LES MYSTERES I) ELEUSIS
fiera. Parmi tous les mystères, aucun d'aussi bien gardé à travers les siècles. En dehors de l'hymne homérique qui relate le calvaire de la douloureuse mère païenne, rien ne nous reste du rituel antique. (^)uand les grands poètes des époques de foi parlent des cérémonies consacrées à Gérés, ils se contentent de vagues phrases de mystique émotion. « Trois fois lieureux les mortels qui, après avoir assisté aux mystères, iront dans le royaume d'Hadès — dit Sopliocle — car, là-bas. la vie sera belle pour eux, tandis que les autres n'auront que souffrances. » Et Pindare s'écrie : « L'initié connaît la fin de l'existence de même qu'il connaît le commencement de l'autre vie ! » Mais si vous leur demandez en quoi consiste l'initiation, tous restent muets. Les lois sont d'une sévérité implacable. Celui qui n'étant pas initié, essaie de percer le secret d'une cérémonie, est condamné à mort; celui cpii blasphème le saint nom de la déesse, à mort ; celui (jui, connaissant les mystères, les révèle, à mort. Cependant la peur des lois ne suffit pas à faire taire les Athéniens. Voici Diogène : répondant à un ami qui lui conseille l'initiation, il s'écrie : « Je sais que Pataétion, le fameux bandit, fut initié. Je sais aussi qu'E[)aminondas ne le fut pas. Dois-je croire (jue le premier est aux Cliaiii|)s-l']lysées, tandis cjue le second souHro dans le Tai-lare ? » \ oici Alcibiade qui, pour s'être moqué des mystères, comparait devant un tril)unal. l'^t les sacri-
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lèges et les blaspliémaleuis coiiiiiie ceux-là ne sont |)as rares. Mais où sont les citoyens accusés de divulgation du secret? Mruie aux époques de décadence religieuse, quand les lUeusiennes devinrent des fêtes panhelléniques, et, plus tard, durant la domination romaine, le mystère est gardé intact. Le vieux Plularque qui parle de tout avec une franchise de chroniqueur sans scrupules, ne dit à ce sujet ([ue des paroles vagues ou symboliques. « Au moment de l'initiation, l'épouvante atteint son paroxysme et le corps se couvre de sueur froide. De suite, une lueur merveilleuse illumine les lieux purs, et les prairies s'emplissent de chants et de danses. » Ces prairies suffisent à montrer (ju'en parlant d'initiations, Plutar([ue ne décrit pas une cérémonie du Télestérion. Lucien lui-même, dans le seul passage de ses dialogues relatif à Eleusis, se contente de faire déclarer à un de ses personnages, qui revient de l'enfer : « Les choses de là-bas sont pareilles à celles que nous voyons dans les Mystères. » Apollodore, (|ui parle, lui aussi, des rites éleusiques, le fait avec un égal res|)ect et une égale imprécision. Tous, enfin, tous les croyants et même tous les incrédules, s'arrêtent avec ell'roi au moment de faire connaître ce que, seule, l'initiation ajiprend.
Un jour, cependant, le monde fut sur le point de connaître dans tous ses détails le secret
LES >nsru:RES d kleusis H3
terrible des rites sacrés. Au deuxième siècle de notre ère, un (irec de Cappadoce voyage à travers TAttique, et dans cliafjue ville, il note, avec une sincère simplicité, ses impression» y)ersonnelles. A I-^leusis, comme il avait déjà l'ait en Athènes, il veut dire ce qu'il a vu. Il a assisté, étant initié, à la processiou, aux cortèges, aux fêtes, aux sacrifices. Il a écouté la douloureuse Demeter se plaindre de la cruauté de Zeus ; il a contemplé Triptolème, le dompteur de dragons, offrant sa lance pour traverser la poitrine d'iladès ; il a entendu les sanglots de Perséphone, dont l'àme paraît coupée en deux. Dans la nuit profonde de Tenfer, il a vu passer, à la lueur des éclairs, les ombres lamentables de ceux qui subissent des tortures éternelles, (lomme tous les autres, il a tremblé de peur et d'enthousiasme dans l'antre divin. Puis, accomplissant sa mission de raconter au jour le jour sa propre existence, il va commencer à décrire le spectacle formidable des mystères. Mais à peine le titre de son chapitre est-il tracé, qu'une voix gi'ave lui dit: «Si lu ajoutes un mot de plus, tu seras un parjure, car tu es un initié. » l']t alors, plein d'ang(jisse, le bon Pausanias eflace de ses tablettes les paroles fatales. Le secret des secrets est ens(?veli avec lui pour toujours.
