CHAPITRE PRKMÏEU
L'ÉQÉIDE
L'Asie Mineure ou Anatolie est la grande péninsule qui est bornée au nord, à l'ouest et au sud par quatre mers : la mer Noire, la mer de Marmara, la mer Egée, la mer Méditerranée. Au sud-est. elle est limitée par la chaîne de montagnes, qui continue les crêtes de la Syrie jusqu'aux contreforts orientaux du Taurus et qui constitue la ligne de partage des eaux entre le fleuve Djihoun (ancien Pyramos, qui se jette dans le golfe d'Alexandrette), et les affluents del'Euphrate. Dans la région nordest, que traverse parallèlement à la mer Noire la chaîne des Alpes pontiques, la limite est plus indécise. Elisée Reclus la fait partir des contreforts du ïaurus, lui fait suivre le plateau de Siva, traverser la vallée du Ghermili (ancien Lycos), pour aboutir au cap Yasoun, à l'ouest de Tripoli. Cette frontière est artificielle, mais se justifie par le contraste qui existe entre les montagnes d'Arménie, aux reliefs accentués, couvertes d'une riche végétation, et les plateaux uniformes de l'intérieur. Dans ces limites, qui correspondent à peu près à une ligne tirée du golfe d'Alexandrette au cap Yasoun, la péninsule occupe une superficie (480.000 kil. carrés) un peu
inféiieure à celle de la France, mais nourrit aujourd'hui une populalion d'environ six à sept millions d'habitants, six Ibis moindre que celle de la France.
Elle présente deux grandes particularités : sa direction est-ouest, qui l'a l'ait com[)arer à un bras tendu vers l'Europe, dont la main aux nombreuses articulations figure la région qui nous intéressse, baignée par la mer Egée; le contraste qui existe entre ses deux grandes régions principales : l'intérieur, formé par un grand plateau dont l'altitude moyenne dépasse 1.000 mètres, et les côtes, dont l'aspect est lui-même très dilîérent selon qu'il s'agit des côtes nord et sud ou des côtes ouest faisant lace à la Grèce.
Ces particularités ont leur raison dans la formation géologique du pays.
La géologie de l'Asie Mineure est encore très mal connue. La France a fait de très belles études géologiques en Grèce et dans la mer l^gée. C'est la fameuse expédition scientifiqu(î française de Morée qui, en 1831, les a inaugurées par les travaux de Boblaye et Yirlet, que les spécialistes cojisidèrent encore aujourd'hui comme tout à fait remarquables, et qui ont été continués par Gaudr} , de Launay et plus récemment [»ar les travaux si précis et approfondis de M. Cayeux, prol'esseur au Collège de France, entrepris sur l'initiative très heureuse de M. Homolle, puis de M. Holleaux, directeurs de l'École française d'Athènes. En Asie Mineure, on ne trouve que des recherches assez anciennes du
]\ussc TchihalchefT et les éludes récentes, un peu superficielles, de l'Allemand Philippson. De Tensemble de ces travaux on peut dégager quelques données qui éclairent notre sujet.
D'abord, d'une façon très générale, l'Asie Mineure se rattache à un grand système de plissements, qui s'est formé graduellement à l'époque tertiaire, que l'on <lésigne sous le nom de s^-stème alpin ou alp-himalayen, et qui comprend une série d'arcs montagneux : l'arc des Pyrénées, celui des Alpes proprement dites, l'arc dinarique, l'arc tauriqne, l'arc iranien et l'arc liimalayen. C'est à cette formation qu'est due la direction estouest de l'Asie Mineure, qui contraste avec celle des i^randes péninsules de la terre : l'Amérique du Sud, l'Afrique, l'Inde, l'Indo-Chine, dont la direction généi-a)e est nord-sud.
La région de l'Asie Mineure qui nous intéresse, celle <le l'ouest, se trouve à la jonction de l'arc dinarique, (|ui est issu des bords de l'Adriatique et qui se prolonge par la Grèce, la Crête et lîhodes, et de l'arc taurique, dont le point de départ est en Lycie dans le sud de la péninsule. Elle correspond à la terminaison orientale des f)lissementsdinariques et se rattache aune vaste terre, rÉg<'ide, qui, immergée à l'époque tertiaire, a fait place avec le temps à la mer Égée. Il n'en reste aujoui d'hui que des témoins échappés à une submersion générale : les nombreuses îles des Cyclades, les Sporades, les côtes de l'Asie Mineure occidentale. Son
domaino, qui, à la fin de l'époque lerLiaire, s'éteiulait au nord juqu'à la Macédoine et la Thrace, comprenait au sud-est, d'après Haug (1), la Troade et le massif de la Phrygie et de la Carie. Il ne dépassait pas au sud les Cyclades méridionales; l'île de la Crète baignée de lous côlés par la Méditerrannée pliocène, en était indépendante et opérait au sud, à l'origine, la jonction des f)lissements dinariques du Péloponèse avec l'arc taurique de la péninsule anatolienne. Ce n'est guènï qu'à partir du quaternaire inférieur que la nier a commencé a envahir l'intérieur de l'Égéide (2), soit par suite d'effondrements, soit surtout, d'après les heaux travaux de M. Cayeux (3), par suite d'un affaissement lent de la partie centrale de l'archipel. Cet alVaissement a été accompagné d'éruptions volcaniques, dont nous trouvons la trace à iMilo, à Santorin, à Phocée et plus loin dans l'intérieur des terres. Jusqu'où s'étendai(inl de ce côlé les plissements dinariques?
Il est impossible de le dire exacleinenl dans rélal actuel de nos connaissances géologiques, p:jr suite du
(1) K. Hak;, TnilU- île {léoloijle, l'aris, Coi,in, 1'J0H-191I, p. J()78; voir p. 1C76, 1081, 1()89 et 190.'). M. Cayeux, prolesscur au (>olicgo de Franco, le grand spécialiste de la }i«''ologie égceiine, a bien voulu me donner des précisions, donl j'ai Jail élat et dont Je )<' i-emercie.
(2) ma, p. 18G9.
(3) Descrii>tioii physique de l ile de Délos, l. IV de la i-rande publicaliun iiQ VE.ri)lur(di<ni (ivch('olo(iiqiie de Délos par racole Iraneaise d'Athènes, Paris, FoNTKMOiNG, 1911, p. 107-146.
défaut d'investigations dans l'Asie Mineure. Mais Suess, dans son célèbre ouvrage La face de la Terre (1), pense pouvoir tirer argument de l;i direction divergente des plissements parallèles, qui se développent sur les côtes occidentales de l'Asie Mineure. Ces plissements, qui se dirigent d'al>ord du sud-ouest au nord-est, changent assez brusquement de direction pour s'infléfhir du nord-ouest au sud-est. La ligne joignant les sommets des courbes passe à une cerlaine distance du littoral et (Constituerait la l'égion de la soudure entre l'arc dinarique (direction sud-ouest nord-est), qui est en provenance de la Grèce, et l'arc taurique (direction nordouest sud-est), qui est proprement asiatique.
Cette interprétalion du changement de direction dans les lignes de plissements n'est peut-être pas décisive. Elle se l'onde cependant sur l'autorité de Suess. En tous cas, il résulte des grandes analogies lithologiques et stratigra|)hiques des côtes occidentales de l'Asie Mineure et de la Grèce, où l'on trouve une série continue de sédiments crétacés et tertiaires, et d'un ensenible de considérations indiquées par M. Haug dans son ^rand traité de géologie, que laTroade, IMonie, la Carie, laLycie, forment avec les Gyclades un tout géologiquement homogène, qui fut immergé pendant des milliers de siècles et que la séparation, qui existe aujourd'hui entre l'Asie
(1; T. 111 de la traduction tfain;aise, Paris. Colin, 't éd., 1*J12, p. 416 et
su i val I !<■■<.
Mineure et TEuiope, ne remonte pas au delà du quarternaire inférieur.
Cette séparation expli(|ue les ressemblances de structure et de caractère qui existent entre la Grèce et les cotes d'Asie Mineure qui lui font face. L'atîaissement de rËgéide s'est en etï'et produit vers le centre, de telle sorte que sa rupture avec les deux continents de la Grèce et de l'Anatolie est symétrique et que les analogies ont une cause profonde. Les phénomènes n'ont pas été les mêmes sur les cotes méridionales et septentrionales, qui étaient baignées par les eaux bien avant la dislocal ion de l'Égéide. C'est ce qui rend compte du contraste qui existe entre les côtes égéennes de l'Asie Mineure et les autres côtes de la péti insuie. La côte nord, que bordent la mer de Marmara et la mer Noire et la côte sud, bordée par la Méditerrannée, ne présentent pas les mêmes caractères de dislocation; elles sont assez uniformes, coupées au nord de rangées parallèles, que couvrent de vastes forêts, encerclées au sud par les pentes abruptes des Alpes tauriques, qui sont exposées pendant l'été à un soleil ardent.
La parenté, qu'otfrent les deux régions de la Grèce et de l'Asie Mineure que sépare aujourd'hui la mer Egée, se traduit d'une façon tout à fait frnppante dans le caractère géographique du pays. Tous les voyageurs et tous les géographes ont remarqué en effet l'opposition très nette qui existe entre le centre de l'Asie Mineure et ses côtes égéennes. M. Vénizélos, dans un mémoire
récent (1), invoque sur ce point avec raison le témoignage du géographe allemand Philippson, qui certainement n'a pas cherché à fournir des arguments en faveur des revendications hellènes : « L'Asie Mineure, écrit Philippson dans son ouvrage Ueisen nnd Fors.c1iungen iin \J'('slliclien Klcinasien (2), est coupée par une grande frontière naturelle; d'un côté, c'est un plateau renfermé de caractère presque asiatique, de l'aulre une contrée égéenne de structure grecque, étroitement rattachée parla nature et l'iiisloire à la mer et à la Grèce. » Mais la g('>ographie n'a pas attendu M. Philippson pour faire cette constatation. On la trouve très nettement indiquée chez nos voyageurs et développée avec beaucoup de précision par nos grands géogra[)lies, tels que Vivien de Saint-Mari in (3), E. Reclus, et, plus récemment, dans la belle élude du i>lus éminent spécialiste de l'Asie Mineure, M. G. Radet, sur la Lydie : « Les îles, les péninsules, les vallées fluviales de l'Asie Mineure, jusqu'aux montagnes et aux plateaux de l'intérieur, écrivait K. Reclus en 18<S4, n'ont aucunement le caractère asiatique; elles appartiennent géographiquement aussi bien qu'historiquement à l'Europe. Des deux côtés le climat se ressemble, les rivages ont le môme aspect
i l) Jai Grèce ikrunt le Contres de la jn/i.r, (2) /. llefl, EiuleilinKj, p. 20, Gollia, 1910
(6) Histoire dos découvertes géofirrijifiiiines d,'s )iiilioi)s e.iin>i><':'unes, P;n is, 18'»5, t. II, p. 153 et suivantes.
et la mêaie formation (1)... Le fera cheval aiiatolien fait l>arlie de la zone méditerranéenne, les plateaux de l'intérieur continuent à Touesl les steppes de l'Asie centrale (2)... On peut dire que cette contrée t^e compospde deux pays s'emboîlant l'un dans l'autre : c'est une terre d'Asie enchâssée dans un littoral d'Europe (3) )>. M. Radet disait, avec non moins de clarté en 1(S98 : « lîien qu'elles lassent partie d'un même ensemble, la région des côtes et celle des hauts plateaux présentent un singulier contraste, la première n'ayant pas du tout le caractère asiatique, mais se rattactiant par sa nature, sa llore, sa l'aune, son histoire, sa vie entière, à l'Europe ; la seconde oiVranl. au contraire, par sa végétation et son climat, par les écarts de la température, par la sécheresse du sol et la siccité de l'air, enlin par la présence de certaines plantes désertiques, une très grande ressemblance avec les steppes de la IJactriane ou de l'Iran (4) ».
