‹ La Grèce éternelle. Traduit de l'espagnolChapitre 18 sur 48 · I-: PAGANISME i:ii;i{m:i. ins · texte numérisé non relu

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vertes ». Saint Cônie et saint Damien, les poètes les appellent : « les divins anargyres », car ils sont les seuls qui ne font point payer leurs guërisons. Mais rien de curieux comme la suivante épigramme : « Célébrons le livre du pieux Patrice qui a réalisé une grande œuvre en composant avec les poèmes d'Homère une hymne glorieuse de vers brillants en l'honneur du Christ, le Dieu invincible ». Est-il rien de plus expressif, de plus innocent ? Les poèmes homériques, pour devenir en leur partie religieuse des poèmes chrétiens, n'avaient besoin que d'un docte scoliaste qui remplaçât les noms des dieux par des noms de saints. Cela indignerait sans doute les rigides catholiques d'Espagne et de France. Mais en Grèce, les croyants continuent d'être, inconsciemment, comme l'évéque Patrice.

Et rexonij)lo du pieux prélat, (pie V Anthologie célèbre, n'est pas unique. Une impératrice de Pyzance, l'Athénienne Eudoxie, composa égalemont, avec des hexamètres choisis dans les poèmes homériques, une naïve histoire de la \ le de .b'sus, histoire que les éi'udils consi- (léreut comme la suite de l'œuvre de l'i'véquepoète. Le chrétieu et le païeu se mêlaient de telle façou dans la Constantinople des premiers siècles, (|ue les dieux anciens fraternisaient avec les dieux nouveaux. « Malgré sou caiactèi-e

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de capitale chrétienne — dit un historien — la grande Cité continuait d'être païenne. Dans ses Musées, enricliis par Constantin des dépouilles de ranli(|uité, les divinités olyin[)iques semblaient conserver leur prestige et leur gloire. A la cour, au milieu de la dévotion, les fêtes évoquaient le souvenir des traditions helléniques. » On en pourrait presque dire autant de la Grèce actuelle. Dans les musées d'Athènes, d'Olympie, de Corinthe. d'I^pidaure, les dieux gardent leurs auréoles. Les campagnards pendent leurs ex-votos et leurs ofîrandes aux pierres qui furent, Aoici deux mille ans, consacrées au culte d'Apollon. Les fêtes — non pas celles de la cour, celles du peuple — sont des cérémonies païennes qui, si elles ne conservent point toute la somptuosité, toute la splendeur, toute la poésie des dionysiaques et des éleusinies, perpétuent du moins le bruyant enthousiasme des foules antiques. Même pour enterrer Jésus, la multitude chante, crie et rit. Dans la nuit du Vendredi-Saint, le peuple allume sur les places de grands foyers. Autour des flammes, les enfants sautent et dansent, en se tenant par la main. Partout éclatent les fusées, resplendissent les feux de Bengale. Dans les Temples, les enfants font des quêtes dont le produit sei't à acheter de la poudre. Tout le monde a les doigts brûlés ; nuds, loin de se plaindre, chacun se réjouit de sa douleur, car les Ijrùlures de la Semaine Sainte sont des présages de félicité. Les

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églises dciiieuront ouvertes la nuit. Les dévotes, attentives à ne ])oint laisser s'éteindre leurs lampes, restent parfois pendant deux jours de suite au pied du maître-autel à chanter des hymnes où elles appellent le Christ : « douce image du printemps », ou « bel éphèbe blond ». Les paroles gentilles fleurissent sur les lèvres mvsticjues. Aux mères qui pleurent leurs enfants, il leur arrive de dire : « In beau jeune homme meurt ! allumez les torches jaunes — allumez les lumières vertes — allumez-les pour illuminer le chemin ([ui descend jusqu'aux enfers. » Si ces enfers étaient l'antre eiïrayant où les âmes des damnés chrétiens se consument, certainement nul n'oserait même en parler au moment où un être chéri entreprend le voyage clernel. Mais en Grèce, les enfers continuent d'être une demeure d'àmes dans laquelle les ombres des héros, des poètes et des philosophes discourent mélancoliquement. La conception précise et sinistre de l'au-delà catholique n'a pas pénétré tout entière dans les clairs cei-veaux helléni([ues. Il y a cin(|nante ans, Ixlmond AbouL assista à un enterrement dans un cimetière d'Atlièjies '. La morte était une

