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une forte épée, un beau bouclier. Avec la lance je travaille la terre, avec l'épée je coupe le blé, dans le bouclier je fais mon vin. » Cette ancienne strophe est un symbole. Comme ils avaient ffuerrové d'abord, lcs(irecstravaillèrentensuite. D'abord, ils furent héroïc[ues poui' l'écupérer la patrie. Puis, ils furent patients pour lui donner vie, richesse, beauté. Et de l'une et de l'autre chose, le grand peuple peut se montrer également orgueilleux. « Nous devons, dit Perdikidès, lever très haut la tête devant le monde civilisé. Le développement de notre l)ays, tant au j)oint de vue moral qu'au [)oiiit de vue matériel, a été admirable. Dans l'espace de quatre-vingts ans, nous avons créé des cités florissantes, augmenté nos ressources naturelles, multiplié nos voies de communication, prouvé, en un mot, que nous constituons un facteur de progrès et de civilisation (|ui iiilluora à la longue dans tout TOrient. » A la longue en elTet la (Jrèce dominera dans les lîalkaus. il im|)orte fort j)eu que ce soit très à la longue... L'hellénisme n'est pas impatient. .\u contraire. Parmi ses vertus figure la j)atience, la belle patience tranquille et sûre, la patience d'I'lysse, la patience classique. Avec cette patience, ils attendirent bien, des siècles durant, l'heure de i(îcouvi(u- leur liberté, en conservant loujoursie trésoi- de la i-acc. « Cesgens-là — disait Mme Adam, il y a plus de six lusti-es — prolilenl, pf)Ui- passer, du plus petit interstice (pTou leur laisse, et du moindre i-epos pour se iele\'M-,
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j)oiir se réconforter. A mesure que Toccasion se présente, ils retrouvent les aptiludc^s que l'antiquité leur légua: aptitudes au commerce, à la marine, aux arts, au gouvernement. En tout, leur patience triomphe. » Avec patience, ils ont fait une histoire incomparable d'héroïsme. Avec patience ils ont créé un présent heureux. Avec patience ils préparent un glorieux avenir. Interrogez un Grec quelconque sur ce qui se passera dans un siècle, et il vous répondra sans hésiter :
— Dans cent ans nous aurons repris Constantinople !
Après la défaite de Larissa, cela semble un sarcasme. Les Bulgares en écoutant de telles phrases poufï'ent de rire. Mais il n'importe. En Grèce, la confiance est absolue. Les enfants, dans les écoles, apprennent avant tout à respecter ce qui s'a[)pelle « la grande idée », et dans les montagnes les pâtres se content la tradilion du palriarche. Suivant cette tradition, le jour où les Ottomans entrèrent en vainqueurs dans Sainte-Sophie, un prêtre orthodoxe célébrait une messe. «Tue-le ! » dit un chef à un soldat. Le soldat leva son cimeterre. Au même instant le prêtre, changé en lumineux fantôme, disparut dans un nuage d'encens. « Le saint-prêtre — conclut la tradition — reviendi-a {)our terminer sa messe. » Et dans tout le monde hellénique ce
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retour est altendu avec une foi inébranlable. Il faut écouter (laston Deschamps c|ui nous tlit: (( Les Grecs considèrent tout TOrient comme leur maison, et, avec l'espoir de Toccuper un jour entièrement, ils vont peu à peu occupant les pièces ouvertes. » Effectivement : dans tout le Levant les Grecs prédominent. Sur les côtes tur(jues d'Asie Mineure, les mahornétans ont besoin d'apprendre le grec pour pouvoir vivre. La Macédoine est remplie d'f'coles liellénicjues et d'églises orthodoxes. Suivant VAlmanach du Patriarcat, imprimé en 1908, il existe danslaTurquie d'Europe 2. 200 écoles grecques, et 1.521 dans la Turquie d'Asie. AConsLantinople même on trouve un Lycée et une Ecole Normale pour les Grecs. Sur d'autres points de l'empire ottoman llorissent de très importants séminaires orthodoxes.