Pour toujours ! Les savants n'acce[)tent point
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cette sentence ; ils ne se résignent pas à l'ignorance éternelle. Ne le découvrant pas dans les livres, c'est dans les pierres qu'ils cherchent le secret des secrets. Depuis que les ruines des temples anciens ont été étudiées, on dirait, ed'ectivcment, qu'une bouche millénaire a dit à l'oreille des archéologues tout ce que les initiés voulaient taire. Aucun détail ne manque aux descriptions récentes des cérémonies. Ce qui, dans le voyage d'Anarchasis, il y a cent vingt ans, paraissait hardi, n'est qu'un timide essai de divination si on le compare à ce qu'écrivent aujourd'hui les doctes éleusiens. La seule lecture des études de Foucar, de Diehl ou de Schuré suffit à apprendre ce qui se passait tous les ans dans l'enceinte sacrée. Pour ma part, quoique respectant ces reconstructeurs d'autels, j'ai préféré connaître le rituel ancien d'après les livres de Demetrios Philios qui, grec et habitant Eleusis depuis quatre lustres, m'inspire la plus grande confiance. Suivant cet initié qui croit encore aux mythes anciens, la grande cérémonie est un mystère comme les mystères fiançais du moyen âge dans lesquels apparaissaient les personnages de la Passion pour pleurer les peines de Marie. Dans le paganisme, la Dolorosa, c'est Demeter qui endure les peines les plus intenses depuis <|ue Perséphone, étant allée cueillir des fleurs, se laissa enlever par le terrible lladès. « La jeune déesse coupe les tiges des narcisses — dit l'homme homérique ;
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— alors la terre s'ouvre et le fils renommé de Saturne, le terrible Iladès, porté par ses coursiers, se précipite, prend dans sesbras la vierge, et, malgré ses gémissements, malgré ses grands cris, l'enlève dans un char brillant dor. Aucun mortel, aucun homme ni même les nymphes, n'entendent ces cris. » Et c'est vrai. Le monde n'entend rien. Mais il y a dans l'espace une divinité (|iii voit. C'est le dieu-soleil dont les yeux de feu pénètrent jusqu'au fond des enfers. Et Demeter fait trembler la terre de ses clameurs. « Zens cruel et implacable ! — gémit-elle
— Zens insensé, je voudrais tenir entre mes mains les rayons olympiens pour incendier les mondes et les obliger à me rendre ma fille, ])uis(iu'étant la mère des dieux, je suis la plus infortunée des créatures. » Les initiés tremblent à ces paroles terribles. La déesse ellemême, vêtue de haillons, apparaît devant eux, appuyée sur le bâton de la misère. « Le cœur plein d'angoisses — chante l'hymne — elle s'assied sur le bord du chemin, près du puits Parthénios où les Eleusiens apaisent leur soif; elle s'assied sous un olivier toufiïi, et semble une vieille femme privée de la maternité et des faveurs d'Aphrodite comme le sont les nourrices des fils de roi. C'est là que la trouvent les filles de Céléos, pareilles à des divinités, brillantes «le jeunesse : Calydice, Clysidice, l'aimable Démo et Calytoé, l'ainée. Aucune d'elles ne reconnaît Demeter, car il est difficile aux moi-
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ne, r.A GRECE ETERNELLE
tels de reconnaître les dieux. » En outre, la mère de Perscphone ne conserve en son aspect rien de divin ; elle est la mère qui pleure, la pauvre maler dolorosa qui se lamente sans cesse en pensant à sa fille perdue. Ses yeux sont gonflés de larmes. Sa bouche se crispe en une perpétuelle grimace de désespoir. «Zeussans pitié, me voici, gémissant et pleurant, sans qu'un seul de mes fils, les dieux puissants, se hasarde à m'aider dans ma lutte contre le roi des enfers ! » A ce moment, Triptolème, héritier de la couronne d'Eleusis, offre à la désespérée l'appui de son bras fort. Mais, hélas ! que pourrait ce pauvre dompteur de