1. Du Mercure de France sous la sigiialure de M. lùiiilc Magne : « Kn Europe, les Grecs seuls paraissent connailie l'arl d'enibcllir leurs promenades liinèhres. Ils y convicnl des musirions (jui cxéculiMil daUendrissanlcs romamcs. Kl parnu les garimis brandissant des croix el des images, leurs popes en iialtils éclalaids, leuis invités en vestes de couleur (li~|)oi'siMil IduIc idée de deuil. Kt le mort, étendu dans

l'cmim> assez avaiicoe en ag'o. Ses fils d(3posèrent dans sa tombe quel(|ucs fleurs et une pomme. Cette simple ofl'rande d'un fruit est un symbole où revit toute l'idée païenne de la mort avec son ingénu matérialisme. Dans la tombe, l'âme continue à avoir des appétits, des besoins. Malheur à (jui néglige d'observer les rites ! Vindicatifs et tenaces, les esprits le harcèlent sans repos. Et le peuple, qui rit parfois des saints, comme ses ancêtres riaient des dieux, a pour les esprits un respect mêlé de crainte.

Sous d'autres formes, en efl'et, ])resque toutes les superstitions du passé le plus lointain persistent encore. Dans une magnifique page (jui sert de préface au Livre des Mystères de Jambliqiie^ le poète Pierre Quillard nous parle des fontaines miraculeuses : « Ainsi, — dit-il — tôt ou tard les cultes ennemis se réconcilient dans le fétichisme universel dont ils affectent vainement de se détacher, à l'ori-

son ceiTuoil ouvert, en ajustements de velours et de satin, le visage f.Tdc et ronronné de fleurs, parait eflectuer, environné de sollicitudes amicales, un doux et tranquille voyage. Souvent ce sont de jeunes et belles femmes, décolletées et parées de liijoux que laissent apercevoir les cercueils. On les dirait alors vernies de ces pays légendaires ([u'exallent les lumières des féeries et allant, tout ensommeillées, vers quehiue prince charmant dont l'amour les ressuscitera. ..

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gine ou à la fin de leur évolution historique. Ni les philosophes grecs ni les Pères de TKglise n'ont pu vaincre les humbles dieux immortels qui se révèlent libéralement aux âmes simples. Maintenant encore, dans tout TOrient, des femmes pieuses s'en viennent vers les ayasmata, vers les fontaines sacrées ; un pappas y remplace les hiérodoules antiques, aussi ignorant du mystère, qui s'accomplit quotidiennement auprès de lui. Dans les caves sombres, à peine éclairées par des cierges qui crépitent et vacillent aux souffles humides exhalés des sources, elles descendent et se j)enchent sur les piscines ; elles y trempe-nt leurs figures de douleur ou de joie, et les eaux glaciales collent à leurs tempes, en bandeaux graves, les boucles noires et les mèches jjlanchcs; puis elles boivent, pareilles au divinateur de Kolophon, les ondes qui n'ont point cessé d'être prophétiques et conseillères de sagesse ; et elles s'éloignent, courageuses et réconfortées. Car elles n'ont point communié avec les fantômes caducs et imbéciles des dieux éphémères, mais affirmé, sans le savoir peutêtre, la grande unité des choses et mêlé leur vie dune heure à l'existence universelle. » Mais ce sontiment ne siiflil pas aux âmes éternellement païennes. 11 leur faut encore (ju'en dehorsdeséléments,les esprits mystéiieux et les démons [)rotecteurs intei-viennent aussi. (^)uand un palikare dépure race tombe malade, au lieu de mander le docteur, il a recours au devin.

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La lecture d'un conte poj)nlaire quelconque suflit à renseigner sur ces j)rati(|ues. Le devin arrive mystérieuseniei)t au milieu de la nuit, examine le patient et l'oblige à faire des gestes hiératiques. Puis il lui adresse des paroles confuses, où il parle de la lune, des dieux néfastes, du sang des dragons. (^)uand ce que fait ou dit le bon rlevin n'arrive |)oint à guérir le ma'ade,la famille a recours à la noire sorcellerie. Dans la Mort da palikare, de Palamas, l'un des plus beaux et des plus populaires contes grecs, il se trouve une scène qui permet de se faire une idée exacte du mélange de superstition et de religiosité qui anime le cœur du peuple. La mère d'un malade que tous les médecins ont condamné, va chez la sorcière du lieu et l'emmène chez elle. En la voyant, le malade se figure que ses maux vont enfin cesser, que la santé va lui revenir soudain. La sorcière lui demande son soulier droit, le contemple une heure durant, l'emplit de poudres étranges et le place dans le lit. Ensuite elle va se coucher en recommandant bien au malade et à la mère de ne point prononcer un mot de toute la nuit, quelles que puissent être les choses inouïes et incroyables qu'ils verront ou entendront. Dans la pièce, un Christ et un saint Nicolas occupent les deux niches d'un autel byzantin devant le([uel brûlent deux lampes d'argent. A minuit précis, un l)riiit immense emplit la cour de la maison. Sur le toit s'abat un déluge de pierres.