Les enti-eprises de factoreries orientales aussi sont un élément d'expansion iioUènique. Ges factoreries enferrent l'Orient (hnis un réseau commercial, admiia])lement nuiillè, magistralement tendu. Gar dans tout l'Univers il n'est personne (jui puisse rivaliser avec le Grec en matière de négoce. Le juif lui-même, qui trompe le Turc, (jui exploite l'iùiropéen, (|ui dépouille l'Arabe, s'éloigne des cités liellénicjues comuK* d'une friche im|)roductive. De tous les i)ays d'Orient, le royaume de Grèce est
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le seul qui n'ait j)as de population israélite. Qu'iraient faire là-bas les lils de ^ïoïse ? l'ouïduper un Athénien, il faut être Athénien soimême. Le commerce est dans l'àme de ce peuple qui, depuis les tem])s immémoriaux, négocie dans tous les ports tie la Méditerranée. Avec son insupportable blague, Edmond About écrivit il y a cinquante ans : « Le paysan français songe à agrandir son champ. Le grec pense à le vendre. Le Grec vend tout ce qu'il peut, pour avoir de l'argent d'abord, ensuite pour le plaisir de vendre. Arrêtez un bourgeois au milieu de la rue à Athènes, et demande/.-lui s'il veut vous vendre ses chaussures. Soyez sûr (ju'il vous les vendra si vous lui oflYe/ un bon prix. » Le même voyageur rapporte l'anecdote si connue du cheval de Beulé.
Le savant Beulé appela un jour son domestique et lui dit :
— Je veux vendre mon cheval, cherche-moi un acquéreur.
— Je l'achète — répondit le domesti(|ue.
— Toi ? Et pourquoi veux-tu un cheval.
— Pour vous le louer chaque jour.
L'historiette est significative. Le Grec jouit
en trafiquant comme il jouit en voyageant. L'émigration, qui actuellement préoccuj)e le (iouverneiuent du roi Georges, n'est en j-éalile (ju'une nouvelle forme du voyage d'aventures. Parmi ceux (|ui s'cmbarqueul à destination de l'Amérique, il en est cjui abandonnent un champ qui
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pourrait leur rapj)orler de quoi vivre. Mais se tenir coi dans un lieu solitaire, entre deux montagnes, loin des places publiques, loin du café, quelle insupportable chose 1
A végéter tranquilles ces fils des Argonautes préfèrent partir pour des pays lointains à la recherche de la Toison d'Or. En s'en allant, naturellement jamais ils ne pensent à rester toujours hors de la patrie, à fonder un foyer dans l'exil, à créer une famille en terre étrangère. Même les ban(|uiers (jui possèdent des hôtels à Londres ou à Paris et qui, en apparence, sont déracinés, gardent au fond de l'àme l'espoir de retourner à Athènes pour consacrer leuis millions à Tagrandissement de la patrie. Les magnifiques édifices de marbre qui donnent à la métropole hellénique un aspect de grande capitale, on les doit à la générosité des Athéniens (jui se sont enrichis hoi's du pays. Le musée National fut créé |)ar iJenardakis à son retour de Saint-Pétersbourg; la Pibliothèque, par N'aglianos qui fit fortune en Tur(juie ; le Polytechnéion, avec ses écoles d'arts et métiers, coûta force millions à Nicolas Stounnara ; le Stade superl)e, (jui respii^ndit au soleil comme un miroir, fut rcconslniil |);ir Axcrol, ));iii(|iiii'i' (|ui liabilait rpgyplc ; l'Acach'-mic ;i\cc ses porti(jues polychrojues et ses escaliers monumentaux, n'existerait pas si le commerçanl Sina,
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de Vienne, n'avait point caressé le projet d'offrir aux savants de son pays un palais pour se réunir; le Séminaire, qu'on appclh; lli/.arion, est l'œuvre de Rizario, et l'exposition du Zap- [)éion, Zappas la fonda ; le Gymnase Athénien fut construit grâce à un don de Varvakis, et la superbe Ecole Normale de femmes fut créée par Arsakis à son retour de Bukarest... Mais à quoi bon continuera citer des noms d'émigrants fortunés et splendides? A l'exception du Palaislîoyal, (jui fut bâti avec l'or du roi Otton, tous les édifices athéniens sont des cadeaux offerts au peuple par les « hétérochtones » riches.