Ce contraste saute d'ailleurs aux yeux de quiconque a traversé le pays. Le caractère des pays- égéens est dans leur structure et dans la qualité de leur lumière. On a parlé souvent du soleil et des paysages méditerra-
(1) Souvelle (jéogmpkie l'iiii'ersallc, Paris, II \chi;ttk. l. I\, |). W-i.
(2j Ibid., p. .V27.
(3) Ihi'l., p. '.G'i.
(4) Lu tjijdie et h; iiioirL- (jrcf <ui lfiiii>s des Mi'iiinuuli'^, l'aris, Tuoitix,
népiis (1). Mais ce soleil et ces paysages sont bien difterents en Provence, en Espagne, au Maroc, en Egypte, à Constantinople et dans les pays égéens. Ce qui est propre à ces pays c'est Texlrême articulation des terres, !e relief des liiines, la proportion entre les éléments du paysage, leur sobriété, (|ui font naître im sentiment d'harmonie, d ordre et de ferme plastique, <le beauté précise et mesurée ; c'est aussi la linesse de la lumière, ses nuances infinies, son rayonnement, qu'on ne retrouve nulle part avec iant de perfection dans les |)aysages méditerranéens, sauf peut-être, mais à un moindre degré, en Provence.
Les mêmes caractères donnent leur individualité aux îl(;s de Mytilène, de Chio, de Samos, aux cotes de l'Éolie et de l'ionie. Remontez plus au nord : vous rencontrez la ligne monotone de Tlda en Troade; pénétrez davantage dans l'intérieur : de larges vallées s'ouvrent devant vous, dont l'aspect n'a plus rien de cette infinie variété et de ces proportions mesurées qui caractérisent l'Hellade. Toute la région côtière et la partie basse des vallées sont un intermédiaire entre le littoral et le plateau asiatique, souvent stérile et morne, qui
/ |) L. JiKHTH.WD, (irèce du Soleil cf despaysaf/es, l'aris, Charpkntier. 1908, dont les descriptii'iis sont Ijrillaiites, mais traduisent Téclat de la lumière, sans exprimer les caraelères propres aux paysages hellènes. Ces caractères ont été décrits avec finesse et précision par M. Fougères, dans La Grèce pitkn'esqiie, conférence faite devant la Liyne frnnçaiae pour la défense des droits de l'hellénisme, l*aris, 1908.
n'ottre que des plaines découvertes, des lacs sans écoulement, bordé ou traversé de montagnes plissées en Corme de bourrelets.
La faune et le climat ne sont pas moins différents. Sur les côtes, c'est le fameux climat, un peu alangui, de rionie ; les vignobles y prospèrent, dont les crus étaient célèbres dans ranti([uilé; on y trouve les arbres et les arbustes méridionaux : le jujubier, l'oranger, le grenadier, le mûrier, le figuier, les rosiers; le coton était autrefois abondant dans les vallées de l'Hermos, du Caystre et du Méandre; la ligne (pii figure la limite septentrionale de l'olivier, qui vient de la cote de Macédoine, passe à ïroie, à l'est de Pergaine, et suit parallèlement la côte à une certaine profondeur. Au delà de cette ligne, la flore devient peu à peu plus pauvre et souvent déserti(jue, la végétation est réduite à l'activité printanière; on y voit de grandes forets, des pâturages herbeux dans les régions sillonnées de cours d'eau; le vent est froid et aigre, les niiits glaciales, les hivers longs et froids, les étés chauds et courts ; la moyenne annuelle de la température est de 9" contre 16" en lonie (1).
Mais les analogies frappantes, (pii existent entre les côtes égéennes de l'Asie Mineure et les côtes de la Grèce, ne doivent pas faire perdre de vue certaines différences. Entre les montagnes de la Grèce et les côtes n'existent
(1; TcHiHATCHEFi", Asie Mineure, t. II, p. VI 2,
que des zones étroites de terrain, les ileuves sont courts et l'eau y est peu abondante; les plaines alluviales n'ont (|n'une laible étendue. Les cotes de l'Asie Mineure sont une dépendance d'un très grand territoire formé par le plateau central. Ce plateau s'incline vers l'ouest en pentes souvent assez douces; de grands Ileuves. l'Hermos et le Méandre, pour ne citer (jue les principaux, y prennent naissance et produisent dans leur cours nue large contrée très riche, propre à la grande culture, d'aspect plus uniforme et monotone, qui forme la transition entre le l'ivage méditerranéen et la région des hauts plateaux. A leur embouchure même, ces fleuves ont accumulé des masses alluviales considérables, (pii ont ensablé la région de Milet, celle d'Ephèse et celle de Smyrne, et (pii tendent, à répo(|ue hislori(|ue, à réduire l'importance et la variété de certaines articulations côtières. C'est ce qui justifie pleinement la frappante image d'Elisée Reclus : « Une terre d'Asie enchâssée dans un littoral d'Europe » (1).
(1) Loc. cit., p. 'iG4.
CHAPlTIiK II
L'ASIE MINEURE BERCEAU, CENTRE DE PROPAGATION, GARDIENNE ET REMPART DE L'HELLÉNISME
Le caractère égéen et le caractère d'intermédiaire entre l'Egée et l'Asie, (|ue nous trouvons si fortement inscrits dans la géographie physique de l'AnatoIie occidentale, dominent toute son Iiistoire. On a dit qu'il y avait peu de contrées au monde où « i)lus d'hisloire se soit pressée dans un espace plus restreint ». Il n'y en a pas non plus où les grandes phases hi^^torifjues aient présenté des caractères aussi permanents.
Les liens physiques, (pii rattachent les cotes aux grands territoires de l'intérieur, ont nécessairement lait dépendre les populations du lilloral et des vallées des peuples du plateau et des régions orientales. Toute l'histoire des Grecs, qui se sont maintenus sur le littoral, est commandée par leurs relations avec les peuples de la péninsule.
Au déhut de l'histoire, lors de l'uistallation des premières colonies grecques, les maîtres du continent, les Hittites, refoulés par les Assyriens, étaient en déclin ; il ne semble pas que les Grecs aient eu à soulîrir. Les Phrygiens, apparentés aux Grecs, ont été de bons voisins. Le royaume lydien, malgré ses incursions violentes et des périodes de domination, a été au total un
auxiliaire du génie hellénique dans son adolescence; intermédiaire entre la Grèce et l'Orient, il a été pour les Grecs, au temps de la dynastie des Mermnades, un vaste champ d'étude et un foyer d'inspiration (1). L'envahissement des hordes cimmériennes fut cruel mais éphémère. Les Perses, peuples de montagnards et de soldats, sans culture, n'estimant guère que le métier des armes, ont soumis la Grèce d'Asie à de longues et terribles épreuves, heureusement coupées de périodes de torpeur et d'inertie, qui lui ont permis de reprendre haleine et de relever ses ruines. Alexandre rendit aux cités helléni(|ues leur indépendance et ses successeurs leur ont maintenu la plupart de leurs libertés. C'est l'époque de leur plus grand développement, malgré le trouble ^[ue les incursions des Galates apportèrent à leur prospérité. Les Romains leur laissèrent leurs lois et donnèrent à leur commerce un immense essor, qui se poursuivit au moyen âge sous l'empire byzantin. L'invasion des Turcs fut une catastrophe, dont elles mirent trois siècles à se relever. Puis, après la renaissance de la fm du xviii'' siècle, ce sont les massacres et les destructions de 1821 et de 18^2; la prospérité se rétablit encore, pour sombrer de nouveau dans les déportations et les massacres des Jeunes Turcs.
La philosophie de l'histoire grecque en Anatolie
(1) (i. Radet, La Lydie et le monde grec au temps des Mermnades, Paris, THr)RrN. 1893, p. m.
apparail ainsi comme une succession répétée de grandeur et de misère, qui a pour cause la dépendance créée par la nature entre le littoral et l'intérieur, dépendance tantôt bienfaisante, tantôt cruelle et oppressive, suivant les caracléres qu'a oiîerts un voisinage essentiellemeni instable.
Elle présente un autre trait : malgré tant de vicissitudes et d'épreuves, les (Irecs, depuis trois mille ans, se sont constamment maintenus sur le littoral. Quelle qu'ait été l'hégémonie poiiticjue qu'ils aient subie, ils ont conservé leur entité et le sentiment, souvent passionné, de cette entité et de leurs traditions.
De tout tem[)s ils se sont surtout fixés sur la côte, mais ont pénétré plus ou moins dans l'intérieur, établissant un rideau de villes à quelque ^distance du littoral et s'infiUrant dans les grands centres de la péninsule, où ils ont tenu constamment une part importante du commerce, de l'industrie et des emplois, ils se sont répandus et ont essaimé au loin par delà les mers, jusqu'au fond de la mer Noire et jusqu'aux colonnes d'Hercule, jusqu'en Chine et dans le Nouveau Monde. Mais ils sont restés toujours inô[>ranlablement attachés à leur terre d'origine et aux grands centres organisés qu'ils y ont créés.
Dans leurs ra|)ports avec leurs voisins, ils ont toujours été et sont encore les intermédiaires entre les populations de l'intérieur et ceux du monde méditerranéen, et le véhicule de la richesse dans la péninsule.
Mais ils ont loujours été réfractaires à tout rapprocbement intime, à toute fusion.
L'esprit et l'oriianisalion de leur société ont conservé, depuis l'époque (jue décrit Homère, les mêmes traits essentiels : indépendance, passion de la liherté, curiosité, avidité à s'instruire, individualisme, vie municipale dans des cités qui parfois s'unissent, mais qui ne forment jamais, à proprement parler, un Etat; à l'intérieur de ces cités, le régime reste loujours démocrati(pie et l'esprit laïque, la relio^ion ne prenant jamais un caractère sacerdotal et n'apportant aucune entrave au libre développement de la vie civile.
Cette conslance dans les caractères généraux de la vie grecquQ d'Asie Mineure tient en partie au caractère plivsique du pnys : la région occidentale de l'Asie Mineure est une tei'ie égéenne. Mais l'homme s'ajoute à la nature. La constitution physique de la péninsule n'a pas changé dans l'intérieur et cependant les populations les plus diverses s'y sont succédé, des royaumes, des empires se sont élevés et se sont écroulés. Sur le littoral, au contraire, la même population est constamment restée fixée pendant toute Pépoquc iiistorique, maintenant ses traditions, sa langue, son esprit et son unité.
Celte opposition ne tient pas seulement à des raisons géographiques, elle a des causes psycholoo^iques et sociales. Aucun des peuples qui se sont succédés dans l'intérisur n'a réussi à s'y maintenir, à dominer défi-
nitivement les cotes et à y prendre racine, parce qu'aucun n'a su créer une unité et une force sociales permanentes. La persistance de l'élément grec sur les côtes n'est pas due à une situation privilégiée qui rendait ces cotes inexpugnables; bien au contraire : un peuple qui vit en bordure d'im littoral est sans cesse exposé à être jeté à la mer. Elle est due sans doute, en partie, à la fail)lesse des peuples de l'intérieur; mais celte faiblesse a eu des sursauts terribles : les (jlrecs ont été, à diverses reprises, rejetés à la mer ou décimés. Hérodote raconte comment les Phocéens, les Théiens et les Xanthiens préférèrent l'exil à la servitude et s'expatrièrent en masse (1). Si les Grecs sont restés attachés au rivage, s'ilsyont pris racine, c'est (jii'ils avaient quelque chose à y conserver, une onivre qui leur appartenait et à laquelle ils ont tenu plus (pi'à leur vie : leur civilisation.
C'est d'abord une civilisation particulière, la leur, née dans la mer Egée. Ils l'ont porlée dans l'intérieur de l'Anatolie, ils l'ont portée au loin, en Egypte, en Italie, en Gaule, en Espagne; mais la masse de la population a tenu à rester chez elle, en lonie. Ils ont créé des colonies, des comptoirs, ils ont laissé se détacher et vivre au loin des individus et des groupes sociaux. Les Juifs ont fait de même. 11 y a des analogies entre la diaspora, la dispersion juive et la diaspora
grecque: mais les Juifs n'ont pas conservé de patrie; ils n'ont conservé qu'une religion. Ce n'est pas la religion qui a cimenté la société grecque, c'est une civilisation et une civilisation attachée a un sol : une véritable patrie.
