‹ La Grèce éternelle. Traduit de l'espagnolChapitre 20 sur 48 · r.\ cinci: i:ri:iiM:i.i.i · texte numérisé non relu

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sans croire que je commets une hérésie. ICtant des hommes, ils ne m'elTraient plus. Autrefois, (|uand je les considérais hors du temps et de l'espace, je les plaçais dans un Olympe de science. Aujourd'hui que je vois Tendroitoù ils vécurent, où ils intriguèrent, où ils soulTrirent,je les trouve moins vénérables, mais plus passionnants. Ce Démosthène, surtout, m'intéresse. Quel type d'arriviste ! Quel exemple de vanité ambitieuse! Son véritable don naturel, c'était l'énergie. A force d'énergie, il convertit sa parole difficile en inépuisable source de verbosité. 11 me semble assister à ses méditations d'étudiant assoiffé de gloire. Il venait sans doute ici chaque fois que quelque scandale politique provoquait des débats passionnés. Ici, il notait l'enthousiasme qu'éveille chez tous les peuples l'éloquence hardie. Les généraux victorieux tremblaient devant le verbe des tribuns. Ah ! et il me semble voir parfois ce jeune homme contrefait jurant, comme un personnage de Sthendal, qu'il ne négligera aucun moyen pour obtenir ce qu'il désire. « 11 faut — l'entends-je dire — que ma parole résonne ici pour que le peuple m'applaudisse . La parole est la seule arme invincible. Par elle, je conquerrai la fortune que j'ai perdue ; par elle, je gagnerai le pouvoir nécessaire à mon ambition; par elle j'étonnerai le monde. » Et puis toute sa vie m'apparait telle quelle fut : tourmentée et misérable, pleine d'humiliations et d'anxiétés secrètes, — vie horrible, par son

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manque de scrupules, sa cupidité, sa soif d'honneurs ; vie de désirs eflrénés et de peurs liuiniliantes, de haines concentrées et d'envies in(lom[)tables ; vie de grand aventurier de la polili(|iie ; vie d'homme qui pâlit devant le danger, qui fuit devant l'ennemi, (|ui exige des comptes de ceux qui sont tombés, qui vend son iniluence, qui fait trembler les rois, et qui finit misérablement par un suicide que la peur lui impose... Ah ! comjjien difîerentce Démosthène si humain, du Démosthène des collèges!

Toute l'antiquité, vue d'ici, se change en une époque palpitante qui nous intéresse non par son impassible et olympien éloignement, non par son harmonieuse blancheur de marbre, non par son caractère majestueux, mais, au contraire, [)ar sa passion, par son désordre, par son intensité, ])ar sa vie. Ce que nos doctes professeurs nous présentent comme une èie surhumaine fut hi plus humaine des ères. Par là, elle fut la plus grande. Par là, ses vestiges, devenus reliques de marbre ou souvenirs de poésie, sont plus présents à nos esprits (|ue les vestiges encore non enterrés de siècles récents.

Quand notre maître Philadellos nous parle do Sophocle, de 'Ihéocrite, de Socrale, on cioirait

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entendre un ciiti(|ue passionne discuter dans un Café parisien les mérites de Renan, de ^'iclor Hugo, de Verlaine.

— Je suis de ceux ([ui approuvent la sentence — dil-il.

1^1 [)()inl n'est ])esoin de lui faire ajouter (|u'il s'ag-it d(^ la sentence contre Socrate, « ce corrupteur, non pas de la jeunesse, mais du goût, de l'enthousiasme du peuple. » Car notre Athénien est un ennemi acharné du « vieux pédant (|ui analyse tout et ne sent rien ».

— Le grand Nietszche — lui répond Maurice — pense comme vous. Suivant lui, Socrate est le créateur de ce type insupporlaljle : « rhomniethéorie. »

— Nietszche ? — s'écrie notre ami — Qui estce ?...

Et comme ^laurice sait (|ue nous sommes au cinquième siècle avant Jésus-Christ, il lui répond :

— Un homme qui fera revivre la véritable idée de l'hellénisme dans deux mille cin(| cents ans. . .

Mais Philadellos ne nous écoute pas. 11 veut parler de Socrate. Il veut nous faire comprendre ([ue la sentence est juste. Il vent que nous allions ensemble applaudir les juges sévères...

