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s'élendit au littoral de la merde .\[armara et de la mer Noire et à toute la péninsule.
Smvrne fut gravement menacée. Rahmi Bev déclarait publiquement, en 1914 : « Smyrne, plutôt que d'être livrée à l'ennemi, sera détruite et réduite en cendres ». Une grande quantité de matières incendiaires, pétrole et benzine, fut accumulée sur ses ordres dans les postes de police; des troupes furent cantonnées dans les quartiers chrétiens et des canons braqués sur les collines, de façon à tenir la ville sous leurs feux.
Les Jeunes Turcs démasquèrent leur projet grandiose : l'extermination de tous les chrétiens indigènes de l'Asie Mineure. Jamais, à aucune époque de l'histoire, un dessein plus diabolique n'a hanté l'imngination des hommes.
Le massacre « rouge » fut complété par un système qu'on a appelé le massacre « blanc » (1) : la destruction lente par les mauvais traitements, les déportations, le froid, la privation prolongée d'eau et de nourriture, la réclusion dans des cachots si étroits (|u'on ne pouvait s'y tenir debout. La passion fanatique et féroce d'un En ver, l'imagination plus froide mais cynique d'un Talaat exultèrt^nt à celte effroyable invention. Ils pouvaient prétendre que les exportations étaient exigées par les nécessités militaires et que leurs mains étaient
(1) Lettre do Mgr G<'nn;ino.s à la Ligue nationale du l'ont Eiixin.
pures de toul sang, les chrétiens étant morts d'euxmêmes sur les routes ! Le mudir de la nouvelle Phocée m'avait donné une explication semblable, en 1914, pour essayer de se disculper.
La population mâle fut enrôlée dans des milices, où elle fut brutalisée par les chefs, privée d'abris, nourrie de croûtes de pain. C'est l'ambassadeur d'Amérique qui en témoigne : « Les Grecs furent incorporés dans des bataillons de travaux forcés, où ils moururent par milliers, de froid, de l'aim et d'autres privations » (1). Dans des équipes de mille hommes, il ne restait, au bout de quelques mois, qu'une centaine de survivants. Les populations chassées des villes par la force armée furent poussées dans les montagnes, contraintes de marcher pendant des trente et quarante jours, battues par les gendarmes ; défense leur avait été faite d'emporter quoi que ce soit pour leur subsistance ; les mères fatiguées ne pouvaient plus porter leurs enfants, qui succombaient au froid et à la fin. A l'arrivée dans les villes, ceux qui restaient étaient précipités d;ins des bains chauds, d'où, presque nus, ils étaient repoussés plus loin dans l'intérieur (2). L'archevêque de Samsoun et d'Amasie, M^' Germanos, fut brutalement escorté à travers les montagnes, embarqué et jeié dans un cachot à Gonstantinople, en compagnie de bandits et de con-
[\) Loc. cit., p. 213.
(2) Lettre tle Me- Ocrmanos à la Ligue nationale du Pont-Euxin.
damnés à mort : « Ce que j'ai enduré, écrit-il, pendant cette longue odyssée à travers l'Asie Mineure, ne peut se décrire; mais tout cela ne compterait pas, si cela pouvait contribuer à soulager ceux qui restent, et servir les intérêts sacrés de la nation ».
Les enfants furent arrachés à leurs parents et, sous prétexte de philanthropie, internés dans des établissements turcs, où ils furent convertis de force au mahométisme. L'ambassadeur d'Amérique l'alïirme dans le même ouvrage. Des familles entières furent dirigées sur des villages musulmans, d'où, par ordre exprès des autorités, il leur était interdit de sortir sous aucun prétexte et où ils devaient choisir entre la mort et la conversion.
Des femmes et des jeunes filles furent distribuées administrativement dans les harems ; d'autres furent internées de force dans des maisons de prostitution (1), où elles étaient la propriété des Turcs (2). D'autres furent conduites en prison par des gendarmes pour y être violées (3). L'esclavage, qui est toujours légal en Turquie, mais qui était partiellement tombé en désuétude, fut pratiquement rétabli : « Aux portes des villes se tiennent des marchés d'esclaves fort bien achalandés; on y
(1) Ouvrage cité de rambassadeur d'Amérique, p. 213.
(2) Alaux et Pu*Lx, loc. cit., p. 05, et Les Persécutions anti-helléniques en Turquie, d'après les rapports officiels des aoents dij>lomatiques et consulaires; l'ai'is, Grasset, 1918, p. 26-;{0.
^3) Les Persécutons..., p. 30.
vend les Temmcs; les jeunes filles et les enfants, que les bandes turques ou kurdes enlèvent au passage (1) ». Des faits analogues ont été relatés récemment par les journaux; des tortures individuelles sont infligées par les autorités elles-mêmes; les victimes sont immobilisées par des courroies et subissent sur la plante des pieds des coups d'un gros fouet, formé de lanières de cuir, pendant f)lusieurs lieures consécutives (2).
On douterait de pareilles abominations, si elles n'étaient affirmées par les constatations d'agents diplomatiques et consulaires, de prélats comme l'archevêque d'Amasie, de l'ambassadeur américain, du correspondant du Morning Post à Constantinople et de témoins oculaires.
La complicité de l'AUemagne dans l'ensemble des mesures n'est pas douteuse. Nous avons en témoignages les écrits des publicistes allemands pangermanistes, les mémoires de la Deustclie Pcdestina liank (3), le livre du correspondant de la Gazette de Cologne à Constantinople, Stuermer (4), les documents officiels saisis par le gouvernement hellénique rapportant les conversations de
(1) Henri Barby, fj' JonrnaL'^ juin cité par Alaux et Puaux, loc ci7., p. (j'i.