chevaux sauvages contre la force du formidable Hadès ? « Va — lui dit la déesse — et puisque ton âme est grande, tâche de mener à bien la grande entreprise. » Au même instant, les initiés se trouvent transportés dans les profondeurs de l'enfer. Une obscurité complète règne dans le Télestérion. Un voile magique que les mystagogues agitent savamment, emplit l'espace sombre de terribles fantômes. Voici ceux qui subissent les peiues éternelles dans le noir Tartare. Voici les Kérès voraces, toujours altérés du sang de ceux qui succombent au combat. Voici le sinistre Eurynomos tel que les mortels le virent sur l'égide d'iïéraklès, Eurynomos qui ressemble à une immense mouche phosphorescente, de celles qui vivent sur les champs de carnage ; Eurynomos, qui, de ses dents jaunes,
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dévore les cadavres. \'oici Taiialhos, (111e de la nuit et SdHir du soninieil, (jui eiiiporle les corps des défunts et ignore ce qu'est la pitié. Voici les Gorgones, les Gorgones féroces... Et une voix grave, lente, caverneuse, monte de l'antre et déclame les vers dllésiode : « Derrière les guerriers (|ui combattent, les sombres divinités s'en disputent les dépouilles. Oh ! Méiès infernales !... Leurs yeux brillent de fureur, terribles, sanglants, inabordables. Toutes veulent étancher leur soif de sang noir, et quelle que soit la victime, bien qu'elle respire encore, elles y plantent leurs ongles énormes. » Des éclairs aveuglants sillonnent de minute en luinute l'espace ojjscur, alin de permettre aux initiés de contempler les horreurs du Tartare. Soudain une clarté bleue illumine une extrémité du sanctuaire. Perséphone sort de son sommeil nuptial et se trouve en face du brave Triptolème qui, au nom de sa mère, la conjure d'abandonner son ravisseur. « Quitte — lui dit-il — ce dieu tout de cruauté, quille ce dur amant. » Mais la fille de 13<>meter sait déjà, par une douce expérience, <pren l'infernal lladès existe, sous la grossière enveloppe, une séduisante douceur. « Avouons — s'écrie un ami de Platon — qu'il n'est personne dans l'enfer, même parmi les sirènes, qui désire revenir en ce monde. Les discours d'iladès sont si beaux (jue tous ceux qui les entendent, ne demaudeut (|u'à continuer de les écouter. » Perséphone avec plus de rai-
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son (jiie tout autre, puisqu'elle est la proie amoureusement choisie parle charmeur diabo- Ii(|ue. « Prends cette coupe — lui dit son ravisseur — et ([uand tu l'auras vidée, nul ne pouria jamais te séparer pour toujours de moi. » « Ne la prends pas, ne la prends pas! » — lui crie l'envoyé de sa mèr(\ « Ne la [)rends pas » — lui dit Hécate. Et Hermès lui-même, messager de Zeus, s'écrie en s'adressant au divin Capteur : « O, Dieu à la noire chevelure, toi qui règnes dans les ombres, sache que Zeus m'ordonne de conduire la chaste Perséphone hors de l'Erèbe, au milieu de l'Olympe, afin que Demeter, en la voyant, mette un terme à son courroux, car cette déesse a conçu le projet terrible de détruire la race humaine et de priver ainsi d'honneurs les immortels : tel est le dessein de la déesse qui s'éloigne des dieux et reste seule dans son sanctuaire aromatique de l'âpre citadelle d'Eleusis. » Hadès répond : « Q)ue Perséphone agisse à sa guise, et qu'après avoir vidé la coupe pleine de grains de grenade, elle retourne au sein de sa famille. » Mais Perséphone hésite en tremblant. Le conflit entre les deux grands amours déchire son pauvre cœur de déesse. « Vide la coupe, » — murmure à son oreille la voix insinuante de son ravisseur. (( Arrête ! » — lui crie le magnanime Triptolème. Ses lèvres se crispent. Son visage pâlit comme celui des fantômes qui l'entourent. De ses yeux, peu à peu, le souvenir maternel va