Sur la table où j'c'cris, autrefois couverte de papiers, il y a maintenant cinq petites clames (|ui sourient, qui dansent, qui se promènent. Pour les emmener de Grèce, il fut nécessaire (|u'un l"]pliore quelconque des Antiquités, me délivrât, après bien des négociations, un passeport en règle. « Mieux vaut que vous les laissiez ici — me disait mon ami Jean Dargos en caressant leurs formesdélicates avec une volupté de poète; — mieux vaut (|ue vous me les laissiez, car l'autorisation de les emporter vous coûtera ])eaucoup. » Beaucoup, en edVît, mais je ne le regrette point. I.es grâces cof[uettes des jolies petites dames me dédommagent aujourd'hui largement de tous mes sacrifices. Bavardes comme de viaies femmes, elles me parlent de mille choses délicieuses (pTignorent les savants, <tme révèlent millesecrets (juc 11 I isloire necon- [i;iit pas. Un souffle léger (ranli(|uit('* \ivante

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anime leurs menus corps d'argile. I-]t je me demande j)arfois, quand je vois s'éclairer leurs yeux, se mouvoir leui-s lèvres et palpiter leurs seins, je me demande sincèrement, simplement, si ce souffle mystérieux (jui les anime ne serait pas une âme véritable... Mon ingénu fétichisme vous fait sourire ? Cherchez donc cinq petites dames de Tanagra, de Myrina ou de Pergame; placez-les sur votre table de travail; regardezles vivre, écoutez-les parler; aimez-les comme j'aime les miennes, et vous me direz ensuite si elles ne sont pas des êtres doués d'âme...

Les figurines d'argile sont-elles eft'ectivement, comme quelques-uns le prétendent, ce que l'art grec nous a laissé de plus exquis? Je l'ignore. Mais je sais bien qu'elles sont ce qu'il y a de plus vivant, de plus expressif parmi tout ce (|ui nous parle de la beauté anti({ue. En elles, rien d'olympien, ni de sereinement dédaigneux. Leurs attitudes ne sont pas symboliques; leurs poses ne sont pas éternelles; leurs pupilles ne sont })as vides. En perpétuel mouvement, elles vont, viennent, dansent, bavardent, et sont co- ([ueltes avec la plus humaine légèreté, et voluplueuses avec tous les raflinementsde l'impudeur; et connaissent le secret de faire devinei" Icui's courbes sans écarter un seul de leurs voiles; et sourient langoureusement; et ont dans les yeux toutes les malices, et dans les gestes toutes les

énigmes de la féminité victorieuse. Afin de les humaniser au possible, les coroplastes réalistes de Tanagra ne se contentaient pas de la ligne : ils avaient aussi recours à la couleur. Dans les exemplaires bien conservés des musées, on relève encore les traces du carmin qui anime les lèvres et de l'or qui enrichit les ornements. Mais pour les voir telles qu'elles étaient, ces traces ne suffisent pas. Il faut faire un edort d'imagination, et teindre de claires nuances les costumes flottants, et faire apparaître parmi le rouge des courroies, la blancheur du petit pied qui est nu dans la sandale; il faut rendre aux chevelures le blond de leurs boucles et leurs rubans multicolores ; il faut enlin aviver les joues avec des roses artilicioUes et mettre aux paupières la mélancolie amoui'euse des cernes. Car si en f[uclque chose nous n'avons rien invente'', oh ! mes contemporaines ! c'est en ce qui a trait à la toih^lte. H y a bien trois mille ans que tout était déjà connu, je crois, en matière de coquetterie. « Une petite stature — dit le poète de Vlstoslasion — se corrige par des talons hauts; et une stature exagérée, par des semelles très minces et certaine inclinaison de tète. Les femuH'S iiiJiigrcs savent coinmciil on se (hiuiie d'appétissantes rondeui's etdes lelicls tentants. Poui- diminuer le volume du ventre, voici les bandes aromatiques; et poui- ht taille mal prise, les planchettes sont un excellent corset. Les cils trop rudes s'adoucissent avec de la leinhii-e

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(rencens, et les visages bruns s'éclaircissent avec de la cériise, comme les visages pâles deviennent roses grâce au poederota d'Egypte. Pour s'agrandir les yeux, une raie bleue au bord des paupières suffit. Les ongles ne sont pas difficiles à polir et à peindre. Quant à la coiffure, c'est un art. »