Quant aux pauvres, puisqu'ils ne peuvent pas envoyer des chèques formidables dont tout le monde jouiraient, ils adressent, du moins, d'humbles mandats-poste, payables en or, pour soulager la misère de leurs familles. Parmi les ressources sur lesquelles compte la Grèce pour son enrichissement figurent les fonds que, des cinq parties du monde, apportent les lettres des émigrants. En ces jours derniers, justement, la Norlh American Review publiait une étude sur les vertus patriotiques et économiques des différents groupes d'émigrants et plaçait en première ligne les Hellènes ^ Suivant cette étude,
1. Du Monde Hellénique d'Athônes : « 11 laul. iiolorici (|iie co ne sont pas seuls les (irccs de la (liasse laborieuse el j)auvre qui (juiltent leur pays pour aller fonder des colonies à
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chaque Grec envoie, en moyenne, deux cents francs par an à sa famille, tandis que rilalien n'envoie que la moitié de cette somme. Pour expliquer cette difTérence entre l'élément latin et l'élément grec d'outre-mer, la grande revue américaine parle des traditions de sobriété qui permettent aux descendants de Thémistocle de s'alimenter d'une poignée d'olives. Mais, bientôt comprenant que cet argument ne suffit pas, elle ajoute : « Pour si ingénieux, si compréhensifs et si habiles que soient les Italiens, il faut avouer qu'ils manquent de la prodigieuse fécondité de recours intellectuels et d'habileté pratique qui permet aux (Irecs d'embrasser tous les détails de la lutte commerciale ou des labyrinthes de la spéculation avec une merveilleuse assurance. Et il est à remar(|uer, que parmi les Grecs, émigrants volontaires et aventuriers, il n'en est pas un seul qui s'établisse hors de l'IIellade sacrée avec la ferme intention de se créer une nouvelle patrie, comme le font chez nous les Allemands, les liusses et même les Italiens. Quand on dit des Grecs qu'ils sont émigrants volontaires, on veut indi(|uer qu'ils ont ([uitlé leur pali-ic non pas pour n'y
l'étranger. Di'S lioiaiiK's très l'uilivôs, a|iparl('ii.iril à des classes aisées, sortis des rangs de rarnicc et de la liaiiti* bourgeoisie, eonsaerenl leur l'ortune et leurs clVorts à se; créer de nouveaux cliainps d'acllvilé. Tel est le cas de M. Z. A. Malsas, un j(;iiin; lioinine iorl iiilelligenl, possesseur d'une jolie fortune <|u'il veut, augnuMiler au (longo ; tel est aussi le cas de M. 1'. Manos, ancien oiticier dans l'année grec |uc. •>
avoir point de cjuoi manger, mais pour tâcher de s'enrichir ou pour changer de climat. » Vax effet: il est une curieuse comédie d'Isocopulos qui se termine j)ar un exode général. Au Irolsième acte, tous les personnages, jusqu'au souffleur, émigrent vers des pays divers. Avant de s'embarquer, le p rotagoniste, voyant que sa terre natale va rester déserte, peint une enseigne qui dit: à louer et la met au milieu du pays. Il y a quelques jours, faisant allusion à cela, un député de l'opposition, M. Rhallys, s'écriait au Parlement : « Ceux qui émigrent de notre sol sont de véritables insensés. » L'agricullure hellénique, il faut l'avouer, manque de bras — suivant la phrase consacrée. Dans les fertiles plaines de l'Argolide, qui est une des plus belles contrées du monde, et des plus riches, les terres a])audonnées abondent. Demandez à quehju'un : « A qui aj)parLient ce champ sans culture ? » 11 vous réj)oiidra : « A un Tel (jui est parti {)Our l'Amérique. » l^lus Lard, ce propriétaire regagnera le pays natal, bâtira une maison à Athènes, établira une boutique an Pirée, ou bien ouvrira un café à Gorinlhe. Quant à retourner à la glèbe, jamais ! Un observateur qui avait étudié le pays à fond, dit, il y a plusieurs années : « Le (irec n'est point né pour ragriculture.il manque de la patience nécessaire pour faire produire la terre. Une boutifjue ou le pont d'un bateau, voilà son milieu. Assis ou debout, il se complaît en sa propre dignité et ad-
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iniie sa propre élégance. Mais s'inclinei', [)Our faire le geste du semeur, cela lui répugne et riiuinilie. Entre être laquais ou être paysan,il aime mieux être lacjuais, » Ce qui éveille chez cette race le plus d'entliousiasme, c'est le trafic aventureux.
