CONCLUSION SUR LA DÉCADENCE GRECQUE
Le cas de la démocratie paraît désespéré dès le 1v° sièele, à la suite de la guerre du Péloponèse : elle ne sait ni avoir des finances saines, ni conduire une politique extérieure suivie. Elle ne distingue pas entre les capables et - les incapables. Les fonctions sont ouvertes au premier venu, par le hasard. Chacun peut parler et décider, alors que la masse n’a ni instruction ni jugement. Le peuple est un tyran qui étrangle la liberté, même la liberté de pensée, aussi bien qu'une classe privilégiée quand il peut statuer en dernier ressort. La démocratie est intolérante : elle a mis à prix la tête de Diagoras qui tournait en dérision les mystères d'Eleusis et exécuté Socrate. L'opinion sur le bien-fondé de la démocratie est complètement retournée dans les cercles cultivés. Alcibiade déclaré à Sparte que tout le monde est d'accord sur la démocratie : c’est une folie. :
On cherche done un nouvel idéal d'état. Les théories politiques poussèrent eomme des champignons, Tous les réformateurs sont unanimes à chercher leur idéal dans le passé, dans les vieilles constitutions aristocratiques, dans l'état crétois ou spartiate, finalement dans la monarchie. Platon, Xénophon, Phaléas de Chalcédaine, Aristote, méme Jsocrate (autant que c’est possible à un Athénien poursuivant un but pratique) se A avec mépris de la démocratie, Aristote écrit : « Dans les oligarchiés, la multitude se révolte parce qu’elle regarde comme une injustice de ne pas partager les privilèges auxquels l'égalité lui donne droit et dans les démocraties ce sont les hommes distingués qui se révoltent parce qu’ils n'ont qu'une part
égale à celle des autres citoyens, quoiqu’ils ne leur soient pas égaux... De même que l’oligarchie présente comme caractère les privilèges accordés à la naissance, à la richesse, à l'éducation, ainsi le gouvernement populaire doit avoir au contraire pour caractère distinctif la préférence que l’on y donne à l’obscurité de la naissance, à la pauvreté el aux professions mécaniques »..
Le mal est bien connu, mais quels seront les He p Socrate pensait à la restauration de,la morale civique : Athènes ayant un gouvernement démocratique, c'était l’essentiel puisque la démocratie se fonde sur la vertu et donne la première place à la question morale. Platon et Aristote au contraire professent que toute restauration de la morale civique doit avoir pour base une rénovation de l'Etat. Ils croient donc à la primauté du politique. Les classes ne lutteront plus grâce à l'arbitrage de J'Efat. La justice de l'Etat est pour eux la première condition du progrès moral des individus.
. Avant Platon, Phaléas de Chaeli et Hippodamos de Milet s'étaient occupés de la réforme de l'Etat. Le premier veut que la propriété individuelle soit égale pour tous, mais il ne parle que de la propriété foncière. Le second conçoit un état purement agricole. La cité parfaite à 10.000 habitants répartis en 3 classes, ouvriers, laboureurs, guerriers — les ouvriers étant inférieurs aux autres classes. La terre est divisée en 3 portions, l’une est affectée aux dépenses du culte, une autre aux dépenses des guerriers,
la troisième revient aux laboureurs.
Comme ses prédécesseurs, Platon insiste sur l’importance de l'éducation qui permettra de corriger les tendances naturelles de l'individu afin d’assurer l’unité de l'Etat.
Comme l'Etat n’a qu’un seul et même but, l'éducation doit être une et identique pour tous ses membres. Contrairement à la pratique grecque, Platon demande que l’éducation soit une affaire de l'Etat et non une entreprise privée du maître. « Le législateur suivra les enfants depuis la jeunesse jusqu'à la vieillesse, marquant ce qui est digne d'estime ou de blâme dans toutes leurs relations, obServant et étudiant leurs peines, leurs plaisirs, leurs désirs et tous
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leurs penchants et les approuvant ou les condamnant dans ses lois suivant la droite raison » (lois).
