‹ La Grèce éternelle. Traduit de l'espagnolChapitre 19 sur 48 · L ANTIQUITE VIVANTE · texte numérisé non relu

L ANTIQUITE VIVANTE

Il arrive parfois aux pèlerins de TAttique, quand ils interrogent le passé, de ne prêter loreille quà la voix grave des livres. A chaque pas, le vieil Hérodote, le sec Thucydide, l'ingénu Pansanias et le bon Plutarque leur disent les fastes de ces pierres : « Il y eut ici un tribunal... ; là-bas, une Assemblée...; plus loin mourut Socrate... ; à l'autre bout, Pallas fit naître un olivier... ; à côté de l'olivier, on dislingue la trace du trident de Poséidon... ; tout pi es de ht, le père de Thésée, en apercevant les voiles noires, se piécipita dans le mortel abîme... ; hors de Penceinle divine, Périclés se (h'fendil contre le peuple. » Et, peu à peu, les fantômes se lèvent, grav(;s, muets, enveloj)j)és de leurs blanches chiamydes. Ils se lèvent comme le Commandeur d(^ pierre, et marchent sans cesser d'être morts. Aussi les voyageurs

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qui veulent voir revivre les grandes Ames, n'éprouvent-ils que la pénible impression d'un défilé de marbres. « Pour nous — dit Barrés — l'antiquité n'est qu'un souvenir de l'école. » Antiquité sinistre que celle-là ! Dans leur respect inintelligent, les professeurs finissent par dépouiller de toute hunumité les héros grecs et romains. Epiques sans le savoir, sans le croire et sans le vouloir, ils convertissent en substance d'épopée ce qui est antérieur au Christ. Entre Achille furieux, brandissant son invincible épée, et Démosthène fuyant fou de peur, il n'y a pour eux aucune différence. Tout cela forme l'hellénisme. Et l'hellénisme est un bloc d'impassible Paros. Nietszche lui-même, qui avait été professeur de grec, dut écrire un jour : « La vision de l'hellénisme, telle qu'il m'avait été donné de la contempler, était si étrange, si particulière, que je me vis forcé de conclure que nonobstant la morgue de ses manières, notre science hellénique classique n'a fait autre chose que de s'amuser à un spectacle d'ombres chinoises. » Eh bien ! c'est ce spectacle qui a désillusionné tous ceux qui se sont approchés de l'Acropole en se répétant mentalement les phrases des universitaires.

Mais, par contre, ceux (|ui s'approchent de ces piei'res avec une âme d'enfants irrespectueux et .enthousiastes ; ceux qui ne redoutent

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point que la (iorgone du savoir académique les paralyse ; ceux que n'elTraient pas les aboiejuents du chœur tragique ; les libres d'esprit, enfin, jouissent dans ce pays de souvenirs, autant que sur toute autre scène de grands drames liumains... Sans doute le théâtre est vide. Sans doute la représentation est terminée. Des décors mêmes, il reste à peine des fragments. Mais il n'importe ! Quelque chose de l'odeur du sang, ((uelque chose de l'arôme des corps monte jus- (ju'à nos cerveaux et nous prouve que les acteurs étaient bel et bien des êtres de chair et d'os, et non point des ombres, ni des fantômes.

.Mon ami Maurice et moi, nous avons eu la chance de rencontrer, pour nous accompagner dans nos excursions, un arlisle qui vit, non à notre époque, mais dans le siècle d'Aspasie. Il s'appelle Philadellos et professe la littérature anti(|ue dans une École. Ses élèves se moquent parfois de lui quand ils l'entendent s'exprimer avec un peu de pieuse pédanterie en la langue de Sophocle. Mais lui ne voit d'autres riresque ceux des bouches anli(|ues. Le présent n'existe pas pour lui. La guerre même j)assa à côté de ses rêves sans le réveiller. Les défaites de Larisa ne l'émotionnèrent nullement. Par contre, chaque fois que les Perses s'agitent, son âme de grand patriote brûle d'un feu sacré.

— .Ma pauvre patrie ! — soupire-t-il, en contemplant l'ile de Séhmiiuc, des hauteurs (h; l'Ilvmctte.

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I^t cette seule phrase, (jiii ressemble à une tendre caresse, indique combien diflérente est sa (jrèce, de la (Irèce de l'iniversité. — Kl cette « pauvre patrie » qui le fait se lamenter, n'est point non plus celle d'aujourd'hui, celle du roKieorges et des archéologues teutons ; mais la terre vivante, active, inquiète, nerveuse et aventurière d'il y a deux mille cinq cents ans.

— Ce qui nous perd — affirme-t-il en certaines occasions — c'est notre légèreté, notre manque de constance. Les fluctuations de l'opinion et les changements de gouvernement sont désastreux. Par surcroit, nulle honnêteté chez les rhéteurs qui mènent le pays. . .

Ceci, dit au milieu de belles pierres, à l'heure où l'ombre noie la ville dans son mystère, acquiert une extraordinaire importance. On comprend que celui qui parle de telle façon est un visionnaire. Et l'on devine en même temps que ses visions ne sont pas de vains fantômes, mais des êtres vivants, des êtres pareils à nous, et respectables non point parce qu'ils paraissent grands en leurs statues, mais parce qu'ils furent passionnés en leurs douleurs, en leurs ambitions, en leurs misères, en leurs joies...

— Toi-même — me demandait Maurice — n'éprouves-tu pas ici un superstitieux respect pour des choses qui, à .Madrid ou à Paris, te sembleraient risiblcs ?

L ANTIOl ITE VIVANTi: ll'J

Moi-même, en effet... L'atinosplière arrive, peu à peu, à s'emparer de nous, à nous modeler à son gré, à nous faire une àme neuve, très sensible et fort crédule. A vivre sans livres et sans guides au pied de l'Acropole, on sent l'antique légende nous hanter comme une hallucination. Les siècles s'eftacent... Les ombres millénaires deviennent de visibles réalités. Alcibiade, Aspasie, Démosthène, Sophocle, Périclès, Platon, tous les héros du magnifique drame atti([ue sont présents devant nous. Nous les voyons aller et venir; nous les entendons parler ; nous les surprenons en leurs moments de décourao^ement et de tristesse, de lâcheté et d'infamie. Combien dillerents nous les avions rêvés autrefois, dans nos écoles ! Leurs visages mêmes n'ont pas cette majesté impassible qu'ils revêtent dans les gravures des livres de classe et dans les bustes des bibliothèques. En les dépouillant de leur marmoréenne divinité, nous faisons d'eux des hommes pareils à tous les horumes, de pauvres, et grands, et fous hommes d'aujourd'iuii et de toujours.

Maurice qui, en bon Espagnol, professe un véritable culte pour l'éloquence, me disait hier, en contemplant la tribune du Pnix :

— Avant de respirer cet air, les orateurs antiques me {paraissaient des êtres extraordinaires. Maintenant je les compare aux couteinporains

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