‹ La Grèce éternelle. Traduit de l'espagnolChapitre 23 sur 48 · LES MYSTERES D ELEUSIS · texte numérisé non relu

LES MYSTERES D ELEUSIS

s'effaçant. On dirait (jue Demeter, en sa douloureuse carrière, s'éloigne du monde des divinités et se perd dans une plaine aux vagues horizons. Iladès, par contre, devient à chaque instant plus clair et plus beau. Perséphone, anxieuse, le contemple d'un regard de peur et de désir. Il y a en son ravisseur quelque chose qui la domine, la séduit et l'attendrit. « Bois ! » murmure la voix impérieuse et douce. Et elle boit... A partir de cette minute, les noces sont consacrées. Les croyants assistent au suprême baiser de ceux qui s'aiment. Mais, soudain, le tableau

change. L'enfer s'évanouit. Les ombres se dises

sipent. Au milieu d'une suave pénombre, Zeus et Demeter apparaissent dans l'Olympe. La mère des dieux supplie son illustre frère de soustraire Perséphone au joug de son ravisseur. « Impossible ! — déclare Zeus. — Le seul qui puisse la sauver, c'est un fils né de toi et de moi, un frère à elle. » Alors, les deux grands dieux unissent leurs lèvres et l'hiérophante prononce la célèbre phrase que tous les historiens répètent : « La Forte a enfanté le Fort. »

En examinant l'immense Temple, devant les ruines duquel notre guide paraît toujours rêver un rêve religieux, on conçoit la complication de ces myslères avec leurs ]jrMS(jues changeineuts de décors, leurs contrastes de lumières et d'ombres, leurs groupes de personnages (pii

].-)() i..\ (iiiiiCK i;ti:i!M".i.i.e

apparaissent et s'éclipsent comme par enchantement. Le centre du sanctuaire, en eflet, est semé de bases de colonnes qui divisent le vaste espace en plusieurs compartiments. « Dans cette forêt de marbre — écrit l'auteur de la Grcce Iléro'ùjue et Sacrée — aucune représentation dramatique, aucune cérémonie religieuse ordinaire n'est possible; ceci est un lieu d'opérations magiques. ))Sans magie, on ne s'explique pas le mécanisme (|ui fait trembler de sainte peur le peuple le plus intelligent du monde, pas plus que la lueur des éclairs au milieu des ténèbres, le va-et-vient des spectres ailés, le mouvement des personnages divins. — Dans un vieux livre intitulé Fêtes de la Nature Veuve, on trouve une description minutieuse de la machinerie éleusienne. Un épijjome se plaint du désordre qui règne parmi le personnel du temple depuis quelques années. « Les autels — dit-il — étaient mieux servis autrefois, car tout était meilleur marché. Aujourd'hui tout coûte très cher. Nous nous ruinons en achats de costumes. Chaque année, il nous faut acquérir de nouvelles pattes de lions et de nouvelles têtes d'Anubis. La multiplication des accessoires s'impose. Nous avons besoin de masques, d'habits à longue traîne, de torches, de parfums, de miroirs magiques, de cordes sans fin, de bascules, de transparents, de fleurs, d'encens, de voiles aux ombres heureuses ; de tout le mécanisme de l'enfer: roues de torture, la roued'lxion, le tonneau des

Li:S MVSTKRKS I) ICI.ICLSIS l."!