C'est un ait, en efl'et, et un art plein de complications, que la coillure d'une dame grecque. Je m'en rends compte à contempler seulement les figurines qui se promènent sur ma talde de travail et dansent au milieu de mes papiers. Celle-ci, qui menace mon encrier du bout de sa sandale, est peignée à la façon des déesses des bas-reliefs, avec un stéfanéqui brille comme une auréole dans la sombre ondulation de sa chevelure; sa voisine porte une sorte de filet en petits rubans, (|ui sert à soutenir ses boucles abontlantes ; l'autre, placée plus loin, s'est contentée de diviser ses cheveux blonds en deux bandeaux lisses réunis par derrière en une torsade élégante ; la (juatrième, plus hardie et plus capricieuse, laisse son front à découvert, et rejette sur son adorable nu(|ue la masse soyeuse de ses l)Oucles ; la dernière, la plus cocjuette, la plus espiègle, a fris('! toute sa petite tète avec des fers (liaboli(|ues, puis a laissé ses mèches folles en désordre, afin, sans doute, que dans le mouvement de la danse, elles arrivent à lui couvrir

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les oreilles de nacre et les yeux de feu. Mais ce (jue j\idinii-e le plus clic/ mes belles amies, ce n'est pas Tart de la coid'ure : c'est la science de la draperie. Que dans Tanticfue Béotie, les jeunes Tanagréennes eussent une grande réputation de joliesse et de co([uetterie, cela n'est point pour m'étonner. « Ce que je dois chanter — dit la poétesse Korinna — c'est la louange des belles Tanagréennes, dont les péplums sont blancs. » Blancs et savants, eut-elle pu écrire. Car il V a dans l'arrangement, en apparence ingénu, des statuettes d'argile une telle science de la grâce, du rythme, de la sveltesse, de la composition, de l'élégance, que, véritablement, l'univers féminin pourrait se limiter à étudier en elles tout l'art de se bien habiller. Même dans le Paris de nos jours, ces cinq femmes qui m'entourent seraient, si un souffle divin les rendait vivantes, les plus adorables modèles de chic voluptueux. Avec le simple himation dont elles s'enveloppent, elles savent être, non seulement gentilles comme leurs majestueuses sœurs les nymphes de marbre, mais encore variées, diverses, multiformes. L'une d'elles a iéussi, en disposant ing(''nieusement ses voiles, à se former une jupe à trois volants, loul comme il s i'arisioniu's de l'an dernier, et une autre pourraits<!rvird -modèle j)Our ce (|ue nous appelons style empir(i. « A Cenophile — dit une strophe de Méléagre — Amour a donné la beauté etCypris le chai'ine ; mais son éh'gance

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lui vient des Grâces. » L'élégance, en effet, est chose aussi importanle (|ue la beauté.

En (irèce, pays (|ui a toujours eu l'apparente frivolité de la France actuelle, les modes des costumes, comme les modes politiques, changeaient souvent. Les livres ne parlent pas de ceci, mais peu importe ! Les figurines d'argile sont là, éloquentes, indiscrètes, pour rapporter le perpétuel triomphe du caprice. Chaque année amenait des goûts nouveaux ; cha(|ue événement d'importance modifiait la façon de se parer. Parmi les peintures d'amphores que Trawinski copia pour illustrer son Manuel d' Archéologie, on trouve une Médëe qui fait songer, avec sa tunique brodée de fleurs et ses boucles défaites, au Printemps, de Boticelli. Sans recourir à la peinture décorative, nous pouvons suivre dans les œuvres des statuaires réalistes les métamorphoses infinies du gracieux vêtement antique. Quand il fait chaud, l'Athénienne laisse flotter son himation et le traîne comme une queue de paon ; quand, fendant le flot des curieux, elle veut dissimuler son visage, elle se voile comme les Arabes, et ne laisse voir que ses yeux énigmatiques; quand elle est pressée, elle retrousse son calyptre et montre avec orgueil ses fines chevilles ; ((uand elle danse, enfin, elle s'arrange de telle façon que toutes

les lignes de son corps aj)paraissent comme si rien ne les couv rait.

