LES COURTISANES
« Sur le sommet de la montagne on voit les fondations du temple d'Aphrodite... La richesse du sanctuaire consistait en les offrandes de ses courtisanes, au nomjjre de j)lus de mille... » A mesure que nous nous approchons, ces lignes dun guide (|uclconf|ue nous obsèdent comme le refrain d'une chanson... « Ce doit être par ici, » — me dit Maurice. Et tandis que les autres voyageurs courent à la recherche de la fontaine Pirène et des traces du Pégase, nous iKjus arrêtons, hallucinés, devant quelc[ues |)ierres informes. « Oui — continue mon ami — ce fut sûrement ici, en cet admirable endroit d'où l'on découvre toute la mei- et tout l'isthme. »... Puis, réunissant ses vagues visions, il évo(|ue les cortèges de magnifiques courtisanes qui venaient jusqu'à cette Acropole intercéder en faveur de la Grèce et demander à la divine Cypris sa protection. « Oh ! les courtisanesgrec-
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ques — s'écrie-t-il — les prêtresses admirables qui firent de l'amoLir un culte, de la volupté un rite et de la beauté une vertu ! » Les courtisanes grecques!... Il sulTil de dire ces mots ici, à Corintlie, pour ([ue tout un cortège de visions apparaisse parmi des vers de poètes et des prières d'amants... C'est Léonce, c'est Glysère, c'est Bacchis, c'est Gnathéne, c'est Cléonyce, c'est Rodope, c'est llerpilis, c'est lïyparkie, c'est Lais... Et Maurice prononce ces noms comme on prononce les syllabes qui désignent les belles îles inconnues des mers lointaines. « Car, en ceci, avoue-t-il, tout est mystère et tout est littérature »...
Le document le i)lus humain et le moins littéraire, relatif à la mauvaise vie athénienne, c'est le tableau tracé par Démosthène de l'existence de Xééra et de son époux, l'extraordinaire Stéphanos. Nééra parcourut toute l'échelle delà galanterie. Esclave d'abord, et esclave d'amour, vendue à prix fixe à quiconque désirait goûter la saveur de ses lèvres adolescentes, elle réussit ensuite à s'affranchir et à exercer son métier en toute indépendance. jNIais, hélas ! l'indépendance ne procure pas toujours le bonheur. A peine libre, la courtisane s'unit, devant l'autel de Cypris, à Phrynion ([ui la maltraita, l'obligeant à fuir du domicile commun. Elle emporta bien, au départ, quelques bijoux qui ne lui
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appartenaient })as... Mais c'était là chose si courante chez les courtisanes, (|ue Démosthène rapporte le fait sans manifester le moindre étonnement. Puis il ajoute : « Nééra vécut pendant doux ans à Mégaro sous les archontats d'Astius et d'Alisthènes. L'exercice de sa profession ne lui rapportait pas suffisamment pour couvrir les frais de sa maison, car elle était fort dépensière. » Au bout de ces deux ans, un client se présenta une nuit, et ne re[)artit j)oint le lendemain. Ce chaland, c'était Stéphanos, un Athénien voluptueux et fanfaron qui remplissait la charge de délateur public, et qui était, au dire d'Apoliodore, « un sycophante de ceux qui hurlent, au pied de la tribune, et accusent en retour d'un salaire ». Le salaire, en tout cas, devait être mescjuin, puisque, dans le but d'augmenter ses revenus, Stéphanos épousa Nééra et retourna avec elle à Athènes. « Ils s'installèrent ensemble — dit Démosthène — dans une maisonnette voisine de la statue d'Hermès entre la demeure de Dorothée d'Eleusis et celle de Diromachos. » — Une fois établie à Athènes, la belle courtisane continua d'exercer son métier, exigeant de ses adorateurs une meilleure rétribution, a car — explique ApoUodore — sou rang de femme mariée lui donnait un certain relief». Et il ajoute, avec un cruel réalisme : « Alors, si quel([ue ('trauger riche et peu couuu couchait avec elle, St<'|)hanos, en sa (|ualit('' <!<' s\(()pli,iiilc, le siii|)r(Miail, Iciin.iil h's
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portes et l'obligeait à payer de fortes sommes. » Maliieuieusemeiit pour la communauté, ce commerce ne put durer longtemps. ]3cnoncé à son tour par 'Ilieomnestos, le délateur public dut comparaître devant l'Aréopage pour y répondre du crime d'avoir, étant citoyen d'Alhcnes, épousé une étrangère.