Danaïdes, le rocher de Sisyphe, la barijuc de Caron ; nuages, rayons, tonnerres, éclairs, lumières, musiques mystérieuses. » Mais tout ce dont parle le petit livre ancien — encore que ce soit déjà beaucoup — ne serait rien sans l'art magicjue des prêtres : duhiéi-ophante qui laisse tomber sa flottante chevelure sur sa tuui(|ue constellée d'étoiles; du daduc dont le diadème resplendit comme un soleil purificateur, de l'hicrocérix qui empoigne le caducée fulgurant à lui confié par Hermès pour guider le troupeau fidèle; de l'opibome qui tient la lune en la dextre; de l'hyacogogue conducteur d'initiés; de l'hydrane qui purifie les dévots avant de leur permettre l'entrée de l'antre divin; du daérite qui ne sert que le culte spécial de Perséphone sur des autels parfumés et fleuris de narcisses; du pirphore, cnlin, chargé d'entretenir le feu du temple... Tous ces prêtres sont des savants accomplis en l'ait de la fascination et de renchautement. A l'aide des voiles sacrés, des lumières mystiques, des combinaisons infernales, ils produisent de si éblouissants elTets ((ue les |)lus scepticjues fidèles, eux-mêmes, tremblent en les contemplant. Les secrets de la mise en scène sacrée sont formidables. « Malheur à l'hiérophante qui ne sait pas se taire ! » — dit une hymne.

La famille des Eumolpides, (|iii fournit au

l.-,2 LA GH1X:E ÉTEnNELLE

temple tous ses hiérophantes durant mille années consécutives, est la dépositaire des mystères. Elle connaît la mise en scène du drame mystique. Le peuple croit que les fondateurs de cette dynastie sacerdotale sont fils de la lune. « Par leur origine et leurs fonctions — assure Creuzer — les Eumolpides se trouvent placés sur la limite du ciel et de la terre, comme médiateurs et initiateurs. » Ils possèdent en effet tous les divins arcanes. Ils reçoivent les confidences des dieux. Ce qu'ils disent, ils le disent parce que Zeus le pense. Demeter et lladès parlent par leur bouche. Et quand ils disparaissent, le magique secret disparaît avec eux. Parmi les ruines, il ne reste rien autre qu'un souvenir perplexe, une interrogation admirative, une vague et confuse rumeur de ])rières...

LES STELES DU CERAMIQUE

Par les clairs crépuscules d'Athènes, quand les cimes harmonieuses de l'Hymette commencent à se perdre dans Tazur profond du soir, il n'est pas d'endroit de pèlerinages passionnés qui attire avec autant de pouvoir que l'ancien cimetière du Céramique. Parmi les stèles de marbre conservées intactes par un miracle, toute la douce philosophie des païens attiques devient une leçon visible de consolante réalité.

La mort — cette intruse qui dans d'autres camposantos nous emplit d'angoisse — la mort qui fut autrefois l'obsession douloureuse de ri*]gypte ; la mort qui, plus tard, devait danser devant le Moyen Age peureux sa danse macabre ; la mort qui, partout, se présente décharnée, affreuse, gesticulante ; la mort épouvantable et implacable, ici, dans l'Athènes de Pallas, nous

154 I A f;ni:<:i'. i:ternki.lk

inspire à peine, par son grave aspect de belle dame voilée, une respectueuse mélancolie. Les inscriptions que gravèrent les poètes, ne pleurent quasi jamais, et lorsqu'elles pleurent, c'est sans gémir, ni se désespérer. « Ci-gît un homme qui s'en va du monde comme il y vint, » — dit une épitaphe. Et mieux que les lettres, les figures des reliefs parlent au passant de résignation tranquille. « Arrête-toi, voyageur — murmure chaque stèle — et contemple la dernière journée de la vie. » Les morts, en effet, ne sont que les suprêmes voyageurs : les voyageurs qui partent et ne reviennent plus. A chaque moment, nous voyons apparaître Caron, impassible en son attitude quelque peu dédaigneuse et fatiguée. La proue de son esquif porte un œil ouvert sur l'infini. Ceux qui doivent traverser l'Achéron s'embarquent toujours sans répugnance, parfois sans douleur, et même avec joie. « Triste serviteur de Pluton — dit le Diogène de Léonidas de Tarente — reçois-moi dans ton esquif bien qu'il soit déjà chargé d'ombres : j'ai pour tous bagages ma lampe et ma burette d'huile. » Ceux qui s'embarquent attristés n'éprouvent pas de craintes ténébreuses d'un au-delà de mystère. La seule chose qui les peine, c'est d'avoir à renoncer à la vie et à ses plaisirs. Parmi les épigraphes funéraires de VAntholofjie, qui forment comme un cimetière idéal avec des tombes des cinq grands siècles grecs, il est des épitaphes qui rient et

