‹ La Grèce éternelle. Traduit de l'espagnolChapitre 10 sur 48 · LE CIEL DE L ATTIOL'E · texte numérisé non relu

LE CIEL DE L ATTIOL'E

disséminés sur le flanc de la colline sacrée, et de très peu de maisons particulières. Les murs d'Athènes, même reculés par l'empereur Adrien pourraient à peine encercler une cité moderne de vingt mille habitants. Les citoyens athéniens paraissaient cependant innombrables les jours de fête ou d'assemblée. Mais ces citoyens habitaient la campagne, cette campagne étroite et aride. Dans les comédies d'Aristophane on voit que ceux qui prennent la j)arole à l'agora sont souvent des paysans des environs. Dans VOreste d'Euripide, on trouve un éloge du citoyen suburbain dont l'extérieur quelque peu rude cache une nature loyale, une âme pure, une intelligence équilibrée, (iràce à cette bourgeoisie, les partis extrêmes n'arrivaient pas à ruiner le pays. Les négociants du Pirée, cosmopolites enrichis et chefs de légions ouvrières à idées démagogiques, avaient intérêt à ce que IKtat armât des vaisseaux et entrej)rît des guerres. Les Athéniens des alentours de l'Acropole qui vivaient sur le Trésor national et ne j)ouvaieut cpie gagner aux con\ulsions politi(|ues, passaient leur existence à rêver des changements de gouvernement, des luttes terribles, des conquêtes stu])éfiantes. Mais, heureusement, entre les uns et les autres s'étendait cette vaste campagne où vivait, tranquille, la gent bourgeoise. Et pour comprendre rattachement de cette bonne masse traxailleusc pour ses champs, il suffit de voir, dans le tableau

cmotionnant tracé par Thucydide, la peine que leur cause la nécessité de renoncer à leurs « villas », quand éclate la guerre, pour se réfugier dans l'enceinte étroite des cités. « La majeure partie des Alliéniens — dit l'historien — continuent l'antique coutume de vivre à la campagne. » Dans la campagne, en elTet, dans cette campagne qui commence sur les flancs de l'Acropole et finit sur la plage, possédaient leurs foyers les industriels qui n'allaient à la ville que pour veiller à leurs alîaires ; les commerçants qui se faisaient remplacer dans leurs bouti(jues par leurs employés d'Athènes, les armateurs (|ui se contentaient d'assister à l'arrivée de leurs navires quand ils rentraient au Pirée, les agriculteurs, enfin, qui n'accouraient à la métropole que pour voter aux assemblées, traiter des afl'aires ou assistei* aux fêles consacrées.

— Comme (le nos jours à Paris ou à Londres ! s'écrie Maurice.

Comme de nos jours, en effet. — Les gens se rendaient à la cité pour se divertir ou pour travailler; puis retournaient à la campagne pour diner à Tonibre des oliviers argentés, en contemplant au loin la tache bleue de la mer.

La nouvelle Athènes, lAtliènes du roi Georges et deCostis Palamas, F Athènes ressuscitée d'une mort millénaire, FAthènes libre, docte et forte rêvée par Byron, la voici !... En vérité, je ne me la (igiirais pas telle qu'elle m'apparaît aujourd'hui dans mes |)remières promenades. A force d'entendre parler de son esclavage, j'avais fini par la croire habillée à l'orientale avec des haillons criards et des bijoux voyants. En vain Moréas me disait : « L'Attique c'est l'Occident ! ». Je ne croyais pas Moréas. l'^n vain Jean Dargos m'écrivait : « Ici vous ne verre/. (|u'iin Paris, petit et présomptueux, qiiel<|ae chose comme un Bordeaux lointain, une belle ville de province sans caractère, ni saveur ». Je ne croyais pas, non plus, Jean Dargos. Mais, par contre, il est une estampe, du temps du romantisme, qui maintenant encore m'obsède chaque

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lois que je ferme les yeux. On y voit l'Acropole, avec ses temples mutilés jemplis de graves, somptueux et fiers conquérants ottomans parmi de belles esclaves amenées de Corinthe et d'iiumbles serviteurs recrutés dans toutes les villes d'Asie-Mineure. « Les fils de ces tyrans — dit une légende gravée en marge de la pauvre feuille décolorée — peupleront la cité d'où la fille de Jupiter a fui. » Mais lorsque je rouvre les yeux et que je vois la vie qui m'entoure, je me convaincs que, si un jour les Turcs ont passé là, de leurs pas lourds il ne reste même plus la trace.

— Vois-tu six dômes minuscules, là-bas, tout au fond, au pied de la colline sacrée ? — me demande Maurice.

Après les avoir beaucoup cherchés, je les découvre. Plutôt que des dômes, ce sont de misérables ampoules de tuile couvrant une maison basse et vaste.

— Cette mosquée est le seul édilico que les Turcs léguèrent à Atliènes. C'est le payement de Sainte-Sophie. Cliacun donne ce qu'il peut. Le legs, quoiqu'indigne, n'a pas été refusé par les Grecs '. Pouvant le détruire, ils le conser-

1. De Alex. C. Perdikidés, sur la pclilc mosquée en qucs- Uoii : "Au point de vue IiisloriquL' — cl sans parler do îhistoiie fort curieuse de ce monument i)our la construction duquel une des colonnes du temple de .Jupiter Olympien a élc Iranslormée en chaux — l'on ne peu! contester qu'il est un des derniers veslifres de la domination turque. Otie (loniination qui a duré ([ualre siècles, est une des pages

A TRAVKRS LES RUES D ATHENES liJ

vent. Mais comme une mosquée — si })etite soit-elle — n'aurait j)as ici une clientèle suffisaute, on a cherché à celle-Là un emploi et sous ses dômes on pétrit le pain [)ourla troupe.

De l'époque byzantine, par contre, quelque chose reste. En passant, nous voyons la Kapnicdrea^ et nous nous arrêtons devant Saint-Elefthèrios dont la grâce menue fait penser à un reliquaire rapporté de Byzance. Sa plus grande hauteur est de douze mètres, et sa façade principale n'en mesure pas plus de se[)t. Si dans son intérieur régnait une nudité protestante, il y aurait ])ien place pour cent fidèles. Mais ici, comme en lîussie, les chapelles miraculeuses sont de véritables musées d'amulettes, d'ex-votos, d'images, de joyaux et de candélabres, en telle sorte que, dans l'enceinte sacrée, il y a à peine l'espace nécessaire pour qu'un pappas à longue ])arlje blanche, puisse réciter perpétuellement ses graves cantiques devant les

l(*s |)lus ciuicusos tic 1 liisloirr do n()h(! capilale ; il s(M';iil l)ii(''iil (le peii'^cr qu'on peut rc^lïacer parce (lu'oii jelte l»as les nioiiiuiHMils ([u'clle a laissés (lerrièn; die, cl ce sérail uiKî preuve d'iiciioiaiice <le cniir<; (pie celle i)a^e esl peu glorieuse pf)Mr les (Irces. Sans parler di\ la virloire finale p| «les diîux i^rands sièges «pie lAentpole «'ul à suliir au c<jurs d«^ la révolulion de 1821-'.», il laul reconnaiire «pie la tétia«il«' il II» eouiage «pie les AtluMuens uionlri>renl vis-."ivi-i d 1111 (•(»ii«pii''i-aMl dotil la piussanc«' «'lialail la eruauh'', leur lail aulanl il'lionin'ur «pu- lr- phi- Im'.iuv lails d'arme-i. .,