Abandonner le village, quitter le pays, traverser les mers, voir des nations nouvelles, entendre des mots inconnus, aiguiser son esprit afin de s'ouvrir un passage, gagner de l'argent, écrire aux amis restés dans la patrie, en contant de personnelles odyssées; éblouir les parents en retournant painii eux tout cousu de pistoles, tel est l'idéal des bons fils d'Ulysse. Mais par-dessus tout cela, il y a dans leurs âmes un sentiment plus ou moins vague, très profond et très enraciné, (|u'on ne peut j)as appeler patriotisme, mais helléuisuie, et (jui consiste à caresser le rêve de l'agrandissement épi(|ue de la nation. En ()j-ient, surtout, les populations grec(jues vivent hypnotisées j)ar ce rêve. Se sentant supérieures en intelligence à toutes les autres castes levantines, elles se croient appelées à les dominer, à les absorber, à les civiliser. (Kie sont ces hommes en turban ou en fe/, sinon les anciens barbares? Imix, j)ar contre, les fils de l'ilellade (''terncllc ils sont les êtres subtils par excellence. Même au temps le plus cruel de la domination tinM|ne, cette
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conviction était générale. Les familles byzantines (|Lii n'aljaiulonnèrent pas Constantinople à l'arrivée de Mahomet II, accaparèrent peu à peu les postes importants de l'empire. Chaque pacha ottoman qui se respectait avait un secrétaire hellène. Et si durant la guerre d'Indépendance tous les compatriotes de Gaj)po d'Istria durent, chose naturelle, émigrer de Turquie, l'exode fut assez court pour que, dix ans plus tard, un diplomate comptât dans le quartier de Phanar, cinquante mille Grecs, tous conspirateurs et tous convaincus qu'un jour, assez rapproché peut-être, l'empire delîyzance renaîtrait de ses cendres. Quant à la population hellénique des côtes d'Asie Mineure, de Roumélie, d'Egypte, des Iles, de tout l'Orient, enfin, elle est si nombreuse que les ministres peuvent dire sans exagérer que le peuple gouverné par eux n'est pas, en majorité, dedans, mais dehors du territoire national. Et comme cette Ilellade du dehors est plus ardente en son patriotisme que celle du dedans, la politique du roi Georges est toujours exposée à des conflits. « Si nous avions des frontières avec la Bulgarie, nous serions chaque jour en lutte, -» disent ceux qui parlent franchement.
Même sans ces frontières, la lutte existe. Les populations grecques du territoire bulgare, ne pouvant vivre sans combattre, provoquent à
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chaque moment des tueries et des persécutions. Dernièrement les habitants d'Ar((uialos, antique cité baignée par la Mer Noire, durent fuir dans la peur d'être massacrés par les Bulgares. En leur fuite, ils pensèrent à se réfugier en Turquie. Mais la Grèce, généreuse, les appela, et, se sacrifiant, fonda pour eux, dans les environs de Pharsale, une ville qui prit le nom de La Nouvelle Arcjuialos, et qui fut inaugurée solennellementen octobre dernier. « ^'ous venez d'un champ de bataille, — dit le député de la région, le jour de la fête inaugurale — vous venez de combattre pour la cause éternelle. Au milieu d'une paix profonde, votre cité succomba en luttant pour conserver sa nationalité morale hellénique. » En cette circonstance, la rhétorique n'a pas été menteuse.
Les Bulgares font une guerre terrible à leurs rivaux, une guerre défensive, suivant eux. Mais malgré les batailles qu'ils gagnent et malgré les milliers de (jrecs qu'ils expulsent, ils auront longtemps encore (peut-être toujours) les ennemis dans leur maison. Car, ainsi que le disait le député de Pharsale, rhellénisuie est imj)lacable, le patriotisme hellénique est inébranlable, la ténacité hellénique est indomptable. Le président du Conseil des ministres d'iVlhènes, répondant à un journaliste français qui lui faisait remarquer la perpétuelle iiupiiétude des Crées dans le reste des Balkans, a prononcé les phrases suivantes, qui sont dictées pour être