LES STKLKS Ol- CliliAM iOLt: l.-)ô

des épitaphes ({ui pleurent, mais il n'en est point de désespérées. « L'attente de la mort — dit Paladio — est une douloureuse anxiété d'où la mort seule peut nous tirer. Ne j)leurons donc pas celui ([ui perd la vie, puisqu'après la tombe il n'y a plus de souffrance. » La pire souflVance, c'est l'abandon de ce que l'on aime. Mais cela aussi a sa douceur. Dans le Beproche à Mimncrnu\ Solon dit : « Que la mort ne vienne pas sans faire verser (|uel(|ues larmes, et que mes amis, en me voyant partir, s'attristent et se lamentent. » Seulement, cette suprême tristesse doit être majestueuse, tranquille, digne.

En une stèle célèbre de ce cimetière athénien, on admire un citoyen adresser le dernier adieu à sa famille. D'un geste grave, il serre la main de sa femme. Son visage exprime une immense mélancolie. « C'est indispensable ! » semble-t-il murmurer. En une autre stèle, vers laquelle les guides conduisent toujours le voyageur, nous voyons Hegeso, la fille de Proxenos, contemplant avec amertume le coifretqui garde ses joyaux. Sur ses lèvres fleurit comme une anémone un sourire de «iiave résio'uation. Au moment de s'en aller pour toujours, elle est obligée, par cet écrin, à s'arrêter un moment et à contempler ce qu'elle perd. L'ne autre femme, la belle Ivoi-allion, prend congé de son époux et de son fils. De ses mains pales,

elle caresse ces deux êtres qui représentent pour elle toute l'humaine félicité. Ses lèvres n'exhalent pas la moindre plainte. Parmi tous ceux qui composent le groupe, elle paraît la moins impressionnée par la fatalité de son propre destin. En une autre stèle, un bas-relief nous apprend ([ue ceux qui meurent glorieusement méritent d'être admirés même au delà de la tombe. « Ci-gît Dexileos de Thorikos, fils de Lisanias, qui porte un nom de héros, » — dit l'épitaphe. Et la sculpture nous montre le jeune guerrier au moment où il terrasse un ennemi. C'est le seul moment que les amis aiment à rappeler. Quant à l'autre combat, celui où le sort lui fut défavorable, à quoi bon l'évoquer sur une pierre de gloire? Le même artiste (|ui sculpta ce relief, repose quelques pas plus loin sous une stèle magnifique en laquelle un de ses compagnons l'a immortalisé, contemplant la Parque inexorable avec la plus froide curiosité. « Ah ! — semble-t-il dire — C'est toi ? » Et sa noble indifférence inspire au poète Agatias l'épitaphe (jue nous connaissons tous : « Pourquoi craindre la mort qui, loin de faire du mal, met un terme à toutes les douleurs et à toutes les misères ? Elle ne vient qu'une fois nous visiter, et jamais aucun mortel ne la reçut deux fois. » — A chacun de nos pas, dans la cité des ombres, la voix qui chante le dernier chant devient plus légère, sans cesser d'être mélancolique.

LES STELES DU CERAMIOUE 157

Dès que quelqu'un cesse d'exister, les organisateurs de la cérémonie funèbre accourent dans l'ordre où un anonyme potier, contemporain d'Alcibiade, les a représentés sur Tamphore d'Archémore. — Le cadavre est étendu sur un « kliné », sous un parasol que soutient une esclave. Une autre esclave couronne de roses la tête immobile, et parfume les lèvres inertes. Aux pieds du lit se tient le poète qui va composer l'épitaphe. Son visage jovial annonce que les doctes hexamètres ne seront ni fort tristes, ni trop nombreux. Il dira : « Arrèle-toi, passant; ci-gît un jeune homme qui mourut à l'âge auquel d'autres naissent à la vie de plaisir, » et sa tâche lyrique sera terminée. Ce qu'il importe, c'est d'employer les formes d'Hésiode et les épithètes de Mimnerme. Après le pédagogue, voici le porteur de jari-es pour les libations du défunt, et le porteur de la table des oOrandes. L'argent (|ue doit recevoir Caron pour j)rix du passage dans sa barrjue, quel(|uc parent l'a déjà sûrement déposé dans la bouche morte. Quand l'esclave aura procédé à la toilette suprême, les femmes qui doivent chanter l'hymne au son de la lyre seront appelées. La famille entière accompagnera le défunt jus(|u'au ciinelière le plus proche, et, après avoir posé la slèb^ r.ur le sépulcre, rclournei-a à Alhèiios pour oMVir aii\

