LE.S COURTISANE
siphile, de son côté, désirant une preuve que son nouvel amant ne pensait plus à l'ancienne maîtresse, lui parla en ces termes :
— Je vais voir s'il est vrai que tu m'aimes et n'aimes que moi. Il y a peu de temps, tu fis cadeau à Bacchis d'un magnifique collier. Elle le porte partout, et semble fort orgueilleuse de le posséder, autant pour ce qu'il vaut qu'en souvenir de qui le lui donna. Eh bien ! je désire ce collier... je veux me parer des dépouilles de ma rivale... je veux qu'elle le voie à mon cou...
Indigné d'une telle exigence, Proclès sortit de chez la courtisane sans seulement lui répondre et se jurant de ne jamais la revoir. Dans la rue, par une fatale coïncidence, il croisa Bacchis, et, ne pouvant contenir sa colère, lui narra ce qui venait d arriver.
— Comment! — s'écria la délaissée — comment! ce n'est que cela?... Puisqu'elle me prit ton amour, la chose que je prisais le plus en ce monde, elle peut bien me prendre ce bijou... Porte-le lui toi-même... Tiens, le voilà...
Et, dégrafTant le collier, elle obligea son ingrat amant à le prendre. Proclès, malgré sa résolution de ne plus revoir Passiphile, courut déposer le bijou à ses pieds.
Mais il faut lire la Lamentation d'Hypéride pour sentir toute la douce sympathie que la courtisane inspira à ses contemporains. Suivant son panégyriste, Bacchis vit, un malin, arriver
chez elle un personnage vêtu de pourpre et d'or. C'était un satrape perse qui venait lui ofï'rir ses trésors, son cœur et son trône. La jolie Grecque, simple et sincère, lui répondit:
— Il me plairait beaucoup d'être riche, puissante, adulée... Mais il me plait davantage de coucher avec mon amant, même sous un manteau râpé...
— Ton amant t'abandonnera — s'écria le monarque barbare.
— Je le pleurerai, puis en aimerai un autre... Plus tard, ce fut un armateur puissant qui
lui proposa sa fastueuse protection. Seulement, Bacchis, alors énamourée d'un pauvre poète, ne put l'accepter, à son grand regret.
— Je préfère la misère avec mon amant, à la richesse sans lui — répondit-elle.
... Et tout cela, sans doute, est délicieux, tout cela est attendrissant. Loin de nous faire penser à de froides processions de belles déesses vivantes gravissant la rude côte de l'Acro Corinthe pour aller se prosterner devant l'autel de Cypris, cela évoque le frais souvenir des innombrables héroïnes de la bohème galante qui ont préféré mourir dans les bras d'un amant aimé, à vivre somptueusement aux côtés d'un protecteur détestable...
Et, après tout, est-ce là, peut-être, le plus grand éloge qu'on puisse faire d'une courtisane, qu'elle soit grecque, chinoise ou madrilène
LA LÉGENDE d'hOMÈRE
* Je reçois, ce matin, une circulaire qui m'a comblé d'élonnement. Détonnement et de satisfaction. Une jeune revue d'art et de littérature a formé le projet et pris l'initiative d'élever à Paris, en plein Paris moderne, automobiliste et cinématographique, un monument à — je vous le donne en mille — un monument à Homère. >
Jules Claretie.
Moi aussi, il y a quelques mois, l'idée m'eiit fort étonné, de cette revue qui veut ériger en plein Paris un monument à un poète qui vécut il y a trente siècles, s'il a jamais vécu. Mais à présent, rien ne me semble plus naturel que ce projet. Les trois mille ans qui nous séparent de la date où les homérides parcouraient le monde hellénique en chantant les premières rapsodies de VIliade, ne nous paraissent pas, à nous qui voyageons en Grèce, autrement imposants que les trois siècles qui séparent
l'Espagne actuelle de l'Espagne de Cervantes. Que dis-je ! L'auteur de Don Oiiicholle est un mort dans sa propre patrie, un grand mort, sans doute, mais un mort tout de même, tandis qu'Homère, dans l'Hellade, est un être vivant, un poète qui incarne l'idéal de la race, un berger qui guide encore et toujours lésâmes.