20 I A (-uici: ktkiinli.lk

saillis liitëlaires. VA coinbien grand, combien majestueux me seml)Ie ce prêtre avec sa haute barrette et ses amples manches flottantes ! Au milieu des cadres d'or qui brillent et scintillent en reflétant les lumières des innombrables cierges allumés, sa massive silhouette noire se détache de quasi surhumaine façon. Quand il lève les bras, on dirait qu'il va des mains toucher le plafond ; quand il s'incline, sa tuiii(|ue met au centre une large tache noire. Et comme peu à peu, halluciné par le parfum de l'encens et l'harmonie des antiennes, je finis par me croire dans une cathédrale aux proportions normales; ce saint homme, qui emplit tout le sanctuaire, me semble un Polyphème en soutane, ministre d'un culte des cyclopes, fourvoyé dans une religion de pygmées...

J'ignore si, en dehors de ces deux églises, il existe à Athènes des édifices by/.antins. Je suppose que non. Les empereurs d'Orient n'éprouvèrent ici nul besoin de construire des palais magnifiques pour les dieux nouveaux. En expulsant Pallas du Parthénon, ils s'assurèrent la plus l^elle église chrétienne. Puis la Cité alla se dépeuplant jus(iu'à rester presque déserte. De quels monuiuenls pouvaient avoir besoin les deux mille pauvres pêcheurs qui vivaient là au commenccnient du siècle passé ? Quand les Turcs, après avoir décapité les derniers dieux

lie niarl)i'e, durent al)andonner l'ancienne capil;il(^ du monde, les soldats français du £>:ënéral I ahvier trouvèrent un village de trois cents chaumières. Mais parmi ces chaumières, demeurait, intact, le temple de Thésée dans l'impeccable pureté de ses marbres ; et, dominant ce village, les colonnes du Parthénon continuaient d'être le prototype de l'harmonie humaine. Et ainsi, si ce qu'il y avait en elle de vivant faisait paraître misérable l'Athènes moderne, ce qu'il y avait de mort en elle lui donnait une grandeur épi([ue. Ce champ de ruines est incomparable. Thucydide l'avait deviné. « Si un jour Sparte disparaît — disait-il — ses décombres ne permettront pas aux siècles futurs de se rendre compte de son immensité. Mais si Athènes venait à être ruinée, ses restes la feraient croire j)lus grande qu'elle n'est. » Il faut avoir recours aux calculs, en efTet, pour ne se point faire l'illusion qu'au siècle d'or vivaient ici au moins un million d'habitants. Ces théâtres antiques, ces temples antiques, ces places antifiues semblent n'avoir pas pu être enserrés dans les mnraiUcs (jui faisaient de la cité de Péii( lès un véritable village.

Le Niliagc du l'oi (leorges, pai" contre, a l'as- |)('(t (riinc vcrilable capitale. Ici, on l'appelle nn '< l 'dit Paris ». Les petits Paris sont inlinis et inliniment variés. Mais, en réalité Athènes est

LA GRICCE KTKRNELLH

mieux (|ue cela. C'est une ville élégante, animée, luxueuse, propre, riche et cligne. Nulle part, des mendiants, ni des boutiques sordides, ni de groupes haillonneux. Dans ce sens, Rome est plus orientale qu'Athènes.

Athènes est occidentale, comme Une ville de France, comme une ville d"Esj)agne.

— On croirait — me dit Maurice — une belle préfecture française habitée par des Espagnols.

Chez le peuple, réellement, on remarque quelque chose de l'orgueil castillan. En outre, le tvpe est pareil. Ces officiers sveltes qui déambulent par la rue du Stade, il me semble les avoir déjà vus à Madrid ou à Séville. Ces cavaliers immobiles sur des chevaux nerveux, sont de jeunes Andalous (|ui dédaignent le trol anglais et savent comprendre la beauté du centaure. Ces jeunes filles...

— Non — interrompt mon ami — les femmes sont de véritables Parisiennes.

Pour nous qui venons des cités créées par l'ardent caprice des siècles autour d'un clocher gothique ou au pied d'une rude forteresse, la blanche Athènes est déconcertante dans sa symétrie. A en contempler seulement le panorama, des hauteurs de l'Acropole, on comprend que ces rues si droites, si égales, si bien ordonnées furent tracées par des ingénieurs plus

A Tli.WEUS I.KS HUES l)\TIIi:\ES 2H

enthousiastes de riiygiène (|iie de Fart. Les larges avenues allongent louis lignes parallèles d'un bout à l'autre, sans dévier en aucun point. Les pâtés do maisons, tous pareils, sont d'une idéale uniformité mathématique ^ De loin en loin, un jardinet jette une note verte dans l'implacable blancheur de l'ensemble. Car la capi-

1. On pi'ojelle en ce moment des em!)ollissements ou pliitôl (les cliangements imporlants dans Alhènes. Voici le programme de ces changemenls tel que je le trouve dans un journal i,n-ec ;

« Tout d'ahord, il y aura du côté sud, depuis la colline du Musée (monument de l'iiilopappus), jusiju'au Céramique, loul un réseau d'avenues qui aboulironl à l'avenue circulaire s'étendant aux pieds tie l'Acropole. De la sorte, deux avenues conduiront du Cérami(|ue à la place du Temple de Thésée; de cette place, une autre avenue, passant au-dessous «le rAréojjage, rejoindra l'avenue circulaire.

" L'une des avenues du Céramique sera prolongée vers la rue Saint-Paul, d'où connnenceronl dt^nx sec! ions de voies dont l'une i)assera par la colline des Nymphes et du Pnyx pour aboutira la colline du Musée et dont la seconde remontera vers l'Acropole en faisant face aux Pi-opylées.

« Une autre avenue ])arlanl du Temple de Thésée, sera l)arallèle à la rue d'Ilcrniès. Elle liaversera la galiMie des Céanis, la galerie d'Allale, la Poi-le de l'Agora et al)«>ulira .1 la Tour des Vents. Celle avenue sera ii'aversée elle aussi, p.ir les rues Alhenà el Kole qui seront prolongées jusqu'à r.ivcnue <-ii-CMlaire. Celle avenue servira également d'aricre .'i d'aidres cmbranchemenls moins imi)ortants qui |)asseront p.ii- les lieux intéressants au point de vue archéologicpie.

" A |)ailir de la rue Alhenà, la l'ue Adrien sera élargie de lacon à être, transformée (;n un«; avenue qui ai)nulira au nionnment de Lysicrale.

" Autour des lieux présentant un inlérél arcliéok>gique et traversés par les averuies susdites, dc^i places spacieuses -ei-oni aménagées el i>lanlées d'arhres de façon à être con- \ crlies en |)arcs.

