre la forme démocratique du gouvernement et la concentration croissante des fortunes disparaîtra et les velléités perturbatrices des pauvres deviendront inexcusables. La philosophie devient pragmatique. Le désir de pacification domine la sociologie des philosophes socratiques et postérieurs. Avant tout, en finir avec les troubles sociaux.
Si l'influence des philosophes fut nulle au point de vue du socialisme pratique, elle fut grande sur l’évolution des idées. La jeunesse suivit ardemment leur enseignement. Les écoles s’ouvrirent en grand nombre depuis le v° siècle. Les sophistes par leur casuistique satisfont le goût des Grecs pour la discussion et leur donnent des armes précieuses pour les luttes politiques. « On déserta les gymnases pour les boutiques d’éloquence... En faisant de l'individu le juge souverain de toutes les conventions politiques et sociales, les sophistes ébranlaient l'autorité de 14 tradition. minaient la base de l'édifice social et compromettaient l’état moral des cités grecques » (15).
Socrate et ses disciples s’élevèrent contre les sophistes. Platon les condamna à mort dans sa cité. Mais l'opinion ne distingue pas sophistes et philosophes. Tous furent jugés coupables de préparer le renversement de la religion, de l’état et des mœurs publiques. Leur enseignement était mal vu du peuple parce que long, coûteux, réservé en fait
(15) Laurent. Essais sur la politique sociale. I. La Grèce Antique.
aux riches. On prit des mesures contre eux. On ferma les écoles, on les chassa de la cité. On condamna à mort Socrate, estimant qu’il bouleversait l'éducation officielle, que la république entendait donner à la jeunesse.
Par contraste avec les troubles de leur époque, les philosophes cherchent une discipline morale, qui donne la quiétude de l'esprit. Epicure veut délivrer l'humanité de la crainte des châtiments d’outre-tombe et de la crainte des dieux. Sa philosophie est une activité qui, par des raisons et des réflexions, procure la vie heureuse. « Pour ré-
pondre aux besoins nouveaux de l'individu libéré de la. contrainte de la cité, la philosophie s’efforce de relier la
vie morale à la vie intellectuelle et de déterminer un idéal de sagesse » (16).
Le citoyen de la petite cité, transplanté dans un grand état centralisé est dépaysé, presque égaré. La conscience
individuelle n’a plus l’armature des devoirs envers la cité et envers les dieux nationaux. Elle s'interroge sur l'attitude à prendre. Elle se replie sur elle-même. Elle ‘demande qu’on lui soumette une règle de vie dans la poursuite de laquelle elle retrouverait pour son propre bonheur, la liberté perdue. L'esprit de la connaissance est pragmatique. Le savoir n’est rien s’il ne sert à l’action. « Le progrès toujours croissant des sciences vers la spécialité technique devait favoriser cette sorte de polarisation éthique de la spéculation philosophique » (17). LR L'accroissement de la richesse dans les nouveaux
royaumes inspire orgueil et confiance. La personnalité
humaine se dilate. La femme joue un rôle croissant. Les rois et de simples particuliers, l'aristocratie nouvelle des riches commerçants réclament le même luxe que les dieux. « Autrefois l’homme était subordonné aux dieux, maintenant il est leur égal. L'art dans les cosmopolis hellénistiques n'a plus d'autre objet que la jouissance individuellé » (18). En Grèce on ne travaille plus pour embellir les
(16) Henri Berr. En marge de l'histoire universelle.
(17) Robin. La pensée antique.