Vous me direz peut-être que l'histoire de Nééra est moins poétique que celle de Lais... .je l'avoue. Mais, par contre, combien plus significative par sa réalité humaine ! En la lisant, nous nous éloignons un peu du monde idéal des courtisanes divinisées par les poètes antiques, et nous nous rapprochons beaucoup de la tristesse de notre époque. La pauvre femme de Stéphanos, qu'est-elle sinon une poupée qui se vend ? « 11 en est qui apportent du blé et font cesser la faim — dit Battaros dans un mime d'Hérondas — et moi aussi, j'amène de Tyr quelque chose pour le peuple; en vérité, celui-là ne donne point gratis son blé, ni moi, ma marchandise. » Marchandise, c'est le mot. Et c'est peine perdue que de vouloir l'oublier ou l'ignorer. L'amour des courtisanes, dans la Grèce d'hier, comme dans le Paris d'aujourd'hui, est un article de commerce qui a, sans doute, une valeur sociale, voire une valeur morale, mais (|ui manque de poésie, étant un marché.
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liatiaros, déjà cité, exprime un peu crûment le fond éternel et universel de ce marché. c< Approche-toi, Thaïes — s'écrie-t-il — approche-toi et dis-moi : aimes-tu Myrtalé?... Je ne m'en étonne... Moi aussi j'aime le blé... Donne-moi ceci, tu auras cela. » Et cela, c'est une chose si matérielle, si positive, qu'on la réclame devant les tribunaux, ni plus ni moins cju'un objet quelconque de pondérable valeur. La vie de la triste Nééra, résumé de toutes les misères de l'amour vénal, présente un épisode signilicalif. Apres sa fugue de chez Phrynion, celui-ci se plaignit à la justice non seulement de la fugitive, mais encore d'un certain Etienne (jui couchait avec elle. La justice commit des arbitres chargés de juger l'aflaire ; et ces arbitres, réunis dans le temple de Cybèle, décidèrent que désormais la belle courtisane coucherait alternativement avec l]tienne et Phrynion et que chacun des deux amants subviendrait à la moitié des besoins de la dame. — (^)uelques compagnes de Nééra gravaient sur les portes de leurs maisons le prix de leurs nuitées afin que tout client sût, avant d'entrer, combien allait lui coûter l'amour. Paw, dans ses Invesligalions philosophiques, cite le cas de la jeune Tharsie (|ui ollrit publi(|uement sa vii'ginité pour une demi-livre tl'or. L'n autre cas fort connu est celui de Plûlénie <|ui signa un contrat légal par lc(|uel elle s'engageait à coucher pendant une année entière avec Diabolos,
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fils de Cilaucos, pour la somme de vingt minés d'argent. Les hélôres les plus célèbres ellesmêmes, apparaissent, dans les anecdotes de l'Athénée et les épigrammes de V Anthologie^ comme de simj)les marchandes de caresses. « Les courtisanes corinthiennes — ditChrénile — n'écoutent jamais les cris des pauvres ; mais dès qu'un riche leur adresse la parole, elles se couchent. » Les strophes amères ou malicieuses relatives à la vénalité des courtisanes abondent. « Homère a raison d'appeler Aphrodite la déesse d'or — écrit Antipater — car lorsque tu portes de l'or, il n'est point de portier qui t'arrête, tandis que si tu te présentes les mains vides, tu te heurtes à Cerbère. Oh ! êtres insatiables de richesses, que de mal vous faites aux pauvres hommes ! » Et Simonides : « Boidion, la jolie joueuse de flûte, de même que P\thias, hier encore courtisane, t'ont consacré, ô Aphrodite, leurs ceintures et leurs portraits ! Les voyageurs et les marchands savent bien ce que leur coûtent ces portraits, ces ceintures, m Et Asclepiades : « Euphro, Thaïs, Boïdion, dignes filles du Thrace Diodème, galères à vingt rameurs, qui attirent les riches armateurs à leur bord et puis laissent en terre leurs amants, Agis, Cléophon et Anthagore, plus misérables et plus dénués de tout que s'ils eussent fait naufrage. Ah ! mortels, fuyez ces corsaires de Cypris, car ils sont plus funestes encore que les sirènes. » Mais à quoi bon continuer à citer des épi-
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grammes analogues ? Puisque la galanterie est une profession, il est tout naturel (|ue celles qui s'y adonnent fassent payer cher leur science.