Tous les peuples tiennent à leur patrie et y sont attachés; mais les H-ellènes ont marqué leur patriotisme d'un autre li'ait : ils ont été fiers de leur patrie, parce qu'ils ont toujours en conscience que cette patrie était autre chose que leur patrie, qu'elle était la patrie du monde civilisé. Ils ont traité leurs voisins de barbares au temps des Perses, et de barbares d'entre les barbares au temps des Turcs, et ils ont eu raison. Ils ne pouvaient pas prévoir, à l'époque de Périclès et à celle d'Alexandre, (fue leur civilisation s'étendrait à tout l'Occident, que, deux mille cinq cents ans plus tard, les enfants dans les écoles s'exerceraient encore à l'art du langage, à l'ordre et à la mesure dans les idées en lisant et en traduisant leurs écrivains ; que les architectes imiteraient encore leurs portiques et leurs frontons; qu'on jouerait toujours sur les grandes scènes européennes OEdipe et Anligonc; que, devant la victoire de la Marne, on évoquerait le souvenir de Salamine. Et cependant ils savaient, parce qu'ils étaient intelligents, que leur civilisation était quelque chose «l'unique, à laquelle rien ne ressemblait autour d'eux; ils pressentaient (ju'elle portait en elle une valeur qui dépasse le point de vue grec, qui devait en faire la
civilisation des pays d'Europe et qui tend à en faire une civilisation universelle. Voilà ce qui donne une importance exceptionnelle au patriotisme grec et spécialement à celui des Grecs d'Asie Mineure.
Car, ce que l'on ne dit pas toujours, c'est que, dans cette civilisation, la Grèce d'Asie Mineure a joué le rôle capital. L'idée qu'on se fait de l'antiquité se cristallise trop souvent autour d'Athènes, de ses philosophes, de ses artistes, de ses poètes. La Grèce de Périclès, comme celle de Kome, a été approvisionnée de céréales, de fruits, de matières premières en provenance de l'Asie. Elle a reçu aussi de la Grèce d'Asie la nourriture spirituelle. Loin de moi la pensée de diminuer en rien la gloire d'Athènes. Mais son rayonnement n'a duré (|ue deux siècles. Il a été préparé par deux ou trois siècles de haute civilisation en lonie. Après la chute d'Athènes, il se serait proijablement éteint, il n aurait pas conquis l'Occident, il n'aurait été vraisemblablement qu'un rayonnement local et éphémère, s'il ne s'était pas rallumé sur ces cotes d'Asie Mineure, où il était né et d'où les grandes cités et une prospérité extraordinaire l'ont répandu dans le reste du monde. La Grèce d'Asie Mineure a été d'abord le berceau, puis le centre d'expansion de l'hellénisme.
Sa naissance a été si soudaine que l'un de ses lointains héritiers, dans une page qu'anime le plus pur esprit hellène, l'a comparée à un miracle : « Il y a dans l'histoire un miracle (j'ap|)elle miracle ce qui
n'est arrivé qu'une fois), c'est la Grèce antique. Oui, cinq cents ans environ avant J.-C, aciieva de se dessiner dans rimmanilé un type de civilisation si parfait, si complet, (jue tout ce qui l'avait précédé rentra dans l'ombre : celait vraiment la naissance de la raison et de la liberté. Le citoyen, Thomme libre, faisait son apparition dans les choses humaines. La noblesse, la dignité simple de cet homme nouveau faisait baisser les yeux à tout ce qui avait paru jusquelà royal et majestueux. La morale, fondée sur la raison, s'affirmait dans sa vérité éternelle, sans mélange de fictions surnaturelles. La vérité sur les dieux et la nature était à peu près découverte. L'homme, délivré des folles terreurs de son enfance, commençait à envisager avec calme sa destinée. Lst science, c'est-à-dire la vraie philosophie, était fondée... Et dans l'art quelle fécondité!... La Grèce inventa la beauté, comme elle avait inventé la raison. L'Orient avait fait des statues avant elle... Mais la Grèce seule découvrit le secret du beau et du vrai, la règle, l'idéal. » (1)
Personne n'a mieux dit ce qu'il y a d'exceptionnel et d'inestimable dans celte évolution : sa soudaineté, qui n'est pas un miracle au sens surnaturel du mot, mais qui est comme l'image d'un miracle; sa valeur humaine et définitive, qui a été d'installer dans l'esprit Téqui-
■ (1) Renan, Discours prononcé, le 5 mai 1892, au vingt-cinquième anniversaire de l'Association pour l'encouragement des études grecques en France, dans Revue des Éludes grecques, l'aris, Leboux, t. V, 1892, p. 111.
libre et la raison, dans l'art l'ordre et la i;ràee, dans la société la morale de la liberté et de la loi. Tous les principes supérieurs dont nous vivons, (|ue nous venons de défendre dans la .urande guerre, ont été engendrés en lonie.
C'est en lonie, à Milet, l']phèse, Colo()hon, Clazomènes, Sardes que s'est |)roduit le lait capital qui a donné à rhumanilé pensante son orientation définitive: c'est là que s'est dégagée la science, dans son double caractère expérimental et rationnel. C'est là qu'elle a acquis une richesse nouvelle après Alexandre, dans les grandes cités qui ont été les véritables intermédiaires entre l'Orient et l'Occiderd.
A Samos s'est élaborée, avec Pylhagore, la mathématique: à Milet, avec Thalès et 4naximandre, la physique expérimentale. Leurs successeurs, Xénophane de Coloplion, Iléraclile d'Éphèse, Anaxagore de Clazomènes, Démocrite d'Abdère, colonie de Téos, et les écoles pythagoriciennes et éléates de Sicile et de grande Grèce, colonies d'Asie Mineure, approfondirent ce double caractère, fondement de toute science. Ce qu'il y a de durable dans l'œuvre de Platon et d'Aristole, ce n'est pas leur métaphysique, que de vaines spéculations ont parfois écartée du droit chemin : c'est, avec la mesure et l'art dans l'expression des idées, l'esprit mathématique et l'esprit expérimental, qu'ils doivent à leurs maîtres ioniens. Ces deux grands courants, que développèrent Aristarque de Samos, llipparque de.
Nicée, Apollonius de Perga, etc., et d'où est iK'e la science moderne, Descartes et Newton n'auront qu'à les reprendre, au point où l'antiquité les a laissés, pour ramener la pensée, déviée par de longs siècles de stériles disputes, dans les grandes directions qui la commandent aujourd'hui : le rationalisme mathématique et l'esprit physique et positif.
Les premiers rudiments de la biologie et de la médecine sont dus à Hippocrate de Cos, à Galien de Pergame et à l'École d'Alexandrie. Anaxagore de Milet dressa la pren)i6re carte du monde, celle qu'Aristagoras de Milet montra au roi Gléomène de Sparte. Les fondateurs de la géographie sont, avec lui, Scylax de Caryanda et Hécatéede Milet; Pythéas était de Marseille, colonie de Phocée; Strabon et Pausanias, sans lesquels nous ne saurions à peu près rien de la topographie antique, étaient l'un d'Amasée, l'autre de Césarée en Cappadoce. L'histoire est également née en lonie, avec Hellanicos, Hécatée et les iogographes: Hérodote était d'Halicarnasse.
C'est rionie (jui a créé la langue littéraire de la Orèce. Homère était peut-être de Smyrne ou de Ghio, comme la tradition Fatfirme; il a certainement puisé dans un séjour i)rolongé sur les côtes d'Asie Mineure les données précises qu'on trouve dans V Iliade {[). Le
il) F. KAirrrvi x, Troie, la guerre de Troie et les origines préhistoriques de la ijuestion d'Orient, Paris, Hachette, 191.').
père d'Hésiode était d(ï (\yrne, près de Phocée; Sapho et Alcée, de Lesbos; Mimnerme, Phocylide, Alcman, Anacréoii et tant d'autres étaient d'ionie ou d'Éolie. L'Ionie et l'Eolie ont été aussi le Ijerceau de la musique, celui de la céramique aux tons gais et clairs, de la peinture, qui leur devra plus tard les grands noms deParrhasios et d'Apelle. L'art plastique et l'architecture ne sont pas moins redevables aux vieilles écoles de Samos, de Chio, d"Éphèse et de Milet; les premiers temples ont été détruits, les scul|)tures arehaïques sont devenues rares; mais les ruines des grands édifices, qui ont été élevés après Alexandre à Pergame, Sardes, Ephèse, Didymes, les sculptures de Pergame, de Tralles, de Rhodes, d'Aphrodisias témoignent de Téclat de Tart ionien, qui fut moins parfait que celui de l'Attique, mais plus varié, plus riche, plus novateui'.
L'Asie Mineure antique n*a pas été moins féconde dans les techniques, qui lui doivent la frappe des monnaies, la soudure du 1èr et le coulage du bi-onze, les pertèctionnements de la navigation, les instruments de levage, poulies, treuils, etc., et, plus tard, à l'époque alexandrine, de midtiples inventions dans l'art des machines, de l'hydraulique et de l'horlogerie.
Mais la civilisation a, à l'égard des Grecs et particulièrement des fiirecs d'Asie Mineure, une autre dette de reconnaissance, la plus grande de toutes; ce sont eux qui ont introduit et réalisé dans le mondel'idée qui est à la base de la civilisation et de la morale occidentales :
l'idée do justice, coii<;iie, non plus connnje la subordination de rindividu et de la société à la volonté personnelle d'un dieu ou du représentant d'un dieu, la justice « devant le Seigneur » suivant l'expression biblique, mais la justice fondée sur la raison et sur le droit. C'est une idée (jui nous est si familière, que nous oublions qu'elle n'a pas toujours existé dans le monde et que nous ne jouissons môme de ses bienfaits que depuis à peine un siècle un quart. Elle n'avait jamais existé, semble-t-il. avant que, dans un petit coin de terre, en un instant vraiment uni(|ue de l'histoire, un peuple hardi, atVranchi de traditions séculaires, ne l'ait mise en œuvre pour la première Ibis. Les grandes civilisations du Gange, de Tluiphrate et du Nil, comme la petite peuplade sémitique qui, sur les bords du Jourdain, s'est posée en élue de son dieu despotique, comme toutes les peuplades primitives, ne concevaient, en ellet, la société et la morale (pie comme une soumission, un assujettissement de l'individu et de la collectivité à un chef élu de Dieu et revêtu de la majesté ou, plus exactement, de la magie divine. Elles absorbaient la vie civile dans la vie religieuse. Le lien social el l'obligation morale n'étaient pour elles que dans le commandement et dans l'obéissance, dont les fondements étaient soustraits à la raison et à la discussion. Après les invasions des barbares, après le triomphe du christianisme romain en Occident et de l'islamisme en Orient, cette notion primitive a de nouveau prévalu
dans le monde. La morale révélée et le gouvernement <le droit divin ont été restaurés. Nos voisins d'outre- Khin s'inclinaient encore devant la théocratie, il v a ([uelques semaines. Les Turcs, dont la langue ne possède même pas le mot de justice, ne connaissent pas d'autre distinction morale que ce qui est ordoimé et ce qui est défendu par les chefs, d'autre échelle sociale que les honneurs conférés par les grades civils of militaires (1).
Les Grecs ont substitué, pour la première fois, la loi, no)nos, au commandement — leurs dieux mêmes y étaient soumis — , la persuasion et le libre consentement à l'obligation et à la contrainte. Ils ont réalisé, pour la première fois, dans l'individu et dans la société, ce ([ue la Conférence des nations cherche à accomplir aujourd'hui entre les peuples et ([u'elle ne peut entreprendre que parce que les anciens Hellènes en avaient institué l'expérience et éprouvé la théorie.