(18) Jouguet. L’impérialisme macédonien et l’hellénisation de l'Orient. : À
far
nn ee
Cités. Les commandes sont particulières ou faites par des princes Grecs ou Orientaux. La bourgeoisie grecque ne
suffisait plus à rémunérer les artistes. Les roitelets de Chy-
pre, les satrapes de Carie, les tyrans de Syracuse sont les
Mécènes du temps. — Tendance centrifuge qui permit aux nouveaux royaumes d'ajouter à leur prospérité matérielle l'éclat intellectuel et artistique. a . L'ère hellénistique est plus scientifique que l'ère classique. La curiosité est la marque de l'époque. Le musée d'Alexandrie contenait en plus des 700.000 volumes de la Bibliothèque, un jardin botanique, une ménagerie, un observatoire, des salles de dissection, de réunions et de conférences. Nous avons parlé déjà des progrès techniques, des explorations. L'école d’Aristote, le Lycée, organisa .fortement l’érudition scientifique. :
Théophraste écrivit une histoire des opinions des phy-
-siciens et une histoire des plantes ; Eudème une histoire
de la géométrie, de l’arithmétique et de l'astronomie. Mémon une histoire de la. médecine. Dicéarque une vie des Grecs, une histoire de la civilisation hellénistique et un Parcours de la terre, Aristoxène un traité des instruments de musique, des éléments de rythmique, des éléments d’harmonique, Phanias une histoire de la poésie et des doctrines socratiques. « Une infatigable curiosité pousse les esprits à multiplier les enquêtes et les informations » (19). Un philosophe comme Eratosthène est en même temps historien, poète, grammairien, astronome et géographe. Les mathématiques progressent avec Euclide.
La période alexandrine est une époque de positivisme scientifique, mais aussi de mysticisme religieux. La fragilité de l'individu en face du grand état hellénistique provoque les surhommes, et l’associationnisme pour les faibles. En Grèce, la cité disloquée ne pouvant plus fournir un abri aux humbles, ils en cherchent un dans les confréries religieuses. De tous temps la Grèce avait renfermé un orand nombre de sociétés privées à but plus ou moins religieux. Les riches formaient des hétairies, sortes de clubs
(19) Jouguet, op. cité,
dont les membres se soutenaient dans les élections et les procès et se réunissaient pour discuter dans des banquets: Les petites gens se groupaient dans les « thiases ». Au dé-. but il s'agissait de maintenir les cultes des divinités exclues du Panthéon officiel. Ces Sociétés se multipliérent à l’époque hellénistique. La religion classique est ue Elle était civique, humaine, bornée et formaliste. « Elle a enrayé le courant mystique, libéré l’imagination tie que et l'intelligence, elle n’a guère ému le cœur » (20). Maintenant on ne croit plus aux dieux officiels. Le cynis- “me, en 20 le septicisme agirent contre la religion traditionnelle. « En perdant leur âme politique, les cités grecques ont Derdu leur âme religieuse » (21).
On veut maintenant des dieux agissants, bienfaisants, sauveurs, qui soient humains de cœur et non plus seulement de forme, qui s'intéressent aux humbles. On les matérialise d’abord par le culte des souverains. Déjà Lysandre avait eu des honneurs divins. L’hommage éclatant rendu à un vainqueur ‘était associé aux honneurs divins. Mais on n’en faisait pas encore un dieu. Depuis Platon, les philosophes et les sophistes répandirent la doctrine du souverain surhomme. Aristote appelait de ses vœux celui qui « comme un dieu parmi les hommes » règnerait et donnerait la loi. Philippe en 336 se donna pour le 13° olympien et fit ajouter dans une procession sa statue à celles des 12 dieux classiques. Alexandre est supposé descendre d'Héraklès par son père et d'Achille par sa mère, double filiation qui remonte à Zeus. En plus il se fit reconnaître par Ammon le dieu lyvbien, pour son fils et obligea les Grecs à lui rendre les honneurs divins. À l’époque hellénistique « dans le désarroi des croyances, on dériva vers les puissants du jour un culte que les dieux ne paraissaient plus mériter » (21). En 307, Athènes décerna des honneurs divins à Démétrius Poliorcète et à son père Antigone qui l'avaient délivré du joug de Cassandre. Leurs images figurèrent parmi celles des dieux sur le peplos des Pa-
(20) Henri Berr. En marge de l’histoire universelle. (21) Boulänger. Le génie grec dans la religion.
nathénées. Un autel consacré à Démétrius fut élevé à l’endroit où il était descendu de son char. L’hymne chanté en cette occasion proclame : « Comme les plus grands et les « plus aimés des dieux, ils nu apparu à la ville. Car Cairos « y à conduit ensemble Déméter et Démétrius. O fils du « puissant dieu Poseidon et d'Aphrodite, salut à toi ! Les « autres dieux habitent loin de nous ou bien ils ne s’oc- « cupeñt nullement de nous. Mais toi nous te voyons pré- « sent, non pas comme une idole de bois’ ou de pierre, « mais en réalité. Nous t’adressons ces vœux d’abord, Ô très « aimé, procure-nous la paix puisque tu en es le seigneur.» — « Remarquons l’invocation à la paix, la plus fervente prière que puisse formuler une époque troublée et que reprendra la liturgie chrétienne : « da nobis pacem » (22).