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cntencliies du monde entier : « L'élément hell<''nique, par sa vive intelli<^ence, par son activil('' et sa rare puissance de travail, est un élément de paix et de civilisation. Il se peut que les autres nations possèdent des protecteurs puissants ; mais, malgré tout, elles ne pouiront pas faire reculer l'hellénisme. Ce dernier, grâce à ses rares dons, peut être sur de tenir dans la péninsule des lîalkans la place que lui assignent ses sacrifices et sa force. » ^Nlême en territoires hostiles, donc, les Hellènes savent que la patrie les soutient, les aide, les admire, les défend. Et ils savent aussi que, grâce à eux, à leurs sacrifices, à leur expansion, la grande ])atrie gi'ecque conquiert chaque jour de nouvelles colonies morales. Les persécutions ne les rebutent pas. Les soufïVances ne les font pas s'enfuir. Ih'roïque à sa façon, avec des humilités que d'aucuns attribuent à la lâcheté et qui sont en réalité des sacrilices, cette race sait vivre en souffrant pour l'idée éternelle. « Ces hommes — dit un voyageur — ont toujours su concilier le patriotisme le ])lus intransigeant avec la faculté de vivre dans des pays où on les déteste et les tyrannise. On peut leur confisquer leurs terres : les déraciner est difficile. Tels ils étaient dans les cités d'I'^gypte, à lUibasto ; tels ils étaient dans les cités ioniques de l'empire perse, tels ils continuent d'être dans les mêmes cités qui sont aujoui-d'liui musulmanes. De terribles révolutions ont changé la face de FOrient ;
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les pachas otlonians ont remplacé les satrapes j)erses. Peu importe ! Les (Irecs sont comme chez eux à Smyrne, à lasos, à llalicarnasse et autres lieux. Ils attendent le jour du triomphe définitif. » Les Ottomans qui entendent de pareils discours, rient aux éclats. Constantinople conc|uise par les Grecs qui ne purent même pas se défendre dans la dernière guerre ?,.. Folie ! Ahsurdité ! Illusion ridicule!... Les (Irecs laissent rire, laissent dire. Et ils se taisent, et ils attendent. La force de la race consiste à savoir attendre, à garder la foi, à ne se pas précipiter. Ulysse n'attendit-il pas vingt ans, avant de revoir son île adorée ? Eh bien ! les héros de la nouvelle Odyssée nationale attendront cent ans, s'il le faut, pour revoir la nation telle que la trouva le premier sultan de Constantinople. Le patriotisme est une vertu toute-puissante. Le peuple sait que le prêtre de Sainte-Sophie doit revenir pour terminer sa messe.
Venez, souriants Viennois, chalands des cafés du Graben ; et vous, Parisiens, qui parlez avec emphase de vos tavernes toujours bruyantes, venez ; venez, Madrilènes de P'ornos et du lion d'or ; venez aussi vous autres. Bavarois vaniteux et charmants, qui passez à la brasserie plus de temps que dans vos foyers ; venez tous à Athènes si vous voulez savoir ce que c'est que l'amour perpétuel du Café... Car ici il n'est même point d'heure fixe pour se réunir autour de petites tables de marbre. Dès l'aurore, tous les endroits où l'on boit sont pleins de monde. Mais quand je dis : « Ton boit », je m'exprime mal. Dans les cafés d'Athènes, on ne boit guère. On parle, on discute, on pérore. Je ne sais pas comment font les limonadiers pour ne se point ruiner tous. Chaque guéridon appartient à un groupe, et dans chaque groupe il se trouve bien une personne pour commander un verre de
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raki ou une tasse de moka. Les autres prennent gratuitement de l'eau claire et prononcent de clairs discours. L'intérieur des établissements — si grand soit-il — est déjà étroit pour l'affluence, dès dix ou onze heures du matin. Après déjeuner, les trottoirs se couvrent de tables et le Café envahit la rue. La causerie emplit la ville. Et par ma foi, c'est une causerie délicieuse, sans interruptions, sans cris, sans violence : une causerie qui fait penser aux dialogues de Platon, et à leur ordre et à leur harmonie. Quand fjuelqu'un parle, les autres écoutent attentivement. La mimique est expressive ; les gestes, rythmiques. Pas d'exagération, pas de mouvements désordonnés, pas de tartarinisme. Les bons Marseillais, qui se croient des Grecs et qui appellent Homère leur compatriote, passeraient ici pour des fous s'ils se mettaient à bavarder comme dans les (^afés de la Canebière. Car pour les Athéniens, Télégance des discours fait partie de la bonne éducation. Ayant fait de la Parole une déesse, ils se complaisent à lui rendre un culte harmonieux et subtil.
— Toute la vie d'Atiièncs — me dit un (iroc — est dans le Café, et toute notre énergie mentale se dissipe en dialogues de Café. Nos littérateurs écrivent à peine. Ce qu'ils ont de meilleui- dans la tèle et dans l'àme, ils le réservent j)our le (^afé.