Je me souviens qu'un soir, chez le vieux poète Souris, l'idée me vint de demander quel personnage représentait le buste qui décore le vestibule. Quatre personnes étaient présentes et toutes quatre parurent effrayées de mon ignorance.
— Gomment ! — s'écria l'une d'elles — vous ne reconnaissez pas Homère?...
Ne l'ayant, auparavant, jamais vu qu'au plafond d'Ingres, je ne pouvais guère le reconnaître... Mais les Grecs, eux, le voient partout et à toute heure. Le visage grave aux yeux morts est, dans le pays entier, un visage familier.
Et inutile de dire :
— Peut-être, cet homme n'a-t-il jamais existé...
Pour son peuple, Homère n'est pas un symbole, ni un mythe, ni un idéal. Sa biographie, modifiée ou même annulée ailleurs suivant les découvertes de la science historique, continue d'être apprise ici tout comme le vieil Hérodote l'enseignait aux Athéniens d'il y a deux mille ans. Et par ma foi, si cette biographie n'est pas
LA LEGENDE D HOMEUL 201
la plus véridique, elle a au moins l'avantage dèlre la [)lus belle. Elle ne repose que sur les vers de l'hymne àPhébus, qui disent: « Apollon et Diane, soyez-moi propices ; et si un jour quelque voyageur malheureux vous demande quel est le plus agréable chanteur de cette île, bénévoles envers moi, répondez-lui : c'est l'homme aveugle qui habite la montagneuse Ghios. » Mais cela même, (jui à nous, pauvres ignorants, nous paraît précis et péremptoire, n'arrive pas à convaincre les savants. Depuis Wolf jusqu'au dernier exégète de Berlin, tous les doctes Allemands qui étudient philologiquement la poésie homérique, commencent par nier Homère. Le joli conte du vieux mendiant qui parcourt le monde antique en chantant les chants de ses deux grands poèmes, n'est pour eux qu'une invention millénaire. Point de peines profondes, point de longues aventures !... Le voyage en Italie, en Espagne et en l'Egypte, s'évanouit devant la science. Samos, Smyrne, Ghios et les autres villes (jui se disputent l'honneur d'avoir vu naître le roi des poètes, peuvent renoncera leurs prétentions. Les fantômes n'ont pas de patrie ; les mythes n'ont pas de berceau... Et Wolf le dit littéralement: « Homère, tout comme Orphée, n'est qu'un mythe intangible. »
Le véritable auteur de ï Iliade, de VOdi/ssée,
des Hymnes, c'est le peuple, suivant la science allemande. « La grande épopée grecque — ditelle — jaillit comme le romancero du Cid, des lèvres anonymes de la foule. » Les contradictions visibles et les apparentes incohérences des deux épopées sont les plus solides arguments de cette école. Un professeur écrit, après avoir patiemment calculé les années, les jours et les heures de l'action épique : « Le compte n'est pas exact : un seul homme ne se contredit pas de cette façon. » Un autre professeur, docte en topographie, demande comment Achille peut se trouver, dans un chant, au côté gauche de TEscamandre, et dans le chant suivant, sans qu'il y ait eu de changement aucun, au côté droit. Un troisième magister s'écrie : « Nous voyons que, suivant une phrase, la colère d'Achille a coûté la vie à de nombreux guerriers dont les cadavres sont dévorés par les chiens voraces et les oiseaux de proie. Très bien, très bien ! Mais alors, pourquoi cet enterrement général et solennel au septième chant ? » Puis, voici encore un professeur qui nous fait remarcjuer combien absurde il est de nous présenter Héra et Pallas dans l'Olympe, quand on a déjà dit, quelques vers plus haut, que « tous les dieux » sont partis pour l'Egypte. Et ne croyez pas qu'on trouve ces observations dans des jugements de pauvres rhétoriciens pareils à ce fameux Examen où notre Don Joseph domez Hermosilla analyse vers par vers VIliade. Ceux qui font