C'est encore en lonie que cette grande expérience a été faite. « lonisme et démocratie sont des termes étroitement associés » (2). Il est facile de comprendre pourquoi. Les Grecs du continent avaient hérité, des peuplades indo-européennes dont ils descendaient et des
(1) Un auteur r<!M;ent a lait remarquer que le Turc ne dit pas: « Kntrez », m;iis « Ordonnez »• il ne dit pas : <r IMai(-il j>, mais a Ordonnez »; il ne dit pas : « Donnez-moi du l'eu mais « Ordonnez la grâce d'une allumette. » Le Problème Turc par Paris, Lluolx, 1917, p. 33.
(2) A. Croiset, Les Démocraties antiques, p. Paris, Flammahion, VM).
peuples égéens auxquels iîs étaient mélangés, des traditions primitives, magico-religicuses. Nous voyons dans Hésiode et surtout dans Homère (]ue, par l'intelligence exceptionnelle, par le sens de la réalité et de l'action dont ils étaient doués, ils s'en étaient déjà, dès l'origine de l'histoire, grandement alTranchis. Mais, chez un peuple agricole, fixé depuis longtemps sur son sol, les traditions sont tenaces, et les dieux n'ont horreur de rien davantage que de changer leurs habitudes. Il a fallu, pour rompre ces traditions séculaires, des circonstances tout à fait nouvelles : l'émigration avec ses difficultés et ses luttes, l'installation sur une terre en friche, la vie de la place publique, de Vagora, dans les cités en construction, la nécessité vitale de se dégager, de s'émanciper des entraves, <pie la routine et les habitudes invétérées apportent à l'action ; en un mot l'esprit d'initiative, essentiellement opposé à l'esprit conservateur. C'est un peu ce qui s'est passé, aux points de vue politique et économique, chez les colons de TAmérique.
Ainsi sont nées, chez les colons hellènes deTAnatolie. la démocratie et la morale rationnelle. On en trouve la preuve dans ce que nous savons de leurs constitutions et dans les fragments que nous possédons de leurs philosophes physiciens. Mais ils ne se sont guère attardés d'abord à discuter sur les principes, XaAsTv t.zzï Tcov Ô£cop7]fjLaTcov, comme dira plus tard leur grand stoïcien d'Hiérapolis, Epictète. Hs ont commencé par
les faire passer dans Ja réalité. Les philosoplies crAtlièiies, Platon, Arislote, Théopliraste, s'en sont faits les théoriciens. Puis leurs théories ont refleuri, en se transformant, sur le sol (]ui en avait fourni la matière. Épicure naît à Samos de colons samiens et fonde des écoles à Samos, à Lampsaqvie, à Mytilène, avant d'ouvrir son jardin d'Athènes. Les créateurs et les maîtres du stoïcisme, Xénon et Chrysippe, sont de Chypre ; on évoijue l'àme d'Épictète sur le grand plateau aujourd'hui dévasté d'Hiérapolis, où il (ist né. On trouve déjà, vers le milieu du v*' siècle, dans la plus pure langue ionienne, chez Hérodote d'IIalicarnasse, la première définition que nous ayons, je crois, de la démocratie : iv tco -gXXôj hi -àvra et cette admirable formule : « le Gouvernement de la démocratie porte le plus beau nom qu'il y ait au monde, le nom d^isonomic ». de loi égale, de juste répartition, TTAr'Ooç 'zc'/ov oO'vojJia -âvTcov xàAAic7Ta r/î'.,
î-jOVOUL'VjV (1).
Isonomie, loi de répartition, d'équilibre : étjuilibre des tendances dans l'homme dirigées par la raison, équilibre des fonctions dans la société, où les diverses classes de citoyens sont coordonnâmes entre elles et où l'influence politique est également répartie, telle est l'expérience et la conception que nous ont léguées la vieille lonie et l'Ionie restaurée par Alexandre, le seul
il) III, 80.
fondement véritablement universel de la vie morale des individus et des sociétés.
Cette lonie agrandie d'Alexandre a clé le foyer où la vie grecque s'est transportée et transformée à partir du ni*^ siècle avant notre ère. Depuis la fin du vi« siècle, l'hellénisme s'était concentré en Grèce propre, où il était essentiellement municipal, civique et traditionnel. A partir des premières années qui suivent la mort d'Alexandre, il se répand sur tout l'Orient et l'Occident; il perd de sa jeunesse et de sa perfection, mais acquiert l'étendue et l'universalité (1).
Des musées et des bibliothèques se fondèrent à Pergame, à Éphèse, à Anlioche, à Alexandrie, où s'accumulent les textes anciens et où ils se transmetironl. Savants et lettrés se pressent autour des grands centres d'études. « Une infatigable curiosité pousse les esprits à multiplier dans tous les sens les enquêtes et les informations » (2). La connaissance du monde s'agrandit. La métaphysique fait de nouveau place à lascience positive, comme aux vieux temps des physiciens d'ionie. La culture hellénique devient le grand instrument d'éducation universelle, qu'elle est encore aujourd'hui.
De vastes cités nouvelles, commerçantes, intellec-
li le beau «hapiti'C d'.\. Croiset, La transforma lion morale de riiellcnisnie d'Alexandre à Augvate dans Lliellénisalion du monde antique, Paris, Alcan, 1914, p. ïiG3-275, et le chapitre 111, (. V, de l'Histoire de la lillérature grecque de A. rt M. Cuoiset.
(-2 A. Croiset, ibid.. p. 2TL).
tuelles et cosmopolites, s'édifient à Nicée, Nicomédie, Brousse, Perganie, Philadelphie, Thyatire, Laodicée, Héraclée du Pont et Héraciée du Latmos, et les cités anciennes telles que Milet, Éphèse, Sardes, sont reconstruites sur des plans entièrement nouveaux, dont la conception remonte à Hippodamos de Milet, le grand constructeur, l'Haussmann grec, et, dont les vastes dimensions, les larges avenues, les plans réguliers, le souci d'espace et d'hygiène, contrastent avec l'accumulation pittoresque des petites maisons et des dédales de rues étroites des anciennes villes. C'est à ces anciennes cités d'Asie Mineure, à leurs architectes, que les Romains, avec l'aide d'une main-d'œuvre en grande partie grecque, empruntent, pour les transporter en Italie, les plans, les procédés de construction et l'ornementation de leurs grandes villes. La prospérité de la vie municipale anatolienne s'accroît sous la domination romaine. Tandis que la Grèce continentale décline et s'étiole, que '< la grande activité politique fait place à une vie municipale assez pauvre et à des querelles mesquines entre les cités » (1); qu'Athènes, bientôt dévastée par les invasions deGoths, d'Avares, de Slaves, devient peu à peu une infime bourgade, dont le nom disparaît même pendant le moyen âge, et qui ne reprend son rôle dans le monde qu'à partir de 1830, ces grandes cités d'Asie Mineure sont pendant vingt siècles les centres de
(1) A. Croiset, Ihù!., |>. 'lijH-îi'û.
3'activité économique et intellectuelle de l'hellénisme.
Le christianisme y naît dans la première communauté historiquement connue, celle de Saint-Paul: il s'y étend avec les sept églises de l'Apocalypse : Éphèse, Smyrne, Pergame, Thyatire, Sardes, Philadelphie. Laodicée, dans un milieu préparé à le propager par son mélange des cultes grecs et orientaux, et y forme, au cours des premiers siècles de notre ère, dans les grands conciles d'Asie, qui fusionnent une masse de notions grecques, juives, gnostiques et iraniennes, les fondements de sa dogmatique et. de son culte. Les monastères qui s'édifieni dans l'intérieur de l'Asie Mineure, sur l'Olympe de Bithynie, dans les montagnes du Sipyle, de la Lydie et du Latmos, sont les précurseurs de ceux du mont Athos; les basiliques byzantines voûtées, dont Sainte-Sophie de Constantinople fut le produit le plus achevé (1), prennent également naissance en Asie Mineure. C'est l'époque de la plus grande extension grecque vers le nord et vers Test dans Fintérieur de la péninsule.
L'Asie Mineure fournit à l'Empire byzanlin ses principales familles régnantes : les Isauriens (717-867), plusieurs monarques de la dynastie macédonienne, tels que Nicéphore Phocas, Jean Zimiskis, etc.. (867-1057);
(1) On sait que Sainte-Sophie est duc à un grec analolien : Anthémios de Tialles. Voir Ch. Diohl, Manuel d'Art byzantin, Paris, A. Picard, 1010, p. 81 et suivantes.
les Commènes (1057-1185), les Lascarides (1204-1261), les Paléologues (1286-1453). Pendant dix siècles, elle joue un double rôle, qui démon ti'c qu'elle n'était pas aussi dégénérée et décrépite qu'on le dit souvent : elle s'oppose au flot envaliisseur des barbares, Mongols, Perses. Arabes, Turcs seldjoucides et Turcs ottomans, qui vingt fois, à peu près deux fois par siècle, menacent l'Empire; elle conserve le patrimoine intellectuel et artistique de l'antiquité, où les Arabes et les Occidentaux vienneni puiser les éléments de leur science, de leur architecture, de leur philosophie. Elle n'ajoute sans doute rien aux acquisitions scientifiques des anciens ; mais qu'ont ajouté en Occident les querelles des conceptualistes et des nominal istes, les discussions stériles de la scolastique? Et par le travail d'érudition que ses scoliastes accomplissent sur les textes anciens, elle prépare l'humanisme européen, en lui fournissant ses matériaux, ses instruments de travail et en lui transmettant un héritage qu'elle a enrichi de ses gloses et de ses critiques.
Elle a accumulé aussi des renseignements précis d'histoire contemporaine. Un grand nombre d'historiens byzantins sont originaires de l'Asie Mineure : Psellos (xi^ et xn'' siècles) de Nicomédie ; Attaliatès de Pamphylie; Nicétas (xn" et xni'' siècles) de Phrygie; Pachymères (xui"" et xiv^ siècles) de Nicée; IVicéphore Grégoras (xiv^ siècle) du Pont. Toute une série d'épopées po)>ulaires, nées du grand poème de Digénis Akritas
(xi' siècle), qui est pour la (îrèce d'Asie Mineure ce que la chanson de Roland est pour la France, et dont un manuscril du xi' siècle, de plus de trois mille vers, a été découvert en 187o à l'École hellénique de Trébizonde (1), nous procurent des données sur la vie locale de la péninsule et témoignent que le centre de gravité de l'hellénisme est bien constamment resté en Asie Mineure, non seulement dans le domaine intellectuel et artistique, mais encore dans celui de l'activité vivante et spontanée des masses populaires.
Enfin, la conquête de TAsie Mineure par les Turcs ne s'est pas faite en un seul jour. L'empire byzantin a résisté pendant plus de trois siècles et les (jrecs d'Asie Mineure ont joué un rôle très important dans cette résistance. La conquête s'est produite en deux phases qui ont commencé : la première, celle des Turcs seldjoucides,à la fin du xi^ siècle, et la deuxième, celle des Turcs ottomans, au début du xiv^ siècle. En J080, les Seidjoucides étaient maîtres de Nicée et de Nicomédie et ravageaient déjà les côtes occidentales de TAsie Mineure. Les Grecs se joignirent à la première croisade, qui réussit à rejeter les Turcs, d'abord (1117) sur une ligne qui est à peu près celle du chemin de fer de Bagdad, entre Eskischehr et Afioum Karahissar, puis (1139) sur leur base et leur centre dlconium. L'Asie
ili n. l'Eii.Noi, lUiidt's (le lUtr rat lire tjre-que moderne, Pai-is, Didier, 190G, p. i.