" Toiil ce pl.in. «l'aprés les idées de M. S. Mercouris. doit .iini-ner la <iéalion d'un nouveau et luxueux (piartier qiuî le-; élr.ui"ers liai)ileroid de on' l't''renc<'. »

2t LA GHi;CE KTERNELLE

taie du roi (leorges est blanclie sans tache, blanche comme un jouet neuf, blanche comme ces villages arabes c|ui cachent leur pittoresque misère sous la chaux immaculée; blanche d'une blancheur marmoréenne et réverbérante. L'as- ])lialte même des rues est couvert d'une couche de poussière qui brille au soleil comme les arènes liliales de la j)lage de Falère. Et Ton voit que tout est neuf, que tout est de construction récente; que tout vient d'être à peine fini par les maçons. Nulle part, on ne relève la trace du temps. Les maisons les plus vieilles datent à peine d'un demi-siècle. Les arbres du boulevard n'ont presque pas encore eu le temps de s'accoutumer à ce sol sec. Mais tout cela, qui ailleurs choquerait par son américanisme tiré au cordeau, répond ici à la tradition la plus sacrée. L'Athènes d'Otton F"", en efTet, fut construite de la même façon que l'Athènes de Périclès. ]Mon ami Maurice, qui a encore fraîches dans la mémoire ses lectures universitaires, me le rappelle doctement à chaque instant.

— Chez les Anciens — me dit-il — les villes ne se formaient point j)ar un lent et naturel développement. En un seul jour, on désignait l'emplacement du temple suivant les indications de l'oracle, et l'on traçait les limites de la cité. Avant les lois, on faisait les plans urbains. Lvcurgue lui-même ne songea à légiférer qu'après avoir délinéé les quartiers de Sparte.

Les quartiers de l'Athènes actuelle furent

(h'iinées par des architectes de l'Allemagne catholique appelés par la reine Amélie et désireux de prouver la supériorité du goût germanique. Au milieu, ils mirent une place avec un édifice très grand. De cette place, comme du moyeu d'une roue, ils firent partir les rayons principaux de la vie municipale. Et pour montrer que, quoique barbares, ils savaient respecter le souvenir de l'antiquité, ils baptisèrent les rues nouvelles de noms anciens. Les Athéniens se chargèrent ensuite de border ces rues de palais.

— De j)alais hideux ! — s'écrie Maurice — de palais qui sont de ridicules parodies de l'architecture helléni([ue, de palais sans caractère, sans originalité

Sans originalité-, pciit-étre. Mais il est à remarquer que les Athéniens actuels ont la ferme conviction qu'en tout la Grèce du vingtième siècle n'est que la continuation de la rirèce classique.

— Notre langue — assurent-ils - peut être un iar<ron infâme; mais elle a l'avantage de continuer la langue de Pindare.

Dans l'ai-chitecture, pareil fait se repioiluil. l'ossible (|u'('lle soit peu grandiose, [x'u lyllinii(|ue, peu génial(% une cojjic sans àm(\ Possii)l(' qu'en lâchant d'être simj)le, elle n'ait réussi (ju'à être pauvre. Peu impoile ! l]n son

2(; i.A (ini:c.K i;Ti:nM:LLE

Iniinilité même il y a un reflet du onnid art aiiti(jii(>.

— In j)lnisantes? me demande mon compagnon.

— Non. ,1e i)ai'le sérieusement, et n'était la crainte de te iaire sourire, j'ajouterais : je parle tendrement.

Ces eflorts pour renouer une tradition glorieuse m'attendrissent davantage à mesure que je les devine plus ingénus. Les déesses de plâtre que j'ai vues aux façades des fabriques de bière ou sur les toits des gares, en arrivant à Athènes, et (jui me firent sourire voici quinze jours, m'inspirent aujourd'hui une sympathie très sincère et très respectueuse. Les colonnades qui me choquèrent au début, m'enchantent à présent. Car lorsqu'un motif décoratif arrive à se généraliser ainsi, au point que tout un peuple y voit la pure expression de ses idées esthéti(jues, ce motif prend l'importance morale d'un sentiment religieux. Les colonnes du ^Nlusée National, alors même qu'elles sont des copies assez remarcjuables d'anciens et beaux exemplaires, ne seraient pas autre chose (|u"une plate imitation. Mais f|uand ces colonnes reparaissent répétées à chaque angle ; quand nous les voyons, moins nombreuses, non pas moins simples, à la façade de ITniversité; quand nous les retrouvons, plus hautes, au

A TRAVERS LKS RUES DATIIliNKS 27

fronton de la Bibliothèque; (|iian(l elles apparaissent à notre vue dans la loge supérieure de rKcole Polvteclmique; quand nous les revoyons en montant l'escalier de la Chambre; quand nous les découvrons, à travers les ramées du jardin royal, sur la terrasse du palais; quand, même dans les maisons particulières et les établissements commerciaux, elles se dressent, toujours sveltes, toujours blanches, toujours hères, nous ne pouvons point ne |)as les estimer dans l'ensemble. Leurs proportions discrètes les rendent aimables. On sent ([u'elles ne veulent j)as rivaliser avec leurs divines aïeules du Parthénon, ni même avec leurs sœurs modestes de Corinthe. La seule chose qu'elles désirent, c'est qu'on ne nie point leur origine. « Nous sommes des descendantes allaibliesde la grande race — semblent-elles dire ; — nous sommes les humbles rejetons d'une famille sacrée. Notre nom nous écrase. (^)uand ceux qui descendent de l'Acropole nous contemplent, nous sentons qu'ils nous méprisent. L'idée que nous sommes utiles ne nous console pas de la conviction de n'être point belles. » l'^t dans ce concert d'humilité, aucune voix n'est discordante. L'orgueil n'est pas du royaume de la nouvelle Athènes monumentale. L'alca/.ar royal, lui-même, édifié par le vaniteux (jartner, a perdu l'air hautain qui, au dire des voyageurs romantiques, le faisait sembler un blasplième contre Phidias. Sa ])atine Jauiiàlrc (|ui, il y a

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cinquante ans, avait la prétention d'imiter la couleur dorée des marbres millénaires, a fini, grâce à la pluie et au soleil, par n'être qu'un léger verni quasi inipcrceplible qui empêche l'énorme masse de mai-bre penthélique de devenir un réflecteur aveuglant aux heures de pleine clarté.

— Et l'Académie ? — me demande, avec une cruelle ironie, Maurice. — Que me dis-tu de l'Académie ?Tc scm])le-l-il modeste ceThéoj)hile de llausen qui, en inaugurant sa construction, crut doler le monde d'un édifice digne de se perpétuer au pied de l'Acropole de Phidias et de Périclès .'

L'architecte put en effet n'être pas modeste. Dans ses lettres, dans ses conversations, dans ses mémoires doit percer un orgueil satanicjue. Mais que nous importe cela, à nous (]ui, sans penser à lui, plaçons son |)alais parmi ces monuments d'Athènes que nous considérons comme d'humbles et agréables copies des modèles anciens? Ses colonnes ioniques, sur lesquelles l'Athénien Drosos plaça les statues d'Apollon et de Pallas, ont quelque chose d'anonyme qui les noie dans la masse des colonnes, et qui ne chofjue, ni n'enthousiasme.