Et le mot science ne doit pas choquer, appliqué aux prêtresses d'Aphrodite, aux subtiles et doctes marchandes de caresses. Quand quelqu'un parle d'elles, en efl'et, la première chose (|u'il loue, c'est la patiente, l'ardente méthode avec laquelle elles étudient et exercent leur métier d'amoureuses. « Tout le monde ne peut pas aller à Corinthe, » affirme un proverbe ancien. Cela, suivant les glossateurs, signifie qu'il en coûtait beaucoup d'or de connaître les plaisirs de la cité divine. Mais, peut-être, pour les prêtresses de l'amour vénal, cela avait-il un autre sens, à savoir : que, seules, les initiées dans tous les mystères charnels pouvaient aspirer à vivre parmi les compagnes de Laïs. Contrairement à ce qu'assure un de nos classiques, l'amour à Corinthe, Atliènes, Mégare, Tanagra et dans toutes les autres cités grec((ues, avait besoin « d'aller à l'Université » pour être savant. Les textes d'enseignement y étaient nombreux. Les historiens parlent de traités erotiques écrits par Philenis, Eléphantis, Paximos, Sotadès Maronite et autres. « Tibère — dit Suétone — avait plusieurs pièces, diversement arrangc'es, pour ses plaisirs, ornées de tableaux et de sculptures lascives, et dans les((ucllcs il garthTit les livres
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d'Kléphantis, aliii (\uo ses femmes eussent dans l'action des juodcles toujours présents pour les diverses postures (ju'il leur ordonnait d'adopter ».
Ces livres, les courtisanes corinthiennes les savaient par cœur. Mais en matière erotique, les caresses ne sont pas tout. Avant d'arriver au lit, il faut séduire ; et pour séduire il faut apprendre à être belle, à être irrésistible. Le travail de la toilette est, en Grèce, d'une complication infinie. Une érudit qui traduisit les écj-its d'Aristophane de Byzance sur Laïs et ses compagnes, nous assure ([ue lorsqu'une marchande de caresses voulaitètre admirée, ce n'était pas trop de la journée entière pour se peigner, se farder, se parfumer. En se levant, la courtisane trouvait déjà tout préparé un bain tiède dans lequel elle restait quelques minutes pour adoucir sa peau. Au sortir du bain, deux ou trois esclaves frictionnaient avec des eaux aromatiques et des onguents mystérieux ses membres blancs et souples. Cette première friction ne servait qu'à laver le corps. Puis, venait l'épilation, travail long, minutieux et ennuyeux. Chaque poil était brûlé ou arraché, suivant le cas. La statue vivante devait apparaître comme une statue de marbre, sans le moindre soupçon de duvet. L'épilation terminée, il fallait un repos durant lequel les servantes brûlaient
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devant la belle chair les plus riches parfums. Et tout de suite après, une nouvelle friction, avec des essences orientales, mettait fin à la toilette intime. La coiflure commençait alors. Nos contemporaines auxquelles une couple d'heures suffit pour se friser et satlilTer ne peuvent point se figurer ce qu'était la coillure d'une dame grecque tant soit peu coquette. « Le travail de la tète — dit le traducteur dAristophane de Byzance (|ui me sert de guide k travers ces labyrinthes d'érudition — est des plus ardus. 11 faut, dabord, rendre propres les cheveux à laide de peignes et de brosses ; puis les frotter d'huiles essentielles et de fines pommades pour les assouplir ; enfin les onduler avec le fer pour commencer la coiflure. » Et si la tète exige tant de soins, que dire du visage dont chaque partie exige sa teinte spéciale?... Quant au costume, c'est chose grandement difficile, car les courtisanes, même tout habillées, tiennent à paraître nues.