Mineure respira et les empereurs utilisèrent cette accalmie pour construire une ligne de forteresses puissantes sur les points stratégiques les plus importants, notamment dans la vallée du ISangarios, qui est la
route naturelle de l'intérieur vers Constantinople. On en voit encore les ruines importantes, qui portent aujourd'hui des noms turcs; mais ces noms ne sont (jue la traduction de noms grecs byzantins {Angélokomi^ Gephyrocastron, Mclangeia) (1). C'est grâce à ces forteresses que l'Empire, qui avait reformé sa puissance en Asie Mineure et transporté son siège à Nicée, après la prise et le pillage de Constantinople par les Croisés en 1204, résista pendant un siècle et demi et put restaurer toute son autorité sur TOrient, après que les Paléologue, en 1-201, eurent chassé les Latins de Constantinople.
Mais la lutte n'est pas égale entre les civilisés et les barbares : ceux-ci n'ont rien à perdre, ils emploient toutes leurs forces à la guerre ; ceux-là oublient trop facilement, dans leur (ruvre pacifique, les nécessités de la défense. Les Turcs ottomans reprirent l'assaut en 1299. L'empire opposa encore une résistance très vive.; mais ses forteresses et ses grandes villes tombèrent une à une : Brousse en 1326, Nicée en 1330, après un siège de quinze ans, Nicomédie en 1332, Pergame en
(1) K. DiETERicH, Dos (jriechentum Kleinasiena, Leipzig, 19K), traduction anglaise, 1918, p. 24.
T335, Sardes en 1369, Philadelphie en 1391, Smyrne, tour à tour dévastée par les Seldjoucides et les hordes de Tamerlan depuis le xi' siècle, en 1424, Constant! nople en 1453, Phocée en 1455, Trébizonde en 1401.
Ces trois siècles et demi de luttes et de ravages, accrus par les terribles invasions mongoles de 1241 et 1402, ont dévasté le pays, rasé ses grandes villes antiques et répandu la désolation et la ruine sur tout le territoire. La population grecque lut décimée par les massacres, par l'enlèvement des enfants obligés de servir dans le corps des janissaires, les Ymitchars, par Tenlèvement des femmes pour les harems, par la vente des esclaves, par les conversions forcées. De nombreux Grecs, les plus entreprenants, s'expatrièrent et, comme au temps des Perses, émigrèrent en Europe. Les historiens byzantins témoignent de l'importance de cet exode. Les vainqueurs, comme les Jeunes Turcs d'EnAer et de Talaat, vidèrent les villes, transplantèrent des populations entières, en les disséminant dans des districts ravagés, on un grand nombre moururent de faim. C'est la plus terrible dévastation qui se soit abattue jusqu'alors sur le pays, sur l'Orient, sur la civilisation (1).
(l) Au moment de mettre sous presse paraît, dans ta Revue hebdoma- Uaire dn 29 mars 1919, p. 582-599, le bel article de Ch. Diehl, L'Hellénisme en Asie Mineure au moyen âge, où le grand rôle de l'Asie Mineure à l'époque byzantine est admirablement résumé. On le lira avec le plus grand intérêt.
LA RENAISSANCE DE L'ASIE MINEURE GRECQUE AU XVIII° SIÈCLE. L'ASIE MINEURE MODERNE.
Le relèvement des Grecs après cette catastrophe, sous le joug de leurs vainqueurs, présente des caractères qui en font autre chose qu'une simple manifestation de la volonté de vivre et (|ui le distingue du mouvement qui a amené à l'indépendance et à la vie nationale les autres peuples de l'Orient. C'est un relèvement succédant à plusieurs autres, ce n'est pas un fait nouveau. 11 a sa source dans le sentiment persistant de très vieilles traditions et d'un glorieux passé. 11 s'est produit dans un essor économique, qui n'a jamais cessé d'être lié à une renaissance intellectuelle. Il est né en Asie Mineure, où l'indépendance de la Grèce continentale a été préparée par le développement simultané de la richesse et de l'instruction. 11 importe de donner à ce mouvement, qui est un mouvement hellénique, toute sa signification.
L'évolution, d'abord latente et lente, prend corps au cours du xviii'^ siècle et se précipite vers la fin de ce siècle.
Coraïs (1), qui a été le témoin de cette phase décisive et l'un de ses plus grands promoteurs (2), qu'a fait connaître et y a intéressé la France et l'Europe, l'attribue à trois causes principales : le développement lent mais constant du bien-être ; les sentiments qu'a fait naître la défaite des Turcs par les Russes en 1769; et la Révolution française.
Les conditions de la vie furent d'abord difficiles. La dépopulation et l'affaiblissement étaient extrêmes. Les Grecs avaient été en grande partie chassés de leurs villes, où les Turcs craignaient qu'ils n'établissent des centres de révolte ; ils étaient éparpillés dans les campagnes.
Mais, peu à peu, ils prirent des forces nouvelles. Le vainqueur, incapable d'assimiler le vaincu, avait adopté les cadres de son administration. Mahomet ït avait constitué le patriarche représentant officiel et protec-
(1) Mémoire mr l'état actuel de la cirilisation dans la Grèce, lu à la Société des Observateurs de l'homme, lo 16 nivôse an XI (6 janvior 1803i, dans Lettres inédites de Coray à Chardon de la Rochelle, l'aiis, Firniin- Dldot, 1877, pp. 445-''i90. 11 n'y a pas de lecture plus attachante et plus instructive que celle de ce mémoire, comme de la plupart des écrits et des lettres de Coraïs. Voici ce qu'il disait en 1803 du i-éveil de la Grèce : « Une des choses les plus remarquables... c'est que les lumières dans la Grèce ancienne avaient commencé par l'fonie ; leur renaissance dans la Grèce moderne semblerait ailecler la même marche. » (p. 470). Kt plus loin : « La renaissance des lettres dans la Grèce moderne semblerait ulVecter la même marche qu'avait prise leur naissance, en commençant par rionie et en se propageant successivement dans le reste de la Grèce. »
(2) Appel guerrier, 1801 ; Exhortations politiques, 1803.
— lo3 —
teur des populations asservies. Sous l'égide de l'Église orthodoxe se formèrent des communautés, qui, très prolifiques, se développèrent et acquirent de petits pécules dans la culture de la terre, le négoce et le cabotage des cotes, par une sage administration et par les services qu'elles rendaient aux populations turques et à leurs maîtres paresseux, indolents et incapables de tout elïbrt prolongé. Les (irecs rentrèrent peu à peu dans les villes, en quête de relations avec le dehors, s'abouchèrent avec les grands négociants hollandais, anglais et français, qui commençaient à affluer sous le régime des capitulations.
Ce mouvement fut facilité par le gouvernement bienveillant des familles Kara-Osman et Paswan Oglou et de leurs voisins (1) et trouva une aide puissante dans le grand développement colonial de la France au xvn' et au xvni'' siècle, dans la formation, en lG6i, do l;i grande Compagnie du Levant, dans l'activité de la Chambre de Commerce, des négociants et des armateurs de Marseille, dans la sollicitude des consulats réorganisés par Colbert, dans la grande impulsion que Louis XIV^ et Colbert donnèrent au commerce français dans le Levant (2).
Plusieurs maisons grecques acquirent de grandes
(1) G. G. (Jervincs, Histoire du xix» siècle, t. XI, Paris, 1806, p. 23(j.
i2i Voir I*. M asson, Histoire du Commerce français dans le Levant, 2 vol., Pai-is, Hachette, 1897-1911 ; D. Geor(;iadès, Smyrne et l'Asie Mineure au point de vue commercial et économique, Paris, Impi'imerio Chaix, iSS-j.
fortunes, remplacèrent peu à peu Jeurs commis et leurs collaborateurs étrangers par des jeunes gens du pays, poussés ainsi à s'élever et à s'instruire par Tappàt des , salaires et du succès. Ces nouveaux riches créèrent des succursales en Italie, en Autriche notamment à Trieste, en Allemagne, en France et en Hollande. Ils y retrouvèrent les anciens émigrés d'Asie Mineure, qui s'étaient fait à l'étranger, dès le xv' siècle, les apôtres de l'hellénisme, sollicitant les sympathies et les secours, cherchant à intéresser à leur malheureuse patrie des princes» des rois, des papes, tentant même de provoquer une nouvelle croisade (1). Ils fournissaient, en même temps, à leurs communautés de larges subsides et à la jeunesse nationale les moyens de s'instruire.
A cet accroissement des moyens pécuniaires, de l'émulation et de l'instruction, s'ajoutèrent bientôt,, pour exciter la fermentation des esprits et entretenir le courage, la victoire des Russes sur les Turcs, qui montra aux fîrecs que leurs vainqueurs n'étaient pas invincibles, découragea les Turcs et les obligea à ménager dans une certaine mesure ceux qu'ils avaient traités jusque-là comme des bêtes de somme (rayas].
La Révolution française enflamma les cœurs et la MarseiUaise, adaptée en grec moderne par le poète
1 Voir E. Legkand, Bibliographie des ouvrages publiés eu grec por (les Grecs, an et au xvr siècle, d IHbliographie hellénique des ouvrages puhHi'S par des Grecs au \\ \\" siècle, Paris, Lci-oux, 18î>'i-189t».
Rliigas (1) : « Allons enfants des (Irecs, enfants des héros, le jour de gloire est arrivé... Aux armes, Hellènes... Brisons la tête des infidèles Turcs... Qu'un fleuve de sang ennemi coule devant vos pieds... se répandit dans les campagnes, dans la société et jusque chez les Turcs eux-mêmes, qui en savaient par C(eur les premiers mots et les chantaient sans en comprendre le sens (2).
L'esprit Irancais de liberté secoua et agita les (Irecs dans tout l'Orient. ( rrâce à Coraïs et à ses émules et à de riches Eoergètes, les idées révolutionnaires de la France se propagèrent, des livres français furent traduits en grec, des ouvrages de Montesquieu, de Voltaire, de Rousseau, la Grande Enci/doprdie de Diderot et de d'Alembert, prirent place dans des i)ibliothèques (8).
Smyrne, qui fut l'objet de toute la sollicitude des ministres et des résidents français, draina le trafic de Fintérieur et supplanta bientôt Alep et Constantinople,
1) Uhigas, ne vers 1753, assassiné dans sa prison en 1708, était de Thessatie.
2) RiGOs NÉiiouLOS, Cours de liUérature grecque moderne, p. 49.
(3) Voici ce ([u't';(;rivait Coraïs : « L«^s luniit-res d'une grande partie «le l'Europe prennent une nouvelle direction, à )a({uell(ï contribuent plus que les autres les philosophes français. V Encyclopédie fut l'effet de cette direction et ensuite la cause qui la soutint. Quelques rayons de ses lumières s'échappent et pénètrent en Grèce. La Grèce ne ferme pas ses yeux à ces rayons; mais elle est encore trop alfaiblie et trop pauvre pour •en recevoir et en soutenir tout l'éclat... y> loc. cit., p. 4S.j.
malgré les tremblements de terre qui l'éprouvaient périodiquement.
Les massacres de 1821 (1) Tappauvrirent. Son ascension reprit bientôt avec le développement de la navigation à vapeur, qui la rendit plus accessible au fond de son grand golfe et, plus tard, avec la construction de ses quais et de ses chemins de fer (2). Les Grecs indigènes, réduits à quelques milliers au début du xviu'^ siècle, étaient ^-{O.nOO en 180'5 et sont aujourd'hui plus de loO.OOO, sans compter environ 80.000 Hellènes ressortissant à la Grèce et à diverses nations européennes. Smyrne est devenu le centre et la métropole de Thellénisme en Asie, Théritière grecque des grands ports antiques de Phocée, d'Lphèse et de Milet.
Le mouvement s'élendit à toute la péninsule. La vie grecque renaquit dans les lieux mêmes où. pendant vingt siècles, elle s'était illustrée : dans les îles, à Mvti- Irne, à Chio, à Samos et à Rhodes ; sur la côte ouest à Tchesmé en face de Ghio, à Vourla près du site de Tancienne Clazomènes, dans ]es deux Phocée, à Scalanova le port d'Ephèse, à Dikeli le port de Pergame, à Aïvali qui a pris la place de Tanlique Adramyttion :
Il Oue BiKÉLAS a mis en scène dans son émouvaril roman àr LouLf LarffSy trad. par Queux de Saint-Hilaire, nouvelle édit. illustrée par Kalli, chez Firmin-l)id'>t. Tout le monde ronnait le dramatique tableau des Massacres de Chio de 18:22 par Delacroix, au Musée du Louvre.