— Tu le rappelles ? me dit Maurice, tu te

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rapj)elles qu'il suffisait à Taine de contempler la main d'une femme pour en reconstituer mentalement tout le corps avec ses splendeurs les j)lus intimes et ses délicatesses les plus secrètes? Pour moi, il en est de même en ce qui concerne les villes. Une salle de fête, un tramway bondé, un café populaire, la vitrine dune boulicjue, une manifestation quelcon(jue de vie courante, me suffit pour imaginer l'existence locale complète. Les vitrines, suitout, par leurs mille révélations indiscrètes, me semblent éloquentes. En les contemplant, ou plutôt, en les examinant, je vois défiler tout le peuple qui vit d'elles et par elles. Et je pense : « Voilà ce qu'ils mangent; voilà ce qu'ils portent; voilà ce dont ils se j)arent; voilà ce qu'ils ont dans leurs foyers. » Ce qui pour la généralité n'est rien on piesque rien, et ce (jui éveille à j)eine des curiosités intéressées chez le passant distrait, est pour moi un musée vivant, un musée palpitant, le meilleur et le plus instructif des musées, le musée des secrets du peu|)le. Cai- dans ces vitrines oU'erlesà nos regards, chaque cité expose ce <|u'il y a de plus intime dans sa vie. Ses vices, comme ses maladies, y sont. l'I aussi ses luxes, ses préft'rences, ses goûts, ses vanités, son cachet. Ceux (|ui veulent faii-e de la psycliologie comparée, poniiaicnl, en observant (les vitrines, appicndrc |)liis (lu'cn lisanl des livies. ICnlre une \ilrine de l'aiis et une \iliine de Londies, il y a toute une civilisation, toute

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une race. Et je ne fais })as allusion seulement aux différences essentielles, mais aussi à celles ([u'éta])lissent de simples nuances. En contemplant rétalage d'un charcutier de Naples et en évoquant celui d'un de ses confrères de Strasbourg, on comprend combien diflerents sont les hommes de chaque pays. Les musées de vie familiale eux-mêmes, comme le Palaz/o Civico de N'enise ne me paraissent pas plus suggestifs qu'une collection de vitrines de magasin. Ainsi, tu peux voir qu'ici où il n'y a presque pas de notions écrites de la nouvelle vie athénienne, les étalages sont les grands conlidents de la vie. Voilà pour(juoi je m'y arrête, et je t'oblige à ne les point dédaiofner

Depuis que nous voici à Athènes, nous avons réellement rencontré force éléments poui- nous rendre compte de ce qu'était la vie anlicjue. (^uant à la vie moderne, seules, les rues nous la révèlent en leur incroyable confession. Ce peuple vit dans la rue.

— Comme tous les peuples ! — s'écrie mon ami.

Plus ! Ce peuple a une charmante vanité extérieure. 11 se complaît, dirait-on, à étaler ses intimités. Mais n'allez pas croire (|u"il le fasse avec ce sublime dévergondage de Naples où des bardes sales pavoisent les fenêtres et où

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Ton sort au seuil des portes les ustensiles les plus immondes. Non. Il y a chez le Grec un orgueil sauveur. Ses maisons, comme sa personne, sont |)i'opres et claires. La sorditlité d'Orient est ici inconnue. Une coquetterie générale met des rideaux fleuris même aux plus misérables fenêtres. Les enfants qui jouent dans les bas quartiers poussiéreux, on dirait que, s'ils vont pieds-nus, c'est, non point par indigence, mais par espièglerie. Chez les femmes, il y a toujours (|uelque chose de coquet, même chez les femmes qui peinent dans les usines et jeûnent dans leurs mansardes. Ah, la vie du peuple, dans ces pays de soleil et de sable, n'est pas faite d'abondance ! .Mais peu lui importe ! La bonne humeur fait oublier, et l'orgueil fait taire. Les hommes en fumant, les femmes en se coi fiant, ils perdent, tous, la notion de leurs souO'rances. A travers les portes entrouvertes, on n'aperçoit que les fleurs qui ornent l'autel de la \'ierge et le miroir (|ui garde les sourires féminins.

Dans les vitrines (|uc mon ami examine avec tant de soin, on voit toute la co(|uctt(Mie, tout \c goût et tout le désordre de cette vie d'Alliènes. Le désordre, ai-je dit.' Un désordre de peu|)l(' ardent et jeune, (jui ignore la lente organisation des villes du Nord dans les(|uelles chaque aliiucnl, iha(|U(' ;irU( le a son coin dc'signé ; tians

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lesquelles il y a la « Une du Beurre )),la« lUie des Herbes», la « IJue de la Houclierie », la (( Rue des Chapeliers », la « Hue de la Joie » ; où rien ne se mêle, où rien ne se confond, où rien ne choque ; où tous les cabarets sont côte à côte, et tous les bottiers dans le même cjuartier... Tn sentiment inné de Tharmonie sauve cependant les vitrines athéniennes. Les voisinages de ces o])jets dispaiates ne choquent point. Pas de contrastes ; des combinaisons. Entre les durs plastrons des hommes et les décolletages exquis des femmes, qui figurent parfois ensemble, toute une gamme de mouchoirs brodés, de rubans et de cravates, établit la transition. De plus, un leit molif donne à toutes les vitrines ath('niennes un air de parenté : c'est le bibelot de marbre, le jouet ancien, le moulage classique.

La première chose que l'on y voit, en eiïet, c'est rUermès de Praxitèle — Hermès de marbre et de simili-marbre, Hermès de terre cuite, Hermès de porcelaine blanche, Hermès de modeste plâtre. Sans Hermès, pas d'étalage possible. Entre les faux-cols anglais et les chapeaux parisiens, rilcrmès se dresse, impassible et impeccable. 11 y a des Hermès de poche, des Hermès de cravate, des Hermès en pendentifs, et aussi des Hermès gigantesques, plus grands que l'original, faits pour séduire les Yankees

qui rêvent toujours d'emporter quelque chose de colossal pour meubler leurs palais ou orner leurs jardins. Il est des Hermès dans les vitrines de tailleurs qui par les soirs humides et froids semblent désireux de mettre les pardessus qui les entourent et les pantalons qui gisent à leurs pieds. Il est des Hermès d'antic[uaires, avec toutes leurs mutilations, et des Hermès de marl)riers, savamment reconstitués. Mais l'Hermès que je préfère, à cause de son malheur, c'est celui dont se sert mon voisin l'orthopédiste pour montrer l'usage de ses précieux produits. Cet Hermès porte une ceinture herniaire, un bas à varices, un bandage de caoutchouc, des lunettes isométriques, et il a un pied articulé en bois et en aluminium. Au dire de Maurice, c'est là un Hermès rapporté de Hambourg par quelque fou. A côté de l'Hermès, généralement, les cariatides de l'Erecteîon plient sous le poids d'un encrier ou d'une boîte à cigares. .Mais l'utilisation des sujets anciens ne connaît point de limites. Les colonnes du temple de Jupiter Olympien, les Victoires ailées, les frises du Parihcnon, les escaliers des Pro- |)ylées, le toit du temple d'ICole, lu taureau furieux du (]érami<|ue, la masse entière du temple de Thésée, et l'Arc d'iVdrien, et les N'énus, et les stèles funéraires, et les Apollons mutilés, et tout ce (|ui incarne l'ànii; (li\ ine de l'ancienne Athènes, se fait bibelot, se lait enseigne, se fait meuble...

ni LA (HU'.ci; i';tehm:li.e

— Ceci est en marbre du l*arthénon — disent les marchands en iiioDiruiil leurs pi-esse-papiers et leurs cendriers.