158 f-A Gni;CE KIEKNKIJ.K

amis le repas mortuaire pendant le(|iiel on doit prononcer ces discours qui ont tant fait rire Lucien. Trois jours après, le premier sacrifice sur la tombe est de rigueur. Le second sacrifice se célèbre le neuvième jour. Parmi les stèles de ce cimetière athénien, où nous pouvons aujourd'hui évoquer toute la poésie des anciens rites mortuaires, plus d'une pierre perpétue le souvenir des ingénus sacrifices dans lesquels, suivant lespropres paroles de Sophocle « les bonnes gens offrent à leurs morts le lait blanc d'une génisse vierge, le miel, transparente rosée de la reine des fleurs, et, l'eau d'une fontaine immaculée », Dans la pensée populaire, ceux qui gisent sous la terre, jouissent grâce à ces oflVandes d'un peu des plaisirs de la vie et se consolent par là de ne pouvoir respirer toutes les roses du monde. « jNIange et bois, puisque tu ne peux pas faire autre chose », — disent les bonnes gens. Ceux qui prétendent que les sacrifices sont simplement des simulacres et qu'en réalité les vins généreux, les bons gâteaux et les morceaux délicieux finissent toujours par régaler des vivants, se trompent. Dans la Cité antique^ Fustel de ("oùlanges prouve, avec l'appui de textes innombrables, que les aliments portés par la famille au cimetière sont pour les mânes, puisque les boissons sont versées dans la terre, et les viandes inti'oduites au fond de la tombe par un conduit spécial. Ceci ne se rapporte pas uni-

LES sti:li:s du ckhamioik ir,9

quement à ranliquité lioiiiériquc, mais encore à tous les siècles païens. Lucien dans ses satires parle des mômes coutumes et de rites pareils. La foi, dans ce culte comme dans tous les autres, est entretenu par la crainte. Ceux qui oublient de faire les oflVandes sacrées, savent que les mânes s'échappent de leurs demeures souterraines et cherchent le moyen de se venger du dédain avec lequel on les a traités. Dans lléi-odote, les âmes des Phocéens, qui se plaignent de faim et de soif, finissent par dévaster toute la région et reofaijfnent leurs antres seulement

lorscjue leurs héritiers leur ont rendu les hommages élal)lis. Euripide lui-même, encore qu'il ne croie pas aux dieux de l'Olympe, conserve au fond du cœur la crovance de la tombe.

Pour qu'ils jouissent de ce que leur rappelle la terre, pour qu'ils soient heureux eu se croyant encore vivants, il faut ofTrir aux trépassés des mets délicieux. Car j)armi les ha])ilants de la vaste plaine des asphodèles, il n'en est pas un seul qui manque de s'attrister quand il pense à la terre. Ceux qui enseignent le mépris ou la haine de l'existence sont regardés comme des fous dangereux. Les Crées les apj)ellent pisithaiifiles^ ou conseillers de mort. Et conseiller l'abandon (le la vie, si belle, c'esl un(,' absurdité, c'est un crime. L'IUal (|ui ne peut lolérer semblable cliosc fait Icniier l'c'colc (b-.iis bu|nelle

