‹ La Grèce éternelle. Traduit de l'espagnolChapitre 27 sur 48 · LES COURTISANES · texte numérisé non relu

LES COURTISANES

trait aussi orgueilleuse que les Athéniens du Parthénon. « Jamais — dit Aristophane de Byzance — aucunefemnie ne poussa le luxe plus loin dans Tanieublement, l'habillement et les fêtes. Elle était Tastre radieux qui illuminait le monde. Sans eflbrt, elle disposait à son gré de tous les cœurs. Les jeunes gens des familles principales, les hauts personnages de la République et les riches étrangers s'enorgueillissaient de visiter sa maison où fréquentaient des orateurs, des poètes et des philosophes comme Platon, Antisthène, Eschine, Diogène et Aristippe, et beaucoup d'autres encore. Aristippe était le maître de Lais, et avait grand plaisir à cultiver ses heureuses dispositions. » Si Laïs avait voulu, elle eût été reine de Lydie, car Arsambès ressentit pour elle une violente et durable passion. Mais elle préféra la liberté au trône. Plus tard, elle fut déesse à Ephèse où les prêtres du temple d'Artémise, la vo3'^ant si belle, la placèrent en grande pompe sur l'autel divin durant les fêtes tutélaires de la cité. Le peu|)le l'adora avec fanatisme. Quand elle revint d'un voyage triomphal, les gens de Corinthe coururent vers sa maison et ornèrent sa porte de guirlandes pareilles à celles que déposaient les prêtresses dans le temple d'Aphrodite. Puis cent mille bouches acclamèrent « l'incomparable », implorant la faveur d'un sourire. Et Laïs dut apparaître parmi le peuple qui, en la voyant, s'inclina devant elle comme devant une immor-

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telle. Sa générosité égalait sa beauté. Son nonni fut synonyme de magnificence amoureuse. Sur sa tombe, le poète Antipater grava les vers suivants : « Je contiens les restes de Lais, la belle citoyenne de Corinthe, qui vécut dans l'or, la pourpre et Famour et fut plus admirée que Vénus même, plus brillante que les blanches eaux de Pyrène, Cypris terrestre, dont les orgueilleux prétendants apparaissaient plus nombreux que ceux de la jeune Hélène et s'enivraient de ses grâces etde ses caresses achetées. Sa tombe même exhale une odeur de safran ; ses os sont encore imprégnés d'essences et de parfums, de ses cheveux s'échappe une brise embaumée. A sa mort, Aphrodite a déchiré ses belles joues et l'amour a hurlé. » Cette superbe hétère qui, à l'époque de son apogée, put se livrer sans calcul à un philosophe très pauvre d'Athènes et à un satrape asiatique fabuleusement riche, avait commencé parexercer, comme esclave, le métier d'amour. Mais là n'est pas le plus triste. Le plus triste est qu'en son âge mûr, abandonnée par ses poètes, ses généraux, ses potentats, elle dut de nouveau se prostituer misérablement pour gagner sa pauvre vie...

Quant à Phryné qui avec Lais et Aspasie forme la trinité glorieuse de la galanterie, tous ses biographes se trouvent d'accord pour déclarer qu'elle fut toujours vénale, toujours âpre, toujours insensible. Les poètes l'appelaient Gharybde pour montrer qu'elle était un goufTre

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monstrueux dans lequelle s'échouait tout sentiment. Mais cette femme, qui n'eut ni âme ni intelligence, sa beauté la sauva. La Grèce ancienne la considéra comme sa plus belle statue vivante, et, sans exiger d'elle d'autres vertus, la divinisa, plaçant son image dans le temple de Delphes. Seulement, même déifiée, Phryné apparut comme une courtisane pareille à celles dont le cynique Battaros parle ainsi que d'une marchandise.

Pour ma part, afin de conserver mes belles illusions sur les hétères antiques, plus qu'à Aspasie qui me paraît quelque peu pédante, plus qu'à Lais qui est l'image de la vanité, plus qu'à Phryné qui ne fut qu'un beau corps sans âme, je pense à Bacchisla tendre fille de Samos, la souriante amoureuse esclave de son instinct, de sa beauté, de sa faii)lesse. Car s'il est une courtisane grecque en laquelle on découvre, le charme de la galanterie rêvée, avec toute sa folie et toute sa tendresse, c'est bien en elle. Elle fut, non pas une marchande d'amour, mais une libre amoureuse. Elle vécut pour aimer, rien qu(^ pour aimer, et, naturellement, pour souffrir en aimant. Car Tamour, suivant l'expression de Méléagre, est « un enfant terrible qui se moque de nos invectives et s'alimente de nos larmes et de nos injures ». Modeste autant que

belle, Bacchis iraspira jamais à être considérée comme une divinité. « Je suis une pauvre courtisane » — disait-elle. Et quand Phryné se vit acquittée, Bacchis fut la première à féliciter son avocat, comme défenseur des droits de la corporation, en les termes suivants : « Notre gratitude est générale. Chaque courtisane vous doit autant de reconnaissance que Phryné elle-même. L'accusation du misérable Euthias ne concerne que Phryné; mais son acquittement nous intéresse toutes. En effet, si pour n'obtenir point d'un amant le prix de nos faveurs et si pour accorder celles-ci à ceux qui nous comblent de cadeaux, nous devions être accusées de sacrilège, il faudrait renoncer au trafic de nos charmes et rompre ainsi le plus agréable commerce qui soit. » Vous me direz : ces phrases sont légèrement cyniques. Eh ! je le reconnais. Mais, ne le remarquez-vous pas ? ce cynisme cache une exquise sensibilité. Par les trous de son masque de bacchante vénale, ladouce Bacchis laisse voir deux jolis yeux humides de voluptueuses larmes. Certaine anecdote qu'Athénée rapporte dans le Banquei,l3i peint telle qu'elle fut réellement. Un de ses amants l'abandonna un jour pour courir derrière sarivalePassiphile; et, avant de partir, lui donna comme ultime souvenir un collier de grand prix. « Je préférerais le rude collier de tes étreintes » — lui répondit la belle Samienne. Et sans hypocrisie, elle commença à pleurer la perle de son ami adoré. Pas-

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