Le marbre des colonnes cflondrées est comme le bois de la croix du Christ. ()m ne possède pas quelque image sculptée dans le bois saint ? Qui ne caresse point de temps à antre d'une main distraite quelque fragment du temple de la déesse ?Et ilne sert à rien de dire aux touristes que si l'on réunissait tous les fragments du bois chrétien, on en pourrait faire une forêt entioi'e ; et il est tout aussi vain de leur assurer qu'avec les morceaux de colonnes de l'acropole qui courent de par le monde, il ne serait point malaisé de construire une Habylone marmoréenne... L'âme du voyageur manque de malice. D'ailleurs les Athéniens n'abusent point. Dans toutes mes excuisions à travers les magasins d'antiquités, je n'ai trouvé aucun commerçant (|ui insistât pour me faire acheter ce qui ne me plaisait pas, ni qui voulût me faire croire ce dont je doutais. Chaque fois que j'ai dit: «Ceci n'est point authentique», on s'est contenté de le remettre en place, sans seulement sourire. ()ne ceux qui comparent les Hellènes aux Turcs, viennent admirer cette dignité inconnue en Orient! « Ce que je vous oH're ne vous convient pas ? — semble penser le vendeur — laissez-le donc ; nous ne serons

A TRAVEHS LKS RUES D ATIIKNES 35

point fâchés pour cela. Je garde mon éloquence pour les débats intéressants de Tagora ou du café. » Et nul moyen de l'obliger à se départir de sa réserve obséquieuse. Lorsque l'un dVntro eux insiste, et jure qu'il ne ment pas, et gesticule, soyez-en sur : il n'est pas Athénien, même pas Grec ; c'est un Italien, un Maltais ou un Turc. Le citoyen d'Athènes, se rappelant qu'il est fils d'rlysse, peut être fort capable de subtiliser un porte-monnaie; mais de s'humilier en d'inutiles marcliandages, jamais ! Le « prix fixe », (|ue Maurice tient pour la j)lus utile invention de l'Occident, est ici universel. Tout

— jusqu aux plus fiivoles ornements féminins

— porte son prix nuH-f|ué « en chill'res connus ».

Mais je me demande poui'(|iioi j'écris : « jusqu'aux plus frivoles ornements », puisqu'ici ce qu'il y a de [)lus important, de plus visible, de plus général, c'est précisément cela : l'ornement. De magasins de comestibles, il y en a peu. En leur sobriété, ces , gens-là semblent même ne pas vouloir voiries succulentes gourmandises <|ui ('Veillent en Allemagne tant d'enthoiisiasine. De lout ce qui se mange, seuls les boîd)oiis elles gâteaux obtiennent les honneurs des grandes devantures, l'iiis, ce (|ue nous trouvons expose'; ne sertepi'à onicr. Lu des étalages dignes de Paris, parmi de jolis bibelots et des flacons d'essences, les soies vovanles des châles

3(5 L.V GRKC.E ETERNELLE

fraternisent avec les plumes fi-isées des chapeaux. Il est (le petits coins pleins de chemisettes de batiste, brodées, festonnées, transparentes, qui eussent transporté de joie Théophile Gautier. Il est de grands rayons garnis de cravates claires, de chemises immaculées, de chaussettes légèi-es qui ont dû faire sourire avec satisfaction M. Paul lîourget, en lui rappelant son épof|ue de dandysme britannique. Il y a de tout ce qui sert à parer, depuis la légère épingle avec son camée antique jusqu'au manteau d'automobiliste. Et ce (jui m étonne, ce n'est point qu'il y ait de tout cela, mais bien qu'il n'y ait quasi exclusivement que de cela.

— Ce qui iiidi(jue — me dit Maurice — que la race est toujours la même et que la seule chose qui ait changé, c'est la façon de vivre. Comme au temps de Périclès, les Athéniens ne pensent qu'à satisfaire leur goût d'exquise ostentation et d'incurable éloquence. Voilà pour(|U()i, bien (|ue pauvres, ils ont semé de palais inaniioréens leur ville nouvelle ; voilà ])our(|uoi ils ont remplacé l'agora où l'on discutait sans lin par une kyrielle de cafés; voilà pour(|uoi ils j)ensent à s'habiller avec élégance, et à s'attifer avec luxe, sans vouloir se rappeler qu'ils ne se nourrissent que d'olives et de ligues ; voilà pourquoi, tout misérables qu'ils sont, en sortant de chez eux, leur premier soin est de héler le décrotteur pour (|u"il lustre leur v<M'ni aimé

Peut-oii (|italirier ce peuj)le de descendant direct du peuple aiiti(|ue ? — « Oui », lépoiident les ilieloi'iciens. Et à rap|)ui de leur al'liiiuatioii ils rapj)ellent que, suivant le docte lioulmy, les poèmes du cycle homérique ont toujours fait une race compacte des Hellènes dispersés. « D'ailleurs — ajouteut-ils — à Athènes, le bon Isocrate pioclama déjà que le mot grecs désigne plutôt (lu'une race particulière, une société de personnes cultivées et courtoises éduquécs dans les mêmes principes. » Mais ces paroles évasives ne satisfonl (|uà dcuii les savants (|ui réclament des raisons plutôt (|ue de subtiles phrases. Que les (Irecs d'aujourd'hui caressent h; même idéal (\no ceux d'aiilau, nul ne le nie. (le ([iic beaucoup uictteiil eu doiilr, c'est qu<' l'àuie, le cerveau, h' corjjS de <'('S hommes soient j)areils au coips, à Tàme, au cer-