(2) Ces concessions de travaux publics ont été faites à la France et à l'Angleterre.
sur la cole sud, dans des ports moins importants, parce que la difliculté des communications les isole de l'intérieur; au nord, sur la mer de Marmara, dans la presqu'île de Cvzique, à Esmid, l'ancienne Nicomédie ; sur la mer Noire, à Héraclée, Sinope, Samsoun, l'ancienne Amisos, et jusqu'à ïrél)izon(le, où elle a retrouvé ses anciens (b^ers.
Ce serait une erreur de croire que cette renaissance s'est localisée exclusivement sur le littoral occidental. De nombreux centres, des centres importants de Thellénisme. se sont maintenus ou formés dans les vallées du (laïque, de Tllermos, du Caystre et du Méandre et les vallées tributaires : à Pergame, dans la vallée du Caïque ; à Magnésie du Sipyle, à Alascheihr, l'ancienne Philadelphie, dans le bassin de THermos ; dans toute la campagne des environs de Phocée et de Smyrne, dans la grande presqu'île d'Erythrée, qui est exclusivement grecque ; à Sokia, Aïdin, Nasli, dans la vallée du Méandre. La région que revendique la Grèce, qui comprend un territoire de l'iO kilomètres de profondeur en moyenne, sur environ 400 kilomètres de longueur, soit approximativement OO.OOO kilomètres carrés (environ un onzième de la France), comprend plus de 800.000 Grecs, ou plus de 13 Grecs par kilomètre carré, ce qui, en population r/reccjue seulement, représente plus que la densité moyenne de toutes les populations sur l'ensemble de la péninsule.
Dans le reste de l'Asie Mineure, qui est huit fois
plus étendue, on trouve un nombre égal de Grecs, portant la population totale de Grecs d'Asie Mineure, d'après les statisticiues les plus modérées, à environ l.GOO.OOO. Dans le chiffre de 800.000 Grecs pour l'intérieur, figurent le vilayet de Brousse, sur la mer de Marmara, pour 27S.400, et le vilayet de Trébizonde, sur la mer Noire, pour 353.500, soit ensemble pour ces deux vilayets, en chifîre rond, 032.000.
L'histoire de la formation et du développement économique de tous ces centres serait intéressante à faire. Mais celle de leur développement intellectuel, que rendit ])Ossible le retour au bien-être, est un témoignage plus caractéristique de la vitalité de la Grèce en Asie Mineure, du maintien de ses très anciennes traditions, de son avidité à s'instruire et de son aptitude à une culture supérieure. C'est avec l'aide d'émigrés, pour la plupart de l'Asie Mineure, et en Asie Mineure môme, que ce mouvement s'est produil. avant qu'il ne gagnât le Péloponèse, TAttique et la Béotie.
Les (îrecs, par les dons qu'ils ont hérités de leui' passé, ont compris très vite qu'ils ne pourraient devoir leur relèvement et leur affranchissement qu'à l'éducation et à l'instruction. Leur révolution politique est liée à une révolution intellectuelle. Ce fut la grande idée de Coraïs, qui y a consacré sa vie avec un désintéressement, une modestie, en même temps qu'une activité peu communes, en mettant à la portée de ses compatrioles de Smyrne et de Chio toute une biblio-
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thèque d'auteurs anciens commentés en grec moderne^ en traduisant en grec moderne des ouvrages IVanrais. en concourant par ses conseils et son action à la formation et au développement des écoles de Smyrne et de Chio. en aidanl tous les jeunes gens qui lui paraissaient présenter des aptitudes, en enflammant ses concitoyens par ses conseils et ses appels éloquents.
Les grands centres de ce mouvement furent, sur le conti lient, Smyrne et Aivali, et dans les îles, Chio et Pat m os.
Celui de Smyrne est le plus ancien, car TKcole Kvangélique, établissement d'enseignement secondaire supérieur, qui remonte au début du xvni*^ siècle, commença à former une bibliothèque en 1743. Mais il semble qu'il se soit un peu assoupi à la lin du xyin"* siècle, si Ton en juge par les plaintes et les exhortations de Coraïs auprès de ses concitoyens (1). Les écoles de Chio prirent, à cette époque, le pas sur celles de Smyrne. Le grand gymnase de Chio, sorte d'université et d'école polytechnique, auquel Coraïs prit lant d'intérêt, remonte aux dernières années du xvin*^ siècle et fit époque dans l'histoire intellectuelle de la Grèce d'Asie, en attirant de toutes parts les jeunes Oecs aptes à un enseignement supérieur. Son exemple et les exhortations de Coraïs entraînèrent les Smyrniotes. Les donations
il) Lettres de Coraïs au protopmllc de Siuyrnc DiniUrios Lotos (1782- 1797). Paris, Firniin-Didot, 1880, vt Lcfire de l'tinitiorlel Coraij aux habi- 1(1 iih (ht Smyrne (18015), ibid., p. 209 et siii\.
allluent bieiUôt à l'Ecole Evangélique; ses directeurs, Koumas et Eiconomos, lui donnent, vers 1816, une impulsion féconde; elle installe un musée en 1839; elle hérite de plusieurs grandes bibliotlièf[ues privées en 1869, 1872, etc.. Entretenue par les fonds de la communauté smyrniote et les dons de bienfaiteurs, elle possède actuellement 30.000 volumes et 200 manuscrits et dépense annuellement plus de 300.000 francs (1). D'autres écoles importantes se formèrent à Smyrne même (2) et dans les environs, notamment dans les centres de Vourla et de Tchesmé.
L'hôpital grec de Smyrne, qui remonte à 1748, est un centre d'enseignement pratique de chirurgie et de médecine. C'est un établissement modèle, (jui a été construit et organisé sur le type des grands hôpitaux modernes, possède des sections multiples, plus de 500 lits, et dépense au moins 2o0.000 fr. par an. Les principaux médecins et chirurgiens, anciens internes de nos Facultés, y donnent leurs soins gratuitement. Les Turcs eux-mêmes s'y font opérer et soigner, lorsqu'ils désirent être bien traités. 11 existe en outre à Smvrne une maternité, un orphelinat et un dispensaire qui
(1) Pour rhistoire de TÉcole Évanj^éliquo avant 1875, voir Mouseion kai bibliolliUci Hs évangelikis scholiSj t. I, Smyrne, 1875, p. 1-36.
i2) Parmi les plus importantes : l'Kcole Aroni 'Kcole franco-grecque i (|ui date de J845; deux écoles normales d'institutrices : Vllomereion et rKcole centrale de jeunes filles, où le cinéma est ap[)liqué à renseignement.
donne des repas gratuits aux élèves pauvres et sert quelqueîois d'asile. Un petit observatoire astronomique y a été organisé récemment par les Grecs.
La prospérité d'Aïvali, nom turc traduit du grec Cvdonie, qui veut dire la ville des coings^ a pour origine l'initiative et l'influence d'un prêtre grec du pays, Joannès Oiconomos, qui obtint du sultan, à la lin du xv!!!*^ siècle, moyennant l'engagement de faire rentrer régulièrement les impôts, que tous les Turcs qui opprimaient la ville fussent obligés de la quitter et de n'y plus rentrer. Cydonie devint rapidement un(î ville exclusivement grecque, très prospère, où la population s'accrut comme par enchantement et s'élevait déjà à 16.000 habitants en 1816.
Cet essor est dù au développement de l'instruction et à une remarquable coopération des ouvriers et des patrons, qui avaient associé leurs intérêts dans une sorte de participation aux bénéfices. Ce système fut transporté dans les trois fameuses îles d'Hydra, de Psara et de Spetzia, qui jouèrent un rôle si essentiel dans le soulèvement de 1821 ; elles sont redevables aux enseignements et à l'exemple de Cydonie de la richesse, de l'organisation et de l'indépendance, f|ui leur permirent de développer leur marine et d'intervenir si efticacement dans la lutte (1).
Le gymnase de Cvdonie, qui date de la fin du
tl) G. G. Gervinls, Histoire du xix" siècle, t. XI, Paris, 1866, p. 2'»0-i!42.
xYiii*^ sic^^cle. t'st i'œuvre d'un Cydoiiien sans instruction, mais animé d'un ardent patriotisme, aidé par les principaux habitants et par de généreux bienfaiteurs. Reconstruit sur un plan plus vaste en ISO'-Î, l'ancien édifice étant devenu trop exigu, il rivalisa bientôt avec le grand établissement de Chio.
En 18l(i, on y parlait le grec ancien et on y jouait, raconte un voyageur français (4), des tragédies antiques, notamment VHécuhe d'Euripide, dans les celliers, « les portes soigneusement closes, dans la crainte qu'on n'aperçut du dehors les armes (|ui décoraient les acteurs. Ce seul motif aurait suffi pour faire fermer le gymnase, comme il Tavait été l'année précédente, lorsque les Turcs, voyant un maître de musique qui faisait battre la mesure aux élèves, prétendaient qu'on leur enseignait ainsi l'art militaire. » On représentait à Cydonie Œdipe-Roi. traduit en grec moderne par M. Séfériadès de Smyrne, docteur et lauréat de la Faculté de Droit de Paris, lorsque je suis passé dans la résfion.
La ville fut entièrement anéantie lors des massacres de 1821 (15 juin) Elle comptait avant la guerre, avec ses faubourgs. 46.000 habitants, tous grecs, près de S. 000 maisons, 14 briqueteries, plusieurs verreries et
vil Ambroisc FiuMiN-ltiDor, .Vo/cs d'an coyafje fuil daim le Levant en IHI6 et 1817, Paris, Firmin-Didot, p. 387.
(2) Elle vient d'être de nouveau dévastée, en 1917.
carrières, des fabri<jues (riuiile, de savons, de cuirs et de peaux. Son centre scolaire était le plus important de l'Asie iMineure après celui de Smyrne; outre son gymnase, il n'eni retenait pas moins de ^10 écoles primaires, des écoles secondaires et des écoles de filles, des dispensaires et des hôpitaux. .N'est-ce pas un étonnant exemple de ténacité et d'énergie? Le cas de f^ydonie n'est d'ailleurs pas isolé, il n'esl que l'illustration de ce qui s'est produit dans toutes les villes et les petites localités de l'Asie Mineure, où l'on comptait en 1912, pour les vilayets de lîrousse et de Smyrne seulement, plus de 500 écoles de garçons et de filles, plus de 1.600 instituteurs et 72.000 enfants chaque année (1).
C'est de ces écoles supérieures de Ghio, de Smyrne et de Cydonie que sont sortis, avant que l'Université d'Athènes, fondée en 1839, et son Académie des Sciences, fondée en 1859, aient pris leur développement, la plupart des lettrés et savants grecs, qui ont contribué à relever l'hellénisme et à maintenir les sciences et les lettres grecques à un niveau très honorable parmi les nations de culture supérieure. Les plus anciens professeurs d'Athènes étaient d'ailleurs presque tous ori-
1^1) Leakk, Researches in Greece, écriv.ut déjà en 1814 : « Il n'y a pas une communauté grecque possédant une certaine aisance, qui n'ait so/i école hellénique » (p. 228). Le nombre total des écoles grecques d'Asie Mineure était en 1912 de plus de 2.000, fréquentées par plus de 187.500 élèves, soit 100/0 en moyenne de la population gi-ecque; ces élèves étaient instruits par près de 5.000 instituteurs (L. Maccas. L llellénismc en Asie Mineure, i'aris, Berger-Levrault, 1918, p. 101-102).
ginaires de la Grèce irrédimée ou des îles Ioniennes.