C'est d’ailleurs l’époque où se révèlent de puissantes personnalités qui semblent condenser l'esprit divin répandu dans tous les êtres, et qui sont au-dessus des lois humaines puisqu'ils sont la loi vivante et semblent dominer le destin. La puissance absolue haïe par les Grecs classiques et qui appelait la vengeance des dieux est maintenant une émanation de la puissance céleste. Le culte des souverains est donc bien un fait religieux spontané à l’origine. Il est resté pour les Grecs qui adorèrent le Poliorcète, un témoignage de reconnaissance envers les rois qui ont su exercer leur philanthropie plus efficacement que les dieux, mais dans les nouvelles monarchies, ce culte est surtout un instrument de domination. Les souverains exploitèrent dans un but politique la crédulité de leurs sujets.
La religion n’est plus affaire de cité, mais affaire d’individus et de petits groupes. « Les esprits incapables d’abstraction et tourmentés par le désir d’une union personnelle avec la divinité, désespérant d'obtenir de la religion un secours efficace se tournent vers les associations privées » (22). Les plus florissantes fures des sectes à mystères. Les mystères d'Eleusis qui dépendaient d'Athènes, furent entraînés dans le discrédit où tombent maintenant les cultes officiels, mais les thiases qui célébraient les mystères de
(22) Boulanger, op. cité.
Dionysios furent plus actives que jamais, ce sont les plus importantes des associations éeligieuses. Dionysios n'était pas un dieu civique — il se manifestait périodiquement à ses fidèles, sa bienveillance était éternelle, il était l’objet d’un culte dynastique en Macédoine et jouissait de la faveur des souverains. Les cultes à mystères donnèrent au sentiment religieux une conception de l'au-delà qui prévoit un sort différent pour les initiés et pour les profanes. Le goût du merveilleux, la foi dans le miracle se répandent. La superstition, que révèle « Alexandre ou le marchand de prodiges » de Lucien règle les actes les plus insignifiants de la vie. On croit à la magie qui permet d'éluder le destin, qui donne des recettes pour asservir le monde vivant et le monde inanimé, pour conquérir la femime aimée ou pour obtenir la victoire d’un cheval de course. Plus la décadence intellectuelle et morale s’accentue, plus les voyants ont de clientèle.
L'ère hellénistique est une époque de syncrélisme religieux. L'influence orientale inonde la Grèce : cultes ésvptiens de Sarapis et d’Isis, cultes syriens et babyloniens d’Adonis et d’Astarté, cultes d'Asie Mineure d’Attis et de Sabazius, cultes iraniens, monothéisme, hébraïque. Les Grecs s’enflamment aux fêtes pathétiques des orientaux, aux mystères d’Isis ou d’Adonis, en désertant la pompe glaciale des cultes publics. Libre de satisfaire à sa guise ses besoins religieux, la conscience individuelle a nes tout le système classique. À l’époque can re « la notion de mérite moral, de pureté spirituelle se ibatites à celle de pureté rituelle » (23).
(23) Henri Berr. En marge de l’histoire universelle.
Craprtne vil LA LUTTE DES CLASSES
La lutte des classes commença soit à l’avènement de Ja démocratie, soit un temps plus ou moïins long auparavant. Re
Nous mettrons à part la lutte perpétuelle menée dans certains états oligarchiques par une aristocratie peu nombreuse, contre une classe opprimée pour prévenir un retour offensif de celle-ci, entraînant par exemple à Sparte les massacres systématiques d’Hilotes. C’est plutôt la continuation d’une guerre de races entre les envahisseurs Doriens et les premiers habitants.
