L\ LEGENDE D HOMERE
aujourd'hui des observations minutieuses ne sont ni des grammairiens, ni des rhéteurs. Ce sont des philologues, de doctes philologues allemands.
Avec une gravité académique, les savants nous jurent que toute cette question de la topographie del'Escamandre,^de la mesure du temps, du voyage des dieux et de l'enterrement des guerriers, a une importance capitale. « Cela prouve — s'écrient-ils — qu'Homère n'a pas existé. » Et si l'on ajoute à cela qu'au dire de force historiens, l'écriture n'avait pas encore été inventée mille ans avant notre ère, on arrive, avec Wolf, Lachmann et llerder, à cette conclusion que chacune des quarante-huit rapsodies qui forment les deux poèmes homériques est une œuvre isolée, et que le rapsode qui coordonna, à une époque relativement récente, VIliade et VOdyssée, n'eut besoin que de réunir ces récits épars que le peuple se transmettait oralement de génération en génération, en leur conservanttoujours leur caractère primitif. Car la science estime que la poésie homérique est primitive. « Candeur des premiers âges — murmure-t-elle — aurore d'une civilisation où les hommes et les troupeaux fraternisaient... »« principe violent d'un monde qui ne connaît que les grandes passions. » ... Et cela, pour les Allemands, est parole d'évangile .
204 LA GRliCE ETERNELLE
Il fut un homme, cependant, allemand et helléniste, qui, loin d'employer son temps et sa science à détruire l'ancienne légende, se consacra coi'ps et àme à la consolider. Ce fut Schlieman.. Mais celui-là n'était pas un philologue universitaire. C'était un commerçant. Son nom est aujourd'hui glorieux, grâce aux fouilles de Mycènes, d'Argos et de Tyrinthe. Nous ne devons pourtant pas oublier que si cet homme arriva à rendre de grands services à l'Archéologie, ce ne fut pas par amour de la Grèce en général, mais bien par l'exclusif amour d'Homère. Il le dit lui-même dans son Autobiographie. Dès Fenfance, V Iliade fut son livre favori. Etant employé dans un magasin de denrées coloniales à Amsterdam, il économisait chaque mois quelques florins et les consacrait à payer des leçons de grec afin de pouvoir lire dans le texte son poète adoré. Plus tard, la fortune lui futpropice. 11 réussit à fonder en Russie un établissement qui lui rapporta jusqu'à trois cent mille francs par an. « En 1854 — dit-il — je gagnai six cent mille marcs. » Au milieu de sa splendeur, il finit par oublier une fiancée qui l'attendait dans son Mecklembourg natal. Ce qu'il n'oublia jamais, ce fut son culte homérique. Gha(|ue soir, en sortant de ses bureaux, il s'enfermait dans sa somptueuse demeure et