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Au CiilV' s(> loiil cl so défont les réputations. Nos (luols sont loujoui's dos duels de calV'. Au Cale nous cultivous les défauts nationaux et les vertus locales. La Presse qui exerce tant d'influence sur les masses est le reflet du Café. Le vieux Souris, le patriarche de nos poètes, a symbolisé l'Athénien en une vignette célèbre qui figure dans le titre de sou périodique. Cette vignette nons montre un monsieur (jui tient un journal de la main droite et une cigarette de la gauche ; agenouillé à ses pieds, le dccrotteur ; tout autour de lui, ses compagnons de Café. Avant de les prononcer au Congrès, les députés débitent leurs discours au Café. Le Café est l'Agora moderne et la moderne Académie. Dans son enceinte tous ceux (|ui croient avoir le droit d'intervenir dans la vie active du pays s'enivrent nuit et jour. Je parle de l'ivresse verbale naturellement. La parole chez nous est la boisson la plus ca|)iteuse, l'opium le plus fort, la morphine la plus hallucinante. Quand nous avons bavard('' une couple d'heures, nous nous sentons transformés. I^a plus folle entreprise nous paraît, alors, facilement réalisable. Kn une semaine, nous eoncpiérons au moins une fois Constantinople et deux ou trois fois la Macédoine. Vous savez peut-être, qu'il y a peu de temps un patriote légua sa fortune à l'I^lat avec la condition (|ue lois(|ue Constantinople serait de nonveau grec([ue, on mènerait à ])out certains travaux. En l']urope, on {)eut se moquer
LES ru. S 1) ri.Yssi-:
(lo ce clle^•ali(>l' oiraiit du palriotismc liclh'*iii(jue. Mais dans nos cafés ou s'en garde ])ieii. Dans les cafés tout se cioit, tout se discute, tout se démontre, tout se i)rouve, tout s'accepte. N'est-ce pas uu de nos aïeux qui oflVit de prouver c|ue la (lèche (|ui vole reste immobile ? Eh bien ! aujourd'hui, un quelconque client de la Place de la Constitution acconi[)lit de plus grands prodiges. Le mensonge ne nous coûte pas cher quand il doit nous servir à persuader. J'ignore s'il existe des raisons ])Our que dans les cercles d'Europe on a])pelle grecs les tricheurs ; mais je sais (|ue dans les cafés d'Athènes, (juand il s'agit de nous convaincre, aucune vertu ne nous arrête. Les ]>ires défauts du caractère actuel de notre race sont la manie de |)ai'ler et le désir de tromper.
Mon ami exagère-t-il ?... .le suppose que oui. Mais, en tout cas, si ces défauts sont réels, les Grecs modernes peuvent se consoler vn pensant (|u'ils les ont hérités de leurs ancêtres.
(hiand on ne se contente point d'admirer la « sérénité » et 1' '< luM'oïsme » que les professeurs de rh(''l()ri(|U(' alliiliucul à la (Irèee anti(|ue,<>n relè\(> à cha(pi(> inslanl,(lans les (pun res h(dl(''ni(|ues, ta Iracc de la lroniperi(\ de la vanil*', de l.'i \('il)i »sil('. (le (pic nos plus illnslrcs hellénistes traduisent par « sagesse ", (•sl-c<\ sur les lèvres des Iumos li()nM'ri(|u<'s el de leurs
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successeurs, autre chose qu'un mot qui pourrait trôs bien signifier : « don de mentir », « don de tromper » ? (^ue mon très cher et docte ami Unamiino me pardonne si je dis des bêtises, mais après toutes mes lectures de poètes, jai fait la même observation. Dans le Philoctète, de Sophocle, quand le fils d'Achille, évoquant l'ombre héroïque de son père, refuse de tromper l'ami d'Hercule en lui volant ses flèches, Ulysse lui dit :
— Tu n'agis pas avec « sagesse».
— Non — répond Néoptolème — ; mais j'agis avec justice, ce qui vaut mieux.
Plus claires sont encore les paroles de Pallas qui, après avoir entendu un discours d'Ulysse, s'écrie dans ï Odyssée :
« Oh! subtil imposteur, insatiable inventeur de mensonges ! un Dieu seul pourrait te surpasser en subtilité. Tu ne veux donc pas, même sur le seuil de ta patiie, renoncer aux paroles trompeuses (jui, dès le berceau, t'ont été si chères ? Envers moi, au moins, ne te comporte pas ainsi ; car s'il est vrai que tu te fais remarquer entre tous les hommes par ta « sagesse » et ton « éloquence », je j)eux me targuer de pareil fait chez les dieux. »
Et iTysse n'est pas un être exceptionnel dans la Grèce antique. Son âme incarne l'âme nationale. Ceux qui ne lui ressemblent pas, tel Achille le véridi(|ue, sont regardés comme des hommes exceptionnels, plus rares que les dieux mêmes.