160 LA GKLCK. liTEUrSELLE

Ilégcsias le taciturne prêche un évangile qui conduit au suicide. Car le suicide est une folie, la pire des folies. Ceux qui ont traversé l'Achéron le savent bien, puisqu'ils soupirent éternellement pour le monde [)ordu. Dans les domaines de Hadès, la nostalgie est un mal fréquent. Les héros eux-mêmes ont cette nostalgie. Quand Ulysse félicite Achille dans les Champs-Elysées, le vainqueur d'Hector s'écrie : « Généreux ami, tes paroles sont vaines, et je te jure sur mon esprit que j'aimerais mieux être mercenaire du laboureur qui peut à peine vivre du produit de son champ que de régner en tyran absolu sur ce peuple d'ombres. » La sérénité hellénique n'est qu'une forme de la résignation. Tant (jue les hommes peuvent combattre pour conserver la vie, ils le font désespérément. Et si, quand ils succombent, ils ne se révoltent point contre le sort, ni ne se dressent contre la fatalité, c'est parce ([u'ils veulent mourir en beauté. Ne craignant pas un enfer plein de tourments, n'espérant pas un paradis plein de jouissances ineffables, ils ignorent les angoisses et les extases d'autres races. Après le dernier soupir, l'être tout entier disparaît. L'âme qui reste vivante, l'âme immortelle, n'est (ju'un symbole à l'usage des poètes et des sculpteurs, un petit démon qui apparaît aussi bien enterré que menant une vie libre, une image ailée qui perpétue le défunt en conservant sa forme, son costume et ses armes, (juelque chose comme une diminution légère de

LES STKLES DU CERAMIQUE 161

la matière parfois, et parfois une ombre pure qui se dissipe dans l'espace infini. — Ce que doit devenir cette substance dans un vague au-delà ne préoccupe personne, sauf peut-être les rhétoriciens qui discutent interminablement sous les portiques et qui donnent au problème autant d'importance qu'à la propriété d'une épithète homérique. Dans sa lettre à Ménécée, l^picure dit : « Habitue-toi à penser que la mort n'est rien pour nous, car tout bien et tout mal nous viennent du pouvoir de sentir et la mort nous prive de ce pouvoir. Ainsi, cette droite connaissance que la mort n'est rien pour nous, fait que le caractère mortel de la vie ne nous empêche point de jouir d'elle, et cela non pas en plaçant devant nous la perspective d'un temps indéfini, mais en nous enlevant le désir de l'immortalité. » La conception de l'au-delà, telle qu'elle existe dans notre monde chrétien, si imbu de la vie éternelle de l'àme, ne fait perdre le sommeil à aucun (irec.

(]q ([ui, par contre, préoccupe le peuple tout entier, c'est l'idée matérielle de la tombe et des obsèques. Depuis le temps fabuleux où Antigone expose sa vie pour donner un sépulcre à son frère, jusqu'à répo(|ue de la décadence, le peuple |)enso avec plus d'aiixièlé à la tombe (|u'à l'enfer. L'une des dernières épigrammes de VAnlh()l(>(/ie dit : " Si, plein de compassion en

162 I.A GHKCK KTIÎRNKLLIi:

voyant mon cadavre, tu m'eusses enterré, les immortels t'auraient pardonné de m'avoir assassiné. » Et si, de ces pfdes hémistiches, nous remontons jus(|u'à Sophocle, l'accent delà même voix nous émeut en répétant la même idée. Qu'est-ce, en ed'et, qui fait sortir la divine fille d'(]']dipe de sa douce réserve pour ris(juer sa vie en violant iin décret de l'Etat? La mort de son frère ? Non ! C'est l'impérieux besoin de l'ensevelir. l^Ule-méme le déclare dans sa réponse au tyran. « Je sais — s'écrie-t-elle — qu'un jour ou l'autre je dois mourir alors même que tu ne le voudrais pas. Comment, donc, dans l'abîme où j'ai roulé, la peine caj)ilale me paraîti-ait-elle un mal terrible ? creùt été plus grand mal pour moi de laisser sans sépulture le cadavre de mon frère. C'est cela qui m'aurait déses[)érée. Le reste, peu m'importe ! » Avant Antigone, c'est Hector, moribond, ([ui demande à son cruel adversaire la grâce suprême d'accorder une tombe à son corps. l"]t plus tard, beaucoup plus tard, dans le livre (|ui montre la persistance de la tradition hellénique dans le monde païen, et non seulement dans le grec, mais aussi dans le latin, c'est Palinure, le pilote, qui implore la clémence d'Enée pour (|ue son corps ne soit pas abandonné à la mer.

