LE PALAIS D ORESTE
— Ce sont les cris de Cassandre ! — s'écrie Maurice.
Et, réellement, dans la solitude et le silence du pays tragique, le vent semble, ce soir d'hiver, hurler à la mort. Les trois cimes de la montagne se détachent devant nous avec leurs nudités incendiées par le plus ancien soleil du monde, sous un ciel noir, d'un noir lumineux et métallique. A droite, s'étend la mer reflétant en son onde quiète l'obscurité ardente de l'espace. Tout en haut de la côte qui monte de Karvati à l'Acropole, notre guide nous fait pénétrer dans un palais souterrain qu'on appelle le Trésor d'Atrée. Un pâtre allume un petit tas de branches mortes, et la flamme illumine une immense voûte de pierre. « Ceci était un magnifique sanctuaire, couvert de marbres rares — nous dit le cicérone — et, suivant la croyance générale, il était consacré au culte di^s morts de la famille
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royale. A côté des cadavres, on déposait les joyaux les plus précieux, les armes les plus belles, les coupes les plus rares, d'où son nom de Trésor. Les Mycéniens étaient plus somptueux que le reste des Grecs pour enterrer leurs morts. Sur un seul des suaires dernièrement découverts, on a trouvé jusqu'à soixante-dix plaques d'or précieusenK^nt ciselées. En se basant sur ce que Tor valait il y a trois mille ans, un savant a calculé que les seuls objets trouvés par Schlieman dans la tombe d'Agamemnon avaient une valeur de sept à buit millions de francs. Le cadavre d'Atrée ne peut pas avoir été entouré de moins de luxe, et le sépulcre dans lequel nous nous trouvons était réellement un trésor. »
La voix du guide monte, claire et monotone, dans la crypte froide, faisant revivre ainsi la pompe tragique de cette cité où tout était or et mort, mort et or...
Mais Maurice ne veut rien entendre en debors des fantastiques cris de la (ille de Pi'iaju, qui, à travers les siècles, disent mieux (|ue tous les discours l'intensité effrayante de la tragédie,
— l']coute — murmure-t-il — écoute les hurlements qui emplissent l'espace... écoute '.C'est Cassandre, la Troyenne captive (|ui dénonce les crimes avant (|u'ils soient commis... C'est C.assaiidre qui appelle à sou aide Apollon et (|ui se plaint de ne poiixoir pas voler comme le rossignol nocturne. .. C'est la pau\re (Cassandre
168 LA GRKCE ETERNELLE
qui sent le fil de la hache lointaine, la pâle Gassandre dont la voix emplit l'univers de cris angoissés... Ne l'entends-tu pas?
Et avec une sincère simplicité, je lui réponds :
— Si!
Un sinistre hurlement emplit, en effet, ce champ de ruines ({ui, depuis vingt-cin(| siècles, n'est (ju'un désert habité par les spectres de la douleur, de la vengeance et de la luxure. L'antique et cruel Destin veut être maître de ce pays, et, sur l'Acropole, érige son palais de marbre noir. Le premier occupant de ce palais est Tantale, fondateur de la malheureuse dynastie, ancêtre lointain du lamentable Oreste. Afin de faire entrer le crime humain dans l'àme divine, Tantale, une nuit, invite les dieux à souper et leur sert, sur un plateau d'or, les membres encore palpitants de son fils Pélops. Hermès reconnaît à son immonde l'odeur la chair humaine et, ressuscite le prince écartelé. Plus tard, Pélops s'achemine vers Klide dans le but de séduire Hipodamie, fille d'Enomaos, le roi aux chevaux invincibles. Mais il arrive (et c'est fatal puisqu'il s'agit de mortels de la race maudite), que les oracles ont dit à Enomaos : « Celui qui épousera ta fille, deviendra ton assassin. » Aussi le dur monarque, qui possède les coursiers de Neptune et qui a pour les conduire un fils de Mercure, propose-t-il toujours aux prétendants