Agamemnon, appelant sa fille pour rimmoler sur l'autel d'Arthémise et lui disant qu'il la conduit à une cérémonie où elle ne trouvera qu'allégresse, est un personnage qui, dans tout autre littérature, semblerait odieux. Dans la littérature hellénique, il n'est qu'un roi pareil à tous les autres, un roi qui sait mentir et se complaît à tromper, qui lutte quand il croit pouvoir être vainqueur, et qui devient un humble suppliant lorsqu'il se voit perdu. Au moment le plus tragique d'Iphigénie, Cl} temnestre lui dit :
« Je veux te rappeler (|uelque cliose de ton histoire, oh, perfide Agamemnon ! Je veux que tu n'oublies pas que tu m'enlevas, d'insolente façon, des bras de mon premier époux, et que mes frères Castor et PoUux, brillants dresseurs de chevaux, te déclarèrent la guerre pour cet acte; je veux que tu te souviennes que, craignant de succomber, tu imploras la clémence de mon père, qui te pardonna ! ^)
Les rois grecs, cependant, confient à un tel chef le commandement suprême des troupesqui doivent détruire les murs de Troie. Son caractère même, hardi, trompeur et souple, leur semble une recommandation. Avec cet homme, on n'a pas à craindre de conflit pour des questions de morale. C'est un frère d'ilysse, (|ui n'a pas le joyeux cynisme du héros de VOdi/ssôe, et qui ne sait point dire, sans s'eflorcer, au loyal Néoptolème : « ( hie les scrupuh's ne t'arrêtent pas; décide-loi, et après la Nictoirc lu
LA GHICCE KTliUMXLl:;
redeviendras le plus véridique des hojuines. » Non, Agamennion ne trouve poinl de pareilles phrases. Aussi, malgré qu'il soit le roi des rois, le peuple lui préfère-t-il son vassal, le roi d'Ithaque. A ses qualités, ou, pour mieux dire, èi son caractère, lUysse doit être l'idéal des (Irecs. N'est-il pas le Verbe de l'éloquence, de la fanfaronnerie, de la sul)lilité, de la vanité .' « Autrefois, dit-il, j'avais la langue paresseuse et le bras prompt; mais à présent, instruit par l'expérience, je vois que c'est la langue qui domine le monde, et non pas le bras. » Ne croirait-on pas entendre un éloquent député de la nouvelle Athènes expliquant à un général turc les énigmes de la vie polili(|ue moderne ?
Pour moi, je ne vois d'autre dilférence entre les discours des héros d'antan et les conférences des personnages d'aujourd'hui que celle du lieu où ils sont prononcés. N'ayant ni nobles portiques ni amènes Académies, les rhéteurs et les sophistes de nos jours se réunissent au Café. Je les ai vus, attendant leurs amis, tirer de la poche un tome relié en parchemin, ou un simple cahier, et lire gravement au milieu du hourvari. Que dis-je, je les ai vus ! Je les ai entendus aussi. Je les ai entendus souvent profiter de la moindre occasion pour exposer en dialogues platoniciens leurs idées sui- le monde moderne etsur le monde antique. La nuit passée, dans une réunion i|ui paiaissait très ])eu littéraire, il a suffi (|ue (pielqu'un parlât du chœur
Li:s I-II.S li" ULYSSE
tragique que (jabilel trAniiunzio tente de rénover, pour que toute la société se mît à disculcr sur ce sujet, avec ardeur.
L'un disait :
— (iabriol d'Anuun/io coiiiprendra-t-il ce (ju'est le ch(rur tragi(|ue.'
— Evidemment 1 — répondait un autre. — L'n artiste consciencieux ne parle jamais de ce qu'il ne comprend pas.
— Eh !... Qui dit cela .' L'exemple de Maurice Harrès (|ui est, sans doute, un artiste, et un artiste consciencieux, date d'iiiei-. \'oye/ ce (jue ce grand Français dit du chd'ur antique dans son chapitre des Environs de Sparte. Suivant lui, les chorèutes n étaient (|ue le public spectateur, le peuple (|ui commente l'action, eu un mol.
— \) aulres, non pas étrangers, mais Athéniens, j)artagent cette opinion. Ne seraient-ils pas dans le vrai ?
— ]']rreur profonde ! A voir sciilcmcnl dans Promi'lhée, 1 action tlu clurur des océanides, on comprend f|ue cette idéeest absurde. Là, en ellet, les chorèutes ne se contentent pas dexprimer leurs émotions en lyrl(|ues accents. Quand ils croient devoir intervenir dans l'action même, ils foiineut le pi'ojel ch; délivrei* le héros malheui'cux des chaînes ol\ uij)i<'nnes et des serres du vautour.