Des coups de sifflet stridents traversent Tespace. Le sol tremble, les vitres de la fenêtre se brisent, les portes s'ouvrent toutes seules. Le malade frisonne sans oser prononcer un mot, tandis que sa mère, couchée sur un matelas, au pied du lit, implore du regard saint Nicolas. Le lendemain, la sorcière reparaît, et ordonne une infusion d'herbes nocturnes. A la iin, elle se retire en n'invoquant rien moins que le saint nom de Dieu... Car ces sorcières, comme leurs rivaux les devins, sont personnes très orthodoxes, et vont à l'église, et visitent régulièrement le révérend Pappas. La magie et la foi ne sont pas ennemies. Le clergé hellénique déborde d'indulgence. En outre, toutes ces pratiques miraculeuses montrent que les divinités ne refusent point d'intervenir dans la quotidienne lutte pour l'existence. « Comme les idoles antiques — dit Gaston Deschamps — les idoles nouvelles font des miracles, l'n jour, au Pirée, un pauvre ouvrier, Athanase Khantzis, s'étant (juerellé avec sa femme, qui lui demandait les drachmes nécessaires pour prendre passage sur un bateau de ()èlerins ([ui parlaient pour Tinos, et s'étant laissé aller, dans sa colère, à des paroles sacrilèges, fui immédiatement |)uni de son impiété: il pâlit, ses genoux tremblèrent, ses yeux se ternirent, il tomba sans connaissance et sans voix. » Mais de même qu'ils tuenl, de même ils guérissent, les bons saints by/antins dont les âmes

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sont aussi iin[)iilsives (|iio celles des anciens dieux de !'( )l)iu|)e.

Le culte d'Asclépios que la Grèce classique célébrait à l'^pidaure, se retrouve aujourd'hui, sous un autre nom, dans l'île de Tinos. L'Eglise de la Panagliic est un moderne Asclépiéion. Pendant la semaine de la panégyrie, les malades accourent à ce sanctuaire en cortèges interminables. Sur tous les points de l'empire hellénique, la foi en l'image de la toute-puissante Evanghelistria est aussi grande que pouvait l'êti'e autrefois la confiance en Esculape. Ce que la science ne peut, ce que la sorcellerie n'obtient pas, la madone aux douxyeux l'accorde. Oh ! la Madone de Tinos ! De l'.Vsie Mineure, de la Roumélie encore (>sclave, d'Alexandrie la fidèle, ceux qui souffrent sans espoir vont vers elle en processions lamentables, en chantant des strophes dans lescjuelles se mêlent ingénument les diminulifs de l'antiphonaire latin et les exclamations des hymnes grec([ues. Les groupes les plus hideux exposent au soleil d'Orient leurs misères physiques. La claire capitale de l'île (|ue Poséidon délivra du pouvoir des serpents, s'emplit de vers. Ce sont, partout, plaies qui suppurent, blessures qui se gangrènent, pustules qui s'ouvrent, difformités cjui se tordent. Une odeur de pourriture humaine monte vers le ciel voilé par les nuages d'encens. Et tous ces

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êtres iniséraJ^Ies, parmi lesquels il eu esl (|iii se peuvent à peine traïuei*, retrouvent, à Touverture des portes du temple, l'énergie nécessaire pour se dis|)u ter, avec une férocité d'allaniés, l'espace miraculeux. Car le sanctuaire de la l'auaghie, (|uoiqu\'laiil le |)lus vaste de (irèce, esl encore trop étroit pour contenir les pèlerins innombrablesqui,les jouis saints, chaque année, veulent être guéris par la divine image. « Nous t'apportons de belles offrandes ! » crient les fidèles. « Vixe sur nous ton regard miséricordieux ! )) gémissent ceux qui redoutent d'être oubliés. Mais quels (|ue soient les ellorts de la masse immense des soiillrants, r]'\aiigli('dislria ne consent à secourir que ceux (jui lui paraissent dignes de pitié. Et le lendemain de la cériMUOnie, les favorisés se réunissent sur une j)lace publique [)Our raconter en phrases d'illuminés le miracle f|ui les sauva. Le peuple, plein d'enthousiasme, cri(; : « r>(''nie soit la Machjne ! » Et après une dernière action de grâces, les processions se remettent en route, abandonnant l'ih^ bienheureuse, ('(jinme les j)èlerins païens quittaient jadis la dixiiie campagne dj-qjidaure.