Le régime patriarcal ne connaît pas de classes. La misère était presque inconnue quand chaque homme faisait partie d’une « gens » et avait son maître. ,
Mais à mesure qu’on s’éloigna de l’ancien régime, une classe pauvre se forma. L'activité et la chance différen- cièrent les fortunes. La démocratie donna à tous l'égalité des droits. Le pauvre eut préféré celle des fortunes. Il travailla à la réaliser. « Maître des suffrages, il pouvait devenir maître de la richesse ». L'Etat paya sa participation au gouvernement, à la justice. Mais quand la guerre eut ruiné ses finances, il cessa de pouvoir nourrir les pauvres. Ceux-ci se retournèrent alors vers les riches. 1ls payaient déjà lourdement le privilège de la fortune : liturgies, la
dîme foncière d’abord, puis l’eisphora depuis 428 -— instrument de paix sociale pour son promoteur Périclès, mais faussé par les démagogues. — Cela ne suffisait pas. Le
pauvre, faute de travail, ne pouvait acquérir le capital que par la violence. II n'avait aucun intérêt à le respecter puisque l’esclave recueillait ce que le capital donnait au travail.
D'autre part, il était admis que l'Etat avait des droits
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presque illimités sur l'individu — personne et biens. De tout temps, l'Etat grec remania la propriété pour établir une certaine égalité sociale. Sa politique différait suivant les circonstances. En période de prospérité économique, quand les caisses étaient pleines, les riches, moyennant qu'ils fournissent assez pour subvenir aux dépenses d'intérêt sénéral et pour nourrir et amuser les pauvres, avaient le droit de vivre en paix. Athènes renferma au v° siècle, une bourgeoisie moyenne, une classe de propriétaires capables de se soutenir. La vie n’était pas chère. L'empire avait assez de ressources pour qu'Athènes pût venir err aide aux pauvres gens par les clérouquies qui fixaient par milliers les pauvres dans les terres du domaine fédéral, par les distributions de viande et de blé, par les salaires élevés payés aux ouvriers travaillant aux travaux d’embellissement. |
Mais à partir du 1v° siècle, la situation économique est mauvaise. La classe moyenne mangée par l'impôt se réduit. Les défaites militaires accroissent rapidement le nombre des pauvres. Le vainqueur avait strictement le droit de s'approprier tous les biens des vaincus. Ün désastre national entraînait donc une longue suite de ruines privées. L'archonte peut continuer à proclamer que « tant qu'il sera en fonction, chacun gardera la propriété pleine et entière de ses biens », l'impartialité disparaît des tribunaux. Les héliastes rendent des jugements de classe. Il devient légitime que quand l'Etat est sans ressources il confisque les biens des particuliers.
« C’est un fait commun, dit Lysias, que le Conseil de chaque année ne commet pas d’injustices quand il à des ressources suffisantes pour l'Administration, mais que dans les jours de détresse il est bien forcé d'accueillir les dénonciations, de confisquer les biens des citoyens et d’obéir aux suggestions les plus malhonnêtes des rhéteurs » (1).
Les pauvres bénéficient de la majorité et transforment la démocratie en tyrannie. Mais les riches estiment que payer leur donne le droit de gouverner. Ils voient que dans
(1) Glotz. La Cité grecque.
les cités oligarchiques, une minorité possède la fortune et le pouvoir. Les partisans de l’oligarchie extrême à Athè- nes formèrent pendant la guerre ‘du Péloponèse des sociétés secrètes pour se défendre contre les attaques judiciaires, intervenir dans le choix des magistrats et préparer un mouvement révolutionnaire qui abolisse la constitution démocratique.
Ils réussirent, grâce à l'appui des Perses. Ils sont d’ailleurs odieux à souhait. « La richesse donne les mœurs d'un insensé heureux » (Aristote). Les parvenus sont vains, délicats, fastueux, arrogants. Ils justifient leur morgue par l'ignorance et la grossièreté de ia vile multitude.
L'opinion publique proclame que Plutus est aveugle et distribue ses faveurs à tort et à travers. La richesse dispense d’être vertueux et les moyens les plus ordinaires de s'enrichir sont dans les républiques grecques la vénalité, la corruption, la prévarication. Les aristocrates font ce serment : « Je jure d’être l'ennemi du peuple et de ne faire ni paix, ni trêve avec lui » (Aristote).
Le pauvre ne peut trouver de travail à cause des esclaves et de la crise économique ; il répugne à l'effort par indolence naturelle et par mépris du travail réservé aux esclaves ; il dit qu’il est inutile de peinèr pour d’autres jouissent. Sa nervosité égalitaire est extrême. « Chez ceux qui sont humiliés par la vie, la conscience d. la dignité personnelle produit une exaltation de Ja sensibilité morale, une susceptibilité morbide. L'amour de la liberté et de l'ésalité devient une sorte d’'hystérie collective. » Tout ce qui ressemble à une sujétion est intolérable. Le pauvre n'obéit à personne — même pas au contrat social.