De mes cinq figurines, celles qui m'intéressent le plus, ce sont celles qui, élevant les bras rythmiquement, inclinent leurs têtes graciles ; celles qui, après tant de siècles de séparation, semblent se reconnaître en se retrouvant aujourd'hui sur ma table, et célèbrent avec de joyeuses révérences Theureuse rencontre. Ces trois- là, comme les autres, sont enveloppées d'amples himations qui leur couvrent le corps tout entier. Seulement, en Grèce, couvrir ne signifie point cacher. Dans les mouvements de la danse, jambes, torses et bras se modèlent comme s'ils étaient nus.

En mes instants de mélancolie, quand tout me fatigue, quand tout m'ennuie, (|uand je veux échapper à mes peines, je me réfugie aux pieds de mes ballerines. Chacune d'elles possède une grâce spéciale, un caractère exclusif. La première, coifiée comme une déesse, avec son stéfanc brillant, a une majesté de prétresse. Sur un rythme lent, elle s'avance, en levant les bras vers un idéal autel. Ses gestes indiquent (juelque chose que je n'arrive pas à comj)rendrc. Il y a en eux une tranquille conscience de devoir accompli, de magnificjue rite satisfait. Derrière elle, marche un clid-iir invisible accom[)a-

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gnaiit des accords do la lyre le moavement sacré du corps. Et bien, que rien ne m'indique que cette poupée soit une émélide, de celles que Platon vantait comme de belles officiantes, je ne peux pas, en la contemplant, ne point me souvenir des rhéteurs athéniens qui prétendaient lire dans les ondulations des corps nus, les phrases mystiques des prières adressées aux dieux. La seconde des dames qui dansent au milieu de mes papiers est une mime de théâtre. Son visage expressif l'indique et ses gestes précis le prouvent. Le docte coroplaste qui en modela les formes, voulut, sûrement, la destiner à répéter dans le sépulcre de quehiue poète de Thèbes, pour la plus grande joie des mânes toujours avides de beaux rythmes, les aventures les plus fameuses de l'Olympe erotique. Avec un petit corps comme celui-ci, qui parait presque maigre parmi les voiles qui l'enveloppent, toutes les métamorphoses doivent être faciles, toutes les allégories possibles. En ce même moment, je crois la voir, quand, jouant le rôle de Persépiione, elle se laisse surprendre par son diabolicjue ravisseur et se débat, et veut s'enfuir, et sent passer dans son âme tourmentée, en tourbillon confus, les palpitations de l'orgueil, de la peur, du plaisir, de la tristesse et de l'espérance... Plus tard, elle sera Ariane dans les bras de Dionysos, Léda attendant le cygne, Oritive poursuivie par Borée, (ialaféc se moquant du cy 'ope, llébé em-

plissant la coupe crA|)olloii... Et toujours, eu toutes les attitudes, dans toutes les situations, daus l'auiour couiuie dans la doulciii-, et dans le plaisir comme dans rc'pouvaiite, toujours, elle sera l'impeccable comédienne aux mille masques voluptueux...

Mais ce n'est pas celle-ci, ni la première qui m'enthousiasment le plus. Ma préférée, c'est la troisième, celle qui ne parait ni théâtrale, ni mystique ; celle qui ne joue aucun rôle ; celle qui, sans nom, sans symbole, sans majesté, pourrait à peine s'appeler la Coquetterie, ou mieux encore le Caprice, ou tout sim])lement riustiuct. Son costume est un grand voile blanc qui la fait paraître complètement nue. Sa petite tète frisée s'incline, voluptueuse, en arrière, comme [)Our faire ressortir rex(|uise rondeur de la poitrine. Ses bras sou()les et frêles s'échappent des amples manches de l'himation et se meuvent, libres, comme deux ailes de colombe amoureuse. Dans ses pieds, nus, on devine l'impatience des nerfs jeunes. Et dans le petit corps serpentin, tout vit, tout frémit, tout vibre, tout danse... I^a fonction naturelle de cette femme, c'est de danser. Tout comme les autres èti-es s'expriment en parlant, elle parle (mi (laiis;uil. Mais ne demandez pas qu'est ce (ju'elle clause. Liciuo lui-même, contradicteur de Craton, et maître es sciences choréographiques, serait embarrassé pour donner à un aussi caprici(;ux exercice un de ces noms

ingénieux par lesquels les Grecs désignaient leurs danses innombrajjles.