(2) L'hcUéiiixme de l'Asie. Mineure et la jeune Turquie, par un témoia oculaire; Paris, Chaix, 191<S, p. 50.
(3) Voir Lé.)n Maccas, l'IIellénisnie en Asie Mineure; Paris, Berger-Le- \rault, 1919, p. 130-134, 145.
(4) Deux ans de guerre à ComtanUnopl.e, Paris, Pavot, 1917.
von Jagow avec Dragon mis et Théotokis, les aHirmations du baron de Burian ad Ministre deGrr'ceà Vienne, Faven formel du (Irand Vizir au Ministre de (Irèce que les déportations dWïvali ont été commandées sous un prétexte militaire par le général Liman von Sanders, aux instances répétées duquel le Gouvernement turc aurait dû céder (1). Nous avons encore un autre témoignage d'un très grand poids : les atfirmations de Tambassadeur d'Amérique, M. Morgenthau. L'amiral allemand Usedom, qui stationnait dans les Dardanelles, lui dit en propres termes que ce furent les Allemands qui poussèrent les Turcs avec insistance à déporter les Grecs de toute la côte. L'ambassadeur ajoute : « Je ne suis pas certain que Talaat et ses associés se rendaient compte qu'ils faisaient le jeu de rAllemagne; mais il n'y a aucun doute que les Allemands les excitaient constamment à celte besogne, à laquelle ils étaient naturellement portés » (2). J'ai déjà dit que le programme jeune turc ne pouvait s'expliquer que par les promesses faites par l'Allemagne de remplacer les Grecs de l'Asie Mineure par des Allemands. C'est ce qui résulte d'une conversation entre un député turc et Talaat, que rapporte l'ambasi'adeur d'Amérique. Le député demandait au ministre de l'Intéi'ieur : « Pourquoi avez-vous passé la direction du pays aux Allemands? Ne voyez-vous
(1) Les Perséculioiis..., p. 7-11.
(2) Secrets of the li<>.'(i)lionis, p. 31.
pas que le ]»rqjet de l'Allemagne est de faire de la Turquie une colonie germanique? » A quoi Ta laat répondait : « Nous comprenons parfaitenjent que tel est le programme allemand, mais nous corn prenons aussi que nous ne pouvons pas mettre ce pays sur pied ])ar nos propres moyens. Nous prenons par suite avantage de ^assi^lance technique et matérielle que les Allemands peuvent mettre à noire disposition; nous nous servirons de l'Allemagne pour nous aider à reconstruire et à dé'fendre le pays, jusqu'à ce que nous soyons capables de le gouverner nous-mêmes par nos propres forces. » Talaat avait coutume de dire à l'ambassadeui- américain qu'il se servait de l'Allemagne, alors que celle-ci croyait se servir de lui.
Quelle a été la dupe? Qui fut le maître, qui fut l'élève? Ce qui est certain, c'est qu'il existe les analogies les plus étonnantes entre les procédés mis en oeuvre par les Jeunes Turcs sur la vieille terre d'ionie et ceux que la Kultur allemande a déchaînés dans notre pays d'occident. On ne peut pas ne pas être frappé par le parallélisme des sentiments et des faits que présentent les ravages turcs en Asie Mineure et la brutale agression des Allemands sur la Belgique et le nord-est de la France : c'est la même fourberie et la même duplicité diplomaticfue, le môme mépris du droit, le même cynisme, le même mélange d'arrogance et de platitude, le même esprit de destruction à l'égard des antiquités et des œuvres d'art. La
haine du Turc pour le chrétien a son équivalent dans celle du Germain pour Je Latin, l'appel à la guerre sainte du prophète dans l'invocation mystique du vieux Dieu allemand. Les méthodes sont identiques : acharnement à provoquer l'aiTolement parmi les populations, horreurs perpétrées froidement et méthodiquement par ordre et par devoir. On retrouve l'identité des moyens jusque dans certains détails: comme la propagation de l'incendie dans les villes au moyen de pétrole injecté par des pompes, les méthodes de pillage, la préparation et l'organisation des moyens de transport pour évacuer les produits du vol, etc. (1). On la retrouve dans le hut poursuivi : l'extermination de la race et la dévastation méthodicpie de son industrie.
Ghukri Bey, le délégué ottoman à la Commission d'enquête de 1914, me disait, avec cette fourberie qui est un trait commun à la psychologie des gouvernants turcs et à la psychologie allemande : « Los violences de Phocée sont une lâche dans l'histoire des événements récents en Turquie ». Si l'on rapproche toutes les « taches » qui souillent l'histoire des Osmanlis depuis leur apparition en Europe, il resie peu de pages blanches ! Au XIX'' siècle seulement, les tueries de Cvdonie et de Smyrne en 1821, les massacres de Chio en 1822, les massacres d'Arméniens à Gontantinople, à Adana,
(1) F. Sautiaux, Le sac (te Phocée et l'expulsion des Grecs ottomans (VAsie Minewe en juin 191^, dans la Revue des Deux Mondes du 15 décembre 1914, p. \ (lu tirage à jiarl.
étaient des cataclysmes comme les éléir.ents aveugles n'en ont pas inlligé au\ hommes. Que dire des hécatombes accomplies par les Jeunes Turcs en 1914-1918?
Talaat et Enver peuvent inscrire les hauts laits de la Jeune Turquie dans les fastes de l'Empire sanglant. Ils ont surpassé leurs aïeux en cynisme et en cruanté. Ils sont leurs très dignes héritiers, les ennemis de l'humanité.