LES MYSTERES D ELEUSIS
Sixou septvoitures bondées d'excursionnistes nous précèdent au pas lent de leurs chevaux. Derrière, nous laissons le couvent de Daphné, avec ses mosaïques byzantines et ses souvenirs moyen-âgeux. Au ciel, les étoiles commencent à clio^noter, devançant la nuit. Et comme la route que nous suivons au milieu d'un nuage de poussière, est la même que suivaient autrefois les processions d'initiés, notre imagination s'amuse à la peupler de pieux cortèges. Les lanternes oscillantes des landeaux imitent les lampadaires. La foule des fidèles se noie dans l'ombre. Un murmure monte, rythmi([ue, emplissant l'espace de graves oraisons. « A travers ces saints lieux — dit le chœur — la vénérable déesse erre neuf jours durant, portant dans ses mains une torche allumée. » Les voix sont solennelles. Les hexamètres de l'hymne homéri(jue ont la majesté des antiques liturgies. Et
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le chœur gémit: « Oh, peine profonde! La déesse ne goûte ni nectar, ni ambroisie, car elle se donne toute à sa douleur ! » — Au loin, sur le sommet sombre de la colline, commencent à se distinguer les lumières du sanctuaire. Les hautes silhouettes du Pentélique et du Parnès se détachent, à droite, sur le fond phosphorescent de riiorizon. Soudain, la mer apparaît. Mais est-ce, en réalité, la mer ? N'est-ce pas, plutôt, le lac Rheitoi, le vieux lac aux eaux saintes où, cette nuit, les étoiles se bais^nent en tremblant d'émotion ? Le chœur clame : « Immobile à sa place, elle se consume en la tristesse de ne revoir point sa fille. » Tout à coup les premières voix changent d'accent. Au lieu de continuer à dire la lente histoire du calvaire païen, elles chantent déjà des hymnes dithyrambiques. La foule d'initiés est arrivée devant le temple et les prêtres les accueillent
Les documents qui dans d'autres ruines abondent, sont inconnus ici. Le géographe ancien fjui fournit le plus de détails, Strabon, dit seulement f|ue du dehors de l'enceinte on voyait le temple de la déesse et la salle des initiations (|ui était « grande comme un théâtre ». Il faut aux archéologues une foi-te dose de foi et de foi solide, pour deviner (|u'<à reudroit où l'on ne voit rien aujourd'hui, autrefois il (existait un talx'inacle. Notre guide, plutôt (pi'à un archéologue,
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ressemble à un rêveur. La seule chose qui l'enthousiasme, c'est la grande, rauthenti(|ue ruine du Télestérion, avec ses innombrables bases de colonnes, ses extraordinaires vestiges de divisions etde caves, seslabyrinthiquesdépendances encore visibles dans le sol. Sur le seuil de cette ioimidable scène, taillée en pleine roche, il s'arrête avec respect. Ses lèvres se meuvent. Il va nous parler, nous dire ce qu'en son éternelle contemplation, il a découvert.
— C'est ici que tout se passait ! — s'écrie-t-il, à la fin.
Puis il se tait. Et ce que nous avions pris pour l'exorde, est le discours tout entier. « C'est ici que tout se passait! » Rien de plus. Ce « tout » doit nous suffire, à nous, barbares qui venons de loin, comme il lui suffit à lui, qui vit ici tel un daduc antique, consacré au culte de la déesse.
Maurice me dit :
— Pour se montrer aussi discret, il faut que ce guide soit un initié. Un serment doit sceller ses lèvres sèches. Son àme tremble, j'en suis certain, de penser seulement que, par sa faute, les mystères puissent être révélés. Nous, non plus, nous ne connaîtrons pas le secret, le terrible secret.
Nous ne le connaîtrons pas, en efi'et, ou du moins ce ne sera point ce vieillard (|ui nous le con-