Tant d'importance a la tombe pour les Anciens, qu'un philosophe a pu dire qu'en cela seul con-

LES STKLES DU CEBAMIQUi: 1G3

siste le salut religieux de l'âme antique. Sans sépulcre, les niànes manquent de foyer, manquent de patrie. L'ombre de Mélise, la femme de Périandre de Corinthe, se plaignant d'avoir froid à cause de son suaire mal choisi, est un symbole. D'autres morts ont soif, ont faim, ont des chagrins. Expliquant la conception hellénique de la sépulture, Lucrèce dit: « L'homme ne peut pas se séparer complètement de la vie, ni se dépouiller de soi-même, ni s'arracher du corj)S qui gît étendu dans la terre; il s'imagine (jue cela est encore lui, et, débouta côté de son cadavre, il le ranime elle rouille encore de sa sensibilité. » Sous la terre, en eiîet, la vie poursuit son rythme. Celui ((ui est devenu un cadavre continue d'exister. Le culte des morts n'est pas un sentiment vague, comme chez les modernes, iriais bien un rite strict et rigoureux. Chaque famille adore ses défunts, comme chaque cité ses héros. Est-ce c|uc l'on ne dit pas les « dieux lares »?Et ce sont bien des dieux, des diiMix inliiues aiix(|ii('Is on peut confier toutes ses peines sans craindre (|u'ils s'en désintéi'essent, auxquels on doit demander aide et appui même dans les entreprises les moins justes. Ils sont les créateurs : nous leur devons la vie, et ils se perpétuent en nous. Ayant un pouvoir divin, comment ne s'en servii'aienl-ils pas j)our favoriser leurs adoralenrs '.' Le lien uni((ue entre les inàncs et les (Hres vivants, c'est le sang. Va\ dehors de la pareille directe, point de religion

lOi l'V GIŒCK ETEKNELLE

de la tombe. Dans les cérémonies commémoralrices, ceux qui ne font pas partie de la famille troublent la puieté du rite. La loi des Douze- Tables défend de s'approcher de la tombe, au lendemain des obsèques, à ceux qui ne sont pas parents du défunt. « Cet usage — dit Plutar(|ue — est considéré comme pieux, car il est à craindre que les étrangers aillent violer la sainteté du lieu. » Les morts eux-mêmes se défendent contre ceux qui ne sont pas leurs descendants, en les couvrant de maux et de malédictions quand ils s'approchent de leurs souterraines demeures. Par ces croyances, la famille se fortifie, la race s'agrandit. L'homme sait qu'il sera plus tard un dieu pour ses enfants. Et peutêtre cela seul pourrait expli(|uer la tranquillité des beaux Athéniens nus qui, dans les marbres du Céramique, au pied de la colline sacrée du Parthénon, prennent congé de l'existence avec une noblesse si grave et si sereine. Le voyage qu'ils entreprennent n'est peut-être pas le plus agréable de tous. C'est sûrement le plus admirable, le plus beau, le plus profond. C'est le voyage pour la divinisation, pour la déification.

Ah ! et comme je comprends à présent, après avoir passé tout l'après-midi à me promener au milieu de ces pierres millénaires, la majestueuse simplicité avec laquelle le patricien de

LES STiJ.ES nu (:i;H.\M10UE lf,ô

la stèle (le Tinos adresse un suprême adirii à tous les siens avant de s'embarquer dans Tes- (|uif de Caron ! Sur son front il va une douceur cju'auparavant, j'attribuais à la résignation. « Que faire, puisqu'on ne peut pas l'éviter ? » — - semblaient me dire tout à l'heure ses lèvres. — Mais à présent, je crois distinguer sur son visage grave quelque chose de l'orgueilleuse impassibilité des dieux.

Page 1