La mystérieuse et absolue nudité du corps menu parmi les voiles flottants semble avoir été une des plus grandes préoccupations des coroplastes grecs. Au Musée d'Athènes, de même que dans les galeries de Londres, de Paris et de Berlin, il y a quantités de figurines de telle façon enveloppées dans leurs calyptres ou leurs chitons qu'elles ne laissent à découvert qu'une partie du visage. Les mains, elles-mêmes, restent cachées. Des pieds, on ne voit que l'orteil. Et, cependant, il n'est point de Vénus plus nues et qui plus simplement s'extasient en leur pure nudité. L'étofTe du costume adhère au corps de si stricte façon qu'elle fait penser à des tissus subtils et transparents faits exprès pour accentuer les divines ondulations de la chair.

Toutes les figurines que les vivants offraient aux morts comme suprême cadeau, n'ont point cette grâce ailée et cette légèreté rythmique. Dans les tombes humbles, les fossoyeurs trouvent, au lieu de demoiselles ballerines et de dames modèles de chic, toute une humanité gesticulante, toute une mythologie primitive, toute une faune grotesque. En effet, la plupart des jouets caricaturaux que les collectionneurs

athéniens gardent dans leurs vitrines, proviennent de Tanagra, de Miryna et de Pergame. Ce sont des chevaux rectilignes, aux cous dressés, aux crinières hirsutes, aux oreilles droites, qui reproduisent sans doute le type du cheval de Troie; et ce sont des veaux ronds, rouges, aux cornes quasi invisibles, des veauxsacrés destinés à des holocaustes homériques ; et ce sont des chiens aux profils de rongeurs, à longues queues en spirale, à pattes maigres, à yeux enfoncés; et ce sont des oiseaux fabuleux aux becs énormes, des oiseaux qui font penser en même temps aux aigles et aux corbeaux. Et à côté des animaux, on trouve les dieux primitifs presque sans relief, modelés sur un carreau de brique a|)lati, et faits de contours établis par une routine populaire. Quel(|ues archéologues ont voulu voir en ces idoles les manifestations d'un art très ancien; mais on a récemment découvert que même à l'époque de Praxitèle et de Scopas, le peuple exigeait encore des potiers la reproduction de ce type traditionnel de dieux grotesques aux- ([uels on ne saurait donner avec précision ni un nom, ni un attribut, ni un sexe. Les masques de petites proportions sont moins abondants que les animaux, et révèlent un art plus parfait, plus expressif. Bouches douloureuses et yeux vides, fronts sillonnés de rides profondes, sourcils froncés, joues hâves, ces masques tragiques incarnent la sainte terreur des mythes. Les marionnettes humaines (|ui représentent des figu-

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res caricaturales, sont d'une exécution extrêmement simple. Les jamhes ne sont point séparées et les bras sont à peine indi(jués par une ligne que le coroplaste trace avec l'ongle des deux côtés du torse. Un de ces jouets est devenu populaire par son abondance et sa laideur. On l'appelle en Béotie : « Monsieur le pappas », à cause de son costume à traîne et de sa barrette orthodoxe. Un autre qui est fort connu aussi, c'est le « marcliand am])ulant », au corps maigre, à la tète pelée, et qui ouvre une bouche énorme pour annoncer sa marchandise. Mais tout cela n'a rien de spécial, ni de caractéristique. Les mêmes types qu'on trouve dans les tombes de Tanagra ou de Miryna ont été découverts en plus grandes proportions dans d'autres ruines grecques. Parmi les objets athéniens du Musée de Patisia, en eiïet, il y a des coqs et des colombes, des statues et des idoles de bronze qui semblent avoir servi de modèle aux coroplastes qui travaillèrent dans les ateliers tanagréens. Car, sans doute, avant d'arriver à la conception originale de l'humanité menue et vivace de leurs chefsd'œuvre, les imao-istes grecs se contentèrent de reproduire en petit les œuvres des sculpteurs. C'est surtout (huis les figurines de Miryna que la copie des types classiques est visible. Le savant Colignon a reconnu en un minuscule satyre qui porte entre ses bras Dionysios nouveau-nc, la réduction d'une statue de Praxitèle. D'autres figures d'argile sont des copies de la

LES DAMliS DE TAN.\(;itA l35

\ énus de Gnyde, de la Pallas Polias, de l'iléra de Samos. Mais ces copies intéressent peu ceux (|ui ne clierchent dans les images antiques qu'un reflet palpitant de la vie féminine, avec ses grâces, ses rythmes et ses coquetteries.