Les(jrecs ont voulu faire davantage : créer des centres littéraires, scientifiques et pédagogiques, où les savants puissent se réunir, échanger leurs idées et travailler à l'œuvre commune. Ils ont institué dans ce but toute une série de sociétés littéraires et savantes, les sijllogues, qui sont entretenus par leurs membres, par des dons généreux et qui ont un double objet : instruire et répandre les sciences et les lettres dans les pays asservis, contribuer au progrès général, en étudiant sur place les restes du passé et en encourageant les productions littéraires et scientifiques. Les grands gymnases de Chio, de Cydonie et de Smyrne, qui étaient des sortes de petites académies, où se réunissait la société intellectuelle du pays, ont d'abord joué ce rôle. Le premier syllogue proprement dit est le Si/llogue philologique de Constantinople, qui est universellement connu en Orient, qui a organisé des conférences, distribué un grand nombre de prix et édité, chaque année, une publication importante où sont résumés ses travaux.
Des syllogues analogues ont été ensuite fondés en Asie Mineure et dans la Grèce continentale; en Asie Mineure : le Syllogue des amis de rinstruclion en Asie Mineure, le Syllogue des amis de Vinslrudion de Smyrne qui a publié pendant de nombreuses années un recueil fort important, VHomiros, la Société extérieure des écoles de ïrébizonde, qui a été, pour cette région lointaine de l'Asie Mineure, un centre de rayonnement intellectuel.
Presque chaque ville un peu importante de l'Asie Mineure possède d'ailleurs un petit syllogue pour l'encouragement et l'établissement des écoles, ou une société fraternelle, lesclié, ou tout au moins une petite bibliothèque ou un cabinet de lecture, comme Phocée, par exemple, où la bibliothèque de l'école contient plusieurs centaines de volumes et une vingtaine de manuscrits. Les syllogues ont pris, dans certaines villes, des attributions plus étendues. Le syllogue Panionios de Smyrne est une sorte de club, qui encourage les sports, donne des conférences, décerne des prix, organise des concours poétiques et des expositions de peintures et d'architecture. 11 en est de même du Club heW'niquede Smyrne, dont les étrangers de passage ont gardé un si cordial souvenir.
Un grand nombre de syllogues ont été aussi créés dans toutes les régions importantes de TOrient grec et dans plusieurs grandes villes d'Europe. 11 existe à Marseille un syllogue important, oii se réunissent les membres de la colonie grecque de Marseille et (jui, sous la présidence de M. Zafiropoulos, a entrepris l'édition en grec des grandes cartes de Kiepert et les a répandues dans les pays grecs. 11 existe aussi à Marseille un Comité grec, fondé en 1870, qui a été mis sous le patronage du grand patriote Coraïs, dont il a réimprimé les œuvres. El la Société pour V encowcKjement des éludes grecques en France, société savante créée en 1867, qui compte de nombreux membres grecs, la
Société pour la défense des divifs de rhellénisme ne sontelles pas des sortes de syllogues français?
L'histoire de l'imprinrierie et de Ja presse (1), dans un pays soumis à une censure sévère et capricieuse, n'est pas un témoignage moins intéressant de la sou- ])lesse et de la ténacité des eftbrts, que les Hellènes ont mis en < ruvre pour leur rénovation . Les premiers journaux urecs furent imprimés par des Grecs émigrés, en 1798 et LSll, à \'ienne, où Talliance de l'Autriche et de la Porte faisait admettre en Turquie les publications d'origine vieimoise. Le succès de l'un d'eux, le Mercure savant, fondé en 1811, engagea les Grecs de Paris à imiter leurs compatriotes de Vienne. La Minerve^ qui commença à paraître en LSI 8, avait pour principal rédacteur un Smyrniote, M. Nicolopoulos, poète distingué, qui s'occupa de populariser la littérature grecque moderne el composa des chants patriotiques. En 1819, parurent à Paris deux autres journaux littéraires et politiques : YAlteille et le Musée, et en 1833, le Polyglotte, sous la direction de M. Joannidès de Smyrne. Ambroise Firmin-Didot envoya, en 1840, à (ihio, une imprimerie composée de ses caractères, et le discours prononcé peu après au collège, par Bambas, fut
(1) J'emprunte ces reuseignemenls à un article de de Qukux de Saixt- 11 II, AMIE : Jji Presse danft la Grèce moderne, paru en 1871 dans VAîimiaire de l'Assoeiatiun ]H)ur Veimntrafiemenl des études (jrecqnes, t. V, p. 147-179, <'t à l'artiele Typograithe par Fikmin-Didot, dans VEnei/clopédie universelle. Voir aussi l'artielt^ Imprimerie dans la Grande encyclopédie.
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l'un des premiers textes iaipriuiés eu Grèce. L impnmerie de Chio fut anéantie par lee Turcs en 1<S:22, avec la ville et sa bibliothèque, qui contenait déjà 1-2.000 volumes. L'imprimerie de Cydonie, établie en 1820, avait eu le même sort en 18-21. Mais l'imprimeur, Constantin Dobra, échappa au massacre et réussit à sauver les caractères et la presse et à les transporter dans le Péloponèse, où ils servirent à imprimer les bulletins de l'armée et du (iouvernementgrec; il dirigea ensuite l'imprimerie d'Hydra qui imprima, en 1824, le premier journal de la Grèce libre, VAmi de la Loi (1). C'est ainsi que ce mouvement, qui joua un rôle si important dans la Révolution, se propagea d'Asie Mineure en Grèce continentale : à Hydra et à Nauplie, puis à Missolonghi, à Égine et à Athènes, en 1825, et à Constantinople, en 1835. Smyrne fut, avant Athènes et Conslaatinople, le seul véritable foyer de l'imprimerie et du journalisme grecs en Turquie. Ses publications furent nombreuses : IJAmi des jeunes gem (1829), La Mnémosyne (1832), L'Observateur ionien (1835), Le Voyafjeur (1836), le Jardin littéraire de CJonie (iS'SH), L'Argus (1839), L'Amalthée (1840), qui parait encore aujourd'hui et qui est le principal périodique scientihque et littéraire, VÉrigénie (1842), Le Journal de Smyrne (1849), Le
(Il De Qi.'EUX DE Saim -llii-AiiiE, Notice m> les seruices rendus à la Grèce H aux études grecques par A. Finnin-Didot, «laiis Amiuaire de VAssocia- Uon j)our l'encouragement des études grecques, t. X. 1876. p. 'iMi.
Jour (1855) et plusieurs autres, dont les plus importants sont, à l'heure actuelle, avec VAmaldire : La Nouvelle Smynie. VHannoirie, V Himeresia, un journal humoristique le Kopcaios, une revue littéraire le Kosmos.
Si j'ai insisté sur ce développement de la renaissance intellectuelle de la Grèce d'Asie Mineure depuis la catastrophe du xv® siècle, c'est pour mettre en lumière un fait qui n'est pas très connu et corriger une erreur de perspective.
La renaissance de la Grèce et sa prospérité actuelle sont le résultat d'un long effort continu, qui a commencé dès le lendemain de la catastrophe et qui s'est accéléré à la fin du xvni^ siècle, lorsque les conditions sont devenues favorables. 11 est beaucoup plus ancien qu'on ne le croit généralement, et ce sont les Grecs, émigrés pour la plupart d'Asie Mineure, et l'Asie Mineure elle-même, où la richesse, les progrès matériels et l'enseignement ont commencé à se répandre, qui ont donné au mouvement sa première impulsion. Comme au début de l'histoire grecque, c'est encore de rionie qu'est venue la lumière.
Le soulèvement de 1821 se produisit dans le Péloponèse; il trouva une coopération puissante dans la flotte et la prospérité des îles. L'Asie Mineure, cruellement réprimée et décimée dès le début de la lutte, n'y intervint guère que par ses souffrances. Mais la prospérité des îles est due aux enseia;nemenls sociaux et intellec-
luels de l'Asie Mineure et aux voies économiques que ses nombreux émigrés et ses relations commerciales leur avaient ouvertes. Cj^donie importa l'imprimerie à Hydra et dans le Péloponèse. La Grèce n'entraîna la France et TAngleterre, à qui elle doit son succès, que par le réveil hellénique, qui est pour la plus grande part l'cruvre des écoles de (ihio, de Smyrne et de Cydonie et par son expansion au dehors, dont Coraïs et ses émules ont été les grands promole urs (1).
Ici encore, l'éclat d'Athènes ne doit pas éclipser pour nous son loyer anatolien.
Il y a là un nouveau témoignage de cette survivance de l'histoire ancienne dans l'histoire moderne de l'Asie Mineure grecque, qui est un grand caractère de son évolution. 11 est intéressant d'en indiquer d'autres.
C'est un fait permanent, depuis la guerre de ïroie, que les (îrecs d'Analolie, par leur dépendance des peuples de l'intérieur, se sont trouvés en contact avec des populations orientales très diverses. Les (irecs ont toujours eu et ont encore la majorité dans la région que la (irèce revendique aujourd'hui, majorité composée de
(1) Coraïs regrettait (iiir la Jîévuliilioii se soit iM-odiiili- aussi t(U : « Si la nation avait eu des youvei neuis plus instruits — et elle en aurait eu sûrement si rinsurrection était venue trente ans plus tard — elle aurait fait sa dévolution avec plus d*- prévoyance et elle aurait inspiré aux antres nations un tel respect qu'elle eût évité ti>us les maux, qu'elle a soulVerls df la sainte Alliance chrétienne. » 'Autobiotjràithie parue ea grec en 183'.|i.
<}recs indigènes et (rjlcllènes ressortissant à la (irèce €t à diverses nationalitc's européennes. La }3opulat.ion turque que l'on trouve dans ces parages, comme les popidations des royaumes et des empires des Hittites, lies Lydiens, des Perses, des Seldjoucides, de Uome, est une population extrêmement mêlée, les véritables Turcs y sont en petit nombre et pour la plupart ne sont pas des indigènes.
D'après les derniers travaux de l'anthropologie anatolienne dus à l'Allemand von Luschan (1), il n'existerait en ellet, pas moins de vingt-deux groupes différents de populations en Anatolie. Une dizaine sont chrétiens; parmi les douze groupes musulmans, que les statistiques comprennent souvent parmi les Turcs, il en est im grand nombre qui n'ont rien de commun avec eux : les nègres, les Turcomans, les Vourouks, les Taliladgi de Lycie, les Arabes, les Persans, etc.. Les Turcs eux-mêmes, qui se répartissent en deux types différents, Tun dolichocéphale, l'autre brachycéphale, ne descendent pas, pour la plupart, des Osmanlis qui ont commencé au xi'' siècle à envahir l'Empire byzantin : « Des millions de Turcs actuels, écrit von Luschan. n'ont rien de commun avec les Osmanlis. » Un certain nombre de vaincus furent convertis de force au inaho-
li Tlie en il II inhahildiils of Weslern Asia. dans Journal of the roijal Ati- Jliropokxjicdl Ini^liluk', 191 1. i». 221-244; voir «lu même auteur : Reiseii in Lykien et An-hir fur A;///(/v)/K>/of/'V, 18!((l.
m('tanisme et ont fait souche turque. J'ai mentionna déjà les Yénitcliars, enfants grecs incorporés de force dans le corps des janissaires, les jeunes filles et les femmes enlevées et distribuées dans les harems ou vendues comme esclaves. Quarante-sept mille l'ont été à Chio seulement, lors des massacres de i(S2:2; on en cite encore de nombreux exemples aujourd'hui. Tout nn groupe de Grecs, fait unique dans l'histoire, ont pris la langue (l) et jusqu'à un certain point les mœurs des vainqueurs, tout en restant chrétiens; c'est le groupe de Grecs du Pont, les Stavriotes, dont un certain nombre comptent parmi les musulmans, mais qui, depuis plusieurs années, dans l'espoir de la liberté, reparlent ostensiblement leur langue et se réclament de leur nationalité (2). Il ne faut donc pas se laisser impressionner par les statistiques ottomanes.