Beauté et élégance, ce n'estpas tout encore!... Les Grecs exigeaient de leurs courtisanes un esprit cultivé. l']n j)arcourant la liste des femmes galantes dressée dans le tome IV de Fêtes ei (Jourlisanes, de Chaussard, le nombre vous étonne des poétesses et des phildsophesses qui y figurent, f^es lettres de Baechis sont d'une grand<i beauté ; Cléonyce ('cri\ il plusieurs livres
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sur la nature tics choses humaines; Korinne triomplia dans un concours où elle luttait contre le divin Pindare; (Inathêne fonda une école (Tétudes erotiques; llerpilis fut une docte naturaliste, et llyparkia, une célèbre physicienne; Léonce fut la rivale d'Kpicure ; Nicarète donna des leçons de mathématiques à quelques-uns de ses amants; Philène étudia la philosophie; Aspasie enfin composa une oraison funèbre qui est restée célèbre, l^t c'est pour pouvoir figurer dignement à côté de ces femmes de talent reconnu, que les courtisanes en général cultivaientavec ardeur leurs dons intellectuels. Puis, il ne leur manquait pour compléter leur éducation que d'apprendre, à l'école de quelque Gnathêne complaisante, les secrets de leur sexe. « Comme il n'est pas décent qu'une prêtresse de Vénus se laisse engrosser — dit Aristée — on doit leur apprendre les précautions qu'il faut prendre, et leur dire d'être prudentes. » Ceuxlà et d'autres encore sont les enseignements {{u'on écoutait aux classes d'hygiène erotique comme derniers éléments de sapience, pour I)ouvoir exercer la digne profession de vendeuse de caresses, de la façon honorable dont les autres travailleurs de l'Etat exerçaient les leurs. « Elles payaient patente — dit Pierre Louys, en parlant des courtisanes de Corinthe — et, en échange de cette contribution, la cité les protégeait non seulement contre leurs amants brutaux, mais contre ceux encore (|ui ne vou-
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laient point payer. -> Elles étaient si bien protégées, en efl'et, qu'elles pouvaient citer en justice leurs compagnons d'une nuit, et leur réclamer le prix de leurs peines.
Mais — me dire/.-vous — cela est peu poétique et très loin de répondre à l'idée vague et magnifique que nous nous formons tous — sans savoir pourquoi — de la vie galante en (irèce...
Fort vrai !
Pour retrouver la femme entrevue dans nos rêves antiques, il faut recourir à Thétère qui, en somme, constitue l'exception chez les courtisanes. Les érudits assurent que l'hétère est une femme libre qui aime à son gré, et non pas une courtisane supérieure. « Il faut distinguer — écrit (Ihaussard — ces êtres faciles et voluptueux ([ue la nature, Tinstinct, l'éducation, les circonstances poussent au culte du plaisir, de ces autres êtres vils (|ui, ne partageant même pas la jouissance {|u'ils procurent, se livrent par calcul. » Mais ce système présente un inconvénient historique, et c'est qu'en général, les mêmes femmes qui, en certaines circonstances de leur vie, se montrèrent vénales etvulgaires, furent en d'autres occasions nobles, spiri- Itiolles, voire sublimes. (]onsitléi'ons, |)ar exemple, Aspasie ([ui apparaît à travers les siècles comme le modèle de toutes les perfections, de toutes les grAces, de tous les charmes
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et de toutes les vertus de l'hétère. — Vivant avec Pcriclès, elle seml)lait, sans doute, une muse adorable et admirable. Autour d'elle l'élite athénienne trouvait une atmosphère propice à la culture des idées les plus élevées. Socrate reçut de ses lèvres des leçons de poésie. Sa maison fut une académie de belles-lettres et un conservatoire d'élégances. La célèbre oraison funèbre que Périclès prononça en l'an II de la guerre du Péloponèse, elle la composa et l'écrivit. Grâce à elle, les Athéniens connurent le plaisir social en ce qu'il a de plus délicat. « Pour son illustre amant — dit un de ses biographes — elle fut à la fois la maîtresse et la compagne, le sourire de la vie, le charme du foyer, la confidente de tous les instants, l'être privilégié qui connaît les paroles réconfortantes, les gestes qui consolent, les caresses qui reposent. » Eh bien ! cette femme extraordinaire avait été, avant de connaître Périclès, non seulement courtisane, mais encore entremetteuse. Et puis, cette femme si parfaite, à la mort de Périclès, se vendit, comme maîtresse, à un riche marchand de chevaux...
A côté d'Aspasie apparaît Lais dans l'Olympe de la galanterie hellénique. Lais fut une divinité capricieuse, devant laquelle s'inclinèrent religieusement tous les grands esprits, depuis le misogine Euripide jusqu'au voluptueux Scopas. Ses jardins étaient une des merveilles de la Grèce, et la population de Corinthe s'en mon-