L'éducation crée l'accord des esprits et rend facile le renoncement nécessaire à la vie en commun. D’ après « la République », la richesse est la cause première des maux de tous. L’ organisation sociale de la cité idéale repose sur Ja suppression de la famille et de la propriété privée.
Les habitants sont répartis en 3 classes. — Le pouvoir va à la première classe : les philosophes, inaccessibles aux passions et contrôlés par l’ensemble des citoyens et par un conseil de sages vieillards. Une éducation appropriée formera les hommes destinés à devenir les chefs du peuple. On choisira les jeunes gens les plus beaux, les plus fermes, les plus courageux, on leur enseignera l’arithmétique, la géométrie, la stéréométrie, l’astronomie, la musique et en dernier lieu la dialectique. Les guerriers forment la deuxième classe ; ils ne possèdent rien en propre. Les femmes et les enfants sont communs. Les magistrats déterminent la formation des couples en tenant compte de leurs qualités physiques et intellectuelles qu'il faut associer dans l'intérêt des enfants à venir- La troisième classe, composée des laboureurs et des artisans qui satisfont aux besoins communs : nourriture, logement, vêtement, est d’un rang inférieur et a accès, de façon limitée, à la pro- . priété. Les classes sont héréditaires afin d'éviter les troubles qui naïîtraient des ambitions, sauf des exceptions pour incapacité ou qualités notoires jugées par les magistrats. Chacun vit dans l'emploi tenu par ses parents et le transmet à ses enfants. L'immobilité sociale est la condition essentielle de la paix entre les hommes.
Dans « Les Lois », Platon précise que le nombre de citoyens de la cité idéale est de 5.040. Le fondateur de la cité partage les terres et les habitations en autant de lots. Leur nombre est immuable. Chaque père n'’institue héritier qu'un de ses enfants et les lois sur la génération ou l’'émigration préviendront l'accroissement anormal de la population.
La propriété privée est limitée au sol. Une certaine inégalité des fortunes est admise : à l’origine chacun arrive avec ce qu'il possède. Chaque citoyen ne peut posséder plus
du quadruple de son lot. La cité étant par définition dans
une région fertile, se passera de commerce extérieur et
réduira autant que possible le commerce intérieur. Elle n'aura pas de monnaie d’or, ni d'argent, mais seulement une monnaie de compte pour ses besoins journaliers, sans valeur pour l'étranger. Les commerçants et les ouvriers sont des étrangers, On parque les étrangers en groupes pour les rapprocher du lieu de leur utilisation et si leurs hiens viennent à dépasser une certaine limite, ils quitteront l'Etat avec ce qu'ils possèdent. Les transactions se font au lieu et au jour fixé e au prix imposé par les autorités.
Platon espéra un nu réaliser sa cité avec l'appui de Denys le Jeune, tyran de Syracuse, Il fut déçu. Ê
Aristote distingue les principes qui s'appliqueront un jour et les O orne: à réaliser immédiatement.
La cité idéale est assez grande pour se suffire, assez petite pour être possible à gouverner car « où trouverait-on un hérault doué d’une voix assez retentissante pour se faire entendre d’une foule immense À » — et d'autre part les citoyens ne doivent pas être assez nombreux pour $e soustraire à une faible surveillance. Les habitants se divisent en citoyens (qui seuls peuvent posséder la terre) et en noncitoyens (laboureurs, gens de métier). L'état sera sauvé par la modération des gouvernants, laquelle viendra non de leur âge et de la philosophie, comme dans Platon, mais de leur origine sociale, La classe moyenne aura le pouvoir « L'état bien ordonné est celui où la classe moyenne est plus nombreuse et plus forte que les riches et les pauvres réunis ». « C’est seulement là où le bien-être est répandu, que les séditions ont la moindre possibilité ». « Que le nombre des indigents l'emporte, que le nombre de fortunes moyennes diminue ou disparaisse, l’état se (#00 pose et tombe rapidement en ruine ». (Politique). Les loisirs sont indispensables aux eitoyens pour la pratique de la vertu et l’accomplissement des devoirs politiques,
Aristote juge aussi les constitutions existantes, Elles sont en rapport avee l’état moral, économique et social du peuple. Un régime de grande propriété est aristocratique : l’état se préoccupera de nourrir les pauvres, Une démocra-
FÔME
tie doit comprendre une si de petits propriétaires fonciers, quelques marchands et industriels, mais pas de
pauvres inoccupés : ils ont le droit et le devoir de travailler.