:^8 J A (;ni:cL: ktkhnkli.é

veau des compagnons d'Alcibiade. « Tueries, apostasies et migrations, tout a été supputé pour en arriver à conclure que la race aulochlone à disparu complètement », écrit l'admirable Maurras. dépendant on ne reniar(|ue point parmi ceux f|ni concluent dans ce sens, les grands voyageurs qui ont visite la (irèce ressuscitée, ni les philosoj)hes (|ui, devant la réalité, ont voulu sonder le mystère de l'Histoire. Taine, après avoir beaucoup doulé, finit par dire dans un des derniers chapitres de sa Philosophie de Varl : « Les fils sont dignes des pères; à la lin comme au commencement île la civilisation hellénique, ce qui domine en eux, c'est l'esprit. Il a toujours chez eux primé le caractère ; maintenant il lui survit. » Un autre écrivain de la même époque, A bout, s'exprime en termes analogues. Mais il faut recourir à la Géographie Universelle d'Elisée Reclus pour trouver une autorité digne de tout respect c|ui sache nous dire jusqu'où arrive la survivance des défauts et des vertus antiques : « 11 est indubitable — pense le grand géographe — que, malgré les invasions et les croisements, la race grecqiie conserve, peut-être par un efl'et du climat, presque tous les traits distinctifs de la race classique. Au physique le type n'a pas changé. Les habitants de la Béotie ont encore la déjuarche lourde (|ui faisait rire les autres Hellènes. L'Athénien, élégant et subtil, a l'air intrépide que nous admirons en les guerriers

des frises du Partliéiion. La feiiiiue do Spai'te a conservé la beauté, foi'te et orgueilleuse, que les poètes célébrèrent chez les vierges antiques. » Au moral, l'illustre géographe découvre de semblables survivances. Comme leurs ancêtres, les Grecs d'aujourd'hui lui paraissent épris de changements et d'aventures, de nouveautés et de fantaisies. Leur curiosité de savoir ce f|ui se passe dans les contrées lointaines remonte aux temps odysséiques. Leur instinct de démocrates est un héritage précieux. Leur patriotisme, comme unique passion forte, vient de loin, de même que leur amour de la dialectique et de l'éloquence. Leur manque de scrupules, enfin, et leur extrême subtilité trompeuse, et leur sens de la vie facile sont des signes de race.

Tout cela, je l'avais reniar(|ué sans oser en croire mes yeux. Dans les verts sentiers de l'Argolide, entre la mci- et la montagne, sous les myrtes sacrés, j'avais vu les pâtres de Thêocrite, vêtus de [)eaux de chèvres, guider leurs troupeaux au sou de lu (lùte d\ ()iiisia((uf. J'axais vu à Mégare, sur la colline d'Ajos .loanuis, les théories harmonieuses de vierges qui dansent une danse antique par les soirs de printemps, .l'avais vu à Argos, à Corintlie, à Xauplie, les jeunes lilles du peuple (|ui vont à la fontaine en portant leurs amphores avec la grâce rylh-

mique des femmes de Tanagra chantées par Korinne. J'avais vu, enfin, du jour de mon débarquement au Pirée, l'arrogance svelte des jeunes gens, dont les visages font penser à l'Hermès d'Olympie. Mais comme je n'étais pas préparé à la rencontre d'une Grèce toujours classique, il me semblait que tout cela n'était qu'une illusion de ma pensée hallucinée. !Mon compagnon de voyage contribuait à me troubler en me disant à chaque instant :

— La belle Grèce n'existe que dans les musées et dans les livres : la belle Grèce est morte...

Mais, grâce aux phrases de Reclus, je vis plus tard que la Grèce éternelle est vivante.

La Grèce éternelle ! Qui, il y a cent ans à peine, aurait imaginé que ces mots arriveraient un jour à être prononcés ? 11 faut lire les récits de voyage du commencement du dix-neuvième siècle pour voir l'état de dissolution apparente dans lequel se trouvait alors l'hellénisme. Chateaubriand et Emerson ne rencontrèrent dans les villages grecs — (et Athènes était un village de trois mille habitants) — que chaumières en ruines occupées par de misérables campagnards d'origine albanaise. Les véritables Grecs ne se trouvaient point dans la Grèce que les touristes visitent. Cachés dans leurs montagnes abruptes, les rudes Klephtes chantaient

les chants de leur romancero en aiguisant le poignard libérateur. Dans les îles de la Méditerranée et dans les pays d'Asie Mineure, les exilés de Byzance consolaient leurs nostalgies en commerçant silencieusement. Et, en fait de Grecs, le monde ne connaissait que les subtils Fanariotes, héritiers de noms illustres et représentants d'une culture raffinée, ([ui continuaient de cultiver, en pleine Constantinople, les lettres et les rêves de l'empire disparu. Les Turcs ressentaient pour ceux-ci un peu de mépris et beaucoup d'admiration. En les voyant doux, silencieux, souriants, ils les croyaient résignés pour toujours à l'esclavage. Ils ne les craignaient pas. Ils ne les considéraient point comme des hommes capables de se lancer un jour sur la mer des grandes aventures. Leurs goûts semblaient efféminés et leurs âmes avilies, ^fais pai-mi tous leurs défauts, il y avait de surprenantes qualités visibles (rintelligence, de sagesse et d'habileté. Ainsi ({u'IUectre dit à sa mère : « Je suis mauvaise parce que je suis ta fille. », ces pauvres Hellènes, enfermés entre des murailles turques, eussent pu invoquer l'image d'Ulysse prisonnier dans les îles barbares, et lui dire : " Oh ! père prudent, nous voilà prouvant cjue nous descendons directement de toi ! » Leurs conquérants, en eflet, s'inclinaient devant eux à cause de leur savoir et de leur ixm goût. Poui" décrii'c les fastes impériaux, pour déchillrer les livres anciens, pour interpréter bs

^2 LA (iiiicci: i.ri;nM:r.i.i-:

j)aroles étrangèies, jjour négocier avec les peuples lointains, les liomnies vils devenaient des hommes nécessaires. Le Sultan choisit toujours parmi eux ses « gramatikis », qui, de simples traducteurs ministériels, arrivèrent à devenir parfois de tout puissants conseillers. Après les grammairiens, commencèrent à ligurer les diplomates. Avec une humilité ingénue, les Turcs reconnaissaient qu'en tout ce qui a trait aux intrigues j)olitiques, les Grecs leur étaient toujours supérieurs. Les premières ambassades de la Porte lurent confiées à des Fanariotes. Hellènes furent aussi presque tous les princes gouverneurs des provinces moldavovalaques. Et pendant {|ue s'enrichissaient ces fonctionnaires, les autres Fanariotes étudiaient : « H n'est pas une seule femme dans le Phanar — dit Rizo — qui ne connaisse à fond sa langue et sa littérature. » Afin que les études classiques pussent être cultivées avec méthode, un millionnaire, Monolaki, consacra plus de la moitié de sa fortune à fonder ITuiversité patriarcale, d'où sortirent ensuite, pour professer les Lettres helléniques, ces docteurs en gai savoir qui s'appellent Mélèce, Sébaslos, GoUinicos et Filaras. Mais l'eftort patriotique des derniers lîy/antins n'était vu et suivi que des autres Grecs disséminés de par le monde. Les étrangers se contentaient de remarquer l'avilissement dans le([uel vivaient les anciens seigneurs hellènes. « Ges hommes — écrit Villemain —