— Barres ne dit lieii th' concret. Dans ses pages, jdeines de vague poésie, il est loisible
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de puiser des ar<^uments pour tous les goûts.
— Vague poésie ! Ecoutez donc ses
paroles puisque vous les avez oubliées : « Le chœur grec nous entourait, et je compris combien est réel ce personnage du théâtre antique. Ces êtres ennuyeux approuvaient ce (jue l'un d'entre eux me disait. » Ainsi parle le barbare irrévérent et charmant.
— En tout cas, pourquoi présumer que Gabriel d'Annunzio, lui aussi, identifie le chœur antique avec le peuple, avec le public?
— Parce que lui aussi a prononcé le mot fatal. La « tourbe, » a-t-il dit, la tourbe, c'est la foule. De son chœur donc, nous ne j)Ouvons rien espérer de vraiment hellénique.
Et ainsi, des heures entières durant, ces messieurs qui s'étaient réunis pour prendre une tasse de thé, parlèrent du chœur anti(|ue, comme ils auraient parlé de tout autre sujet de ceux ([ui se prêtent à des manières compliquées d'examen. Car à Athènes il s'agit moins de découvrir la vérité que de la poursuivre sans espoir, car, quand il s'agit de rhétorique, la Grèce de Costis Palamas est identique à celle d'Alcibiade. Aucune vérité n'y trouve une foi unanime; aucun principe n'ofïVe une importance dogmatique. Les idées ne sont que motifs à longues discussions à l'ombre des arbres ou dans la blancheur marmoréenne des places
publiques. La chose la plus évidente trouve ses détracteurs; la plus absurde, ses partisans. Mais ce qui enthousiasme par-dessus tout, c'est ce qui, comme la question de l'essence même du chœur anti(jue, ne peut satisfaire que de vaniteuses prétentions de docte éloquence.
A présent même, dans ce café bruyant où je me complais à voir défiler la foule athénienne, un jeune homme aux yeux noirs, qui semble n'avoir pas seulement remarqué la présence des quelques jolies femmes qui nous entourent, vient d'ouvrir un tout petit tome sur le marl)rc du guéridon. C'est sûrement un élo({uent livre, qui contient la défense de {[ueh[ue extraordinaire paradoxe. Le vague sourire qui erre sur les lèvres du lecteur révèle sa satisfaction. Mais voici qu'arrivent ses amis. Poignées de mains, i^uis, sans attendre qu'ils se soient encore assis, mon voisin commence à parler. Et, malgré moi, quelques lignes de Platon accourent à ma mémoire: « Phèdre finit par emporter le livre, et commença à le lire dès le matin. Le soir, fatigué, il sortit en promenade et il savait déjà son discours par cu'ur. Alors, comme il trouva un homme, il le lui répéta entier. » Il est probable que si j'entendais ce que dit ce jeune plat(^nicien, Télégance de sa parole me chariuerait comme charmait les contemporains de Protago-
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ras rinsinuonse et perfide élof(iieiice d'Apolh (loro. (le l'Iièdie ol (rAofnllion.
— Eloquence !... Sul)tilité '.., l']léo-ance!... — s'écrie mon ami, rAthénien édnqué à Londres.
Tout cela est fort bien Mais j'estime (juc
quelques qualitésplus solides etmoins brillantes seraient préférables pour l'avenir de notre race et de notre patrie. Pour le moment, quand nous produisons nu homme de véritable génie, nous tombons toujours dans ïiili/fisisme. Les fds d'Ulysse, toujours les fils d'Ulysse, imposteurs, intrigants, bavards !... Et savez- vous quel est l'Ulysse d'aujourd'bui ?... Le personnage |)rincipal d'un loman de l)inet-Yalmer : les Mclèf/iies... Le^ Mèiè(iui'^, voilà notre Odyssée*....
Les (îiecs, en général, considéreront ces paroles comme un |)aradoxe absurde. Et pourtant, il y a ((uelque chose en elles (|ui |)Ourrait bien être une vérité profonde. Le héros du roman français cité par mon ami est un Hellène qui a toutes les qualités et tous les défauts des nis d'Ulysse. Il est habile, patient, subtil, actif, ambitieux, hardi, insinuant. C(>lui qui l'écouLe n'arrive pas à se dél'endre contre son élo(|uence. De ce cpii n'est que vil négoce et prose positive, il sait l'airr poésie et idéal. Plutôt qu'un banquier de génie, il est un argonaute de la nouvelle chimère. Dans son imagination, toute affaire s'agrandit, tout chiffre s'augmente.