L'âme des citoyens est rendue si émotive qu’à « la a apparence de servitude elle s'irrite et se regim-
» (Platon). Dinarque reproche à Démosthène de s'être . be au Pirée en litière.
La neutralité n’existe pas. La loi athénienne ne la permettait pas au citoyen, il devait combattre avec l’un ou l’autre parti. La loi enlevait le droit de cité à celui qui voulait demeurer à l’écart des factions et se montrer calme.
Les cités ne peuvent plus maîtriser les passions chez elles. Qu'est-ce qui pourrait les arrêter ? Les Grecs n'ont
fi police, ni soldats. La contrainte de la lof est ihsuffi sante. Qu est-ce que la loi o L'expression de la volonté nationale ? ôù l'arme d'un parti ? « Rien à faire contre les passions humaines », dit Thücydide. « Tous les hommes sont pous- $és par les dangers, le pauvre par l'audace de la nécessité, dé riché par l’orgueil de l’opulence, les autres par l’irrésistible entraînement des passions. Il est absurde de croire que la nature hüumainé une fois lancée à la poursuite de quelqué objet se laissera maîtriser par le frein des lois ». Le pauvre ne croit pas à l'existence d’une élite. La notion de qualité est perdue. On méprise l'instruction, On tient que les états sont mieux gouvernés par les médiocrités que par les intelligentes d'élite. On tient pour nulles les inégalités de nature.
Avèe l'égalité des droits et l'égalité supposée des intellisences, le nivellement des fortunes s'impose. Riches et pauvres sont écalement dangereux pour les cités. « Le riche oublie l'art de commander et d'obéir ; l’indigent tombe au point de devenir non plus discipliné comme un hormme, mais incliné comme un esclave, et terrible dans la résistance comme un fauve. Il est possible alors de trouver dans les cités des patrons et des esclaves, mais non plus un communion d'hommes libres. Et du moment qu'une Société se compose d'individus qui se jalousent et se méprisent réciproquement, elle cesse par cela même d'être une société » (Aristote, Politique). La polerisation de la société en riches et en pauvres entraîne les révolutions quotidiennes. Une psychologie de classes naît : « L'une veut étendre à l’ordre économique les règles constitutionnelles qui confèrent à la majorité la suprématie dans l'ordre politique, l’autre se persuade que la fortune doit lui conférer le pouvoir » (2).
La lutte des classes s'étendit à presque toute ta Grèce. Quelques villes, Corinthe, Rhodes, certaines villes hellénistiques furent pèu: ou point troublées <ar la solidarité économique entre les classes inférieures, artisans, boutiquiers, ouvriers, fatelots, et l'aristocratie des commet-
fe) Élot, ep. dit.
Gants et armateurs était si étroite, et cette aristocratie con duisait si bien le Gouvernement dans l'intérêt commun et se protégeait si efficacement contre tout mouvement révo- lutionnaire, qu'aucune opposition sérieuse ne s'éleva. Partout ailleurs la guerre civile pour la conquête d'avantages matériels éclata et ne cessa plus. « Lorsque la foule s'est habituée à manger le bien d'autrui et à compter pour vivre sur l'avoir du prochain, il suffit qu'elle trouve un
Chef ambitieux et hardi, mais exclu par sa pauvreté des -
honneurs publics pour qu'on en arrive au règne du poing et ce ne sont plus que massacres, proscriplions et partages de terres » (Polybe). Pendant le siècle qui précède Ché-
ronée, la liste des troubles est interminable. À Argos 1.000 citoyens, les plus jeunes et les plus distingués par leur force corporelle et leur fortune avaient été choisis, affranchis de tout service public, entretenus aux frais de l'Etat et s’exerçaient continuellement pour assurer aux Argiens l'autorité suprême à un moment d’affaiblissement simul-
tané de Sparte et d'Athènes, « Ils convinrent de renverser la démocratie et de faire sortir de leur sein un Gouvernement aristocratique... ls commencèrent donc par se sai- ‘sir des meneurs habituels du peuple et les mirent à mort. Après avoir intimidé les autres, ils abrogèrent les anciennes lois et administrèrent l'Etat à leur propre gré. Ce Gouvernement dura 8 mois et fut renversé par le peuple qui