LA FJACE 43

ces hommes ingénieux et courtisans en sont arrivés, à force de l)assesses et d'élasticité morale, à une sorte trindéjjcndance |)aissanle dans laquelle ils vivent en méprisant leur propre nation. » O ! apparences trompeuses ! Ces Tanarioles conservaient au fond de l'àme une foi patrioticpie inébranlable. Gardiens de la sagesse anticjuc, cultivateurs des traditions littéraires, épurateurs de la langue noble, ils attendaient avec impatience le jour du retour pour remettre à l'immense masse de leurs compatriotes éparpillés sur la vaste terre, le trésor idéal dont ils étaient les dépositaires. « Nous nous réunirons un jour à Byzance », murmuraient-ils en secret. Ce ne fut pas à Byzance. Ce fut à Athènes. Il suffit ([ue rindo|)cn(lance de la terre sacrée fût proclamée pour (|ue, de toutes parts accourussent, comme par enclKintcmcul, les phalajiges nationales encore plus unies peutêtre qu'aux jours de la gloire anti(|ue. u Zeus panhelléni(|ue bénit ceux qui arrivent — s'écrie Paulos Nirvanas — et sous son égide, il n'y a plus ni Allnhiiens, ni Spartiates, ni Dorions, ni b)nieus, ni Corinlhiens, ni Tliessaliens. Ils sont tous iiujourd'lnii (h;s citoy(Mis d'une graude |);il lie morale : ils sont tous des Hellènes. »

Et (|u'on ne i'e|)èle poiiil (pTen r(Mi:iissant, le peuple grec n'a ppoilàl pasinlaele Tii me lie roupie de ses aïeux, l/histoire de la guerre iliiide-

44 LA GRliCB ETERNELLK

pendance est une épopée digne d'inspirer un nouvel Homère Le capitaine Odysseus qui défendit l'Acropole contre les Turcs en 1821, est digne fils de son homonyme, le roi d'Ithaque. Et que penser deHotzaris, le nouveau Léoni(las,que dire de Kanaris ! Les rudes Klephtes accomplirent et sur terre et sur mer des prodiges de courage, en luttant, comme les soldats d'Alexandre, un contre cent. Les Fanariotes, eux-mêmes, les efféminés, les suaves Fanariotes surent mourir héroïquement. Mais que dis-je, puisque les femmes aussi donnèrent d'admirables exemples ! L'histoire des Suliotes qui se sacrifièrent pour ne pas se rendre, est une des plus belles légendes du monde. Réfugiées au sommet d'une montagne, ces pauvres femmes se croyaient à l'abri de toute attaque. Soudain les Turcs les découvrent et commencent à les poursuivre. « Nous défendre, — dit l'une d'elles — est impossible ; nous allons, donc, mourir. » Et se prenant par la main, elles se précipitent au fond d'un précipice en chantant un hymne antique.

Comment douter de l'héroïsme d'un peuple qui réalise de telles prouesses ? La seule chose (jui puisse faire croire à une éclipse du caractère valeureux des Hellènes, c'est l'actuelle organisation du monde. Dans l'Europe moderne, une nation de deux millions et demi d'habitants

ne peut point rêver d'entreprises guerrières. Les Grecs le comprennent ; et, renonçant à la foj'ce, ils cultivent l'intelligence. Dans tous les pays riches du globe, les colonies helléniques florissent. Suivant une statistique récente, publiée par la presse d'Athènes, la population du royaume de Grèce ne représente qu'un tiers de la population grecque. Les autres deux tiers sont dispersés dans l'univers. Aux Etats-Lnis, à Marseille, en Egypte, en Syrie, sur les côtes asiati([ues de la Méditerranée, en Tur([uie, aux Balkans, à Paris et à Londres et même dans le fond de rAfri([ue, les Hellènes pullulent. Mais, parmi toutes les races qui émigrent, celle-ci est peut-être la seule qui ne se déracine jamais. L'exemple du poète Solomos est typicjue. Habitant l'Italie depuis son enfance, il était arrivé à connaître la langue du Dante mieux (|ue la sienne j)ropre. « Il parle comme moi — disait Hugo Foscolo — et, sûrement, il ne se rappelle plus notre langue maternelle. » En apparence, elîectivement, il ne s'en souvenait plus. L'italien était son instrument ordinaire. Mais(|uand, dans l'inliuiité de son àme, il voulait exprimer ses peines, ses plaisirs, ses illusions, il axait recours à l'idiome de ses ancêtres. « h^nferuie rilellade dans ton ccrur — disait-il — et lu le sentiras balli-e avec graudciir. » Le |)euple entiei', saus ellort, saus pétlanterie, sans obéir à rien autre c|u'à son obscur instinct, a enfermé rilellade daus son cceur. La patrie de ces

46 i\ GRKCK i:ti:um:li.k

iiommes est hors du tonij)S, hors de l'espace. C'est une patrie idéale dans la([uelle Sophocle et Alcibiade, i^ériclès et Démosthène, vivent encore. « Notre rêve — écrit Psichari — est troublé par l'odeur des myrtes anciens. La feuille amère du laurier tl'Alhis a, pour nos ])alais, une délicieuse saveur. Les poètes sans fortune travaillent en jiensant aux aïeux. Sera-ce par envie de la gloire lointaine ? Je l'ignore. Mais je sais, du moins, d'où vient l'enthousiasme ; et c'est du besoin de continuer, l^n efl'et, il est nécessaire de continuer le livre classi(|ue en un effort nouveau et fort. » Cela n'est point une o|)ini()n personnelle, ni unpai'adoxe isolé ; c'est l'énergique expression de la pensée commune, qui croit voir se renouer à présent la chaîne des fleurs lyriques coupée un jour par le cimeterre ottoman. Les lignes suivantes de Démétrios Astériotis, relatives aux écrivains nouveaux, sont comme la continuation des paroles de l^sicliari, j)récitées : «Parmi nos poètes — dit-il — Solomos révèle la parenté mystique de son |)ropre esprit avec l'esprit d'Eschyle ; Kalvos renouvelle, pour chanter l'héroïsme des libérateurs, le vol magni(i<jue du vieux Pindare ; Krystallis retrouve la grâce perdue de l'ancienne prosopopée; Palamas joint la pur(^t<ï de Platon à la fermeté d'Hésiode et au S(M»linientalisnie de Moschos ; Souris renouvelle la tradition aristophanes(|ue ; Porphiras modernise la simplicité lumineuse

de Bioii ; cela, sans parler des prosateurs, qui sont léi>"ion, et([ui ont soit la franchise d'Hérodote, soit la précision nerveuse de Thucydide, soit la sensibilité de Longus, soit la grâce ironi([ue de Lucien. » Trouve/.-vous dans ces lignes une vanité exagérée ? C'est la vanité éternelle de la race. Les Hellènes qui, en d'autres choses, sont la |iondération même, ne connaissent jias toujoiii's la mesure en question d'amour-propre. A feuilleter seulement le romancero po|)ulaire on remar{|ue Tidée que le peu])l(> se fait de lui-même et de ses héros. La légende de Diakos, le [)alikare courageux qui, aidé de dix-huit campagnards, lutta contre vingt mille Turcs, est une des innombrables traditions auxquelles se reconnaissent les hommes de la race. Dans riiymnc national de llhigas, le |)oète (|ui parle au nom de la patrie, a pour c]ia(|ue province guerrière une épithète homérique. « Suliotes et Maviotes, ô ! lions fameux! — dit-il — et vous, ceux de Mavromuni, aigles de l'Olympe! » Mais à (|uoi bon chercher une meilleure preuve d'orgueil (|ue cette conviction nationah^ (|u'a le jx'uple grec, (|uoi(|ue faible, et d'a])rès hupielle il est a|)pelé à recon(|uêrir C'.onslanlinople, pour fonder un nouvel empire d'Oi'ient .' l'sichari lui-rni'Mic, (|ui vit à Paris (h'puis trente ans, conliniic (r(''ti'e un fanati(|ue i\o. cettc^ granch* idée. La vanité chez la race d'Ulysse est, conmu? le patriotisme, comme l'amour de la libcrlc, comme le sentiment de l'égalité, une vertu.