Gomme autrefois, toute la vie indigène du pays est entre les mains des Grecs. Le plus grand nombre des soi-disant Turcs de l'Asie Mineure occidentale sont des nomades, des fonctionnaires et des soldats qui n'appartiennent pas au pays ; ils n'y ont aucune racine et n'y remplissent que les emplois de portefaix, de harnais, de chameliers venus de l'intérieur et fournissent à la
(1) Les Turcs, dans certaines IcM-alités du Pont, ont coupé la langue des^ parents, afin de forcer la jeunesse à adopter le tiiic.
(2) Voir Ar.AUX et Puaux, I.c doclin de J'Itcllénismc, Paris, Payot, 191(),. pages 28-:{:{.
région son armée de fonctionnaires, où cerlains postes sont même occupés par des Grecs. Dans le vilayet de Smyrne on trouve un petit nombre d'agriculteurs turcs; dans les villes, quelques Turcs s'adonnent à certains métiers manuels, à de petiles industries de tissage et de sellerie très primitives. Mais les agriculteurs et les petits industriels grecs sont de beaucoup le plus grand nombre et les Turcs restent complètement à Tarrièreplan, ne cultivant la terre et ne travaillant que pour satisfaire à des besoins immédiats. Le commerce petit et grand, la grande exportation des raisins secs, la navigation, la pèche, la grande industrie, les mines, la banque, sont exclusivement grecs, lorsqu'ils ne sont pas européens; il en est de même des hôtels, des restaurants dans les villes; les auberges et les cafés dans les bourgades sont tenus par les Grecs. Les agents et les employés de chemins de fer, ceux de la Société des quais et de la Société des tramways de Smyrne sont presque tous grecs. L'agriculture est grecque dans toute la région entière; dans l'intérieur, lorsque les Turcs ont le souci, très rare, d'élever le rendement de leurs terres, ils font le plus souvent appel aux Grecs, à leur maind'ti'uvre et à leurs connaissances agricoles. Quand le phylloxéra s'est attaqué aux vignes, dans la presqu'île d'Lrythrées, les quelques Turcs qui en possédaient laissèrent à Allah le soin d'arrêter le iléau; les Grecs firent venir des plants d'Amérique et, après plusieurs années d'efforts, rendirent aux vignobles toute leur
prospérité (1). Les Grecs occupent les situations impurtanles dans les professions libérales, médecine, barreau, professorat. Comme drogmans, où ils sont en concurrence avec des Arméniens, les Grecs sont les informateurs des Européens, comme journalistes ils font l'opinion publique. Par leur instruction supérieure, par leur don des langues, par leur conquête des métiers et des professions, par leur richesse, leur activité et leur esprit d'entreprise, ils sont bien aujourd'hui comme autrefois, ainsi que Ta écrit M, Vénizélos dans sou Mémoire devant le Congrès de la paix : « l'armature de la vie économique et intellectuelle du pays (2) ».
Leur organisation sociale offre aussi un grand nombre de traits qui font penser à la société des anciens. Elle présente deux caractères essentiels qui ont été une création du génie grec : l'indépendance du pouvoir civil par rapport au pouvoir religieux et la démocratie. J'ai insisté sur cette création à propos de l'Asie Mineure antique. Dans l'Asie Mineure moderne, le clergé est sans doute désigné par le patriarclie et par le Saint - Synode; mais le patriarche et les prélats du Saint- Synode sont élus par un congrès comme dans l'anliquité, les prélats du Saint-Synode sont appelés à tour de rôle à l'administration et renouvelés périodiauement. Le Conseil national mixte et les Conseils locaux, (jui par-
(1) Voir Phi\\i}\)<^on, Beisen und Fondiun(i<-i> .... Ueft II, piij^cs 'i()-'r2.
tagent avec l'Église l'administration ecclésiastique, sont des conseils mixtes où les représentants laï(]ues sont en majorité. Les communautés locales sont de véritables petites républiques s'administrant elles-mêmes avec leurs corps de représentants et de magistrats élus : les épitropies,\eséph()ries ei ies démogéronties. Les écoles, les hôpitaux, les établissements de bienfaisance et de prévoyance, sur lesquels repose toute la vie locale, ont chacun leur épliorie élue au premier ou au second degré. L'administration ae chaque église appartient de même à une éphorie distincte, dont les membres, tous laïques, sont élus et périodiquement renouvelés.
Cette prédominance de l'élément laïque et cette prééminence de la vie civile, l'absence de toute caste sacerdotale, sont, comme nous l'avons montré, des caractères propres à la société antique et à ses magistratures religieuses. Elles ont eu pour conséquence que, sauf quelques abus individuels, la religion n"a pas été oppressive, qu'elle n'a jamais entravé le progrès, qu'elle n'a engendré aucun des maux qui ont tant éprouvé l'Occident. La foi n"a jamais été fanatique, les dogmes ne sont guère, dans la société éclairée, que de vieilles formules respectables; le scepticisme y est même assez fréquent. Ce sont des traits anciens. On en trouve d'autres très frappants, dans les récits populaires, dans les rites et les cérémonies, dans le culte des morts, comme la double inhumation et le transport à
visage découvert (1), dans certains cultes de Saints locaux, qui sont de véritables survivances du paganisme antique,
La tamille a conservé, surtout dans les campagnes et les petites villes, son caractère patriarcal et son étroite solidarité. Comme autrefois, l'éducation est la préoccupation dominante. Les écoles ne sont pas dues à l'action du pouvoir central ou à une loi d'enseignement obligatoire; elles sont nées sfjontanément de la volonté populaire, dont le premier souci, dès qu'un groupement se forme, est de construire un bâtiment scolaire et d'organiser une petite bibliothèque. L'enseignement du français est à la base de l'éducation avec l'enseignement pratique de riiistoire, de la géographie et des sciences élémentaires, l/en.-eignement religieux est un enseignement surtout moral et essentiellement patriotique. A Phocée, petite localité encore un peu arriérée, dont le développement a été retardé par laltraction du^rand centre voisin de Smyrne, le maître d'école a publié un petit volume, qui retrace l'histoire de la ville depuis ses origines au viii*^ siècle avant notre ère, qui met en lumière, pour all'ermir les traditions et entlammer les esprits, toute sa gloire passée; il termine son ouvrage par un chapitre qui explique pourquoi et comment il faut aimer sa pairie, et cette patrie c'est, bien entendu, a (rrece.
Il n'est pas jusqu'à l'esprit et les mœurs qui n'aient conservé la plupart des caractères antiques. Le principal est rindividualisnie, individualisme souvent excessif". (]ui a fait la force et en même temps la l'aiblesse de la ( Irèce. C'est un trait qu'elle a en commun avec la France. Il en est beaucoup d'autres qui appellent la comparaison avec l'esprit des anciens et souvent avec le notre : la passion de la liberté, qui va jusqu'à la répugnance de la discipline, mais qui n'exclut pas le nationalisme, la solidarité et le dévouement à la cause commune, surtout dans les périodes de crise; le goût des entreprises, une cerlaine audace qui ne craint pas les risques, l'expansion au dehors sur la vaste terre.
Enfin, comme chez les anciens (Irecs, la curiosité et les goûts intellectuels sont restés vifs, malgré le grand développement du commerce et des affaires. Comme autrefois, les poètes, les conteurs et les écrivains sont nombreux; au cours du xix*" siècle : Orfanidis, le célèbre satyrique, Carasoutsas, le touchant élégiaque, grand chantre de Tlonie, Skylizzis, grand poète dans tous les genres, ami de Lamartine, à qui ses traductions de Victor f{ugo ont acquis une popularité extraordinaire, etc.. (1); de nos jours : Michaélidis, Hypéridis, Photiadis, Argyropoulo, Séfériadès, Sylvios, etc.. Papado-
il) Caivisoiilsas avait été professtîur de français; plusieurs Sm^vrniotes, ntiiinic ^'uccina, par cxenipU', S(> sont fiiit connaître ei appréeicr par IfMii's li';i(lnr!inn« ilc roiiiiiiT^ 1V;mc;iis.
poulo Kérameus (1), paléographe, helléniste et histol'ieii, qui dirigea pendant longtemps la bibliothèque et le musée de l'Ecole évangélique, a fait des découvertes paléographiques importantes et publié une bonne histoire de Pliocée et de nombreux travaux historiques ; Tun des plus éniinents historiens de la (Irèce moderne, Carolidis, est né en Cappadoce et enseigna longtemps à Smyrne, Margaritis Evanghélidis, professeur d'histoire de la philosophie à Athènes, est anatolien, etc.. Smyrne a produit de savants hellénistes: Eusthathopoulo, Paranicas, Xanthopoulo, etc., des juristes : Pliotiadis, dont les travaux sur le droit attique font autorité, Séfériadès, déjà cité, qui vient d'être nommé professeur de droit international à Athènes, etc., et des journalistes distingués. Les archéologues savent quels services ont rendus à la |)hilologie, à la paléographie et à l'archéologie les publications savantes tic V/Iomiros et du Mouseion, les travaux parus dans le grand recueil du syllogue (le Gonstantinople, les recherches faites sur p'ace, les relevés d'inscriptions, soit |)ar des savants comme Papadopoulo Kérameus, soit par de plus modestes auxiliaires de la science comme Aristote Frontier (2),
il) Voir la iioljcc (|uc lui :i consaoïV-c S. Kkinach dans la Revue archéolixjique tle se|)t.-oct. 1913, p. ii78; Papadopoulo Kérameus, quoique né en Thessalie, appartenait h une très ancienne famille de Smvrnc.
'2) Notice de G. Radhi , dans Hcviio des Études anciennes, t. IX, Boi-doaux, 1907, p. 37r>-;?8().
Pyitakis, Condoléoii, etc., à Suiynie et à Pergame.
Je ibrmulerai cependant une réserve. Les sciences exactes, qui sont nées en lonie et qui y ont pris un si grand déveJof»pement après Alexandre, n'y sont pas au même ranj? que les travaux philologiques, historiques et littéraires. L'esprit positif des (irecs d'Asie Mineure les dispose cependant aux travaux scientifiques et l'Asie Mineure offre un terrain particulièrement J'écond à la géolologie, à la minéralogie, à l'histoire naturelle, qui y ont été peu éludiées par les Européens; à l'anthropologie et l'ethnogi'aphie, dont le champ d'études est plus riche et plus varié qu'en Afrique et en Australie; à l'art de l'ingénieur, qui, jusqu'ici, est presqu'exclusivement entre les mains des Européens. Les grands hôpitaux grecs de Smyrne, son mouvement de population, ses nombreux et distingués médecins grecs, la préparent plus que toute autre à devenir un grand centre d'études supérieures de physiologie et de médecine.
L'Orient grec, qui venait de tomber sous le joug des Turcs lorsque le grand mouvement de renaissance scientifique s est produit en Occident, n'y a pas participé, 11 est re>té trop attaché aux traditions philologiques de son moyen âge. Qu'il remonte plus haut, qu'il se souvienne d'avoir été le premier foyer de la science dans le monde. Un peuple ne peut être aujourd'hui un grand peuple que s'il possède une éducation scienti tique étendue et solide et s'il est un peuple de culture scientifique supérieure.
Lorsque l'Asie Mineure^, s'est relevée au xviii^ siècle des ruines accumulées par les Osmanlis, les premiers ouvrages qu'elle a importés ont été ceux de nos Encyclopédistes français; les premiers livres qui ont été traduits en grec, ont été, en 1 700, un traité de physique expérimentale et un traité de mathématiques (1).
Quand elle renaîtra, toujours jeune, active et entreprenante, du nouveau malheur où ses voisins barbares l'ont plongée et qu'elle aura retrouvé dans l'autonomie les conditions nécessaires à son libre développement, elle fera revivre une fois de plus ses glorieuses traditions, et Smyrne ne sera pas seulement un grand centre de commerce et d'atfaires, mais, en même temps, un grand foyer de rayonnement intellectuel, comme ses illustres devancières Éphèse, Milet et Pergame.
CHAPITIŒ IV