Heureusement, dans les tombes de Tanaora et de Myrina, on trouve plutôt des femmes que des déesses. 11 est vrai qu'un savant nommé llenzey veut que même les femmes les plus frivoles soient encore des représentations de divinités olympiennes ou des symboles d'idées religieuses. Mais il suffit de contempler l'un quelcoiu|ue des minuscules groupes (|ui emplissent les vitrines du Louvre ou de la National Galery pour comprendre que ce savant déraisonne. S'il existe, en effet, quelque chose qui soit bien humain et familier, c'est assurémentcette légion d'êtres tellement animés et expressifs qu'ils semblent avoir été pris par (|uclque coroplaste instantané aux moments les moins solennels de leurs existences. A'oici une esclave qui donne la main à un enfant et ([ui presse le pas pour ne point arriver en retard ; derrière elle, un boulanger portant sa canastelle débordante de petits pains, un musicien ambulant qui joue tic; la coiriemuse, un maçon avec son échelle... C'est sûrement Thenrc; du d(''jeuncr. Dans un angle, un coillciir ciilaniistrc la chevelure d'un ('|)li('b('. In vieillard (|ni redoute les rigueiii-s

VM\ LA GRl-XE ETERNELLE

du soleil, met un immense chapeaudeThessalie. Un autre noue les courroies de ses sandales. ]]t là-bas, dans le fond, devant de gentilles jeunes filles qui dansent en montrant leurs mollets fermes et ronds, des dames élégantes sont réunies. Le spectacle des danseuses n'est qu'un prétexte. Ce (|ui intéresse ces dames, c'est la causerie, la galanterie, les indiscrétions. A leurs gestes, on devine que leur discours sont passionnants. Les visages s'animent, les mains palpitent. Cette demoiselle assise dans un fauteuil et qui ouvre les bras avec abandon, dit au milieu de rires et de réticences quelque chose qui doit être fort scabreux. Parle-t-elle, par hasard, de ce cordonnier nommé Kerdon qui, au dire de l'indiscret Herondas, connaît les plus intimes secrets de ses clientes ?... Ou bien narre-t-elle l'aventure lamentable du vieux Cinesias et de sa gente épouse Mirrina à laquelle Aristophane a dédiédesversqui volent débouche en bouche?... Rapporte-t-elle les propos qu'à la dernière Assemblée de l'Aréopage cette mauvaise langue de Démosthène tint contre la belle Neera?... Ce qu'elle raconte dans tous les cas doit être au plus haut point intéressant, puisque ses amies sont pendues à ses lèvres. Je voudrais bien que le savant Ilenzey assistât à cette scène et me dise ce qu'il peut y avoir de religieux dans les personnes délicieusement frivoles qui composent ce groupe. Et une fois ici ce savant, je lui dirais encore de voir plus loin ces deux gymnastes

essayant un é((uilibre difficile ; et ces quelques charpentiers clouant une planche contre une poutre; et ce pauvre pécheur qui contemple son panier vide; et ce collectionneur qui examine deux amphores... Car tout cela est léger, tout cela se meut. Les gestes ont une spontanéité admirable. Le pli d'une chlamyde, l'ondulation d'une chevelure, un bout de ruban, le plus insignifiant détail, enfin, surprend par son réalisme. Puis, afin de le convaincre, je lui dirai : voici, fermant le cortège, les femmes qui pleurent, les endeuillées, les tristes. Des voiles leur cachent le visage. On note en leurs attitudes une angoisse qui oppresse l'àme. Leurs l)ras, croisés sur la poitrine, semblent contenir les battements du cœur. Sont-ce là celles qui symbolisent une religieuse douleur divine? Non plus... En elles, rien de symbolique, rien d'universel. Si leurs yeux pleurent, ce n'est pas pour un (lieu, ni pour un mythe ; c'est pour (|uelc|U(' chose de plus terrestre, de plus humain ; pour quelqu'un f|ui vient de mourir ou peut-être, tout simplement, pour quelqu'un ([ui vient de les troni[)er. ..

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