s'était soulevé contre les aristocrates… » (3). Environ 1.000
nobles furent massacrés et Île peuple rétablit Ja démocratie,
Trente ans plus tard, les démocrates d'Argos se jetèrent de nouveau, sous prétexte de conspiration, sur les citoyens riches et en massacrèrent 1.200, dont ils confisquèrent les biens. À Sybaris, un démagogue nommé Telys « se rendit l'accusateur des hommes les plus considérés et par ses discours il amena les Sybarites à condamner à l'exil 5oo eitoyens des plus opulents et à confisquer leurs biens » (3). A la même époque, 660 nobles furent bannis de Chio. À ÆEphèse, on égorgea 340 citoyens ct on en exila 4.000, à Corinthe on compta 120 tués et 5oo exilés, en Béotie 300
(3) Diodore de Sicile. Bibliothèque historique. :
nel die pee
bannis. Les Trente à Athènes massacrèrent 1.200 citoyens et en exilèrent 5.000. La réaction démocratique qui suivit fit naturellement autant de victimes. À Corcyre, 1.500 nobles tués, 1.000 bannis. En 411, 4oo nobles furent expulsés de Milet. En 370, 8oo Tégéates durent abandonner leur cité, 4 ou 5.000 démocrates quittèrent Milet en 405-404. Les violences excitent les haines et entraînent de nouvelles violences. Bientôt les Grecs ne savent plus que se haïr et s’égorger. Alternativement, riches et pauvres s'emparent du pouvoir, s'appuyant sur le parti aristocratique ou le parti populaire des cités voisines. Ce qu’on appelle la démocratie n’est plus qu’une succession de tyrannies et d’oligarchies. Le vainqueur se borne rarement à exiler le vaincu, il le massacre par vengeance ou par précaution. On se bat bientôt, non plus pour acquérir des avantages matériels, mais pour satisfaire sa haine. « Les possédants aïi- meraient mieux jeter leur avoir, à la mer que de soulager les indigents et les plus dépourvus trouvent moins de satisfaction à s’adjuger les biens des riches qu'à les en priver » (Isocrate).
À l’époque hellénistique, la concurrence des pays neufs précipite la décadence de la Grèce. Les petits propriétaires, les fermiers, les artisans sont ruinés. Le nombre des évincés et des obérés grandit sans cesse. La guerre sociale devient d’une cruauté inouïe. « Il y eut à Milet une guerre entre les riches et les pauvres. Ceux-ci eurent d’abord le dessus et forcèrent les riches à s'enfuir de la ville. Mais ensuite regrettant de n'avoir pu les égorger, ils prirent les enfants des riches, les rassemblèrent dans des granges et les firent broyer sous les pieds des bœufs. Les riches rentrèrent ensuite dans la ville et redevinrent les maîtres. Ils prirent à leur tour les enfants des pauvres, les enduisirent de poix et les brülèrent tout vifs » (4).
L'une ou l’autre faction invoque l’aide étrangère pour reprendre des forces et continuer la lutte. Toute trace de patriotisme a disparu. Pour son parti on combat s’il le faut contre sa cité. « Xénophon, Athénien, laconien par
(4) Cité par Fustel de Coulanges. La Cité Antique.
F. préjugé politique et mondain, combat contre Athènes aux
côtés de son ami Agésilas, se retire en Elide, puis rejette les offres de ses compatriotes qui le rappellent pour s’éta- blir à Corinthe » (5).
La ruine économique ne permet aucune réconciliation sérieuse. « ...discussions.. contestations... querelles continuelles, c'est ce qui arrive d'ordinaire chez les particuliers comme dans les affaires publiques, quand on est ré- duiït à l'impuissance faute de ressources » (Polybe). Aucune question d'intérêt national ne peut être résolue ni même discutée puisque d'emblée les riches et les pauvres sont d’un avis contraire. C’est simplement entre eux une question de force. Toujours l’un des deux partis a une revanche à préparer. Dix générations grecques ont subi à la fois la guerre contre les Barbares, les guerres entre cités et les guerres à l’intérieur des cités.
(5) Glotz, op. cité.
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