Les produits de la terre seront mis à la disposition de la communauté et répartis par elle, mais une réforme morale est préalablement nécessaire.
L'éducation y pourvoira. Aristote veut qu’elle soit donnée dans l’esprit du gouvernement. Elle doit être conforme
à la constitution et destinée à rendre le citoyen heureux
sous cette constitution.
Dans un régime oligarchique il faut garder intacte l'élite. Les héritages ne se transmettant que par la naissance, on préviendra un accroisement excessif du nombre des pauvres. Les riches dans un régime Conte doivent contribuer, entreprendre des constructions.
L'influence des théoriciens réformateurs fut risoureusement nulle. Pourtant les essais de réformes moins ambi-
tieuses ne manquèrent pas. C’est Sparte la cité chère aux traditionnalistes qui essaya, sinon avec le plus de succès,
du moins avec le plus de persévérance de mettre fin aux maux dont elle et les autres cités grecques souffraient. On avait élaboré pour elle de terribles réglements malthusiens pour que le nombre des citoyens ne dépassât pas celui des lots primitifs (9.000), mais au temps d’Aristote déjà on donnait des privilèges au père de quatre enfants (dispensé d'impôts) ou de trois (exempt de monter la garde), et on menaçait les célibataires de la perte de leurs droits politiques et civils, sans parler de tribulations supplémentaires. Au milieu du mr siècle, il restait 700 citoyens munis de biens fonciers et de droits civiques entiers quand le roi Agis entreprit une réforme : d’une part abolition des créances, de l’autre partage des terres.
On ferait 4.500 parts dans la « Laconie creuse » ou terre civique, réservées aux citoyens et transmissibles héréditairement au fils aîné et 15.000 autres lots pour les non-citovens en état de s’armer, qui formeraient un nouveau corps civique. Les éphores firent périr Agis.
Cléomène reprit son projet en commençant par une réforme politique : suppresion des éphores. Il convoqua le peuple et abolit les dettes, puis redistribua les terres. Il
trouva 4.000 propriétaires pour la terre civique en élevant au rang de citoyen les meilleurs de ceux qui le désiraient et restaura l’ancienne discipline et les lois de Lycurgue. Il éveilla les espérances de tous les pauvres de la Grèce. Ses talents militaires étaient certains : il battit les Achéens et leur proposa la paix à condition de devenir leur chef et celui de toute la Grèce. C'était peut-être le salut pour le pays. Mais qu'était le patriotisme grec en face de la solidarité des partis ? La majorité des Achéens étaient possédants : plutôt que de céder aux pauvres, ils appelèrent l'étranger, le roi de Macédoine qui remit Sparte dans l’anarchie. | »
Il se révèle donc que les réformes dans le cadre de la cité sont illusoires. Oligarchiques ou démocratiques, les réscimes municipaux sont vermoulus ; leur temps est passé ; rien de bon ne peut plus en sortir. La cité ne peut pas se guérir, il lui faut une autorité supérieure. Seul un état grec peut avoir les moyens d'imposer la paix aux partis. Pour que la Grèce soit sauvée, il faut l’unité nationale ou la loi du vainqueur.
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