Mais il esl plus (|ue ceux (|iii souffrent, pouifaire penser aux rituels gentils. Ceux(|ui aiment, ceux (|ui jouissent, ceux (|ui vivent en toute simplicité et en toute eneigie, r(''\èleul uiuî àme aiitujiie. dès (pTiis s'upjjrochent de I e;j^lise.

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Immortels païens, les dieux de VIliade perdurent en les saints de la Légende Dorée. «■ Les idoles du j)olythcisme — dit un memjjre de ri'^colc d'Athènes — avaient eu, en des temps fabuleux, des aventures ol)scures, de mystérieuses odyssées. De même, les icônes byzantines eurent, presque toutes, leur histoire individuelle ; des moines zélés s'applicjuèrent à écrire leurs biographies. D'ordinaire, elles choisissaient elles-mêmes, comme des personnes vivantes, le lieu où elles voulaient être adorées ; la mythologie orthodoxe est toute fleurie de légendes gracieuses, où l'on voit les saintes images flotter sur la mer, et, a{)rès de lointains voyages à travers les îles dorées de l'Archipel, toucher à quelque rivage désert, où de pieux ermites recueillent la voyageuse, envoyée du ciel, et bâtissent une chapelle ou un monastère, j)Our perpétuer la mémoire d'un si miraculeux événement. » Parfois, point n'est seulement besoin de construire des églises nouvelles. L'image orthodoxe trouve lin palais tout prêt dans le temple en ruines de (juelque divinité païenne. Les temples, même peuplés de jeunes saints, conservent mystérieusement et discrèt(;ment l'esprit de h'uis vieux maîtres.

Et si vous demandez aux Athéniens cultivés comment le clergé orthodoxe peut tolérer une

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telle perpétuation du paganisme, ils vous répond l'ont sûrement :

— Par iudiflerence ' Les prêtres de notre é[)0(iueet de notre pays, comme ceux du temps (TAlcibiade, ne sont que des ordonnateurs de |)ompes religieuses. L'extérieur, ce qui est liturgique et hiératique, ce qui comporte des processions, des hymnes, des cierges allumés, des légendes racontées, des habits brodés d'or, voilà ce qui les intéresse. Mais le mysticisme ne rentre pas dans leur domaine. De tous les peuples du monde, le nôtre est le moins mystique. La religion est ici un luxe pour f|uelf(ues-uns, une tradition pour d'autres, une consolation pour beaucoup. Mais pour personne elle n'est une fièvre capable de faire perdre le sommeil. Observez notre Parlement : vous remarquerez que parmi les mille et un partis qui composent notre j)oliti({ue, il n'en est point qui se consacre à la défense religieuse. Notre clergé, d'autre part, n'influe en rien sur les élections. Durant les longs siècles de notre captivité, chaque prêtre était un gardien de nos reliques historiques. Si les dieux Pintéressaient, c'est ([u'ils étaient des créations de notre g<'mie. Les livres païens leur servaient à j)ropager notre langue. AujourcPhui, où nous vivons librement, nos ])appas font partie de notre luxe : ils sont décoratifs avec leurs amj)les tuni(|ues et leurs hauts bonnets. Ils sont souriants et tolérants. Force jeunes gens ambitieux ne se font moines

lu lA f;ni;cE KTKRNEr.Li-:

que poui- tâcher de devenir évéques. Avaiil de se cloîtrer, ils étudient en l'rance ou en Allemagne les sciences positives. Aussi, quand ils arrivent à l'épiscopat, aucun scrupule ne tourmente leur conscience, aucun doute ne leur enlève le sommeil. Suaves et habiles, ils considèrent la religion comme un beau mythe et l'enseignent au peuple comme une fable consolante. Comment, donc, condamneraient-ils le paganisme de leurs ouailles, puisqu'eux-mêmes sont païens ?...

Voilà ce que vous diront les Grecs subtils.

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