4S LA r.RKCE KTERNELLE

Aujourd'hui, de même qu'au temps glorieux, la (irèce est une démocratie. Une démocratie gouvernée par un roi ?... me dites-vous. Le roi est ici un l'antônie décoratif. Il n'a même point une aristoci'atie qui l'entoure. Car, malgré plusieurs tentatives, la monarchie n'a pas réussi, en terre hellénique, à créer une noblesse. Au début de Fère moderne, quelque pachas ou be} s Fanariotes, accoutumés à la hiérarchie turque, voulurent faire traduire leurs titres ottomans gagnés au service du Sultan, et se faire appeler princes, ducs ou marquis. La tentative donna de piètres résultats. L'aristocratie improvisée tomba dans le ridicule, et les nobles furent derechef, comme tous leurs compatriotes, de simples plébéiens. Dans l'Athènes d'Alcibiade, il y avait un parti aristocrati(jue, mais il n'y avait pas d'aristocratie. De notre temps, il n'y a pas encore d'aristocratie et le parti aristocratique n'existe plus. Vers le milieu du siècle dernier, Edmond About attribuait cela à ce fait que chez les Athéniens, récemment installés, on ne connaissait encore ni la gloire ni la richesse. Aujourd'hui, la richesse et la gloire abondent dans la capitale du royaume. Les héros de Tindépendance ont laissé des petits-fils qui ne végètent plus dans les montagnes, (jui discutent au Parlement. L'or de l'extérieur a en-

LA RAClî 4'J

richi le pays. Cependant, les Athéniens continuent à être, comme leurs pères et comme leurs aïeux, d'implacables partisans de légalité sociale. Ceci est tellement vrai que certains journalistes, à l'exemple d'Aristote, se {)laignent de ce que le pouvoir soit toujours exercé par la plèbe. Suivant Spiridon Pappas, par exemple, la démocratie attique est une oclocralie. Mais que Ton dise ce que Ton voudra, cela ne changera pas plus dans l'avenir que cela n'a changé dans le passé. Les ouvriers s'adresseront toujours aux ministres avec la même familiarité qu'aux temj)S homériques les paysans s'adressaient aux chefs militaires. Quant aux députés, incarnation de l'âme nationale, résumé de bonnes et de mauvaises qualités du pays, ne pouvant tutoyer les dieux, ils se contentent, dans leurs discours interminables, de parler du roi avec grande éloquence mais sans grand resj)oct. L'uiii(|ue aristocratie, aujourd'hui comme jadis, c'est celle de l'esprit. Dans un article de la Ileslia, d'Athènes, je relève les lignes suivantes : « La verbosité est le fléau national, et au Parlement, elle est la cause du désordre, de la perte de temps, de l'impossibilité d'arriverà un votedélinitif des lois nécessaires. La seule chose dont se soucient nos honorables, c'est de voir leur nom dans les journaux et beaucoup de gens admirant leurs interminables discours. » La su|)éiiorilé (|ii(' l'on prise le j)lus ici, c'est, en ellet, celle dn talent oratoire, l'être orateur, paraître orateur, voilà ((ui

50 LA (JRliCE KTEHNELLE

est plus honorant que cl'étie le fils d'un général illustre ou le petit-fils d'un héros légendaire. Du dernier campagnard des plaines d'Argos au plus orgueilleux bancjuier de la rue Hermès, tous les Grecs sont des admirateurs de la parole facile, de l'expression lleuric

— Le bavardage — me disait, il y a peu de temps, un Grec élevé à Ijondres — est la mère de toutes nos calamités. Pour bavarder, nous cessons de travailler. Ce qu'on ne peut attendre que des bras forts, nous le demandons, nous, au « bec d'or ». Nous voulons vivre en nous trompant mutuellement. Ciiacun tle nous se sent l'âme d'Ulysse, la langue de Démosthène, l'intelligence de (ieorgias. En dehors des aventures, des intrigues, des arts, rien ne nous intéresse, rien ne nous passionne. La richesse même, pour laquelle nous éprouvons un 1res grand amour, nous paraît {)lus estimable quand nous l'avons ac(juise en me liant en oHivre nos facultés de subtile adresse ([ue quand nous l'avons actjuise en labourant nos terres. A présent comme hier, et comme toujours, nous sommes un peuple qui se moque des aristocrates mais qui s'incline devant les raisonneurs, les politiciens, les diplomates. Notre faculté de compréhension est une vertu que même nos plus grands ennemis ne nous disj)ulent pas.

LA HACE ôl

lîieii n'est plus viai. (^uaïul on lit les livres — tel celui d'Edmond About — dans lesquels on nie aux Hellènes toute sorte de qualités morales, les éloges des dons idéologiques de la race surprennent comme des (leurs dans un champ d'ivraie. « Ces hommes — écrit l'auteur de la (jrcce Conlemporaine — ont autant d'esprit que les mieux doués, et il n'est |)oint de travail intellectuel dont ils ne soient capables. Ils comprennent bien et vite : ils apprennent avec une merveilleuse facilité tout ce (|u'ils veulent apprendre, soit tout ce c[ui les intéresse. » Eh bien ! n'est-ce poiiitlàiin auti'cdes traits caractéristiques qui montrent la survivance de la race hellénique en son éternelle intégrité ? La vivacité d'esprit, la subtilité intellectuelle, la passion des exercices mentaux, l'amour de l'art, le sens de l'harmonie, la légèreté rythmi([uc, le sentiment de la vie liln-e, tout ce (|ui constitue le type idi'al {\n peuple d'Alcibiade, en somme, ncnis le trouvons aujoui'd'hui dans la (irèce ressuscil(''e, comme saint l'aul le trouva il y a près de doux mille ans chms la (Irèce romaï(|ue et comme les chevaliers croisés le trouvèrent douze siècles plus tard, parmi les graeculus de IJyzancc. « C'est une race — dit llenan — snperli ciel le, prenant la \ ic sans snrnain ici ni ai rièrcplaii, nnr Icllc siinplicih' de coiiccplicMi licnl

en grande partie au climat, à la pureté de l'air, à l'étonnante joie qu'on y respire. » Sous un ciel comme celui d'Athènes, réellement, la conception de l'existence s'éclaircit, la conscience devient moins exigeante, le besoin de jouir augmente. Ulysse, hors de Grèce, eut été ou un soldat féroce ou un intrigant infâme. En Grèce, il fut le divin aventurier, l'imposteur sacré, le héros qui, joignant le sourire à l'eflort, l'éloquence à l'action, sut, par ses prouesses et ses tours d'adresse, séduire Pallas elle-même et vaincre Poséidon.

Les Grecs d'aujourd'hui sont les fils d'Ulysse.

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